Religion Saint-Simonienne; Systeme de la Mediterranee
Après les événemeos de juillet les esprits étaient préoccupés des souyenirs de la révolution française ; l'idée de la guerre traversa toi]» les esprits. On sentait que ces évé*^ nemens avaient un caractère eurc^en; mais on ne concevait pas que les principes d'émancipation pussent se ré-* pandre sur l'Europe autrement qu'à la suite des armées françaises; on croyait que, pour pénétrer, leprogrès devait
avoir son passe^port écrit sur un boulet. Ceux même qui éprouvaient le plus vivement le besoin de la paix le ressentaient en égoïstes. S'ils repoussaient la guerre, ce n'était point qu'ils eussent en eux un sentiment des véritables intérêts européens supérieurs à celui qui animait les libéraux; c'était plutôt parce que, dépourvus de larges sympathies , imbus des préjugés d'une nationalité étroite» ils se refusaient à exposer la France à un choc violent et ruineux, avec la pensée cependant que ce choc eût été utile au monde» Le sang français ne doit couler que pour la France, dit M. Périer : Chacun chez soi, chacun son droit, dit M. Dupin.
Nous-mêmes alors nous partageâmes l'erreur commune. Sortis récemment des rangs des libéraux, nous caressions encore quelques-unes de leurs chimères. Plusieurs fois, de novembre j 83o en juin i83 1 , le Globe a dit à ses lecteurs: (iLa guerre est inévitable.» Un seul homme parmi nous sentait nettement que le règne de la force brutale était à son terme; que l'Europe ne pouvait plus être mise à feu et à sang de Cadix à Saint-Pétersbourg. Seul calme au milieu des troubles de tous les rois, de tous les cabinets , de tous les hommes politiques, il pressentait que le progrès des nations s'accomplirait pacifiquement; cet homme est celui qui depuis deux mois est seul au sommet de notre hiérarchie.
Il y a cinquante ans le système industriel de PEurope était fort peu avancé. La population ouvrière était peu considérable relativement à ce qu'elle est aujourd'hui. La plupart des grands centres de fabrication n'existaient pas ou n'étaient qu'en noyau. La presque totalité des bras étaient employés à l'agriculture, et l'agriculture alors était ce que malheureusement elle est à peu près aujourd'hui
( 7) «ncore, c'est-à-dire barbare , féodale et presque complètement isolée , dans son uiouyement, des institutions de crédit. Alors il n'y avaii.pas comme aujourd'hui entre les commerçans de tous les pays, sinon association ^ du moins solidarité évidente. La puissance des banquiers ét^t alors rudimen taire. Une guerre alors déplaçait assuréo^ent beau coup d'existences , une guerre était alors; une source de perturbations déplorables. Toutefois alors la. guerre n'ébranlait pas l'ordre social dans ses fondemens le plus intimes.
Depuis lors est survenu d'abord le blocus continental; système fort vicieux lorsqu'on l'envisage tel que Napoléon l'avait conçu , et en face du but qu'il s'était proposé en le décrétant. Mais il est écrit que tous les projets, mêD^e les plus rétrogrades , les plus extravagans » finissent par tourner au profit de la civilisation.^ Telle est la loi providentielle qui régit l'humanité; fiinsi s'aplanit sans cesse pour les populations la voie du progrès malgré les efibrts des puissans génies qui viennent, par momeus se mettre à la traverse. Mettre hors la loi le peuple le plus travailleur, intercepter, par décret de Berlin , les relations commerciales les plus importantes qui fussent au monde , était un rêve tel qu'en pouvait former un géant audacieux qui , s'appelant l'homme du destin, avait pensé que sa volonté était la providence de la terre. Néanmoins, en fait, le blocus continental a singulièrement favorisé le développement manufacturier du continent. La paix dont le monde a joui depuis 181 5 a bien autrement changé la condition de l'Europe. L'industrie manufacturière a pris un essor prodigieux.
Ce résultat est très-sensible en France. Les villes de fabrique y ont doublé de population depuis 1790, et ce surcroit de population est presque entièrement absorbé par.letravaux des manufactures et des ateliers qui en :ressorteot.
