X. 1895. M. Berthelot
Nous avons dénoncé la stérilité des Académies, oui Messieurs [les Académiciens !j et surtout la nuisance de l'esprit académique, de cet esprit tenacement attaché aux traditions, et systématiquement hostile aux apporteurs de neuf. 16. II. 1921. J. Destrée (1863/...). (2)
(1) Il y a maintes histoires que l'Académie des Sciences de Paris voudrait que l'on pût effacer de ses annales ! Pour faire court, bornons-nous à en évoquer deux. L'une, relative à des autographes de P a s c a 1, dura trois ans, au xixe siècle (1867-1869), et s'étendit sur cent pages des Comptes-Vendus ; c'est l'affaire Vrai n-L u c a s. Une autre, plus mémorable et si possible plus colossale encore (parce qu'elle intéresse plus directement la science), eut lieu au xxe siècle (en 1904). On pourrait signaler aussi que l'un des plus illustres représentants de l'Académie,, H, P o i n c a r é, soutint, en physique, des bêtises retentissantes,, notamment au sujet de la dispersion du vide et des courants de convection. — D'aucuns trouveront peut-être qu'il eût mieux voulu passer ces choses sous silence. Mais nous pensons, à peu près comme H.Bouasse, que le récit des sottises passées sert à mettre le public en garde contre les sottises présentes ou futures.
(2) M. le ministre Destrée ayant consulté l'Académie des Sciences pour se renseigner soi-disant sur la valeur « scientifique » de candidats à des chaires universitaires, l'Académie lui répondit par des considérations politiques (!) et le ministre les prit pour l'Evangile ! Peut-être le ministre aura-t-il commencé à voir qu'il était trompé. Voici ce qui le fait penser *
Les premiers et les plus importants progrès de l'esprit humain étant toujours le résultat de l'initiative et des efforts individuels, n'eût-il pas mieux valu laisser aux intellectuels la liberté la plus complète et ne pas chercher à entraver les relations scientifiques (1) ?
A-t-on songé aux innombrables difficultés qui vont surgir ? La haine aveugle !
Par les mesures draconiennes que l'on a prises, ne va-t-on pas faire le jeu des Centraux ? Mieux avisés que nous, ceux-ci maintiennent les institutions dont nous, Alliés, sommes détachés et, petit à petit, englobent les Neutres, à qui nous devenons de plus en plus impopulaires et antipathiques. Et n'est-il pas à prévoir que, si cela continue, la direction du mouvement intellectuel international ne reste aux mains de nos ennemis ?
Convient-il que les savants se détournent de telle ou telle personnalité dont ils admirent l'œuvre scientifique et avec laquelle ils avaient noué, avant la guerre, les relations les plus cordiales ? Le culte du Vrai ne devrait-il pas former un lien assez solide pour résister à l'épreuve des conflits internationaux ? Le développement des Sciences ne requiert-il pas la collaboration de toutes les nations civilisées ? Ne devrait-on pas établir des relations amicales, de plus en plus intimes, entre les Savants des différents pays, en dépit des divergences politiques, volontairement laissées dans l'ombre ?
Mais, répondra-t-on peut-être, nous, Alliés, sommes tellement supérieurs aux Centraux, en particulier aux Allemands, que nous ne devons pas frayer avec eux et que nous devons même les mépriser. Au point de vue scientifique, cette objection ne nous paraît pas mériter une réfutation. Et, au point de vue moral, est-il bien certain que nous, Alliés, soyons parfaits et que nous détenions le monopole du Bien ? Nos anciens adversaires personnifient-ils le Mal ? Les citations autorisées des rubriques précédentes ne nous engagent-elles pas à être modestes et ne nous interdisent-elles pas de répondre trop affirmativement ?
Écoutons un ancien secrétaire perpétuel d'une Académie de l'Institut de France :
Comme les 93 intellectuels allemands se sont disculpés d'un mot, parce que la souillure répugne à la pureté de l'âme allemande, une dialec-
Récemment, l'Académie royale de Belgique insista de nouveau auprès du Gouvernement pour qu'il la consulte préalablement à certaines nominations. Comme suite à cette requête, le Conseil de Cabinet du 28 février 1921, se défiant des indications passionnées et partiales de l'Académie, vient de prendre la décision (qui, pour être exprimée poliment, n'en est pas moins cavalière !) de ne plus s'inquiéter des avis de l'Académie ! Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Le Gouvernement n'a absolument aucune compétence scientifique ; l'Académie en aurait, au moins dans certains domaines, grâce à quelques hommes de haute valeur, si la grande majorité des membres n'étaient ou des cancres ou des « librespenseurs » qui se comportent tout à fait comme s'ils étaient de mauvaise foi ! Alors... !
(1) Chose incroyable pour qui se paie de mots, les « libres-penseurs » (!?); qui se croient plus intelligents que les autres et qui se posent volontiers comme les seuls protecteurs de la Science, sont les plus décidés à mettre tous les obstacles possibles à la réconciliation entre les intellectuels !
tique non moins sommaire [celle de la réponse de l'Institut de France] tend à reconnaître l'immanence de la corruption dans toute leur nature [allemande], à invoquer la vraisemblance de chaque laideur comme la preuve d'une autre tare... Certes, notre partialité ne serait que trop explicable. Il y a un soulagement à vouloir scélérats ceux par qui l'on souffre et une joie de représailles à refuser toute justice à ceux dont on n'en espère aucune. Mais est-ce aimer moins son pays de croire que les gros mots servent peu les grandes causes ?... L'outrage n'ajoute rien à la culpabilité de celui qui le reçoit, il ôte quelque chose à la dignité de celui qui le lance... Pour que les Allemands se reconnaissent dans nos peintures et s'amendent, il ne faut pas les faire plus noirs qu'ils ne sont... Au lieu de contester à l'Allemagne les supériorités qui lui appartiennent, comparons à celles qu'elle possède celles qui nous manquent... C'est un deuil de plus dans tant de deuils s'il faut porter une sentence capitale contre une grande famille du genre humain. Et ce serait un soulagement qu'il y eût moins à haïr et moins à condamner...
... L'excommunication majeure qui, en formules absolues, retranche de l'humanité une famille humaine, donne des ampleurs sonores et comme infinies à la haine... ostentatoire et creuse... \
1915. Et. Lamy (1845/1919).
Les opérations commerciales ont été reprises. Les relations intellectuelles tendent à se renouer et rien ne pourra y faire obstacle. Bien inspiré, le Gouvernement français, mettant fin à la prohibition qu'il maintenait depuis l'armistice, a autorisé la représentation d'œuvres de Wagner sur des scènes subventionnées (1). Dans un avenir très rapproché, peutêtre dans un an ou deux, la fameuse décision des Académies alliées sera vraisemblablement rapportée ou du moins ne sera plus respectée (elle ne l'est déjà plus guère en Angleterre). Et le souvenir de ces bouderies puériles ne sera-t-il pas bientôt une source intarissable d'hilarité ? Que pensera-t-on des promoteurs de la rupture ?