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RUPTURE DES RELATIONS INTELLECTUELLES AVEC LES CENTRAUX

Le 14 décembre 1917, M. G. L e c o i n t e, membre de l'Académie royale de Belgique, écrivait ceci : « Les Alliés ont à rompre... dans la plus large mesure possible, les relations intellectuelles avec les Empires du Centre et les peuples soumis à leur influence... Nous ne devons pas

(1) On l'aura constaté, le plus grand nombre de ces citations émanent de membres de l'Institut de France et ont été publiées pendant les hostilités, en pleine guerre ! C'est faire un peu banal éloge des grands savants français que de signaler cette impartialité. Le chauvinisme, qui est une des plus haïssables passions, ne les a pas contaminés. Hélas ! il s'en faut de beaucoup qu'on puisse dire la même chose de tous les savants belges ! Si un d'eux se permettait de suivre le conseil de leur grand cardinal : « patriotes, ne soyons pas chauvins, respectons au-dessus de tout la vérité », s'il se permettait de reconnaître les qualités allemandes, il serait haï, malmené, vilipendé par ses confrères, on le montrerait du doigt, il ne serait plus admis dans les salons, on le traiterait comme un pestiféré, les officiels, surtout, le persécuteraient et l'Académie royale de Belgique le vouerait aux gémonies !

L'impartialité des grands et vrais savants français a provoqué chez leurs confrères chauvins un dépit peu ordinaire, qui s'exhale de leur prose fétide :

L'abus des victuailles et des boissons... amène dans le « grand sympathique » des Allemands des modications qui expliquent leur lourdeur d'esprit, leur grossièreté et leur brutalité... — Leur intestin a subi une régression évolutive qui l'a ramené au type de l'intestin des Bovidés... — L'odeur des sécrétions sudorales des Allemands rappelle le tan pourri, la punaise des bois, etc. 1915. F... — M. Baudouin — Dr Bérillon.

Par respect pour le lecteur, arrêtons-nous ici. Cet échantillon d'aménités peu chrétiennes suffit à montrer où peut conduire le chauvinisme.

Du reste, si, comme nous l'avons dit plus haut, les grands savants français sont impartiaux quand ils écrivent dans le silence et l'isolement de leur cabinet, ils ne le sont plus dans leurs assemblées. Leur psychologie devient alors celle des foules. Nous en reparlerons bientôt.

nous arrêter à la question de savoir si le progrès intellectuel général de V Humanité souffrira de cette lutte » (1).

L'Académie royale de Belgique et l'Institut de France ont souscrit à cette singulière proposition !

En octobre 1918, les Académies de l'Institut émirent le vœu suivant : a II est désirable que les nationaux des pays de l'Entente et des Etats- Unis... ne prennent part à aucune entreprise scientifique où collaboreraient des nationaux de ces Empires ».

A la même époque, M. G. Lecointe réclama en outre la mesure radicale et un peu forte de la « radiation de nos compagnies savantes des associés étrangers » appartenant aux pays avec lesquels nous fûmes en guerre. M. E. Picard, l'illustre mathématicien français, qui n'est pas suspect de germanophilie (mais qui est trop cultivé pour figurer parmi les plus chauvins) jugea cette décision draconienne et il opina avec beaucoup de sagesse que « la suspension » était bien suffisante.

Parmi les mesures proposées et admises par la Conférence interalliée des Académies scientifiques (Londres et Paris, octobre-novembre 1918), se trouve celle-ci (2) : « Il serait publié une liste interalliée nominative de ceux [des particuliers] qui s'écarteraient de la règle. Ceux-ci seraient exclus de tous les emplois publics et ne recevraient plus aucune distinction honorifique; les distinctions qu'ils posséderaient déjà leur seraient enlevées, etc., etc. » (3)

On voit quel danger menace celui qui oserait remettre en question les relations intellectuelles (4) avec les Centraux ! Il faudrait donc que tout le monde admît, sans pouvoir les discuter, les graves résolutions de la Conférence, bien qu'elles marquent un tournant sans précédent dans l'Histoire des Sciences !

Eh bien ! non, mille fois non : nous voulons conserver notre indépendance, nous revendiquons le droit de poser la question et nous affronterons les foudres de Jupiter !

Est-il bien sûr que même l'Institut de France ait l'autorité suffisante pour imposer son ultimatum à l'Univers ? Est-il bien certain que l'illustre

(1) Quelques personnalités sont allées beaucoup plus loin encore : elles ont suggéré de ne plus accepter dans nos bibliothèques les publications des Puissances Centrales et d'agir auprès des neutres pour qu'ils adoptent des mesures semblables !!! Nous ne plaisantons pas : nous rapportons les paroles très graves de M. G. L e c o i n t e. Il y a des gens qui se font de singulières illusions !

(2) Voir : Bull. Acad. B. Belg., janvier 1919, p. 46.

(3) Cela ne ressemble-t-il pas un peu à l'Inquisition, tant décriée par les francs-maçons, nombreux à l'Académie belge, cette Compagnie qui semble n'être pas plus indépendante de la politique que des coteries mondaines.

(4) Bien entendu, il ne s'agit pas des relations commerciales, qui ont été renouées, il y a deux ans ! L'Angleterre a renoncé au bénéfice de l'article 18 du fameux Traité de Versailles ; et voyant que la France veut consommer la ruine du port d'Anvers, la Belgique a abandonné le même privilège... Il a été décidé qu'Anvers desservirait de nouveau l'Allemagne. La Belgique fait donc commerciale risette à la Germanie, mais pas encore risette scientifique !

Compagnie jouisse de l'Infaillibilité ? Il sera bien permis de dire, malgré tout le respect qu'on lui doit, qu'elle s'est parfois trompée lourdement (1). Il ne faut pas trop s'en étonner :

Les altérations de l'intelligence sont la conséquence des illusions engendrées par l'hypertrophie de certains sentiments.

1920. G. Le Bon (1842/...).

Tous les grands bouleversements : guerres, révolutions, etc., provoquent un affaissement de l'esprit critique. Le jugement s'évanouit et la faculté de voir les choses comme elles sont disparaît.

Nov. 1916. G. Le Bon (1842/...).

Et l'on ne sait que trop combien la terrible épreuve de 19H-8a ébranlé les nerfs et le cprvpau <1p l'Humanité !

Dès que les hommes sont réunis, même en société savante, ils deviennent peuple. A. H. de Beauchêne (1804/73).

On assemble un grand nombre de personnes quand on a envie de ne rien faire qui vaille. 5. XII. 1605. Henri IV (1553/1610).

Il est rare qu'une assemblée raisonne, elle est trop prompt ement passionnée. Napoléon (1769/1821).

Dès qu'un certain nombre d'individus se trouvent réunis, leur personnalité ne tarde pas à disparaître et à se fondre dans l'atmosphère ambiante. Les facultés intellectuelles cèdent le pas aux facultés instinctives.

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