‹ Religion et humanitéChapitre 2 sur 31 · PUF · texte numérisé non relu

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A RNA

L’Ancien a prêté à l’auteur de ?’Ilusion

mystique et de la Religion une théorie de la

foi que cet auteur n’a jamais eue. « Son expérience propre », écrit l'Ancien, l’a « persuadé que la foi religieuse n’est pas réductible à l’entendement, et qu’elle le dépasse en cela qu'elle saisit d’une prise sûre et immédiate les réalités de l’ordre spirituel, sinon en ellesmêmes du moins dans leur action sur nous ; et que de cette action de l'Esprit au dedans de l’homme elle fournit une preuve : la sanctification de la volonté. Ainsi la religion est vérifiée à sa manière, en laquelle les irréligieux ne sont pas compétents. Et elle se

vérifie encore par voie indirecte, étant assez

visible que là où elle manque, chez un homme ou dans une société d'hommes (pourvu qu’on définisse la religion en des termes qui ne la lient à aucune croyance particulière), la stérilité, l’atonie s’ensuivent, la moisissure de l’égoiïsme affleure. » Et l’Ancien de noter, avec une nuance de superfine ironie, que jadis « parmi le clergé catholique », l’auteur « était muni d’un sens de trop, le sens critique. Entre les critiques, il a encore un

sens de plus que les autres, le sens de la foi. » Pour finir, l'Ancien proteste qu'il ne saurait y avoir plusieurs « vies de l'esprit, selon la science, selon l’art, selon la religion, etc., autrement dit, des vérités qui ne convergeraient point », et il appelle à la rescousse Pascal et Malebranche ; il déclare, non sans quelque solennité, que la vérité scientifique et la vérité religieuse ne sauraient être « deux irréductiblement » ; que « ce qu’il y a de foncier et de constant dans les religions » n’est pas « l’adoration de l'Humanité par les hommes », vu que l’objet des religions a toujours été « au-dessus de.

l'humain », que « l’humanité qui est n'est point adorable », qu'elle « n’est point suprême », qu'elle « pouvait ne pas être » et que son « esprit » à lui, Ancien de l’Union, «ne se repose que dans l'affirmation d’un Inconditionné » ; enfin que, s’il s’agit d’avoir foi en l'humanité « qui devrait être », ül s’agit d’une « /dée », que la « foi en une Idée... implique la foi en l'Esprit », et que «si c’est à cette foi qu’on veut nous amener», il faut le dire « d'emblée avec candeur ».

Comme il ne se doutait pas qu’il eût manqué de « candeur », l’infortuné critique à qui l’on donnait de si haut cette lecon de philosophie

est resté longtemps ébahi et tout pantelant devant une si sublime métaphysique CAPI n'a pas, entre tous les sens dont on le gratifie, la faculté de «se reposer dans l’affirmation de l’Inconditionné». Ce repos doit être un nirvana bien doux, où n’atteignent sans doute que les parfaits de l'Union pour la Vérilé ; imaginons-le comme une sorte d’extase non mystique devant un abstrait rayonnant de froide clarté, félicité supérieure qui n’est pas à la portée des simples gens; et ne nous arrêtons pas à examiner si ce trône de la raison pure, fait d’abstractions qu'on pourrait traiter de mythes incolores, est aussi inébranlable qu’il plaît à l’Ancien de nous le dire.

Maintenant revenu de sa surprise, l’auteur constate que l’Ancien avait lu fort distraitement, si toutefois il Les avait lus d’un bout à l’autre, les morceaux publiés dans la Correspondance de l’Union. L’Ancien a pu ainsi faire de l’auteur, très indûment, une façon

20 INTRODUCTION Se

de protestant libéral, arguant de son expérience personnelle pour fonder une théorie de la foi qui défierait toute critique de la raison. Or l’auteur n’a jamais fait étalage de son expérience religieuse, à laquelle il n’a jamais non plus été tenté d'attribuer une valeur absolue ; il a toujours maintenu hautement le caractère social de la religion; comme historien et critique, il n’admet pas que la religion soit un phénomène purement intérieur et individuel, il ne connaît que des” religions de groupes, et s’il a dit que la religion de l'humanité se prépare depuistoujours, | mais qu’elle paraît actuellement en voie de se réaliser, il né la croit pas réalisable autrement que dans une conscience collective d'humanité universelle.

