XI. 1914. Th. Mann
(4) R. Rolland, avec son éloquence bien connue, continue en ces termes : « Notre France... n'a rien souffert de plus cruel que de l'attentat contre son Parthénon, Notre-Dame de France... Une œuvre comme Reims est beaucoup plus qu'une vie : elle est un peuple, elle est ses siècles, qui frémissent comme une symphonie dans cet orgue de pierre; elle est ses souvenirs de joie, de gloire et de douleur, ses méditations, ses ironies, ses rêves ; elle est l'arbre de la race, dont les racines plongent au plus profond de sa terre et qui, d'un élan sublime, tend ses bras vers le ciel. Elle est bien plus encore : sa beauté, qui domine les luttes des nations, est l'harmonieuse réponse faite par le genre humain à l'énigme du monde, — cette lumière de l'esprit, plus nécessaire aux âmes que celle du soleil. Qui tue cette œuvre assassine plus qu'un homme, il assassine l'âme la plus pure d'une race. Son crime est inexpiable ».
Si, par principe, nous ne récusions le témoignage des Allemands sur la France, nous ferions peut-être cette citation :
Dans la cathédrale de Reims, on voit le spectacle impie de rois français qui furent des adultères, déifiés en quelque sorte et présentés sous les formes de statues au sommet du grand portail, mieux placés que l'image de Pieu. Guillaume II (1859/...).
« Assurément, écrit Maurice De Wulf (en 1916), quand on s'est nourri l'âme des étranges commandements de Zarathustra, quand on considère la pitié comme une faiblesse et la force comme un droit, on est admirablement préparé à remplir, dans V armée d'un von Manteuffel (1), le poste d'incendiaire, de pillard et d'éventreur ».
« L'incendie de nos villes et de nos villages, la déportation de milliers de nos ouvriers, les massacres de civils, toutes ces horreurs, si épouvantables fussent-elles, pourraient encore trouver, écrit le Cardinal Mercier (le 10 janvier 1920 J, un semblant d'excuse dans les rigueurs de la guerre... Mais à l'anéantissement... [de] la bibliothèque de Louvain, il était impossible d'apporter la moindre excuse : le crime était flagrant ».
Mais voici, d'après Et. Lamy (30 août 1918), comment on a tâché de justifier ces actes, ou du moins de les soustraire à tout examen et à toute critique : « Ennemis de la culture, les ennemis de l'Allemagne ont pour droit unique d'être amenés par la contrainte la plus efficace à l'obéissance qui est à leur avantage, et la seule faute de l'Allemagne serait de ne pas réussir, puisque sa victoire est le bien commun. La sainteté du but absout les moyens. L'Allemagne n'a pas à soumettre aux peuples les actes par lesquels elle les élève, parce qu'il n'y a pas entre elle et eux égalité de nature et qu'elle ne peut, étant leur éducatrice, devenir leur justiciable ».
« Le peuple allemand, dit Bernhardi (1912), est le peuple élu..., il possède la suprématie intellectuelle..., il est le guide de l'humanité... Il a conquis le droit de prétendre à la plus haute mission civilisatrice ! ». Et, suivant Fie h te, « L'Allemand est à l'égard de l'étranger ce que le bien est à l'égard du mal... Non seulement l'Allemagne est élue par la Providence, mais encore elle est seule élue!... Allemands, si vous succombez, l'Humanité succombe avec vous, sans espoir d'une rénovation future. »
« Ce n'est pas sans- raison, remarque J. C uv eli er (janv. 1921), que les Allemands en sont venus à cette conviction qu'ils sont le peuple le plus pur de la terre, le plus honnête, le plusx courageux, le plus moral même, en un certain sens, le plus pacifique puisqu'il n'a voulu la guerre que pour obliger les autres peuples d'Occident à participer... à la plus haute civilisation... »
« Comme tous les fanatismes, écrit P. Gaultier (1919), la conviction qu'avaient les Allemands de leur supériorité, était intransigeante jusqu'à mettre en code les atrocités et la manière d'y procéder, moyen déplorable peut-être, mais nécessaire, suivant eux, pour sauver le monde (2).... Ne reconnaît-on pas là la marque d'un mysticisme qui avait placé si haut son
(1) Ce serait moins le commandant von Manteuffel que le général von B o e h m, qui porterait la responsabilité des malheurs de la ville de Louvain.
