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PROBLÈME PRATIQUE

COMMENT COMBATTRE LA CRiMINALITÉ SUPERSTITIEUSE

Nous sommes arrivé au terme de notre étude. La superstition, considérée dans l’ensemble des croyances et des pratiques dont elle est l’un des éléments et l’une des causes essentiels, apparaît tour à tour comme utile et malfaisante, comme une complication mentale regrettable et pourtant indispensable. Mais qu’'importent ces jugements de valeur toujours plus ou moins subjectifs et relatifs. Un fait les domine : c’est qu’elle est universelle, et par suite, de quelque façon qu’on l’entende, nécessaire. Aussi, conformément aux habitudes des sciences biologiques, sommes-nous induits à conclure, de cette nécessité et de cette universalité, qu’elle est l’objet d’une fonction distincte, répondant à l’une des intentions de la vie. Or, la fonction caractéristique de l’espèce humaine, c’est incontestablement l'intelligence, puisqu’elle s’oppose, par elle au sein de lanimalité, à tous ceux des autres êtres vivants qui sont régis par l'instinct. Mais, dans les temps primitifs, l’intelligence comportait pour l’homme de graves dangers. Il perçoit pour agir; il ne peut agir sans essayer de comprendre, ni sans se souvenir. Elle l’aurait donc empêché, autant qu’elle l’y eût aidé, de s’adapter au monde extérieur; elle aurait gêné sa spontanéité individuelle, et même entravé la constitution de groupes stables, la formation de mentalités collectives, et l’or-. ganisation de sociétés capables non seulement de durer, mais encore de se perfectionner. Il fallait donc qu’elle fût dès le commencement, doublée par une

autre fonction qui, elle, s’exerçât tout autrement. Et puisqu'il est dans la nature de la première de connaître le réel par l'intermédiaire des images concrètes que lui fournissent les sens externes, et ensuite par le raisonnement, il devait être dans la nature de la seconde de devancer cette connaissance qui, incomplète, ou prématurée, ou tardive aurait pu avoir de si graves effets sur l’action comme sur la pensée : cela, par un autre système d’images et par une autre voie que le raisonnement. Mais si, dans de telles conditions, elle fournissait du coup, sans analyse, sans expérience, sans jugements préalables, des notions exactes sur les choses et les êtres du monde sensible, elle procéderait à la manière de linstinct. Or, nous savons que, dans l’espèce humaine, la part de l’activité instinctive est strictement réduite à ce qui est nécessaire à sa conservation : il n’y a de véritable instinct dans l’homme que celui qui assure à la fois la procréation et l’allaitement. Donc cette seconde fonction ne s'applique pas au monde de réalités physiques dans lequel la conduite utilitaire doit s’accomplir et acquérir les matériaux, les notions, les souvenirs, l’expérience, les habitudes qui composent la causalité mécanique; elle ne peut s'exercer d’une part que relativement aux consciences, aux âmes, et d'autre part, au delà de notre terre, de la sphère des êtres et des objets visibles, par rapport à un autre monde de réalités suprasensibles, qu’elle atteindrait au moyen d'organes spéciaux de perception, ou qu’elle inventerait, qu'elle fabriquerait de toutes pièces, suivant sa logique particulière, dans l'intérêt même du but que poursuit la connaissance vraie. Cette fonction, c’est la faculté fabulatrice.

Mais de ce que nous désignons par deux mots, et définissons par deux rôles différents la fabulation et l'intelligence, de ce que, pour les découvrir et mieux les saisir dans leur utilité et leur originalité respectives, il faille les considérer à part, il ne suit pas que,. lorsqu'elles fonctionnent, en tant que vivantes, dans un être vivant, elles soient séparables. Au contraire,

elles sont, de par leur origine, et doivent rester étroitement solidaires; elles sont unies par une commune nécessité vitale. Les faits psychiques et les faits sociaux, (ainsi que ceux de la nature physique et plus manifestement encore ceux du monde organisé), s’ils se laissent, plus ou moins bien d’ailleurs, diviser et isoler pour les commodités de l'indispensable analyse et en vertu des fins pratiques auxquelles tendent les recherches les plus désintéressées, n’en demeurent pas moins, quand ils se produisent, (et ils ne se produisent pas en vue de devenir des objets de science), dépendants les uns des autres, étroitement liés dans l’unité globale d’un tout qui, en chacun des moments de son devenir, se comporte comme un seul principe et comme un seul acte créateur dont les effets se déroulent indivisiblement. Un corps, pris à son point de départ, dans son germe initial, comprend tout son complexe et multiple avenir indistinctement; plus tard, quand ce tout s’est différencié, on ne saurait y introduire une division réelle, une séparation radicale des organes sans que sa vie s’arrêtât; il en résulterait aussitôt la mort de toutes ses fonctions. Il ne faut pas interpréter différemment l’esprit humain. Quand l’homme perçoit, s’émeut, raisonne, se rappelle, agit, invente, on ne voit pas ces fonctions de perception, de sensibilité, de mémoire, d'imagination, de volonté entrer en jeu les unes sans les autres !. L'éducation peut modifier cet état natu-

