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une demi-lieue des Akansea, nous vimes paraître deux canots qui venaient au-devant de nous. Celui qui y commandait était debout, tenant en main le calumet avec lequel il faisait plusieurs gestes, selon la coutume du pays. Il vint nous joindre en chantant assez agréablement, et nous donna à fumer ; après quoi il nous présenta de la sagamité, et du pain fait de blé d'Inde, dont nous mangemes un peu. Ensuite il prit le devant, nous ayant fait signe de venir doucement après lui; on nous avait préparé une place sous l’échafaud du chef des guerriers. Elle était propre et tapissée de belles nattes de jonc, sur lesquelles on nous fit asseoir, ayant autour de nous les anciens, qui étaient plus proche après les guerriers, et enfin tout le peuple en foule. Nous trouvämes là par bonheur un jeune homme qui entendait l'Illinois beaucoup mieux que l'interprète que nous avions amené de Mitchigamea. Ce fut par son moyen que je parlai d’abord à toute cette assemblée par les présents ordinaires ; ils admiraient ce que je leur disais de Dieu et des mystères de notre sainte Foi ; ils faisaient paraître uu grand désir de me retenir avec eux pour les pouvoir instruire.
Nous leur demandâmes ensuite ce qu’ils savaient de la mer ; ils nous répondirent que nous n’en étions qu’à dix journées, que nous aurions pu faire ce chemin en cinq jours ; qu'ils ne connaissaient pas les nations qui l’habitaient, à cause que leurs ennemis les empè-
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chaient d’avoir commerce avec ces Européens ; que les haches, couteaux et rassades que nous voyions, leur étaient vendues en partie par des nations de l’est et en partie par une bourgade d’Illinois, placée à l’ouest, à quatre journées de là; que ces Sauvages que nous avons rencontrés, qui avaient des fusils, étaient leurs ennemis, lesquels leur fermaient le passage de la mer et les empèchaient d'avoir connaissance des Européens, et d’avoir avec eux aucun commerce ; qu’au reste nous nous exposions beaucoup de passer plus outre, à cause des courses continuelles que leurs ennemis font sur la rivière, qui, ayant des fusils et étant fort aguerris, nous ne pouvions pas sans un danger évident avancer sur celte rivière qu'ils occupent continuellement.
Pendant cet entretien, on nous apportait continuellement à manger dans de grands plats de bois, tantôt de la sagamité, tantôt du blé entier, tantôt d’un morceau de chien ; toute la journée se passa en feslins.
Ces peuples sont assez officieux et libéraux de ce qu'ils ont, mais ils sont misérables pour le vivre, n’osant aller à la chasse des bœufs sauvages à cause de leurs ennemis; il est vrai qu’ils ont le blé d'Inde en abondance, qu’ils sèment en toutes saisons. Nous en vimes en même temps qui était en maturité, d’aulre qui ne faisait que pousser, et d'autre qui était en lait, de sorte qu’ils sèment trois fois l'an. Ils le font cuire dans de grands pots de terre qui
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sont bien fails, Ils ont aussi des assieltes de terre cuite, dont ils se servent à divers usages. Les hommes vont nus, portent les cheveux courts, ont le nez percé d’où pend de la rassade, aussi bien que de leurs oreilles. Les femmes sont vêlues de méchantes peaux, nouent les cheveux en deux tresses, qu’elles jettent derrière-Jes oreilles, et n’ont aucune rareté pour se parer, Leurs festins se font sans aucune cérémonie; ils présentent aux invités de grands plats dont chacun range à discrétion, et se donnent les restes les uns aux autres. Leur langue est extrêmement difficile, et je ne pouvais venir à bout d'en prononcer quelques mots, quelque effort que je pusse faire. Leurs cabanes qui sont faites d’écorce, sont longues et larges ; ils couchent aux deux bouts, élevés de deux pieds de terre. Ils y gardent leur blé dans de grands paniers faits de cannes, ou dans des gourdes grosses comme des demi-barriques. Ils ne savent ce que c’est que le castor. Leurs richesses consistent en peaux de bœufs sauvages ; ils ne voient jamais de neige chez eux, et ils ne connaissent l'hiver que par les pluies qui y tombent plus souvent qu’en été. Nous n’y avons pas mangé de fruits que des melons d’eau. S'ils savaient cultiver leur terre, ils en auraient de toutes les sortes.
