À LA PRAIRIE DE LA MAGDELEINE
Les exemples de vertu que donne aux Français cette Église sont si éclatants et si connus, qu’il n’est pas nécessaire d’en parler, puisqu'il n’y a personne de ceux qui les voient qui n’admire les effets de la grâce en la personne de ces pauvres Sauvages. Et, en effet, ces bons chrétiens, qui habitent la prairie d2 la
1. Dans une note du tome Ier, page 179, il est dit, d’après Charlevoix, Histoire de la Nouvelle-France, t. Ier, table, p. 639, que le terrain de la prairie de la Magdeleine avait été donné aux Jésuites par M. de la Ferté, abbé de la Magdeleine. Mais cette assertien n'est pas entièrement exacte, car d’après les Lettres patentes d'amortissement des biens des Jésuites au Canada, du 12 mai 1678, il paraitrait que ce terrain a été concédé aux missionnaires de la Compagnie de Jésus par le sieur de la Martinière, au nom et comme tuteur des enfants de M. de Lauson, ancien gouverneur du Canada. Du reste, l'acte qui donne aux Jésuites la seigneurie de la Prairie est de l’année 1647.
Magdeleine, sont au milieu des feux sans brûler; je veux dire qu’ils sont environnés de toutes parts d'ivrogneries très-scandaleuses, auxquelles ils sont fortement sollicités, mais ils se sont fait jusqu’à présent distinguer à Montréal et partout ailleurs, et l’on n’a point d’autres marques pour les faire reconnaître, qu’en disant que ce sont ceux qui ne boivent point et qui prient bien Dieu. On pourra juger plus particulièrement de la vertu de ces fervents néophytes par le récit de la mort d’un jeune Iroquois, qui s’est endormi il y a peu de mois du sommeil des justes. Ce jeune homme, nommé Skandegorhaksen, était Agnié de nation, âgé d'environ vingt ans, fort bien fait de corps, et d’une humeur très-douce, et qui semblait être né pour la vertu et pour la sainteté.
Dès qu’il eut mis le pied à la prairie de la Magdeleine, il embrassa toutes les choses de la Foi et du culte divin avec tant de ferveur, qu’il se fit incontinent remarquer parmi tous les autres ; de sorte que le P. Frémin, qui a soin de cette Mission, en conçut dès lors une si bonne opinion, qu’au lieu qu’il éprouvait les autres Sauvages des deux ou trois ans entiers avant que de leur conférer le saint baptème, il le donna à celui-ci après deux mois seulement d’épreuve. Dès lors ce bon néophyte donna de plus en plus des marques de sa piété et de sa ferveur, et quoique ce soit ici une louable coutume de nos Sauvages chrétiens de venir assez souvent pendant le jour
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pour prier dans l’église, Skandegorhaksen surpassait tous les autres en ces saints exercices, et avait ses temps réglés comme un religieux. Il y venait tous les matins à quatre heures; ensuite il assistait à deux messes, Il retournait à la chapelle sur les dix heures; il faisait de même à une heure après midi, puis à trois heures, et encore au soleil couchant, avec tous les Sauvages, et enfin entre les huit et neuf heures du soir.
Ce n’est point exagération de dire qu’il priait dans l'église cn: «+ un ange, tant il était modeste. A le voir seuler. + :: prendre de l’eau bénite en entrant et en sortant de la chapelle, et faire de profondes inclinations au Saint-Sacrement, on était touché de dévotion. Dès lors les Français, qui ne savent pas les noms des Sauvages, le distinguaient des autres en disant ordinairement que c’est ce jeune homme qui prie Dieu dans la chapelle avec tant de ferveur, et presque à toutes les heures du jour. Il ne faisait pas paraître moins de dévotion dans sa cabane. Il y passait le temps à chanter les prières sur le chant de l'église, et à dire tout haut le chapelet, à quoi il engageait doucement les autres Sauvages de son âge, quand ils le venaient visiter.
Toutes ces choses étaient accompagnées d’une innocence de vie, et d’une tendresse de conscience admirable, et le Père tient pour certain qu'il est mort avec son innocence baptismale, qu'il a conser-
vée ici, deux ans durant, avec un soin et un courage héroïques. Car pendant tout ce temps, le diable lui a fait une guerre continuelle par de furieuses tentations, mais il en est toujours demeuré victorieux, par la grâce de Dieu, à laquelle il a correspondu de son côté par sa ferveur ordinaire et par une merveilleuse crainte d’offenser Dieu, et une grande horreur des moindres péchés. Aussi se confessait-il pour cela tous les huit jours, et quelquefois plus souvent.
Dès qu’il arrivait ici de quelque voyage, il venait droit à la chapelle, et se confessait sur l'heure, ou du moins le même jour. Il communiait avec des sentiments de dévotion et de ferveur, qu’il faudrait avoir vus pour en juger capable un Sauvage de la nation d’Agnié, qui a toujours été estimée une des plus fières et des plus éloignées du royaume de Dieu.
Mais comme la vertu, si elle est vraiment solide, ne se fait jamais mieux voir que dans les occasions, et que l'on pourrait peut-être dire que la ferveur de cette Mission soutenait celle de Skandegorhaksen ; voyons-le au milieu des méchants, et au pays d'iniquité, faire triompher la vertu et la foi de Jésus- Christ.