(1) Cette solidarité, cette interpénétration constante des facultés de l’Ââme, on ne peut pas dire que les psychologues l’aient jamais ignorée; mais, pendant longtemps, il semble bien qu’ils l’aient envisagée plutôt en logiciens qu’en biologistes de la pensée. Ils partaient de classifications toutes faites et qui leur provenaient de doctrines métaphysiques. L'étude de l’organisme, où, dans l’enceinte d’un corps bien découpé dans le réel, les fonctions ont été obtenwes par la différenciation des organes au sein d’un germe dont toutes les cellules, réparties par la suite en des groupes anatomiques distincts, expriment toujours l’unité et lPélan qu’il a reçus de la Vie, montre que, dans le domaine de la conscience, on n'ira jamais assez loin dans le sens de cette interpénétration (équivalente, à la limite, à de lindivisibilité) des divers sens, des différentes facultés, des forces multiples qui composent synthétiquement l’activité de l’esprit : « Ce même état de choses, dit un « auteur contemporain déjà cité, se traduit par cette sorte de « malaise que je ressens en présence de la triade psychologique: « habituelle, que nous nous servions des termes : intelligence,

rel des choses, et substituer à une synthèse organique l'analyse qui résulte d’habitudes acquises et de nécessités pratiques, l’ordre social se superposant et souvent finissant par se substituer à l’ordre vital. Mais lorsqu'on ressaisit l’esprit humain dans sa spontanéité primitive, l'unité se reforme, ou plutôt elle redevient évidente, car elle ne s’était jamais déformée. Donc si la fonction fabulatrice a dû être découverte séparément, par une étude attentive des faits, (les facultés de l’âme n’étant pas d’ordre matériel comme celles du corps liées à des organes-objets de perception), elle n’est pas séparable de l’intelligence. Elles sont nées simultanément, en même temps que l’organisme et que tout l’esprit, de par l’acte créateur de l'espèce humaine.

Et pendant que lintelligence s’éveillait au sein d’un monde nouveau, et commençait à voir, à palper et à s’approprier les choses et les êtres indispensables à la satisfaction de ses besoins, suscitant déjà sa curiosité, la fonction fabulatrice l’enveloppait d'images qui s’organisaient, parallèlement à l’organisation, dans les regards, dans la pensée, dans les souvenirs, des objets situés dans l’espace où s’essayaient et s’installaient les mécanismes d'action et de fabrication. Mais l'intelligence et la fonction fabulatrice, ainsi complémentaires, s’exerçaient non à part, mais dans l'unité de la nature humaine, et en même temps que les instincts montés en elle par la vie, indispensables

« affectivité, volonté, pour la désigner, ou que nous options pour « d’autres expressions proposées dans ce but. Ce malaise vient « de la divergence qui se manifeste entre les prétendus éléments « de la vie psychique et cette vie elle-même prise dans son en- « semble, Nous n’arrivons pas à reconstituer celle-ci avec ceux- & là. On dirait qu’ils restent, dans leur terne schématisme, en < dehors de la vie qui, dans sa richesse inépuisable, n’est que « mouvement et création. Ils sont trop faibles pour pouvoir y « marquer, et cela même s’ils formaient réellement une chaîne « continue en se succédant sans interruption dans le temps. En « présence du flux de la vie, ils ne peuvent point subsister; ils « sont trop peu de chose pour cela; ils s’effacent, s’évanouissent, « ou tout au plus, se montrent susceptibles de former comme une « mince couche non résistante et non viable, incapable d’endi- « guer, ne füt-ce que pendant un instant, le flot de la vie ».

Se — Essai sur l’intériorité, Journal de psychologie, P. 99). \

à sa conservation. Ces instincts, nous les connaissons, car de tout ce qu’elle fut originellement, c’est certainement ce qui résista le plus à la civilisation; l’acquis sur ce point n’a pas modifié le primitif; il le recouvre à peine. Le sauvage ou le fauve de la jungle est toujours là sous les habits et les manières de l’homme civilisé. L'éducation a été impuissante à transformer le réel; le social a plutôt, quoique il en paraisse, renforcé le naturel; et les raffinements dont elle se rend capable, le luxe dont elle se laisse agrémenter, le décor dont elle est entourée, ne déguisent que superficiellement et imparfaitement la cruauté qui est inséparable de la satisfaction du fondamental instinct de reproduction. L'organisme, à lui seul, est, à cet égard, un enseignement, puisque nous y devinons la vie à la fois prévoyante, toute maternelle et indifférente à la douleur; elle ne fut pas cruelle tandis qu’elle organisait si sagement et si admirablement la maternité. Toute l’espèce fut le produit d’un acte créateur indivisible, et à cause de cela, doit être prise en bloc, indivisibiement.

La fabulation se développa donc pendant que s’étendaient les acquisitions de l’intelligence. L’une et l’autre inventaient, fabriquaient, par une nécessité inhérente à l’espèce humaine d'obtenir par elle-même, par ses efforts, par ses initiatives, ce que l’animal et surtout l’insecte trouvaient tout faits, étant régis par l'instinct. Mais l'instinct devait prendre sa revanche sous la seule forme qu’il lui fût possible. L'homme ne pouvant se passer d’habitudes, l'instinct écarté, mais tout de même enraciné dans la conduite de la vie, l’orienta vers l’automatisme; s’emparant de l’activité consciente et capable de choix, elle le détermina dans le sens du mécanisme aveugle et irréfléchi. Ce qui conserva la spontanéité, ce fut le désir instinctif; et ce qui la perdit, ce furent toutes les conquêtes de la réflexion. Ainsi, d’un côté, la volonté de puissance qui était, dans l’homme, un effet de la formidable tension de son être dilaté par la vie elle-même, par ses besoins, par l’immense courant d'énergie dont était