Ce n'est pas d’après des observations d'ordre psychologique longuement pratiquées sur lui-même qu’il a formulé ses idées. générales sur la religion et la foi ;il ne croit pas, du reste, que chacun de nous soit un très sûr observateur de soi, et s’il s’est observé ainsi, ce fut plutôt pour contrôler moralement sa vie intérieure que pour l’ana-

SN

lyser psychologiquement ; ses opinions sur la religion morale sont le fruit d’une expérience totale où ses travaux scientifiques, avec les événements des dernières années, entrent pour la plus grande part ; le livre de la Religion est une synthèse où la psychologie -est expressément et directement coordonnée à l’histoire, et cette synthèse elle-même est issue des recherches que l’auteur a faites sur le sacrifice rituel dans les différentes religions, durant les sept premières années de son enseignement au Collège de France (1909-1916) ; la considération de la guerre mondiale a puissamment influé sur certaines conclusions, comme en témoigne assez la préface du livre dans la première édition.

Jamaisl’auteur, quandil appartenait encore effectivement ou nominalement à l'Eglise catholique, n’aurait produit semblable théorie ; il était très loin alors d’en posséder tous les éléments, et, pendant assez longtemps, adonné surtout à la critique biblique (1881- 1894), il n’a guère fait autre chose que se dégager radicalement de la tradition théo-

. logique ; dans ses publications dites moder-

nistes (1896-1908), où le point de vue intellectualiste est prédominant, il ne vise guère plus qu'un redressement scientifique de ce qu'il appelle volontiers le régime intellectuel du catholicisme, et l’absence d’une théorie positive dela religion y estassez sensible ; ce que l’Ancien appelle « sens de la foi » lui est venu en étudiant comparativement les religions, où il a pensé reconnaître quelque chose que les sociologues ont signalé mais peut-être pas exactement défini, et que les champions de la raison pure sembleraient n'avoir pas soupconné encore, c’est-à-dire la fonction du sens mystique dans la vie de l'humanité.

La doctrine de la leçon sur l’/{lusion mys- . tique se résume dans cette proposition centrale : (Il y a autre chose au fond de l’histoire humaine qu'une logique défectueuse | et de vieilles erreurs qu’on tàcherait maintenantdecorriger,; il y ala forcespirituelle qui fait l’homme social et intelligent, qui tend à le faire toujours plus social et plus intelligent, qui domine, en les utilisant, et notre religion et notre science, qui est la source intarissable de tout progrès moral et intellectuel, qu

n’a jamais été enfermée et que nous ne réus- sirons jamais à capter dans nos définitions. » Un peu plus loin il est encore question de cette « poussée ascendante de l'esprit, plus forte que la science et qui la supporte », et de «l’intuition pénétrante du devenir humain, avec son infirmité réelle et ses possibilités infinies ». Devant cette déclaration formelle, on ne voit pas bien pourquoi l'Ancien somme l’auteur de formuler «avec candeur » sa « foi en l'Esprit ». Serait-ce parce qu'il avait écrit le mot « esprit » sans majuscule ?

Aussi bien la déclaration exclut-elle, avec la pluralité des «vies de l'esprit », l’irréductibilité de la vérité scientifique et de la vérité religieuse. L'auteur parlait de vérité humaine, et il n’en connaît pas deux. Il s'était expliqué plus longuement, dans la Religion, sur la foi et la raison. « En son fond durable, la foi n’est rien de plus qu'un sentiment indestructible de confiance en la vie et en sa valeur morale. Il paraît évident que ce sentiment procède del’instinctdeconservation...; mais, dans l’animal humain, ce sentiment n’est pas que l'instinct de conservation phy-

sique ; il ést comme la surexcitation de cet instinct par la perception de son objet, comme son affermissement par un effort voulu pour la réalisation de cet objet, comme sa moralisation parla conscience d’un devoir à accomplir dans cet effort et par le sens d’une vie supérieure ainsi organisée et assurée dans le devoir » (La Religion, 1° éd., 181 ; 2° éd., 238). Donc la foi n’est pas un bloc de croyances ; elle est le sentiment qui supporte la croyance, toute croyance, mais en rigueur de langage, ce n’est pas elle qui définit la croyance. « C’est la raison qui a construit la magie des cultes primitifs, d’après les premières et fortes impressions que.

l’homme recevait de la nature et de sa propre vie dans sa conscience naissante. C’est elle qui a construit les mythes des cultes nationaux en explication de l'univers et de l’histoire, et qui a systématisé les anciennes pratiques de la magie en culte de divinités.

