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Religion et humanité

Bien que les préoccupations de nos contemporains soient actuellement tournées + vers des sujets d'intérêt plus palpable que | des réflexions sur la religion et sur l’huma- % nité, il a paru opportun de rassembler les 3 modestes essais dont se compose le présent petit livre, parce qu'ils se complètent l’un LA l’autre et se trouvent compléter aussi certaines publications du même auteur sur la Religion, la Discipline intellectuelle et la Morale humaine. Is reprennent et expli- quent les idées générales qui sont à la base des dites publications et qui pourront être éclaircies par ce commentaire. Par leur ori- | gine ils sont en rapport avec un enseigne- . ment donné au Collège de France, cinq sur 4 six étant des lecons d'ouverture ou de clô-

. ture pour Îles cours des dernières années,

Trois ont déjà paru dans les fascicules de l'association dite Union pour la Vérité, et le . second se présente comme une réponse aux difficultés et objections que le premier avait suscitées dans ce milieu très cultivé.

Les trois derniers sont inédits. Comme tous, sauf les deux premiers, ont été conçus.

d’abord indépendamment l’un de l’autre, il n’est pas superflu de mettre ici en quelque relief la logique intime qui permet de les”

réunir dans une synthèse à peu près homo-

gène. Cette précaution s'impose d'autant … plus que l’on n’a pas cru devoir modifier la . forme de ces essais, qui sont peut-être ainsi plus vivants, mais ne sauraient-être consi-

dérés comme les chapitres d’un livre bien ordonné ; et ils se trouvent aussi par là con-

tenir certaines répétitions pour lesquelles le

lecteur est prié de se montrer indulgent.

Il n’est pas de science humaine qui n'intéresse en quelque façon la vie de l'humanité ; car toute science est une manifestation de

cette vie ; mais il est des sciences, toutes les sciences philosophiques, historiques, sociales, et une partie même des sciences naturelles, qui s’y rapportent directement, Sur l'utilité générale des sciences il n'y a pas lieu à désaccord ; on ne peut guère discuter que sur leur valeur relative, sur le degré ae leur importance. C’est à cette échelle qu’il convient de mesurer les sciences religieuses. Attaché par le sort à ces études et ayant vécu, pour ainsi dire, dans la religion, celui qui écrit ces lignes n’a pas été seulement frappé de la grande place qu’a occupée et qu'occupe encore le facteur religieux dans la vie des peuples, mais aussi du. ferment de division qu’il a souvent entretenu, que, de nos jours et spécialement dans notre pays, il entretient encore parmi les hommes, et enfin de l'espèce d’antinomie que beaucoup ont pensé trouver entre la religion et la science, persuadés que ceci tuera cela, et s’employant même parfois avec diligence à ce que ceci tue cela dans le plus bref délai possible,

Cependant la complexité du problème

religieux ne lui a pas semblé moins évidente que son actualité. Toujours il a vu là autre chose qu’un conflit d’idées dont les plus vraies finiraient nécessairement par éliminer celles qui n'avaient plus de valeur réelle, et

il lui a paru que la question touchait au fon-

dement de l’éducation humaine, que l’avenir de notre civilisation, celui même de l’humanité en dépendaient. Car les religions n’ont Jamais été simplement des systèmes de croyances arbitraires dont il aurait été facile

de se dégager pour en prendre de meilleures ;

elles ont été surtout la forme mystique et

transcendante de la vie sociale, l’idéal qui consacrait cette vie et qui était censé. se réaliser ou devoir se réaliser en elle. Les hommes, qui ont jusqu’à présent vécu de

cet idéal, pourront-ils désormais s’en passer, ou bien se pourvoir d’un idéal qui serait tout aussi efficace bien que n'étant plus religieux?

La réponse que comporte cette interrogation pourrait bien n’être pas aussi facile à fournir que certains l’imaginent. Dans les angoisses et l'agitation du présent, l’idéal paraît fort oublié ; on dirait qu'il y a seulement des

intérêts économiques à satisfaire en les conciliant par d’habiles compromis et des calculs appropriés. Mais l’homme ne vit pas seulement de pain, bien qu'il ne puisse pas se passer de pain ; il n’aspire pas qu'à des avantages matériels, bien qu'il s’y laisse aisément absorber. Il lui faudra aussi nourrir son âme, et de quoi la sustentera-t-il ?