animé et dont frissonnait tout l’univers, accompagnant les progrès de l'intelligence et sa main-mise sur les forces de la nature, dépassait les limites atteintes de ses succès, et transcendait les bornes de son pouvoir. Simultanément, l’activité dont elle avait inventé les moyens, les modalités en vue des fins à poursuivre, devenait habituelle, s’enroulait sur ellemême; et l’extrême tension de la voionté de domination, que poussait au delà de ses résultats, au delà de ses possibilités, une force de transcendance essentielle à son dynamisme, s’enfonçait dans l’inertie. D'un autre côté, les fables primitives se développaient en mythes de mieux en mieux ordonnés, que la mémoire collective assimilait et transmettait fidelement de générations en générations. Naiïissant en dehors des voies de l'intelligence, et avec cette sorte de spontanéité qui caractérise les instincts, elles s’entouraient de mystère. Il ne s'agissait pas de les comprendre, mais, pour la conscience, de les vivre. Et plus ils avaient l’air d’être inintelligibles, et plus ils étaient intensément vécus; plus on les vivait avec intensité, dans un comportement surtout émotionnel, et plus ils devenaient incompris; autour d’eux, lattitude qu’il convenait de prendre était celle de la discrétion, du respect et du silence. Ils acquéraient donc une force irrésistible de réalisation. Toute représentation tend à s’extérioriser, elle est déjà un commencement de matérialisation. Mais le mythe s’était incorporé à l’âme collective; il faisait corps désormais avec l’organisation sociale; il possédait le pouvoir de plus en plus grand de déterminer la conduite humaine. Les sacrifices humains, dont les autres semblent bien n'être que des formes affaiblies ou dégénérées, et qui, par là, paraissent coextensifs à toute l'humanité autant que l’est certainement la supersüition elle-même, témoignent de cette puissance de contrainte qu'eurent et que conservent toujours les fables sur les actions des hommes, dans les groupements primitifs comme dans les sociétés perfectionnées. Seulement, ici encore, ce qui était à l’origine

invention, est devenu progressivement imitation. L’automatisme envahit la conduite et la mentalité superstitieuses; et, ainsi mécanisées, livrées par lui à l’empire des instincts, à cette expansion de la volonté de puissance dépouillée de l'effort, réduite à l'ombre d'elle-même, ne conservant que des formules mortes et la passion obstinée d’obtenir par leur moyen inefficace, à tout prix, les résultats désirés, elles étaient poussées vers la criminalité. La fabulation et la magie naturelles, inséparablement unies dès l’origine, et dans la suite des temps, glissèrent fatalement l’une et l’autre dans la sorcellerie.

Ainsi, considérée au point de départ de l'espèce humaine, la vie est une puissance de création qui vouait cette espèce à une évolution indéfinie dont le sens était déterminé, dont les conditions étaient fixées dans des tendances naturelles, mais dont le développement, au sein de ces limites, n’en conservait pas moins, quant aux réalisations, une certaine part de contingence, puisque, au lieu d’être toute réglée et conduite par l'instinct, elle était livrée aux progrès de l’intelligence. Mais lorsqu'on l’envisage, non plus aux origines du temps humain, mais au sein de l’évolution déjà accomplie, la vie, qui s’est déjà renfermée dans l'espèce qu’elle a engendrée, donne l'impression, au contraire, d’une force admirable, dont les produits sont des merveilles d'organisation, mais qui serait contrariée, se heurterait à des résistances, dévierait de ses fins essentielles par l’effet de constantes et d’insurmontables oppositions. Les sociétés ressemblent en cela aux organismes, ceux des insectes comme ceux des hommes, où la vie a déployé triomphalement son génie créateur, et qui, le plus souvent, comme s'ils avaient été fabriqués inutilement, sont voués à la plus absurde destruction. En effet, ces sociétés, capables des civilisations les plus étonnantes, les plus riches, dont les sens sont éblouis, et dont lesprit est ravi, ce qu’elles ont accompli si magnifiquement, pendant des années et des siècles de patience, d'initiatives hardies, de labeur acharné, grâce à une

puissance de réalisation sans cesse accrue et à un génie toujours en train de dépasser ses plus hauts sommets, est-ce qu’elles ne le détruisent pas en quelques jours, en quelques mois, comme si elles l’avaient édifié en vain ? Dirons-nous : dans un accès de folie? Mais ce mot conserve-t-il son sens ordinaire, lorsqu’on l’applique à des nations entières, lorsque la conduite insensée s'étend, à la limite, à toute l’humanité ?

Il y a bien quelque chose au fond de l'être (au moins celui que nous observons dans notre expérience, et peut être dans les profondeurs de toute la création), qui le fait se comporter d’une manière analogue à celle qui produit les actes manqués. Mais cette hypothèse, il ne faut pas s’y arrêter; on doit plutôt s’en servir comme d’une vue synthétique prise sur le réel, comme une vaste perspective sur l’ensemble des êtres vivants et de l'espèce humaine, et par quoi, loin d’expliquer les faits, on orienterait les recherches et on verrait se préciser les questions.

