VIENNE
Au reste , quoique nous trouvions véritablement absurde une combinaison qui tiendrait à séparer de la France Metz, Lille et l'Alsace , et à unir le Brabant à la Prusse , nous concevons que le gouvernement prussien , par l'organe de M. Ardnt , se plaigne du congrès de Vienne.
En Allemagne , la suprématie devrait appartenir à la Prusse. C'est elle qui y représente l'élément progressif i c'est elle qui , par son opposition constante contre la mai son d'Autriche, s'était misd à la tête du mouvement antiféodal; car depuis trois cents ans surtout l'Autriche est enEurope le plus pur représentant de la féodalité ; c'est la Prusse qui domine tout le mouvement scientifique de l'Allemagne; et cependant le congrès de Vienne a placé la confédérajtion germanique sous l'autorité de la maison d'Autriche. Au lieu de constituer V unité allemande, qui est dans les vœiix les plus àrdens des hommes éclairés , ou du moins de la préparer en groupant les petits états du nord autour de la Prusse, et ceux du sud autour de la Bavière , il a morcelé l'Ai-*
( 77 ) lemagne en trente-neuf souverainetés. Que le cabinet de Berlin qui avait rêvé cette unité et qui espérait en être le lien , ait de l'humeur contre les diplomates de Vienne , c'est fort légitime; mais ce qui fie l'est pas , c'est de vouloir se venger de Metternich et de Gastlereagh sur l'Alsace, Metz , Lille et «la Belgique , pays qui tiennent beaucoup à ne pas être soumis au régime militaire qui pèse aujourd'hui sur les états prussiens.
' SUPÉRIOBITÊ DE LÀ PBANGE.
Voici ensuite en quels termes le gouvernement prussien, par l'organe de M. Ardnt , s'exprime sur la supériorité de la France :
« Vous vous nommez , dit l'auteur , le premier peuple » du monde; vous prétendez que votre capitale est le cen- 9 tre de la civilisation, le flambeau de l'Europe; dans votre » vanité, vous chantez chaque matin , ainsi que votre coq, 9 que tout ce qu'il y a en Europe de lumières , de liberté , » de justice, est votre ouvrage; que depuis quatre siècles » vous êtes les bienfaiteurs de l'Europe ; vous le dites, et dajgis » votre orgueil vous le croyez; l'ignoranc^ le répète chez » les autres peuples; mais cela n'est pas vrai, t
M. Ardnt s'évertue ensuite à démontrer que tout ce qu'il y a de bon en France se compose de larcins faits à l'Angleterre , et que tout ce qui vient de la France n'est que du clinquant sans valeur. Cependant l'éclat de la révolution de juillet est si pur , les chisses inférieures se Montrèrent alors si magnanimes , que M. Ardnt ne peut s'empêcher de s'incliner au nom des trois jours. Mais c'est pour lui un accident , une anomalie dont il ne tient pas compte. Tout ce
( 78 ) qui s'est passé depuis juUIet prouve » stiivant lui, que la France est indigne de la liberté.
De telles accusations suffiraient et au-delà pour soulerer d'indignation une ame libérale. Il est difficile en effet d'être plus injuste envers la France que ne l'est l'écrivain prussien. Pour nous , disciples de Saikt-Simon , qui avons eu le bonheur d'être initiés à une doctrine supérieure du baut de laquelle nous dominons tous les systèmes qui divi sent aujourd'hui la France et l'Europe , nous plaignons l'aveuglement de l'auteur , nous déplorons l'égarement du cabinet qui lui souffle ces discours irritans , et nous prouverons à la fois et la supériorité de la France que nous défendons ici, et la supériorité de nos doctrines ^ par le calme de notre réponse.
