ALGER
(extrait du globe du lO NOTEIHBRB l83l.)
Il est beaucoup question d'Alger en ce moment. Parlons plus exactement , on en jase beaucoup; on met en circulation beaucoup de rumeurs sur l'avenir de cette conquête importante; mais , hormis des causeries et des cancans politiques , rien n'a encore été fait ni tenté pour en tirer parti.
Il a couru ces jours-ci des bruits qui n'ont peut-être aucun fondement , sur une combinaison nouvelle qui réglerait le sort de ce pays. Il s'agirait de laisser à l'Angleterre le soin de civiliser les côtes barbaresques en commençant par Alger. En revanche , la France s'arrondirait des provinces rhénanes. La Prusse renoncerait au grand duché du Bas-Rhin , qui n'est même pas en continuité de territoire avec elle , et qui ressemble » dans ses rapports
avec Berliu , à un captif attaché à un poteau par une chaîne au pied; et elle s^incorporerait le grand-duché deVarsone, de manière à perdre cette figure rétrécie et amaigrie d'une paire de jarretières , ainsi que Voltaire disait. La Russie regagnerait en Grèce le terrain qu'elle perdrait ainsi dans FAlIemagne septentrionale , et U est probable que quelque lieutenant de P^icolas réussirait mieux que l'infortuné G apo d'Istria à vaincre les résistances que Taristocratie des chefs de Palicares oppose à l'introduction d'une administration à l'européenne. Ge plan se rattacherait , dit-on , à la formation d'un royaume nouveau , formé de la Hollande et du Hanovre qui serait défînitivenient séparé de l'Angleterre; ce qui permettrait de moins resserrer la Belgique du côté de la Meuse et du Luxembourg. Nous passons sur quelques arrangemens de détails qui auraient pour but d'indemniser, au moyen des provinces de Westphalie, de Minden et d' Arensberg , la Bavière et Hesse-Darmstadt , des territoires de la rive gauche du Rhin , de Worms, Spire et Landau » qui seraient rattachés à la France > et de jeter quelques lambeaux à la tête de la jalouse, de la rétrograde Autriche > comme on fait à un dogue hargneux dont on veut éviter les aboiemens. /
Nous croyons peu à la réalité de cette combinaison. Nous la rapportons toutefois pour divers motifs, et d'abord parce que , prise en elle-même , elle est digne de fixer l'attention publique.
Sans douce il y a quelque chose de brutal , d'immoral dans ce morcellement de territoires qu'on découpe froidement pour en prendre chacun sa part; sans doute c'est une tyrannie sans nom que dHmpbseï* à des peuples doux et laborieux un gouvernement qu'ils n'aiment pas, qu'ils jf^e connaissent pas ; sans doute il est absurde que cette
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Allemagne si unitaire par son langage , ses mœurs et ses habitudes , voie indéfiniment ajournée , par des influences féodales , la constitution de Tunité germanique , après laquelle elle soupire depuis Tingt-cinq ans , et que son éparpillement en trente-neuf souverainetés sans lien réel soit consacré par de nouvelles combinaisons diplomatiques. Toutefois il y a dans ce projet des germes d'avenir qu'il est essentiel de. signaler.
L'utilité de toute mesure qui rattacherait directement les provinces rhénanes à la France est universellement sentie par les hommes avancés. Il n'y a pas de raison pour fractionner la vallée du Rhin» jusqu'à l'entrée des Pays- Bas. De Huningue à Dusseldorf , c'est , dans l'acception la plus étroite du mot, une même nation , un jnéme pays. Le centre sur lequel Landau , Mayence et Goblentz ont les yeux fixés, n'est ni Munich , ni la petite ville de Darmstadt, ni Berlin , c'est Paris.