Nous avons été, de cette façon, conduit à saisir des causes positives de la criminalité. Elles sont intimement liées à la nature, et elles en prennent un caractère fatal. On ne peut rompre avec l’instinct de procréation. On ne peut pas davantage empêcher, d’une manière absolue ni universellement, que le vivant se nourrisse du vivant. Il semble bien difficile, puisque les hommes ne sont pas capables de naître, de subsister, et de croître individuellement, d’éviter qu'ils s’agglomèrent, et qu’ils deviennent solidairement prisonniers les uns des autres au sein de groupes qui s’opposent à d’autres groupes dans la lutte pour les besoins, et par le prolongement en eux de la volonté de puissance inhérente à tout être vivant. — Il est impossible d'empêcher la conscience de s’endormir dans l’inertie, les conquêtes de la réflexion et même du génie d’être ensevelies dans l'habitude, et toute conduite, surtout collective, de s'orienter invariablement, pour s’y fixer, vers l’automatisme. — Nous constatons, quels que soient ses.

sources et le cours de son développement, que la religion, même la plus pure dans l’idée que nous nous en faisons et dans les modèles les plus éminents qui nous sont donnés de sa pensée, de son idéal, de ses vertus réalisatrices, s’encombre de représentations, de pratiques qui lui sont sans doute inutiles, qui la compromettent, qui la corrompent; et si elle le fait quand même, quoique ce soit si dangereux pour elle et absurde, n’est-ce par la preuve qu’elle y serait forcée ? Tout se passe donc comme si religion et superstition naîssaient en même temps, étaient essentiels à la nature humaine, jaillissaient simultanément de l’acte créateur de la vie dont l’espèce est indivisiblement sortie. En effet, toute religion est sociale, et ainsi que tout ce qui est d’ordre social, se fixe dans des mécanismes collectifs; son dynamisme initial s’immobilise dans l’automatisme des activités régies par l'habitude et par limitation. De dynamique elle devient de plus en plus statique; les pratiques superstitieuses l’emportent sur les croyances religieuses; . et les unes et les autres, indissolublement unies, déterminées par la totalité des faits sociaux, par les instincts primaires survivant toujours dans cette seconde nature par laquelle la civilisation croît et veut remplacer la première, se chargent d’une criminalité virtuelle dont le potentiel ne cesse de se condenser et de se tendre vers d’inévitables et soudaines explosions.

Le mal serait-il donc sans remède ? C’est ce qu’il nous reste maintenant à approfondir.

De la théorie, nous avons été conduits par une logique naturelle de faits et d’idées au problème pra-

tique que, maintenant, la superstition nous parait poser aux sociétés qui veulent progresser, qui possèdent une conscience morale, dont les principes et les règles, même lorsqu'ils sont impuissants à modeler le réel, sont toujours sentis comme dépassant les mœurs, comme transcendant l’action et la pensée utilitaires. Ce problème est celui de savoir comment, sans tarir la source de certains de ses effets bienfaisants et toujours nécessaires, réagir victorieusement contre la tendance, déjà enracinée dans les habitudes et la mentalité collectives des peuples même les plus civilisés, qui la porte vers la criminalité. Les sciences positives, si elles étudient le monde de la matière dans un comportement réfléchi de curiosité désintéressée, n’en ont pas moins la certitude au fond d’elles-mêmes (sorte de foi agissant sur elles comme la foi religieuse chez les mystiques), que leurs recherches influeront un jour ou l’autre sur lexistence humaine. Les ethnographes auraient-ils raison, et trouveraient-ils le courage de multiplier leurs enquêtes sur les sociétés et sur leurs pratiques superstitieuses, s’il ne devait en sortir aucun résultat pratique ? Et celui que nous devons rechercher n’estil pas de guérir les hommes de ce qu’il y a de criminalité virtuelle, toujours prête à passer de la puissance à l’acte, dans leurs superstitions d’autant plus dangereuses à cet égard que, dans l’entremêlement de tous les faits sociaux, elles envahissent facilement et inévitablement le domaine qu’ils croient réserver à la religion.

Une question préalable se pose à nous. Est-ce que les changements qui surviennent dans la nature humaine sont définitivement acquis, s’enracinent en elle au point de lui appartenir désormais essentiellement, et de déterminer nécessairement, au fur et à mesure qu'ils se produisent, sa future évolution ? S'il en était ainsi, le « mal superstitieux » et la criminalité qui en résulte ne lui seraient pas surajoutés superficiellement; elle les aurait dans le sang, et le problème que nous traitons serait insoluble. Il ne

resterait qu’à composer avec eux comme on le fait lorsqu'on se trouve en présence de maladies incurables. De ce point de vue, l’on comprend l’importance qu’a eue, aux yeux de M. Bergson, la question de l’hérédité, déjà dans l’Evolution créatrice, mais surtout dans « Les deux sources de la Morale et de la Religion », où elle semble avoir passé généralement inaperçue. Enr effet, les transmissions héréditaires, s’exerçant d’une génération à l’autre, se compliquant par les apports successifs de chaque vague de civilisation, se renforçant, loin de s’affaiblir, par l’action du temps, transformeraient radicalement la nature humaine; ce qui fut acquis successivement deviendrait aussi naturel que ce qui l’était primitivement. Dans ces conditions, on ne pourrait plus faire aucune distinction entre, d’un côté, des tendances primitives, inhérentes à l’espèce, et, d’un autre côté, des tendances acquises, mais qui, tout en jouant un rôle peut-être constant et considérable dans la conduite individuelle et collective, n’en resteraient pas moins extérieures à l'espèce elle-même, superticielles; les secondes comme les premières constitueraient l’homme essentiellement. Encore une fois, chacun des changements, survenant en lui, non par des accidents individuels et passagers, mais de telie manière qu’ils passent de sa conduite personnelle dans les mœurs, dans les schémas et dans la pensée du groupe, se fixerait dans sa nature, puisqu'il se transmettrait de génération en génération par l’hérédité. Si, au contraire, les transmissions héréditaires n’avaient pas toute l’influence ni tout la portée qu'on leur attribue généralement dans l'intérêt d’un évolutionnisme peut-être mal compris, si, les tendances primitives, propres à l’espèce, étant mises à part, les acquisitions sociales ne se maintenaient dans les mœurs que par l'effet persistant de l'habitude et de l'éducation, pourquoi n’admettrait-on pas que l’éducation pût défaire ce qu’elle a fait ? On sait qu'il n'existe pas d'habitude qui soit capable de résister

à un changement radical dans la société.

