OBSTACLES A LA TENDANCE ORIENTALE DE LA RUSSIK
Les puissances qui sont le plus fortement opposées à ce que la Russie envahisse l'Orient sont les deux plus féodales de TEurope » raristocratie anglaise et le conseil aulique de Vienne. La France elle-même , trompée par ce vieil aphorisme de la diplomatie, que la Turquie est Y alliée naturelle de la France, et dominée par un faux point d'honneur qui l'empêchait d'abandonner le sultan, n'a pas été étrangère aux obstacles suscités aux empereurs de Russie. L'on a vu Napoléon lui-même, lui qui avait jadis rêvé pour lui-même un empire d'Orient, se faire un allié de l'infortuné Sélim IIL
L'aristocratie anglaise s'était bercée de cette idée que l'empire des mers était sa propriété exclusive , que tous les ports importans devaient lui appartenir , être sa chose, ou au moins être conservés comme un dépôt aux mains de puissances subalternes. C'est dans cette pensée qu'elle s'était emparée de tout le littoral de l'Amérique du Nord, de Gibraltar , de Port-Mahon que le duc de Richelieu lui enleva; qu'elle a accaparé depuis Héligoland dans la mer du Nord, Malte dans la Méditerranée , Corfou dans l'Archipel grec^ le cap de Bonne-Espérance et Sainte-Hélène, l'un et l'autre clefs de la navigation des Indes Orientales; c'est pourquoi encore elle n'a jamais consenti à ce que la France fût maltresse d'Anvers et d'Alexandrie. C'est toujours par le même motif qu'elle s'est jusqu'ici opposée à ce que la Russie pos sédât les Dardanelles et la superbe rade de Gonstantinople*
Mais le rôle de celte aristocratie égoïste est joué; sa domination s'abîme; l'Angleterre énifancipée va s'élever à uùe politique plus large.
Quant à l'Autriche , elle a mis des entraves au progrès de la Russie en Orient , parce qu'elle est la personnification des vieux intérêts , de la vieille politique , du retardement. Le conseil aulique est comme toutes les puissances qui vont finir; il a le pressentiment de sa chute : tout changement, tout mouvement lui fait peur; il se met en travers avec un acharnement hébété dès qu'il est bruit d'une modification SiuMatu (juo dont il s'est constitué le gardien.
Mais l'influence de l'Autriche sur les affaires de l'Europe est à son terme; elle ressemble à celle des Bourbons sur la France avant le 25 juillet. Aux yeux d'un observateur superficiel y elle peut paraître durable. En réalité elle porte sur des fondemens pourris. Quelque matin on se dira par le monde que l'empereur d'Autriche est descendu au rang des souverains du second ordre , qu'ilest au niveau du roi de Naples, par exemple, s'il doit longtemps encore y avoir un roi de Naples. On apprendra que l'Allemagne possède enfin cette anité qu elle ambitionne avec tant d'ardeur depuis les guerres napoléoniennes; que la Prusse, adjurant la funeste politique qu elle a adoptée depuis i8i5, a accompli un progrès nouveau et constitué cette unité ; que l'Allemagne, confédérée autour de Berlin, traîne après elle à la remorque cette Autriche qui naguère l'avait muselée et attachée à son char.
Le temps est proche d'un grand mouvement européen : car les puissances occidentales commencent à être justement effrayées des conséquences de leur obstination à barrer à la Russie les voies de l'Orient. Elles la voient menaçant la Grèce, menaçant la Belgique, torturant la Pologne^ lançant un défi à la France , et complotant avec la Turquie un débordement de l'Asie sur TEurope , de la barbarie sur la terre des arts , des sciences et de l'industrie.
Cette alliance de la Porte et du czar n'aura pas lieu , ou du moins elle ne sera que Irès-éphémère. Ce serait comme l'alliance de la France ayec l'Autriche , du progrès et de la rétrogadation; ce serait quelque chose de semblable à ce grossier amalgame du catholicisme et du libéralisme qu'ont rêvé quelques imaginations égarées,