C'est elle qui, dans les religions de salut, a conçu les théologies savantes et les gnoses de la rédemption... Mais la raison aussi s’est occupée à détruire ce qu’elle avait bâti,

quand des expériences, qui étaient celles de la vie autant et plus que celles de la science,

sont venues lui dénoncer la fragilité de ses

constructions. Après avoir fait, de compte à demi avec la religion, les mythologies et lesthéologies, la raison a fait, pour sou propre

compte, la science dont elle est fière. Peut-

être ne serait-il pas trop difficile de montrer que la science, dans son ensemble et comme réalité spirituelle, ne tient pas toute seule ni sur un fondement de raison, mais sur une base de foi » ( La Religion, 1° éd, 199, 201 ; 2 éd. 254, 256), Peut-êtrel’Ancien,

qui siège dans « l’Inconditionné », contes-

terait-il cette dernière assertion ; mais

l’auteur, qui ne saurait comment s’asseoir

dans les nuages, n’en pense pas moins avoir maintenu réellement et solidement l’unité de la vie spirituelle ainsi que l’unité de la vérité humaine.

Quant à la religion de l'humanité, l’auteur a écrit: «Ce n’est pas à la conception métaphysique de l'univers que s'est jamais attachée la foi vivante et efficace, mais à Vidéal humain que les anciennes religions

personnifiaient dans les dieux, que le christianisme a personnifié dans le Christ-Dieu ; elle s’est donc toujours attachée à une sorte d’idéal divin de l'humanité, et c’est cet idéal qu’elle a servi en servant les dieux... La société, l'humanité sont... ce que tous ensemble nous les faisons. Ce n’est certes pas la société actuelle et réelle avec toutes ses tares, c’est-à-dire nous-mêmes, que nous honorons de notre culte et de nos respects, c’est la patrie et l'humanité idéales... c’est la patrie et l'humanité que nous voudrions réaliser ; si notre idéal de la vie, de la patrie, de l’humanité, se trouve être, en un sens, pour nous, tout le passé et tout le présent, comme il est tout l'avenir, ce n’est point pour canoniser les ignorances, les erreurs, les iniquités d’hier et d'aujourd'hui. Le progrès, nous Île savons, consiste précisément à dégager l'idéal humain de ce qui lui fait injure ; et c’est cet idéal qui est l’objet de la religion. Il est objet de la religion parce qu'il est », — bien que toujours défini par la raison, — « matière de foi et matière de devoir. Il est devant nous comme une réa-

à dc ide NT ANSE)

lité invisible : c’est notre foi ; à réaliser visi--

blement : c’est notre devoir » (La Religion, Aréd, 285, 290 ; 2: éd. 356,371), Est-ce encore

parce que l’auteur avait écrit le mot «idéal»

sans majuscule que l’Ancien s’est persuadé qu'on voulait lui faire adorer l’humanité réelle ? L'idéal humain, par rapport à l’humanité réelle, est «au-dessus de l'humain », il n’est pas « anthropocentrique », car il

domine de très haut les individus et leur

impose le désintéressement ; et peu importe qu'il soit ou non inconditionné ; car nous vivons dans le relatif;et ce pourrait être,après tout, une illusion de la raison pure que de se croire si fermement campée dans « l’Incon-

__ ditionné ».

Ce petit essai sur V’Illusion mystique paraît bien avoir été traité par les Anciens de J'Union comme une copie d'étudiant se préparant à la licence ou au baccalauréat, dont on aurait pédagogiquement noté les écarts par rapport à une doctrine officielle et qu’on aurait retournée à l’auteur pour correction.

Ce n’est pas pour un tel examen mais pour une discussion véritable qu’elle avait été

ra

communiquée. De là vient qu'on a pu lire

dans la préface de {a Morale humaine (vi-vir):

« Ce nouveau petit livre ne s'adresse point aux théoriciens de la morale, qui cherchent à celle-ci une base et qui se flattent de l’asseoir sur quelque solennelle abstraction. Ces docteurs ne manqueraient pas de nous attribuer un système théorique analogue au leur, et de trouver ce système dépourvu de raison et de logique, parce qu'ils ne le ver-

raient pas conforme à l'alignement de leur

propre pensée.» Si,dans cesétudes religieuses et morales, il ne s’agit point d’actes de foi, il ne s’agit pas non plus d’abstractions coordonnées en système; on y groupe des

remarques sur des faits humains de caractère

général, et l’on s’y efforce à déterminer le plus exactement possible ce caractère, les conditions réelles, le lien intime de ces faits.