Il nous est impossible de nous engager à fond dans: le labyrinthe de ces questions si difficiles, souvent si confuses, et tellement compliquées, de l'habitude et de l’hérédité. Nous ne ferons que les effleurer. Remarquons tout de suite que les maladies physiques les plus invétérées, si l’on en découvre la cause exacte et le véritable antagoniste, finissent pas disparaitre un jour complètement. Le fait est là : des maladies dont les ravages étaient si étendus et si terribles. que les imaginations épouvantées y voyaient des fléaux de Dieu, ne se survivent plus que dans l’histoire, et que dans la mémoire collective, en de vagues, en de lointains, en d’indifférents souvenirs. Pourquoi n’en pourrait-il être de même pour des maladies morales, même universelles ?

D’autre part, pour y voir clair dans cette question des transmissions héréditairse, peut-être le bon moyen serait-il de revenir à l’observation directe des faits, et à des données immédiates du bon sens. Se place-t-on au point de vue physique ? Il faut bien reconnaitre que, jusque dans les cellules, dans ces groupes de cellules que sont les organes, quelque choses d’analogue à l’hérédité joue un rôle nécessaire, puisque les mêmes fonctions organiques s’accomplissent dans la suite des générations. Une remarque se présente à l'esprit : ces fonctions s’exercent non de la même manière, mais en vertu de la même nécessité organique, dans les espèces d'êtres les plus différentes. Et nous demandons : si ces cellules sont les mêmes, ont la même composition, comment expliquer qu'il y ait des différences si grandes d’une espèce à l’autre ? Et si elles sont essentiellement autres, au contraire, comment se fait-il qu’elles. soient également soumises à la condition commune d'accomplir les mêmes fonctions ? Aussitôt surgit l’hypothèse que la fonction ne se transmet pas d'un corps à un autre, de cellules à cellules, d’organe à organe, par l’hérédité telle qu’on la conçoit généralement : tout se passe bien plutôt comme si elle était une nécessité globale s'imposant à l’espèce elle-même dès.

le commencement, et imprimée à tout son avenir dans son germe initial. Une route impose un mouvement commun, une même orientation à tous les véhicules qui s’y engagent suivant des fins et dans des conditions propres à chacun d’eux; cependant cette direction uniforme ne provient pas de ce que le premier la transmettrait au second, et de là aux suivants indéfiniment. De même, une sorte de route commune est imposée aux phénomènes naturels d’une même catégorie. Là, non plus, il n’y a pas de transmission; il n’y a même pas de détermination des uns par les autres, au sens où un organisme déterminerait obligatoirement un autre organisme par l’action de l’hérédité; s’ils se produisent nécessairement de la même façon, c’est parce que, disons-nous, ils obéissent aux mêmes lois. N’est-ce pas ainsi, suivant ces vues schématiques, qu’il faudrait chercher à expliquer l’identité des fonctions chez les êtres vivants ? Du moins, sur ce terrain biologique, y a-t-il une certaine identité entre les fonctions. Existe-t-il quelque chose de pareil dans le domaine psychologique et dans celui des faits moraux et sociaux ? On invoque des ressemblances, parfois frappantes entre un enfant et l’un de ses parents ou aïeux. Mais cela suffit-il pour qu’on ait le droit d’invoquer l’hérédité ? Les gestes, la voix certains traits de caractère, même des tics, des manies, qui devraient être strictement personnels, influencent toute la famille, y engendrent des imitations, pénètrent à la longue plus ou moins jusqu’à ceux qui restent réfractaires à cette empreinte. Est-il étonnant que ce genre d’infiltration, se produisant ici par suite d'affinités ou d’une plus grande malléabilité, alors que là on n’en trouve aucune trace, détermine des ressemblances entre des individus relevant d’une même éducation, ayant évolué dans une commune atmosphère, formés par un même milieu affectif, quoique séparés entre eux par une, deux, quelquefois trois générations ? Si elles étaient dûes à l’hérédité, pourquoi en résulteraient-elles dans certains cas, et non dans d’autres,

et non dans tous ? On parle d’unité de la personnalité, de synthèse psychique dans laquelle les idées, les sentiments, les désirs, les tendances, les apports qui viennent au moi du dehors, les modifications qui s’accomplissent au dedans de lui, alors quil possède et conserve une certaine individualité, dont témoignent la mémoire et le langage, se fondraient, deviendraient indistincts, puisque dans la conscience il n’y a pas d’espace pour séparer les états d'âme. Dans ces conditions, l’hérédité devrait être globale, et non partielle; et quand elle est partielle, ce choix est doublement inintelligible : comment peut-il se produire ? Et, s’il se produit, pourquoi est-ce tel élément et non tel autre qui se transmet héréditairement ?