L'association du grand-duché de Varsovie et de la Prusse constituerait la Prusse au premier rang des puissances allemandes , assurerait à Berlin , dans l'ordre politique , cette suprématie sur toute la Germanie , qu'il exerce déjà dans l'ordre intellectuel. Ce serait un grand pas vers la subalternisation complète de l'Autriche , qui est la personnification du retardement. Sans doute le gouvernement actuel de la Prusse s'est rendu coupable de bien des méfaits envers les idées progressives ; sans doute ses rigueurs contre les écrivains libéraux ont été odieuses ; sans doute la pensée qui le préoccupe d'oi^aniser comme un camp des populations pacifiques est une pensée arriérée; sans doute il doit paraître absurde à tout voyageur qui parcourt , par exemple » la vallée du Rhin , si riche , si populeuse , si laborieuse, d'y trouver pour division administrative principale une di-^
vision toute militaire; si biea que le premier objet qui frappe les regards, à l'entrée de ces villes et villages pressés les uns contre les autres, soit un écriteau portant Tindiçation du régiment et du bataillon de la landwehr dont ils font partie; sans doute l'infortunée Pologne a de terribles griefs II articuler contre les autorités prussiennes ; toutefois il y aurait mauvaise foi à ne pas convenir que l'administration prussienne est un modèle à citer ; que le gouvernement prussien , quoiqu'il semble au premier abord ne faire cas que du métier des armes , a plus fait pour la diffusion des lumières , le développement de l'industrie manufacturière et agricole, que tous les autres gpuvememens du continent. Dans nul pays les universités et le choix des professeurs ne sont l'objet d'une sollicitude plus active ; dans nul pays le confectionnement et l'entretien des routes ne sont plus difficiles , et nul pays sur le continent n'a de plus belles chaussées. On devrait se demander encore si les successeurs du grand Frédéric , entourés de princes qui les détestaient comme des intrus , ayant d'ailleurs à garder un prodigieux développement de frontières , ont pu éviter de se considérer comme campés au milieu d'ennemis aux aguets, et de s'organiser militairement. Quel est d'ailleurs l'ami de la Pologne qui ne s'estimât plus rassuré s'il la Toyait soustraite au régime de sévérité stupide conçu par Constantin , et perfectionné par Paskéwilch et sa créature de Witt , pour passer , au moins provisoirement , sous l'autorité d'un gouvernement actif et éclairé , quoi qu'on puisse dire, tel que celui de Berlin? De gré ou de force d'ailleurs, il faut que le gouvernement prussien renonce bientôt à sa politique féodale contre la presse, au-dedans , contre la France au-dehors. Cette politique fait de la Prusse une méchante doublure de TAutriche , tandis que sa mission a
( >«3) été toujours et est encore de renverser la maison de Habsbourg du trône de rAllemagne » et de s*y asseoir à sn place. Son état présent est donc un état forcé» contre na^ ture : on n'est pas long-temps l'allié des gens qu'on a mandat de détrôner. Les alliés naturels de la Prusse sont là France et l'Angleterre; car la France , V Angleterre et ta Prusse considérée comme résumé de l'Allemagne » sont les trois peuples les plus avancés » se complétant les uns les autres; ceux qui représentent les trois aspects de la vie individuelle et humanitaire : Morale » industrie, science^
L'installation de la Russie en Grèce susciterait assurément des haines et causerait des déchiremens. Il y a en Morée et dans les lies une aristocratie qui se ploierait difficilement à la domination moscovite. Mais il est certain , d'autre part , que cette aristocratie de condottieri klephtes ou de Fanariostes est fort peu entendue en civilisation » et que ce n'est point à elle qu'il sera donné d'initier aux merveilles de l'industrie et de la science , au bien-être et h l'instruction, les classes pauvres au milieu desquelles elle vit. Ces patriarchies et ces oligarchies s'accommoderaient peu du ban plaisir d'ua aide-de-eamp de Nicolas. Mais la question est de savoir si l'élément te plus vital de la Grèce réside en elles ou dans les masses qu'elles exploitent , et si transitoirement , alors que nul gouvernement de l'Europe ne possède une autorité morale assez élevée poHr ne plus avoir besoin d^s moyens violens du passé , le régime militaire n'est pas encore » comme dans les siècles anciens , un moyen d'éducation pour des populations très-arriérées.
Ce qui était une odieuse tyrannie envers la noblesse po-^ lonaise si éclairée , si hautement morale , peut vis-à-vis des chefs de Palicares devenir momentanément un frein nécessaire h leuri turbulente ambition , aux sauvages écarts de
leur indépendance. La Grèce livrée a elle-même se mutilera, se dévorera. Elle a besoin d'une intervention directe de l'Europe; la Russie peut , à la rigueur , remplir les fonctions d'un commissaire de police qui irait y imposer silence en attendant que la France et l'Angleterre y envoient de religieux initiateurs aux travaux pacifiques et féconds de l'industrie et de la science.
Le projet qui aurait pour but de soumettre à une même loi la Hollande et le bas Hanovre a^aurait non plus rien de déraisonnable. Les cotes de la mer du Nord , depuis Anvers jusqu'aux bouches de l'Elbe, ont une constitution: géographique identique. C'est toujours un pays plat , sabloneux , à rivage dentelé , coupé par les embouchures de plusieurs fleuves , le Rhin , l'Ems , le Weser et l'Elbe. La dest;inée des diverses parties de ce pays a été , depuis plusieurs siècles , analogue. Ce sont tous lieux commerçans , qui ont trouvé dans leur puissance industrielle les moyens de se dérober au glaive de César. Ici les villes anséatiques, Brème et Hamboui^; là Amsterdam, Rotterdam, Flessingue et La Brille. Plus tard , lorsque Napoléon eut absorbé la Hollande , il fallut que les côtes de la mer du Nord subissent la même destinée pour les mêmes motifs , et que les fleuves qui s'y épanchent donnassent , comme la Saône, le Rhône et la Loire , leurs noms à des départemens. Actuellement une délimitation absurde > qu'on dirait l'œuvre de quelque diplomate distrait qui se serait amusé à découper en figures bizarres la carte d'Europe , a haché ce littoral. Les potentats du congrès de Vi^ine ont fait du népotisme en grand. Chacun a voulu nantir ses parens nécessiteux; les oncles et les cousins ont obtenu tous quelques lieues carrées et quelques milliers de têtes de bétail humain. L'on a institué des villes libres, c'est-à*dîre qui
( '»5 ) isont à la merci de toutes les polices de l'Europe^ On a disjoint ce qui devrait être uni. L'accouplement du littoral de la mer du Nord avec la Hollande produirait un état des plus homogènes.