Quand même les religions seraient destinées à périr toutes et tout entières, il y aurait encore un grand profit à scruter leurs origines, à rechercher comment elles ont pu naître, comment elles ont pu durer et acquérir une si grande influence, pourquoi elles se sont mutuellement supplantées, d’où est venue leur décadence, et si vraiment leur totale disparition n’entraînerait aucun déchet du capital d'humanité si péniblement amassé au cours des siècles. Les sciences religieuses auraient toujours un objet ; elles garderaient encore une place importante parmi les autres sciences de l’humanité; elles subsisteraient parmi les sciences historiques, et la philosophie, la psychologie devraient en tenir compte. Maïs les religions

n’ont pas encore disparu, et l'hypothèse même de leur disparition est loin d'être scientifiquement posée ; il n’est d’ailleurs pas sûr qu'on la puisse poser scientifiquement, un aussi grand fait humain étant sans doute et ne pouvant manquer d’être susceptible de transformation, sans qu'il puisse disparaître autrement qu'avec l'humanité où il est intégré.

Ainsi les sciences religieuses ne sont pas purement historiques et spéculatives ; elles ont un intérêt pratique et immédiat d'humanité, tout comme les autres sciences de leur ordre ; un intérêt en rapport avec leur objet, qui n'est pas seulement une réalité du passé, mais une réalité du présent, et qui ne saurait manquer d’être une réalité de l'avenir. Leur nouveauté n’est pas un argument contre leur importance. Presque toutes les sciences que l’on pratique maintenant sont jeunes ; elles n’en sont pas moins vivantes ni moins utiles. Les sciences historiques en général ont subi dans les derniers siècles un véritable renouveau ; les religions et la religion sont entrées dans le

domaine de la critique historique, de l’analyse philosophique et psychologique, des sciences sociales ; elles n’en sortiront plus. Les méthodes des sciences religieuses se perfectionneront avec celles des autres sciences de l’humanité. Il y aurait sottise à ne tenir aucun compte de ces sciences et à les traiter de superflues parce que leur objet est déplaisant à quelques personnes.

Ce qui a été fait dans cet ordre de recherches est déjà considérable, et c’est peu de chose en regard de ce qui reste à faire. Le cadre de l’investigation scientifique est tracé autant qu'il peut l'être ; mais la masse des documents et des observations s’accroît chaque jour, et il y a lieu d'approfondir de plus en plus le sujet, tant en ce qui concerne l'intelligence de l'histoire que pour la philosophie de la religion, la contribution de cette philosophie à la philosophie générale de lesprit humain, et pour son application pratique dans l’ordre social, c'est-à-dire dans l’ordre de l'éducation humaine. Comme les recherches libres de science religieuse avaient été inaugurées

par ceux qui s'étaient émancipés des anciennes croyances, le fait que ceux-ci se sont trouvés prêts d’abord à constater ne pouvait être que l’inconsistance des vieux mythes et des vieilles théologies ; et comme, d’autre part, les Eglises n'avaient été rien moins que bienveillantes pour les premiers pionniers de la science, quels qu’ils fussent, dans les temps modernes, un grand dis-.

crédit en est résulté pour les religions en général et pour la religion. Renan lui-même, qui avait conservé le sens et le goût de la religion, reconnaissait qu’elle laisserait un vide en disparaissant, mais il n’en augurait pas mieux de son avenir, se contentant de poser en termes harmonieux la question :

« Nous vivons de l’ombre d’une ombre :

de quoi vivra-t-on après nous ? » Auguste Comte avait voulu fonder la religion de l’humanité, mais beaucoup de ses disciples ont renié la partie religieuse de sa philosophie. Certains sociologues, qui ont bien établi le rôle de la religion dans le passé, sembleraient assez disposés à ne lui en attribuer aucun dans l'avenir. Il n’est pas probable pourtant

que l'héritage du passé humain dans l’ordre religieux soit à répudier ainsi tout entier.