(2) R. V i v i a n i (1863 /...) ne pensait pas autrement : « La loi constante du monde veut que rien ne s'obtienne sans des efforts et sans des sacrifices, et que la douleur humaine soit éternellement la rançon du progrès... Que lui importent [au progrès] les plaintes des vaincus, les gémissements des victimes ? ». M. Viviani écrivait cela avant 1914. Ces paroles ne ressemblent-elles pas étrangement à celles des F i c h t e et des Bernhardi?
but qu'il lui semblait pouvoir, en toute conscience, rester indifférent au choix des moyens ? »
« C'eût été aux yeux de V état-major allemand, une faiblesse « sentimentale » et puérile que de s'attarder un instant à la considération qu'un traité solennel, portant la signature du roi de Prusse, garantissait la neutralité belge. Il y allait de l'intérêt de V Allemagne : cela suffisait. Et si monstrueuse que soit une telle conception du droit public et de l'honneur, on peut la comprendre et jusqu'à un certain point l'excuser. Le crime n'était en somme qu'un crime politique. On en a vu bien d'autres {!)... » Voilà ce qu'écrivit (le 23 décembre 1920) un très illustre historien belge : M. H. P i r en n e.
Et M. G. Rency (Alb. Stassart, « Gringoire ») de trouver ceci : (janvier 1920) :« On pourrait, étant donnée la mentalité propre à la caste militaire... excuser, dans une certaine mesure, le passage [des Allemands] à travers la Belgique... Les fusillades, les pillages, les incendies pourraient être mis sur le compte de la furie soldatesque et... de la frayeur panique... A Louvain, notamment... Les Allemands, pris individuellement, étaient des hommes qui faisaient, en 1914-18, leur devoir d'Allemands, qui servaient leur pays à leur manière ».
« Louvain, dit Et. Lamy (2), a expié une panique de ses envahisseurs (3) ».
Possible, mais, à notre avis, l'incendie de la bibliothèque est un acte attristant et qui n'est pas vraiment justifiable. Et c'est, sans doute, impressionné surtout par ce geste malheureux (4), qu'un membre de la Classe des Sciences de l'Académie belge écrivit, le 14 décembre 1917 :
« Les Alliés ont à rompre... dans la plus large mesure possible, les relations intellectuelles avec les Empires du Centre et les peuples soumis à leur influence... Nous ne devons pas nous arrêter à la question de savoir si le progrès intellectuel général de l'humanité souffrira de cette lutte ».
L'Académie royale de Belgique et l'Institut de France ont souscrit à cette proposition.
En octobre 1918, l'illustre Compagnie parisienne émit, en effet, le vœu suivant : « Il est désirable que les nationaux des pays de l'Entente et des Etats-Unis... ne prennent part à aucune entreprise scientifique où collaboreraient des nationaux des Empires du Centre ».
Parmi les mesures proposées et admises par la Conférence des Académies scientifiques (tenue à Londres et à Paris, en octobre-novembre) se trouve celle-ci (5) : « Il serait publié une liste interalliée nominative de ceux
(1) La France ne nous a-t-elle pas envahis plus de cent fois ?!
(2) Devant les Souverains belges, le 30 août 1918.
(3) M. Mayence (1916) considère comme un « fait acquis à l'histoire «que « la panique la plus folle s'est emparée d'une partie des troupes allemandes à Louvain. »
(4) Au risque d'être, par certains, accusé de « bochisme » (!), nous affirmons que V Allemagne n'a pas voulu l'incendie de la bibliothèque de l'Université de Louvain. Le malheur est dû à l'inconscience de quelques soldats. C'est aussi l'opinion de professeurs de ladite Université, qui ne sont rien moins que germanophiles.
(5) Voir le Bulletin Acad. R. Belg. (Ci. sciences), janvier 1919, p. 46.
