III. 1921. P. E. Janson
Les Pouvoirs publics ont envers les savants le devoir impérieux de les honorer (3), de leur rendre la vie attrayante, ce qui est indispensable à l'épanouissement de leur talent et au plein succès de leurs travaux, dont bénéficiera l'ensemble de la Nation. Les soucis matériels de la vie privée doivent leur être épargnés. On ne peut admettre, même en temps de guerre, qu'ils meurent littéralement de faim, eux et leur famille. L'État belge ne comprend absolument rien à ce devoir, pas plus que le public, essentiellement badaud et éperdûment épris de courses hippiques, de séances de boxe et de revues militaires ! En Belgique (à peu près comme en France), l'existence du savant s'écoule modeste et timide, au milieu de l'indifférence générale. On dirait même qu'on y fait tout ce qu'on peut pour que les vocations vraiment scientifiques, les forces d'invention, soient gaspillées ou perdues pour la collectivité ! On entrave avec un soin touchant les carrières de recherches. On décore les savants — les savants officiels s'entend, car il ne peut être question des autres ! — par ordre d'ancienneté et en raison inverse du mérite !
Les savants isolés, sans attache avec les Services publics et qui ont le courage de se livrer à la recherche originale dans leur cabinet et leur laboratoire personnels, en dilettantes, simplement par amour de la Science et du Bien Public, produisent parfois des travaux très considérables et d'une grande valeur. Ces apôtres sont d'autant plus dignes d'es-
(1) On en a fait du tam-tam autour de l'attribution du prix Nobel au médecin-politicien B o r d e t ! C'est que le phénomène est rarissime en Belgique. Pendant la guerre, cjue de sarcasmes (non fondés !) à l'adresse du jury "d'attribution de ce prix international !...
(2) Si M. P.-E. Janson consulte nos rubriques sur le militarisme, bien qu'il ait été ministre de la guerre, il ne pourra pas ne pas reconnaître qu'il n'est guère possible d'honorer à la fois les militaires et les travailleurs de la Pensée. Il y a contradiction. Cela résulte nettement des déclarations de G. Le Bon, P. L a r r o q u e, Mme de Staël, Chateaubriand, Hanotaux, Et. La m y, Frédéric II, Platon, Ch. Richet, d e V i g n y, V. d ' I n d y, F r. B a c o n, J.-B. B i o t. P r o o s t, etc. C'est précisément parce qu'on a tant révéré les militaires depuis quelques années (malgré qu'ils aient fait vingt millions de victimes !) que les penseurs sont abandonnés. Ils le sont surtout en Belgique ! Car c'est principalement dans notre pays que la guerre a laissé la pensée sans prestige, si l'on peut dire, sans une exagération qui fera sourire tout étranger, que la pensée en ait jamais eu en Belgique !
(3) On objectera peut-être que le savant digne de ce nom a une vie intérieure suffisamment intense pour que l'opinion d' autrui le laisse indifférent, comme c'était le cas, par exemple, pour N e w t o n. C'est vrai ; mais l'entourage du savant, sa famille, ne peuvent tout de même accepter que son talent soit et reste indéfiniment méconnu !
time et d'admiration qu'ils sont plus rares. S'ils mettent à la poursuitede la vérité inconnue un enthousiasme, une ardeur, un acharnement qui minent leur santé ; si, indifférents aux soucis de la vie matérielle ilssouffrent héroïquement toutes les privations et toutes les misères; s'ils vont contre vent et marées, indomptables aussi par toutes les puissances humaines, ayant toujours pour objectif unique, non pas la gloire (si elle doit venir, elle viendra bien toute seule), non pas la fortune, qui est méprisable, mais seulement leur idéal personnel : la beauté scientifique... ^ alors, en Belgique, ces pionniers du progrès sont sûrs d'être haïs, malmenés, vilipendés, minés, torturés (1). Et ces hommes rares, qui ont le pressentiment des vérités nouvelles, sont arrachés à leur mission supérieure !
Car nous sommes une nation de politiculards et d'épicuriens, qui, surtout depuis la guerre, n'ont que faire de recherches scientifiques, etf. pour dire la chose dans son horrible vérité, nous sommes (il y a des exceptions, naturellement !) une splendide collection de parfaits abrutis, de barbares qui ont dans le sang des instincts de la bête et qui ne comprennent guère qu'une chose : le service du ventre ! Les marchands de cochons qui, ayant gagné des millions pendant la guerre en affamant leurs compatriotes, peuvent étaler des richesses insolentes... ceux-là attireront toutes les sympathies, la considération et le respect du public si, patriotards hypocrites, ils affichent à tout propos le rouge, le jaune et le noir ! Chapeau bas devant la fripouille aux couleurs nationales, même si elle est pourrie de débauche ! l.
[Belges] honorez les travailleurs de la pensée, les écrivains, les artistes.... Nous avons trop, au dehors, la réputation d'être un petit pays aux idées mesquines, aux horizons étroits ! 27. I. 1921. Card. Mercier.
Malheur aux nations qui sont réfractaires aux progrès scientifiques !.
1920. Ch. Moureu.
Pourquoi notre enseignement supérieur est-il si misérable ? (2)