Ce fut dans le pays des Iroquois, où il eut le courage d'aller exprès pour gagner à Dieu un jeune homme de sa connäissance. Il le t"ouva à son grand regret plongé dans les vices, ce qui le faisait gémir dans son cœur, d'autant plus qu’il n’y pouvait pas
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apporter remède. Il se résout donc de réparer de son côté les fautes de son ami, le mieux qu'il put. — Dans ce but, il se mit à faire l’apôtre au milieu de tous ces infidèles. IL chantait dans la chapelle les prières qu’il avait apprises ici. Cette nouveauté y attirait tout le monde, et il en prenait alors occasion de les instruire. Il allait hardiment dans les cabanes, et y prêchait les mystères de notre religion, et même il reprenaitpartout les vicesavec uneétonnante liberté, et c’est ce qui paraîtra presque incroyable à ceux qui connaissent la façon de faire des Sauvages, parmi lesquelles les jeunes gens ne parlent jamais en public, surtout en présence des anciens et des «apitaines.
Après qu’il eut passé quelque temps dans ces exercices au milieu de l’infidélité, il retourna ici, et nous reconnümes qu’il était toujours le même, et qu'il n'avait rien perdu de son innocence dans ce pays si plein d’abominations.
C'était déjà un fruit mûr pour le ciel. Aussi nous fut-il ravi quelque temps après son retour, Car étant allé à la chasse, sur le commencement de l'hiver, dans la résolution néanmoins de l’interrompre pour venir célébrer ici la fêle de Noël, il ne put pas contenter sa dévotion, et dès le premier jour de décembre 1675, ilse sentit attaqué du mal qui l’emporta, le vingtdeuxième du mois.
Sitôt qu’il se vit en danger, il protesta qu'il ne
craignait point la mort, et qu’au contraire, il espérait qu’elle lui serait un passage à l'éternité bienheureuse, disant toujours à ceux qui étaient auprès de lui, qu'il allait jouir de la vue de Dieu dans le paradis.
Pendant sa maladie, il n’a fait que dire son chapelet, s'exercer dans les actes de douleur de ses péchés, de foi, d'espérance et de charité. Il ne pensait qu’à Dieu et ne parlait que de Dieu; et, ce qui est merveilleux, c’est que, tombant fort souvent dans le délire, pendant tout ce temps, il ne disait autre chose que son chapelet, et tous ses délices étaient de réciter l’'Ave Maria, et d’y mêler quelques-uns des actes de vertus, marque infaillible de l'habitude qu’il en avait contractée. Il n’a témoigné qu’un seul regret dans sa maladie, c'était de ne pas voir son bon Père (ainsi appelait-il le P. Frémin), et de ne pas mourir entre ses bras; aussi l’aimait-il, et il en était aimé vwniquement,.
Avant sa mort, étant encore en son bon sens, il exhorta ses parents qui l’environnaient, de persévérer dans le service de Dieu, et les pria d’exhorter aussi de sa part tous les Sauvages de la prairie de la Magdeleine à être constants dans la foi, et leur fit dire qu’il allait devant eux au ciel, comme il l’espérait, et qu’il s'attendait bien qu'ils le suivraient tous. Il les chargea aussi de payer de son petit meuble quelques dettes qu’il avait contractées. Après quoi il ne pensa
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plus qu’au paradis, s’entretenant doucement avec Dieu, auquel il rendit son âme très-paisiblement. La nouvelle de cette mort, ayant été apportée ici, remplit tous les esprits de tristesse, mais en même temps d’un certain sentiment de dévotion, que causait la mémoire de sa vertu.
Comme on a changé ici les coutumes ridicules des Iroquois, touchant les meubles des défunts, ou qu'on enterrait avec eux, ou dont on se servait superstitieusement ; comme , dis-je, on les a changées en de meilleurs usages, distribuant les meubles en œuvres pies et aux pauvres, on n’a pas manqué de faire de même en cette rencontre, mais avec une circonstance remarquable; car tous les parents et les plus considérables ayant convoqué tout ce bourg, comme en un conseil général, pour faire cette distribution; ces bons Sauvages, touchés par les rares exemples de vertu que le défunt leur avait donnés, parlèrent de Dieu, du paradis et des choses de la foi, en des termes si hauts, si poétiques, si pleins de Dieu et d’une certaine onction de piété, que cela passe toute créance. Le P. Frémin, ravi de ce qu’il venait d'entendre, dit en sortant qu'il ne croyait pas qu'il y eût au monde assemblée de religieux où l’on pût parler plus dignement des choses de Dieu et de la Foi.
Celui qui présidait, présentant à l'assemblée un riche collier de porcelaine, fit un long discours.
Commençant par les choses que le défunt l'avait chargé de leur dire de sa part, et, prenant en main ce beau collier : « Voilà, leur dit-il, mes compagnons, la voix de notre défunt frère. Considérez-la bien, écoutez-la bien. Il prétend qu’elle soit éternelle parmi vous, ou comme un reproche continuel de votre perfidie, si vous quittez la Foi, ou comme un gage précieux qu’il vous laisse de la récompense dont nous jouirons tous avec lui dans le paradis, si nous obéissons à la voix de Dieu et à la sienne. »
Ensuite il prit sujet de s'étendre sur les louanges de la Foi, sur le bonheur des chrétiens et sur la ferveur et la confiance avec laquelle il fallait servir Dieu. Il dit des merveilles là-dessus, les faisant surtout souvenir de la rare dévotion et des beaux exemples de toutes les vertus que leur avait donnés celui dont il leur portait la parole, et qui les regardait toujours du haut du ciel pour les animer à les suivre.