Mais les faits ne confirment presque jamais la thèse des transmissions. Qu'on y réfléchisse : dans toute société, les principaux éléments de la conscience collective sont communs à tous ses membres, la langue, par exemple, les représentations et les pratiques qui se rapportent aux croyances, et cela pendant non seulement quelques générations, mais durant des siècles. Si l’on imagine une famille dont l’existence séculaire n’aurait pas cessé d’être consciente de sa continuité, il faudrait admettre que son langage finît par être préformé dans les descendants. Nous avons écrit : finit. Pourquoi le transfert n’aurait-il pas lieu dès le commencement ? Il est vrai, du reste, que l’enfant à quelque prédispositon à parler. Mais est-ce à parier la langue maternelle, plutôt qu’une autre ? Si, dans son milieu, sa gouvernante l’entretient continuellement dans une langue étrangère, il l’'apprendra aussi facilement, et la saura aussi bien, quelques années après, que celle de son pays. Que devient dans ce cas l’hérédité ? Ce qui existait en lui, avant toute expérience, c’est la fonction même du langage, et ce qui joue le rôle attribué aux transmissions héréditaires, c’est l'éducation. S’il en était autrement, si la mentalité, la conscience, les facultés étaient véritablement héréditaires, il ne pourrait y avoir du

changement ni, par suite, mouvement évolutif. Or, c'est pour les besoins de l’évolutionnisme que l’on a imaginé l’hérédité ?. Elle est un concept contradictoire.

(2) Cette interaction de la philosophie et de la science, celle-ci empruntant à celle-là les notions et les hypothèses qu’ensuite elle lui impose en vertu de l’autorité que lui confèrent ses méthodes positives et l’expérience, M. Bergson l’a bien montrée à différentes reprises relativement au problème redevenu actuel de l’évolution. Maïs ces influences mutuelles de disciplines distinctes, elles se sont produites sur ce terrain même de l’hérédité entre d’une part la philosophie et le droit, et d’autre part la religion. En effet, lorsque les tribunaux inquisitoriaux (d'accord plus que nous n’aimerions à le croire de nos jours avec la morale collective, avec le tribunal de l’opinion) frappaient des peines conséquentes de l’excommunication non seulement l’excommunié, mais toute sa famille, sa descendance, et jusque dans leurs biens matériels, n’est-il pas évident qu’ils obéissaient, (en outre de l’entraînement à l’aveugle criminalité dont ils étaient possédés), à une conception de la continuité essentielle des générations ? L’âme étant liée au corps, la corruption de l’âme par le corps ou par un principe malfaisant insinué en elle du dehors et provenant de puissances malfaisantes, se transmettait par la conception du père à l’enfant et à une longue postérité. Tous les membres d’une famille existants et à venir étaient conçus comme ne formant qu’un seul être, et la maladie ou la faute de l’un d’eux contaminait ainsi tous les autres. Mais la même idée, la même image-symbole s’étendaient à la famille religieuse entière, représentée physiquement par l'Eglise. Donc la famille excommuniée devait être extirpée de son sein, et voilà pourquoi les peines prévues par le Code inquisitorial frappaient avec l’individu tous ceux qui étaient liés à lui par des rapports essentiels, et les autres aussi, éventuellement, qui, d’une manière accidentelle, même par pitié, par charité chrétienne, se solidarisaient, fût-ce passagèrement, un moment, avec leur sort. A cette mentalité se rattache indiscutablement le mouvement racial qui porte l’Allemagne, conduite frénétiquement par son Fuhrer, à extirper d’elle tout ce qui n’est pas pur sang aryen.

(Voir Fauconnet Paul. — La Responsabilité, notamment pp. 81, 82, 85, 86, et aussi les curieux chapitres sur la responsabilité des cadavres, pp. 46, 47, 48 et 49, sur celle des animaux, des plantes, des fleuves, pp. .b1-:b2,53, 63, 64,2..67, 68)-

Les sacrifices par lesquels les peuples ou les familles ou même les individus croyaient pouvoir détourner d’eux-mêmes les conséquences d’un crime commis, ou d’un fléau dont la cause surnaturelle était dans les dieux, dans les puissances invisibles, relèvent eux aussi, de la mentalité superstitieuse. Dans son absurdité même se trouve sa raison. On y voit confirmée cette formule synthétique par laquelle M. Fauconnet condense heureusement ses observations et ses explications : « La direction de la sanction, très mal « déterminée par rapport au patient qui finalement la suppor- « lera, semble, au contraire, bien déterminée par rapport aw « crime », p. 226. Relativement à cette orientation des mœurs et de la conscience collective vers une conception presque diamétralement opposée de la responsabilité, visant moins le crime que le criminel, en tenant compte des circonstances où il était placé, est-ce que les faits dont il s’agit, (et surtout ce qui d’eux survit encore malgré le progrès de la civilisation) ne témoignent pas d’une conduite manquée ?

Cette influence des croyances, des pratiques et des représentations religieuses sur la logique interne de la responsabilité objective, a été expressément affirmée par un auteur que cite Ga-

L'homme actuel est donc la nature humaine primitive, modifiée par les apports successifs de la civilisation. Et cette seconde nature, composée de tout l’acquis fixé dans les mœurs et maintenu dans les générations successives par une éducation traditionnelle et presque invariable, reste toujours, si enracinée qu’elle soit dans les faits, superficielle. Ce qui la ferait croire définitive, c’est qu’elle est intimement liée à celle qui exista dès l’origine et qui continue d’être naturelle essentiellement. En réalité, ce qu'une éducation a fait, un autre système d’éducation peut le défaire et le remplacer par quelque chose de nouveau, ou du moins de différent.