Lyon et Rouen et les villages qui les environnent ne sont plus reèonnaissablés : Saint-Ëtienne H Mulhouse^ qui n'étaii^ritcjue Ae petites villes, se sont transformées en grandes cités. L'Alsace et la Lorraine d'un côté, le Forez et le Dauphi^é d%in Qutpe, se sont couverts de filatures , de fabriqcrés de côtonna^tes, de soieries et de dentelles. La Flandre «t F Artois sont parsemés de ces hautes cheminées qui indiquent au loin la présence des machines motrices. Lé suc^ de bôtterayes dans les dépaiitomens du Nord, la pèrrcéiaiM dans le Limousin , la soude dons la Provence , les "atuns et les tiiss^s de coton dan^ l'Aisne, sont des industries qui n'existaient 'pas mémo en germe il y a cinquante ansi Dans la CÂisknpagne et la Bout^<^ne la fabrication du fer, de lafonfe:; dans le Doubs et dans les Vosges, cètle dti fer-^blane et de la tôle s'est considérablement élargtè. L'exploitation des naines, qui était grossière, superficielle et bornée, 9 > décuplé peut- être depuis lors; et cependant 'éllè est bien rétrécie encore en comparaison de ce qfàe l'cMi sent qu'elle doit et peut être. Car, par exemple , les riobss bassins homllers deFîrmy (Aveyroa), d'Alais (Gkihd), dis; Saint^^Gervais et de Bédarieux (Qérault), sont à peine effleurés, et utu grand nombre de gîtes sont tout au pitis iècenDus. il n'>est pas un cours d'eau le long duquel nië0'«éGhelonnent4les forges ou tréfileries, des lavoirs à mine, dèiS moulins à &riàe , à huilé ou à cailloux , des papeteries ètdes scieries; pas de>pays de plaine sur l'horizon duquel Bffi^f^ projettent les hautes cheminées des machines à vapeur. Les fabriques de produits chimiques qui n'existaient pas il y a diiqnânteansabiondent aujourd'hui; en un mot, depuis cinquante ans la ciivilisatâon a enfanté en France des milliers 4^^ablisseiiiens dont la vie est h crédit. Leur prQ> périté*est lai^ii<p eoniitioa d'existence de plus 4e sîie miïr
(9 ) lions de lêtes qui y gagnent leur salaire au jour le jour, et d'une foule innombrable de capitalistes et de rentiers grands et petks qui y ont placé ce qu'ils possèdent. De leur maintien dépend celui de presque toutes les fortunes; car tous les intérêts sont inextricablement liés h un intérêt aussi grave. S'ils venaient à s'arrêter, ce serait une paralysie du corps social.
Or ceci est vrai pour un grand nombre de pays, pourfAngleterre bien plus encore que pour la France. C'est vrai surtout pour la Prusse , dont le gouvernement, fort entendu en administration, a singulièrement développé l'activité industrielle ; et voilà pourquoi toute la crânerie de quelques officiers prussiens n'a pas trouvé bon accueil dans le conseil de Frédéric-Guillaume.
Les publicistes qui ont réclamé ou désiré la guerre > ceux qui aujourd'hui la croient probable, n'ont pas conscience de l'importance actuelle du crédit inAix&triel. Ils ignorent presque l'existence de ce nouvel élément social. Ils ne sentent pas que c^est là un intérêt bien autrement pressant que ne peuvent l'être maintenant tous les intérêts de parti ou de classe. Sous ce rapport tout le monde aujourd'hui a ses mines d^Anzin; tous, jusqu'au plus mince manouvrier, qui, si un embrasement guerrier éclatait en Europe, n'aurait plus de place en son atelier.
L'industrie est éminemment pacifique. Instinctivement elle repousse la guerre. Ce qui crée ne peut se concilier avec ce qui tue. Le premier effet d'un bruit de guerre est de suspendre le crédit; une déclaration de guerre l'anéantirait. Or supprimez le crédit, et il n'y a plus que ruine et misère pour cette immense armée d'industriels qui depuis cinquante ans est sortie de terre pour la féconder et l'embellir, dont les banquiers sont les chefs et qui descend jus-
qu'au plus humble des terrassiers. Dès lors la guerre serait la destruction d'une des branches de la civilisation, la guerre serait la rétrogradation; la guerre, au lieu d'émanciper les populations, en ferait des troupes de prolétaires affamés, trop heureux pour vivre d'accepter le vasselage des propriétaires fonciers, qui auraient eu plus de moyens que tous les autres d'arracher à l'incendie quelques débris de leur richesse. Ce serait la reconstruction de la féodalité.