Le soir, les anciens firent un conseil secret, dans le dessein que quelques-uns avaient de nous casser la tête pour nous piller; mais le chef rompit toutes ces
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menées. Nous ayant envoyé quérir; pour marque de parfaite assurance, il dansa le calumet devant nous, de la façon que j'ai décrite ci-dessus, et, pour nous ôter toule crainte, il m’en fit présent,
Nous fimes, M. Jolliet et moi, un autre conseil, pour délibérer sur ce que nous avions à faire, si nous pousserions outre, ou si nous nous contenterions de la découverte que nous avions faite. Après avoir attentivement considéré que nous n’étions pas loin du golfe du Mexique, dont le bassin étant à la hauteur de 32 degrés 60 minutes, et nous nous trouvant à 33 degrés 40 minutes, nous ne pouvions pas en être éloignés de plus de deux ou trois journées ; qu’indubitablement la rivière Mississipi avait sa décharge dans la Floride ou golfe du Mexique; non pas du côté de l'est, dans la Virginie, dont le bord de la mer est à 34 degrés que nous avons passés sans néanmoins être encore arrivés à la mer; non pas aussi du côté de l’ouest à la Californie, parce que nous devions pour cela avoir notre route à l’ouest ou à l'ouest-sud-ouest, et nous l'avons toujours eue au sud. Nous considérâmes de plus que nous nous exposions à perdre le fruit de ce voyage, duquel nous ne pourrions pas donner aucune connaissance si nous allions nous jeter entre les mains des Espagnols, qui sans doute nous auraïent du moins retenus captifs. En outre, nous voyions bien que nous n’étions pas en état de résister à des Sauvages alliés des Européens,
nombreux et experts à tirer du fusil, qui infestaient continuellement le bas de cette rivière. Enfin, nous avions pris toutes les connaissances qu’on peut souhaiter dans cette découverte. Toutes ces raisons firent conclure pour le retour, que nous déclarâmes aux Sauvages, et pour lequel nous préparâmes après un jour de repos.
SECTION X
Retour du Père ct des Français; baptême d’un enfant moribond,
Après un mois de navigation en descendant sur le Mississipi, depuis le 42° degré jusqu’au 34° et plus, ct après avoir publié l'Évangile, autant que j'ai pu,
aux nations que j'ai rencontrées, nous partons le 17 juillet du village des Akansea pour retourner sur nos pas. Nous remontons donc le Mississipi, qui nous donne bien de la peine à refouler ses courants; il est vrai que nous le quittons vers le 38° degré, pour entrer dans une autre rivière !, qui nous abrége de beaucoup le chemin, et nous conduit avec peu de peine dans le lac des Illinois.
Nous n'avons rien vu de semblable à cette rivière où nous entrons, pour la bonté des terres, des prairies, des bois, des bœufs, des cerfs, des chevreuils, des chats sauvages, des outardes, des cygnes, des ca- È
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nards, des perroquets, et même des castors; il y a quantité de petits lacs et de petites rivières. Celle sur laquelle nous naviguons est large, profonile, paisible, pendant soixante-cinq lieues; le printemps et une partie de l'été, on ne fait de transports que pendant une demi-lieue. Nous y trouvàmes une bourgade d'Illinois nommée Kaskaskia, composée de soixantequatorze cabanes. [ls nous y ont très-bien reçus, et ils m'ont obligé de leur promettre que je retournerais pour les instruire. Un des chefs de cette nation, avec sa jeunesse, nous est venu conduire jusqu’au lac des Illinois!, d’où enfin nous nous sommes rendus dans la baie des Puants sur la fin de septembre, d’où nout étions partis vers le commencement de juin.
Quand tout ce voyage n'aurait causé que le salut d'une âme, j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c’est ce que j'ai sujet de présumer ; car, lorsque je retournais, nous passâmes par les Illinois de Peouarea. Je fus trois jours à leur publier la Foi dans toutes leurs cabanes; après quoi, comme nous nous embarquions, on m’apporta au bord de l'eau un enfant moribond, que je baptisai un peu avant qu'il mourût, par une providence admirable pour le salut de cette âme innocente.