Une autre lecon d'ouverture, sur le Mysticisme, aurait trouvé dans le présent recueil sa place naturelle entre l’I/lusion mystique

et l'Esprit, comme complément de l’une et introduction à l’autre, si elle n'avait été publiée en préface de la Religion dans la seconde édition de ce livre; on n’a pas jugé à propos de la reproduire ici; mais, pour ne renvoyer pas trop souvent le lecteur à un autre volume, il a semblé opportun d’en indiquer du moins les idées principales.

D'abord, sur la signification qu'il convient d'attribuer au mot « mysticisme ». « Peut-

être l'application presque exclusive que

beaucoup font de ce terme aux formes accidentelles et occasionnelles du mysticisme, révélations individuelles et ravissements,

provient-elle de ce qu’on adopte, consciem-

ment ou non, une conception quelque peu systématique et artificielle de la théologie scolastique touchant le caractère et l’origine du mystère chrétien », conception qui d’ailleurs « est loin de correspondre à la réalité historique de ce mystère » (La Religion, 2 éd., 11). Pour d'autres, le mysticisme serait « comme uneillusion d'enfant, le fruit d'une mentalité inexpérimentée » (zbid., 15). Mais « les hommes dits incultes ne sont pas

plus que les soi-disant civilisés dans un état . permanent de délire mystique ; ils raisonnent fort bien, à l'ordinaire, dans la mesure de leur expérience consciente ; ils ne sont point familiarisés avec les abstractions, mais onne peut pas les dire étrangers à la considération rationnelle des choses » (z6:d., 20). « Goexistant dès l’enfance de l'humanité, le sens mystique et l’exercice du raisonnement se sont perpétués en s’influençant réciproquement, de façon à former la mentalité humaine.

Mysticisme et culture rationnelle ont évolué; mais il serait téméraire de soutenir que la culture rationnelle a grandi en détruisant progressivement le sens mystique. Le sentiment mystique aussi s’est développé, approfondi, spiritualisé; il n’en a été que plus puissant. Quels dieux de l’antiquité peuvent rivaliser avec le Christ et Bouddha ? Si tout mysticisme est un trait de mentalité inférieure, que dire de notre civilisation, de notre xvnie siècle, de Pascal, Fénelon et les autres ?.. Nous-mêmes, malgré notre rationalisme, notre positivisme, notre scientisme,... nous vivons dans une atmosphère

mystique, et nous sommes des mystiques non

moins incorrigibles qu'inconscients. Non seulement nous croyons à la science qui est... beaucoup moins une réalité qu’un idéal à réaliser dans la suite indéfinie des temps, mais nous croyons à la patrie, qui est aussi bien, en tant qu'objet de notre respect, de notre amour et de notre service, un être mYystique, un esprit que nous gardons, un idéal

que nous poursuivons ;.

;.. nous croyons à

l'humanité, c’est à-dire encore et toujours, à

Gr

un idéal qui se dessine, à un esprit qui se

forme, à un être mystique en voie de réalisation. En vérité, il n’est aucunement démontré que nous soyons des animaux qui ont commencé par le mysticisme à devenir hommes, et dont l'humanité s’achèverait présentement dans un rationalisme exempt de tout mysticisme » (sb:d., 22, 23, 26-27).

Mais, qu'est-ce donc, au fond, que le mysticisme ? « Tout bien considéré, le mysticisme, en son acception générale et essentielle pourrait... se confondre avec le sens religieux, moral et esthétique, de la vie dans

le monde et dans l’homme. Le sens et la

conscience de l'esprit sont en nous le fondement de toute connaissance et le support de toute science ; mais ils sont aussi bien, par eux-mêmes, le respect, le service et l’admiration de l'être et de la vie, de l'esprit dans ce qui est, dans ce qui vit, dans ce qui se fait, en dehors de nous, et en nous, et par nous. Le mysticisme implique l'existence d’un esprit, force créatrice, dans les choses visibles, et que cet esprit est vénérable ; il implique la volonté d’un esprit, d’une autorité souveraine, juste et bonne, dans la vie, et que cette volonté est obligatoire ; il.

implique l'attrait d’un esprit, merveille de beauté, dans la nature et dans ses opérations, et qu'il y a lieu pour l'homme d’incarner ce. charme et de le réaliser dans ses propres œuvres. Ces trois façons de sentir, de regarder et, si on l’ose dire. de promouvoir l’esprit, sontdistinctes, mais non indépendantes, non séparables l'une de l’autre. Le sentiment, la considération, le traitement mystique de l'esprit ont produit spontanément et ils produisent comme nécessairement le respect religieux, la morale humaine, l'esthétique

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