Mais le fait qui soulèverait le plus de répugnances dans la combinaison que nous examinons serait certainement la cession d'Alger à la Gi^ande-Bretagne. Il y a encore en France un vieux levain de haine contre ce qu'on appelait y sous la république et Vempite , la perfide Albion; les antiques rivalités nationales sont profondément assoupies depuis juillet; mais à force de jeter les hauts cris il ne serait pas absolument impossible de les réveiller pour quelques instans. Le temps n'est plus où l'on pourrait répéter sérieusement ces phrases patriotiques des proclamations napoléoniennes : « Soldats ! les roches blanches de Douvre » se sont dit qu'elles se rougiraient de votre sang, » mais il y. a tel moment où un peuple sentant sa dignité cruellement blessée devient inquiet , susceptible , irritable même» dès qu'il s'agit de ce qui peut ressembler à une concession de plus, à une soumission nouvelle; et c'est aujourd'hui le cas de la France.
Et cependant il faut reconnaître que chaque peuple a sa capacité propre, son individualité, son nom. Or le nom des Anglais est celui de peuple colonisateur. L'Angleterre possède aujourd'hui la plupart des colonies qu'ait conservées l'Europe. Elle a fait d'immenses empiétemens sur des civilisations arriérées. Elle a solidement planté sur les mers et sur tout le littoral des deux continens des jalons auxquels se nouera le réseau de l'association universelle. L'Angleterre , sans perdre de vue les intérêts présens , a beaucoup fait pour l'œuvre d'avenir. Par ses colonies florissantes
par SCS riches comptoirs y par l'influence de ses ageus corn- |
merciaux , par ses ingénieurs, par ses chefs d'atelier , elle enlace tout le globe; son génie est d'être l'initiatrice industrielle et administrative des peuples. Or la colonisation est actuellement une œuvre* spécialement administrative et industrielle. Un jour viendra sans doute où la colonisation, c'est-à-dire l'intervention de la civilisation chez des peuples barbares , sera un acteè la fois de morale , d^i^tdastrie et de science ; où les colonisateurs apporteront à la fois, aux peuples arriérés, sentimens religieux, c'est-à-dire d' association, lumières et aisance. Alors les trois peuples dont la vie particulière est empreinte le plus profondément pour l'un de RELIGIOSITE , pour le second de puissance sciefitifique, pour le troisième d'activité industrielle, la France, V Allemagne et V Angleterre, concourront à toute colonisation. Ce sera sous les auspices de cette trinité sainte que les peuples graviteront vers leur destination , Y association universelle. Mais les élémens de cette trinité sont épars , aucun d'eux n'a encore conscience de son avenir personnel et collectif. L'œuvre de colonisation est donc temporairement étroite et incomplète; aussi , dans l'absence momentanée , en dehors de nous , fils de Saint-Simon , de toute loi morale , ne peut- elle provisoirement se résoudre qu'en actes industriels , c'est-à-dire dans lesquels l'aptitude et l'expérience sont du côté de l'Angleterre.
C'est par ce motif que l'arrangement que nous rapportons ici n'aurait , en ce qui concerne Alger , rien dont l'humanité eût ^ se désoler. A chacun selon sa capacité. Quand il s'agira déloyauté, de sympathies généreuses à témoigner hardiment , de gloire et d'hommages à recueillir , ce sera le rôle de la noble France; il s'agit main-
tenant de coloniser , c'est le tour de l'Angleterre. Les napoléoniens eux-mêmes ne seraient pas en droit de se plaindre , puisqu'on leur rendrait leur Rhin.
Et cette résolution serait favorable aux intérêts les plus étroits de la France ; car ces intérêts exigent que la côte d'Afrique se recouvre de cités florissantes , que des populations industrieuses s'y implantent et y croissent » et c'est par l'Angleterre que ces choses seraient commencées h moins de frais. Un jour viendrait ensuite où la France^ associée h l'Angleterre, activerait ce développement par des flots de vie et d'enthousiasme , et cueillerait les fruits semés par sa sœur sur le sol qu'elle-même aurait préparé de ses mains et s^rrosé de son sang. Or ce jour d'association est proche : nous dirons pourquoi il doit poindre bientôt.
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KvERAT, In^rimeur, rue du Cadran, qo 46.