Mieux vaudrait maintenant discerner ce qui mérite d’en être conservé que de sacrifier délibérément et maladroitement des éléments d'humanité que l'avenir sera contraint de récupérer comme il pourra.

Ingrat est le rôle de ceux qui croient devoir signaler à leurs contemporains que la vérité peut avoir plusieurs aspects, parce que les choses de ce monde, en particulier les affaires de l’humanité, sont infiniment compliquées. Entre les vieilles religions qui ne veulent pas s’amender suffisamment pour

vivre, etles nouvelles disciplines quise voient contraintes encore de défendre contre elles les droits de la recherche scientifique, la situation des conciliateurs est celle d’une troupe entre deux feux, qui recoit de droite et de gauche les traits que se destinent les partis adverses ; ces partis mêmes distribuent parfois moins généreusement leurs coups à leurs ennemis qu’à ceux qui plaident contre leur mutuelle intolérance, s’efforçant de leur persuader qu'ils finiraient peut-être par s'en-

tendre s’ils commençaient par mettre quelque bonne volonté à se comprendre mutuellement.

* Il

L'auteur du présent livre a déjà fait plusieurs expériences de ce genre; une des plus curieuses est celle que lui a value la publication, dans la Correspondance de l'Union pour la Vérité (avril-mai 1921), du troisième des morceaux ici insérés, l’Illusion mystique et la Vérité hurnaine. Gette étude venait naturellement après les considérations générales sur le rôle et l’avenir des sciences religieuses: étant donné que, pour la critique scientifique, l’histoire des croyances religieuses est celle de mythes fantaisistes et de conceptions invérifiables, quel rapport peut-il exister, et y a-t-il un rapport quelconque entre l'illusion mystique et la vérité utile que l'humanité a poursuivie jusqu’à présent dans la religion ; autrement dit, quelle a été la valeur humaine des croyances religieuses ? Cette étude avait été livrée à l'Union pour la Vérité dans les mêmes con-

ditions que les précédentes, c’est-à-dire parce qu'on l'avait demandée, et pour offrir un thème de discussion aux esprits très éclairés dont est formée la susdite Union. Mais cette fois les directeurs de l’l/nion ne crurent pas pouvoir procéder à la publication sans y joindre une sorte de manifeste qui fixait net- . tement la position de leur docte société devant un opuscule qu’ils ne considéraient pas comme étant de pure science ; et le manifeste venait en préambule de la lecon sur /’Illusion mystique, sans attendre les explications qu’aurait pu fournir l’auteur.

Un « Ancien de l’Ünion » voulait bien apprendre à celui-ci que ses lecons d’ouverture étaient des « actes de foi », qui auraient « détonné dans un recueil scientifique » ; pour les publier, l’auteur les aurait offertes à «un groupe de passants prêts à l'entendre ». Or il y avait là une double erreur. Les communications faites à /’ Union pour la Vérité avaient été expressément sollicitées par la direction pour alimenter la vie de l’Union. De plus, aucune des lecons en question n'avait été présentée d’abord comme un acte de foi ni

n'avait l'intention de l’être, Un professeur au Collège de France n’a pas à débiter des actes de foi devant son auditoire. Ces leçons d’ouverture sont, comme tout lecteur du présent

volume pourra le constater, des exposés de caractère général qui ontla prétention d’être

rationnels et scientifiques, non de promulguer des effusions de foi que l’auteur luimême n'aurait pas cru pouvoir se permettre

dans ses cours ordinaires d'histoire des

religions. Et le contresens ne porte pas seulement sur l'intention de l’auteur, mais aussi bien sur le contenu des morceaux incriminés et sur les diverses expériences qu'ils peuvent refléter. L’Ancien de l’Union admet, sans autre examen, que la foi dont les lecons d’ouverture et le livre de /a Relision célèbrent les mérites en la déclarant impérissable est comprise en source de croyances irrationnelles qui perpétuellement se superposeraient aux données et aux expériences de la raison; et cette notion de la foi serait naturellement, chez l’auteur lui-même, un reliquat de son passé catholique. Rien n’est moins exact que ces deux opinions de l’Ancien.

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