[des particuliers] qui s'écarteraient de la règle. Ceux-ci seraient exclus de tous les emplois publics et ne recevraient plus aucune distinction honorifique ; les distinctions qu'ils posséderaient déjà leur seraient enlevées ; etc., etc. ».
Ayant été tranchée par V illustre et vénérable Académie de Paris, la question des relations intellectuelles avec les Centraux n'aurait plus à être posée, semblc-t-il. D'aucuns pourront trouver qu'il serait même insolent de le faire. Ce qui est certain, c'est que ce serait au moins dangereux : « exclusion des emplois publics, enlèvement des distinctions honorifiques... » / Abomination de la désolation ! Qui donc voudrait courir un tel risque ?
Incontestablement, les résolutions de la Conférence interalliée marquent un tournant sans précédent dans l'Histoire des Sciences. Elles sont très graves et méritent qu'on se demande si elles sont heureuses.
Nous traiterons la question (1), mais sans la trancher. Nous nous proposons seulement de documenter de notre mieux le lecteur, afin qu'il puisse se faire une opinion solide et prendre une décision en toute liberté.
A-t-on songé aux innombrables difficultés qui vont surgir ?
L'expulsion des Centraux de nos Sociétés savantes et la rupture complète des relations intellectuelles ne va-t-elle pas avoir un effet inverse de celui escompté ? Ne va-t-elle pas faire le jeu des « Austro-Boches » ?
Les premiers et les plus importants progrès de l'esprit humain étant toujours le résultat de l'initiative et des efforts individuels, il eût peut-être mieux valu, semble-t-il, laisser aux intellectuels la liberté la plus complète et ne pas chercher à entraver les relations scientifiques.
Le Culte du Vrai ne devrait-il pas former un lien assez solide pour résister à l'épreuve des conflits internationaux ?
Est-il bien certain que l'Institut de France lui-même jouisse de V Infaillibilité et qu'il ait l'autorité suffisante pour imposer ù tout le monde son ultimatum draconien ? C'est ce que nous nous permettrons d'examiner, en interrogeant des hommes très compétents.
Peut-être est-il de notre devoir, à nous Alliés, de nous demander si nous sommes parfaits, si nous détenons le monopole du Bien et si nos anciens ennemis personnifient le Mal, ce qui justifierait notre morgue, au moins dans une certaine mesure. On a donc réuni ici des jugements autorisés sur les principales nations en cause : d'une part, l'Angleterre, la Belgique et la France ; d'autre part, l'Allemagne. Peut-être ces citations prouveront-elles que nous, Alliés, devrions être plus modestes, parce que nous ne sommes pas sans tache et que vous, Allemands (qui êtes partisans de la reprise des relations intellectuelles) . possédez quelques qualités.
Il semble que le mot « Boche » soit l'injure suprême et ne laisse place à rien de bon. L'Allemand serait-il donc affligé de tous les défauts ? Est-il
(1.) Bien entendu, il ne s'agit pas des relations commerciales, que toutes les nations alliées se sont empressées de renouer avec l'Allemagne depuis deux ans déjà. Il y a plus : V Opéra de Paris ne vient-il pas de reprendre des œuvres de Wagner? Et le Conservatoire royal de Bruxelles n'a-t-il pas exécuté (le 21 février 1921), dans un magnifique Concert, le prélude de Parsifal, le prélude et la scène finale de Tristan et d'autres œuvres du grand compositeur allemand ! « On applaudissait à tout rompre, même avant l'audition des morceaux... La journée a été bonne pour Wagner » dût reconnaître le très chauvin journal Le Soir de Bruxelles f
indiscipliné, paresseux et recule-t-il devant la moindre tâche ? N'a-t-il aucune persévérance ? Ne possède-t-il à aucun degré le sens de Vordre, de la méthode, de V organisation ? Ne peut-on lui reconnaître aucune disposition pour le commerce et l'industrie ? L'Allemand est-il absolument dépourvu d'esprit scientifique, n'a-t-il aucun don pour la littérature, pour la musique ? Son cerveau est-il si obtu : n' est-il bon à rien ? L'Ame allemande réunit-elle toutes les laideurs ? La Germanie n'a-t-elle aucune grandeur intellectuelle ou morale ? Est-ce un pays d'ignorance ? Ses Universités, avec leurs laboratoires et leurs bibliothèques, sont-elles inférieures ?