Nous avons reconnu dans plusieurs articles (i) la suprématie de l'Angleterre en fait d^industrie, celle de l'Allemagne en fait d'élaboration scientifique ; mais nous avons montré aussi que c'était la France qui présidait au mouvement général de la civilisation. C'est en France que lessentlmens larges et généreux sont le plus développés ; c'est elje qui sera le lien àeV association universelle vers laquelle marchent tous les peuples , car le Français est le peuple aimaht et liant par excellence. C'est elle qui éprouve l'afTectlôn la plus vive pour les autres nations , et qui sait au plus haut degré se concilier la leur. C'est à la France que sont dus les faits de ]a plus haute moralité.
C'est la France dont la politique extérieure a été la plus loyale , la plus magnanime , la plus sympathique.
C'est la France qui , par Charlemagne , constitua-
(i) Toycz pag. <9 et 53.
( 79 ) TEurope» y établit une première organisation de l'enseignement , un premier règlement de Tactivité matérielle.
. C'est elle qui , par le même Gharlemagne, affermit la papauté et dressa le trône du haut duquel les pontifes exercèrent sur les princes et seigneurs féodaux une active surveillance , et protégèrent contre leur barbarie les classes pauvres et les femmes ; les femmes qui , sans l'intervention du saint-siége , eussent alors été répudiées , enlevées ; prises et reprises comme un butin , et réduites à l'état de domesticité où elles sont encore en Orient.
C'est la France qui , par les couquérans normands , importa l'ordre dans cette Angleterre dont M. Ardnt est l'admirateur si exclusif; c'est elle qui lui donna de l'unité, qui en fit un peuple.
Dans ces croisades qui furent si favorables à la civilisation, en ce sens qu'elles préparèrent la déchéance de la féodalité, qu'elles refoulèrent l'islamisme qui menaçait d'en gloutir l'Occident , c'est la France qui a joué le rôle le plus important , le plus actif.
Antérieurement c'était elle qui, par Charles Martel , avait arrêté les Sarrasins et sauvé une première fois les nations occidentales.
C'est la France qui , par la politique qu'elle a presque constamment sjiivîe sous François I"" , sous Henri IV , Louis XIII , Louis XIV et Louis XY , a abaissé la maison d'Aulsriche , personnification du retardement , et a suscité les électeurs puissaas d'Allemagne et la maison de Brandebourg en particulier.
C'est elle qui a émaocipé les États-Unis d'Amérique.
C'est elle qui , par ses philosophes et ses soldats , par Voltaire etpar Bonaparte» 4 prQp9gésur toute sur la face du
globe les principes de la révolution française , principes excellens pour la dissolution d'un ordre vieilli ; de là les vœux de liberté qui agitent rAllemagne , qui -, en éclatant, ont produit Texplosion par laquelle l'Amérique du Sud tout entière s'est soustraite à l'exploitation dont elle était l'objet de la part de l'Europe.
Et si l'Allemagne a été plusieurs fois depuis quarante ans rudement secouée par les armées françaises, si Napoléon l'a quelquefois frappée d'un sceptre de fer , c'est que depuis la guerre de sept ans elle était en léthargie, etque> pour la réveiller , il ne fallait rien moins que la vivacité française et le bras vigoureux de Napoléon.
C'est la France qui depuis juillet a ravivé partout les sentimens d!émancipation et a excité les hommes courageux qui de l'autre côté de la Manche travaillent à déraciner une féodalité puissante. C'est elle qui , surprenant l'Europe assoupie y l'a fait dresser en sursaut pour qu'elle se tînt prête à de grands événemens.
Telle est cette France qu'injurie le gouvernement prussien par la bouche de M. Ardnt ; et dans les événemens qui se préparent elle jouera le rôle Te plus glorieux, quoique M. Ardnt la représente comme épuisée par la lutte des factions , quoique suivant lui ce soit une proie que vont mettre en lambeaux les républicains et les napoléonistes.