Et c'est précisément parce que la guerre entraînerait d'aussi effroyables malheurs qu'elle n'est pas possible : car l'immense puissance de l'industrie qu'elle tendrait à écraser suffira à lui opposer une insurmontable barrière.
Les banquiers étaient des gens de médiocre importance il y a cinquante ans. La finance d'alors comptait quelques hommes à haute renommée, comme Necker et M. Delàborde, par exemple; mais en masse les banquiers étaient sous le poids des traditions et de la réputation des publicains, des lombards, des traitans. Nous ne prétendons pas dire qu'aujourd'hui ils soient exempts des habitudes d'agiotage et de cupidité. Nous nous proposons même de dé-voiler quelque jour , dans une vue toute de moralisation , des turpitudes qui font partie intégrante des us et coutumes de la haute finance. Mais il est certain qu'avec le dé veloppement des établissemens industriels qui vivent de a'édity les. hommes qui disposent du crédit ont acquis une importance sociale immense. Beaucoup de raisonneurs, et des plus libéraux, ont trouvé inconvenant le propos prêté à un célèbre banquier : « La maison de Rothschild, auraitn il dit , est dans les relations les plus amicales avec la » maison de Habsbourg.» Nous ignorons si le mot a été proféré; mais, après tout, ce serait la constatation d'un £uit dont les libéraux doivent se féliciter, car il révèle l'ac-
croissement de la puissance industrielle, qui tous les jour» empiète sur la féodalité ; c'est que les banquiers commencent à traiter de pair à pair avec les gouvernans féodaux ou quasi-féodaux qui régissent l'Europe entière. Bien plus, ceux-ci ayant besoin de crédit sont , sous ce rapport^ sous là dépendance des banquiers qui le distribuent. Du jour où les banquiers voudront former eux aussi leur saintealliance» du jour où ils se seront réunis en congrès, leur puissance politique sera fondée ; de ce jour toute chance de guerre s'évanouira comme une fumée; de ce jour aussi les banquiers, se sentant une haute mission à remplir, grandiront à leurs propres yeux et se dépouilleront de l'égoïsme mesquin et avaricieux qui aujourd'hui les rapetisse. Faire la guerre peut sembler très-beau à des imaginations que l'éducation des collèges a perverties ; quand on a passé toute sa jeunesse à contempler tous les grands conque rans, Bacchus, Agamemnon, Gyrus, Alexandre, César, Attila, Glovis, Godefroy de Bouillon, Tamerlan et cent autres; quand on a la tête pleine des bulletins de la grande armée, des récits du champ d'honneur et des anecdotes du bivouac napoléonien; quand on a été habitué dès le berceau à admirer de toute son admiration ces grandes scènes de carnage où des peuples entiers étaient exterminés d'uncoup; quand on a été accoutumé à mesurer la grandeur desbatailles par le nombre d'hommes qui y ont été immolés, et qu'on a entendu citer, comme les faits les plus glorieux de l'histoire de la civilisation , les victoires d'Arbelles , celles de Marius et de Gatulus centre les Teutons et les Gimbres, do Pharsale, de Châlons- sur- Marne remportée par Mérovée sur Attila , celle de Tolbiac , celle de Tours g«ignée par Charles Martel sur les Sarrasins, précisément parce que chacune d'elles a vu périr, au compte des historiens , cent
mille» deux cent mille ou troi8 cent mille hommes , il est fort simple qu'on rêve la guerre et qu'on veuille aller cueillir des lauriers à Tombre du drapeau d'ArcoIe, d'Austerlitz et des Pyramides; comme si l'humanité devait toujours se répéter, et comme si ce qui a été beau et utile à une époque arriérée devait nécessairement l'être toujours. Mais quels seraient aujourd'hui les lauriers d'une guerre révolutionnaire? et il ne peut y en avoir d'autre; quelles en seraient les chances» quels en seraient les résultats ? c'est ce que j'examinerai dans un prochain article.