On objectera que l'Allemagne a une mentalité tout différente de la nôtre (1). Assurément, toutes les nations n'ont pas des caractères identiques ; elles ne sont pas toutes coulées dans le même moule! Tâcher d'affaiblir l'originalité des peuples et d'uniformiser la planète entière serait, semble-t-il, une tentative vaine ! Il faut nous résigner à la diversité des mentalités, ou mieux, il faut nous en réjouir !
En général, ce sont les militaires et les militaristes qui sont les plus aveuglément hostiles à la reprise des relations intellectuelles avec nos anciens adversaires. Mais on peut se demander si, en cette matière, l'opinion des hommes d'Épée est d'un grand poids ! Nous avons donc, pour cette raison et pour d'autres, traité du militarisme et de tout ce qui s'y rattache étroitement : chauvinisme, guerre, désarmement, etc.
Il convient, à notre humble avis, d'étudier la question en se dépouillant de toute passion, peut-être même en imposant silence au patriotisme, pour ne considérer que les besoins supérieurs de la grande Société humaine (2).
Quelqu'un a écrit cette belle pensée : « Ceux-là qui n'ont pas été choisis pour être des victimes de cette guerre, savent sans hésitation possible qu'ils sont appelés à être des apôtres ». Oui, chacun doit contribuer de son cœur fervent à la régénération du monde. Chacun doit faire dans cette voie tout ce que ses facultés lui permettent. Nous qui publions cet opuscule, nous croyons avoir la foi et l'enthousiasme, mais nous avons aussi la conscience très nette de la faiblesse de nos moyens. N'ayant ni le talent, ni les connaissances, ni surtout l'autorité nécessaire pour traiter de nos propres forces la grande question qui fait V objet de ce travail, nous nous sommes borné, ou à peu de chose près, à produire des citations de personnalités marquantes ou illustres. Mais, dans cet opuscule, qui est donc à peu près impersonnel, nous avons mis tout notre zèle pour renseigner le lecteur sur un problème qui intéresse l'avenir de la Science et de l'Humanité.
Peut-être quelques lecteurs reprocheront-ils à certaines rubriques de n'être pas rigoureusement « neutres ». Nous répondrons, avec M. Ch. Ri che t,
(1) Il ne faudrait pas exagérer cette différence. Mgr P. Ladeuze, recteur magnifique de l'Université de Louvain, dit fort bien (octobre 1920) : « Il nous faut bien reconnaître que l'idéal « moderne » ne différait guère de l'idéal allemand, puisqu'à la veille de la guerre la quasi unanimité des modernes désignaient l'Allemagne comme le modèle à suivre ».
(2) Toutefois nous ne cacherons pas que nous avons songé un peu à la reconstitution intellectuelle de notre chère Belgique.
— VIÎI —
que « V impartialité est criminelle quand elle n'ose pas décider entre la paix et la guerre, la Science et V ignorance ». On nous accusera peut-être aussi de formuler notre pensée sans faire usage d'euphémisme, par exemple dans le chapitre relatif à la Belgique ; mais, nous le demandons, pourquoi devrions-nous mitiger notre expression et faire des détours ? N'est-ce pas aux époques où la vérité est dure à dire qu'elle doit être entendue ? Pourraiton sérieusement nous faire un grief de la violence de quelques-uns de nos termes s'ils sont justes ? Qui bene amat, bene castigat. Et n'y a-t-il pas parfois quelque mérite à défendre ses convictions avec ardeur, au risque d'y perdre « honneurs » et profits ? La morale la plus immorale est incontestablement celle qui est basée sur l'intérêt personnel. (1)
Louvain, le 18 avril 1921.
(1) Nous ajouterons que l'idée de rédiger cette brochure nous est venue le 2 janvier 1921, immédiatement après la lecture du peu banal discours que M. de Margerie, ambassadeur de France à Bruxelles, avait prononcé la veille.
avec les Centraux?