Car la France porte en son sein la doctrine nouvelle qui instituera entre les peuples de nouveaux rapports tout de bienveillance et 'd'association, en place des rapports de rivalité et de haine qui subsistent aujourd'hui entre lesgouvernemens ; qui changera de même graduellement et pacifiquement au sein de chaque nation les rapports entre les classes et les individus , entre les supérieurs et les inférieurs , de manière à améliorer de plus en plus la condition
du plus grand nombre. C'est la France qui la première enseignera à tous l'ordre de l'avenir , d*après lequel la société ne sera plus qu'une association de travailleurs, tons répartis selon leur capacité dans les divers ordres de travaux,, dont les efforts seront coordonnés et réglés pour l'amélioration la plus rapide de k classe la plus nombreuse , sous le triple rapport moral, intellectuel et physique , par le développede la MORALE , de la science et de Vindustrie*
LA PRUSS£ s'égare EN ATTAQUANT AINSI LA FRANCE.
Passe encore si c'était V Autriche, l'Autriche revéche , la rétrograde Autriche qui s'attachât ainsi sur les pas de la France pour la harceler, la calomnier; mais c'est la Prusse, puissance éclairée , qui déserte ouvertement la cause de la civilisation pour devenir un instrument d'outrage entre les mains du conseil aulique; pour se faire le porte-voix du czar , qui , de désespoir de ne pouvoir suivre sa pente ver» l'Orient, où il serait civilisateur, parce que l'égoïste diplor matie s'y oppose , s'est retourné avec fureur vers l'Occidentj et menace le foyer d'où lui vient la lumière dont il a si grand besoin pour ses populations arriérées.
La Prusse est travaillée par le besoin de grandir, et elle s'imagine que son accroissement doit consister à joindre , par Aix-Ia-Ghapelle , Liège , Bruxelles , Maëstrich , Charleroi , Mons et Lille , à ses provinces du Rhin ; à s'avancer jusqu'à Met2S par Sarrelouis , et à passer des ^rois-Ëvêchés en Alsace : c'est une erreur grossière. La Prusse est assez allongée aujourd'hui , car elle traverse toute l'Allemagne ; elle ne doit pas avoir la pensée de se charger , elle aussi, du fardeau d'un autre royaume lombardo-vénitien; son terrain est le sol germanique , c'est là qu'elle doit s'étendre dans Tintérét de la civilisation.
C'e^t à la Prusse de constituer Vunité germanique ; mais elle ne le pourra que lorsque , par une politique loyale toute d'émancipation et d'association , elle se sera fait absoudre de ses torts envers les autres peuples d'Allemagne; que lorsque tous les péchés qu'elle a commis depuis quinze ans seront effacés , et ils sont nombreux; car il y a péché de promesse d'institutions violée , péché de douanes établies , péché de persécution contre les opinions libérales , péché de complicité avec la commission inquisitoriale de Mayence. Elle ne le pourra qu'à la condition de trouver un allié puissant qui maîtrise l'Autriche , et qui , dans l'intérêt de la civilisation , fasse consentir celle-ci à descendre : or cet allié ce doit être la France; car/ en décrétant la déchéance définitive de l'Autriche, la France ne fera que terminer l'œuvre qu'elle a commencée et poursuivie depuis trois cents ans par sa politique extérieure.
Et V Allemagne unitaire, constituée autour de Berlin comme centre , n'aura une mission vraiment large que lorsqu'elle sera associée h la Franceet à l'Angleterre ; car l'association de ces trois peuples peut seule offrir la réunion de toutes les ressources nécessaires au développement de toutes les facultés humaines, MORALES, physiques et intcUectueltes, parce que ces trois peuples représentent spécialement , la France, la morale; l'Angleterre, V industrie^ l'Allemagne, la science.
Et cette triple association ne peut subsister que par la France, car c'est la France qui seule peut en être le lien , et par sa position géographique et par son génie particulier.
Le gouvcrneiùent prussien comprendra-t-il maintenant combien est peu honorable sa haine contre la France et ce qu'il a à gagner à exciter contre elle les populations germaniques ?