Et voici que certains des faits sociaux contemporains qui comptent parmi les plus éminents et les plus significatifs, constituent de véritables expériences qu’il conviendrait d'approfondir au point de vue où nous sommes placé, et qui semblent bien apporter une singulière confirmation à la thèse de M. Bergson; ils prennent son parti; ils se déroulent sous nos yeux comme si ceux qui conçoivent, dictent, accomplissent ces événements avait connu et adopté sa position. N’assistons-nous pas, en effet, au spectacle étonnant, prodigieux, de peuples qui se transforment presque radicalement en quelques années; non des « primitifs », rentrant dans la catégorie de sociétés inférieures et sous l'influence de civilisations plus avancées, plus fortes et dominatrices, mais de grandes nations perfectionnées, ayant accompli chez elles de multiples et profonds progrès matériels, moraux, intellectuels, religieux même, et nullement sous une pression étrangère, mais par un effort interne d'expansion, par une nécessité de redressement, en vertu d’un élan vital tellement impérieux

briel Tarde. À propos de la coutume qui existait à Athènes de poursuivre les enfants de l’accusé quand il lui arrivait de mourir au cours d’une procédure criminelle dirigée contre Jui : « En frappant les enfants des criminels, dit-il, les juges croyaient imiter les dieux ». (voir Thonissen. — Droit criminel des anciens peuples de l'Orient cité par Tarde : la philosophie pénale, p. 138, Masson, Paris, 1891).

et violent qu’il s’est montré capable de se dégager d'un coup de tout un long passé, d’un acquis séculaire qui paraissaient, au contraire, faire partie de leur constitution définitivement #. Ce qui a surpris dans ces bouleversements, c’est leur rapidité; c’est qu’en quelques années, des millions d'hommes, pétris par le même système d'intérêts, de sentiments, de croyances, de passions, aient pu, par l'intervention d’une volonté, d’une conscience, d’un idéal personnels, réduits au début à se méditer et à se forger solitairement, être dégagés en bloc, sans en être écartelés littéralement, de leur éducation et de leur mentalité collectives, plus complètement et surtout plus aisément que ne réussissent à le faire individuellement l'esprit et le tempérament le plus indépendants. Et ce serait surprenant, en effet, si le mouvement évolutif accompli se fixait dans la nature définitivement par l’action non de l’habitude, mais de l’'hérédité si l’acquis provenant des progrès de la civilisation s'était enraciné profondément dans l’essence à la fois individuelle et collective de ces peuples, au point qu’il ne s’y distinguerait plus de ses tendances, de sa constitution, de ses finalités, de ses nécessités primitives. Dans cette hypothèse, ce serait

(3) Peut-être pensera-t-on que nous exagérons le sens et la portée de ces faits. Il le faudrait d’ailleurs pour en faire ressortir les traits caractéristiques, et pour en découvrir les causes profondes, les tendances essentielles. Nous reconnaissons, au surplus, que chez ces peuples, (a) la rupture avec le passé est moins absolue qu’il ne ‘semble au premier abord (ce serait plutôt l’acquis récent qu’ils chasseraient de leurs mœurs pour rejoindre leur naturel menacé par des apports superficiels), et que cette rupture ne s’est pas produite chez les uns et les autres uniformément. Il n’en est pas moins vrai que cette réaction violente et affective contre un mouvement évolutif accompli, est bien le signe le plus évident auquel notre époque se reconnaîtra dans l’avenir. Car, ce que ces nations ont tenté et plus ou moins durablement réussi, dans un milieu international qui leur opposait de tous côtés des résistances si redoutables, n’est-il pas manifeste que les autres nations, (même celles qui ont l’air d’y répugner le plus à la surface des choses), cherchent les moyens (ou plutôt l’instrument) de le réaliser à leur tour.

(a) Nous ne pensions pas seulement à lItalie, au Portugal, à la Russie, à l’Allemagne et à la Turquie, mais encore au Japon qui, depuis 50 ans, et pour ceux qui le connaissent et qui nous rapportent les fruits de leurs observations et de leurs réflexions, ne cesse pas d’être pour l’Europe la cause de perpétuels étonnements, et pourrait lui fournir de précieux enseignements.

plus qu’étonnant, ce serait impossible. C’est logique. au contraire, et presque simple, sr les transmissions « héréditaires >» ne passent et ne se maintiennent dans les mœurs, dans les institutions, dans le corps social, que par l'habitude et par l'éducation. N’est-il pas remarquable que ces nations, qui avaient l’air de vouloir s'ouvrir, qui tendaient sincèrement à pouvoir aspirer plus largement la vie, qui étaient ivres de se sentir libres d'évoluer sur des voies nouvelles, de par un élan régénéré, dans une indépendance matérielle, morale, et spirituelle reconquise, se soient presque aussitôt refermées ? Elles sont redevenues, non à leur insu, mais dans la pleine conscience d’elles-mêmes, plus qu'auparavant, des sociétés closes, cela doublement : d’abord en ce qu’elles ont rejeté, dans toute la mesure du possible toutes les acquisitions qui provenaient de leurs croisements avec l'étranger, tenant littéralement pour « barbare » tout ce qu’elles avaient reçu du dehors; ensuite, en ce qu’elles se sont plus fortement, plus farouchement, et plus systématiquement que jamais, opposées à tout ce qui n’était pas elles, à ce qu’elles se sont dressées en face des autres sociétés considérées comme des rivales et même comme des ennemies, au moins éventuels. En se comportant ainsi, que faisaient-elles d’autre que de retrouver, de rejoindre en elles, enjambant non seulement leur acquis personnel, mais toute la civilisation, la nature humaine primitive ? Et n’est-ce pas pour avoir réussi à se replacer dans les conditions d'existence et de développement essentielles à l’espèce humaine telle qu’elle est née de l’acte créateur de la vie universelle, que leur volonté de transformation et de renaissance à si rapidement, si facilement abouti ? Auraient-elles si aisément, en si peu de temps, dépouillé le vieil homme s’il s'était agi pour elles de créer un homme véritablement nouveau ? En réalité, elles n’ont pu répudier l’ancien que parce qu’à travers lui, elles rejoignaient quelque chose de plus ancien encore. Lorsqu’elles transcendaient le passé ac-

quis et demeuré en elles superficiel, ou plutôt lorsqu’elles l’extirpaient de leurs mœurs, de leur mentalité et de leur système collectif d'éducation, elles retrouvaient le vrai primitif qu’elles croyaient perdu; elles rejetaient l’artificiel et n’avaient nulle peine à s’installer dans le naturel, cela encore une fois parce que, suivant la remarque déjà citée de M. Bergson, le naturel qui revenait au galop n’était jamais parti.

Nous sommes obligé de passer. Ces remarques nous suggèrent au moins l’hypothèse suivante : cette transformation, dont se sont montrés capables ces peuples en question, pourquoi ne serait-elle pas possible pour la criminalité superstitieuse ? Nous reconnaissons toute de suite que l’entreprise serait, dans ce cas, beaucoup plus difficile. Les nations contemporaines, qui ont réalisé ce mouvement de conversion, qui n’ont pas renversé la roue du temps (ce qui est autre chose), mais qui ont enjambé tout un mouvement évolutif séculairement accompli, ont repris, consciemment ou non, de la nature primitive tout ce qu'à l’origine des sociétés humaines, elle contenait. Voilà pourquoi, puisqu'elles se constituaient en s'opposant, la mystique grâce à laquelle il leur fut possible de conquérir leurs masses populaires, et, par l’instrument de quelques hommes incarnant ce vaste dessein, de les plier, de les entraîner, de les asservir en les exaltant au nouvel état des choses, à l'ordre social nouveau, à son nouvel élan, fut et ne pouvait être qu’une mystique de guerre.

Or, au contraire de ta mystique de paix, telle qu’elle dérive de l'amour divin, la mystique de la guerre est toute chargée d’une virtuelle criminalité. Elle l’est tellement qu’il suffira que les pressions extérieures rsefoulant son déchaînement se relâchent un moment, pour qu’une vague de cruauté peut-être sans limite, et sans précédent, inondant d’abord ces sociétés ellesmêmes, déferle d’elles sur toute l'humanité. De cela, nous sommes bien fondé à conclure que le problème a été mal posé; ou, dans le cas contraire, s’il le fut exactement, qu’engagé tout d’abord sur la bonne

‘298 RELIGION, SUPERSTITION ET CRIMINALITÉ voie, on s’est égaré en cours de route; la conduite a été déviée. Nous croyons plutôt qu’elle fut déterminée par une vue partielle, et par là-même faussèe des faits sociaux; on a été au seuil de la véritable solution, on ne l’a pas franchi. D’ailleurs, il est bien évident que, si les changements sociaux doivent conserver ou même renforcer les maux dont nous souffrons dans l’état de choses actuel, qui blessent notre conscience, qui scandalisent notre raison, et convertissent tous les progrès réalisés en de puissants moyens de détruire la civilisation, il ne vaut vraiment pas la peine de les tenter. Dans de telles conditicns, l’idéal ne serait rien de plus qu’un rêve individuel; et il faudrait renoncer à croire que la morale eût un sens et une portée pratiques, que la religion elle-même fût une force spirituelle en action. Telle n’est pas notre conviction. Seulement, la question que nous approfondissons se complique sin- ” gulièrement. D'une part, en effet, il s’agit pour l’humanité, dans les sociétés où elle a le plus évolué, où elle s’est le plus perfectionnée, et qu’à cause de cela on appelle civilisées, de se dégager non lentement, mais brusquement, de tout l’acquis superficiel dont nous constatons qu’il la conduit sûrement à sa ruine, et dans les pires horreurs de la plus complète et fatale destruction; d’autre part, elle doit conserver, pour le développer, ce qui, de la civilisation, reste conforme à ses tendances originelles, celles qui résulteraient des intentions de la vie; enfin, il faut qu'elle rejette de cette nature primitive ce qui précisément, par le passage inévitable de la défense à l'agression, a engendré la criminalité. Approfondissons d’abord le premier point.

Ce qui a déconsidéré ces idées de retour à la simplicité naturelle {, c’est la candeur, parfois vraiment

(4) Cette idée de « Nature » devient singulièrement complexe quand on l’emploie pour contredire la Religion ou la Civilisation. «€ La Nature, c’est pour un Diderot comme un appel à l’insurrec- « tion contre les erreurs de l’enfance, contre tous les préjugés de « l’éducation, tous les scrupules de la morale sociale Restaura- < tion ou révolution, ainsi se présente-t-elle suivant les esprits.

excessive et déconcertante, des apôtres qui les préconisaient. Il ne faut jamais confondre le rêve et Paction. On reste stupéfait devant ces esprits, animés par un cœur angélique, et par une volonté avide de sacrifices au bonheur d’autrui, qui ont l'air de vivre normalement dans l'illusion de pouvoir, avec des indignations, avec des formules, avec des vœux, et des impératifs catégoriques, mais personnels, effacer du réel toute l'humanité actuelle pour la remplacer par une humanité toute nouvelle qu’ils ont enfantée dans leur cerveau brülant de leur idéal. D'une idée juste, d’un dessein réalisable, ils font, par cette extension, une idée fausse, et un projtt absurde. Qu’il soit possible d'adopter d’autres formes d'existence que celles dont nous puisons la nécessité pour nous dans notre milieu social, dont nous forgeons le pouvoir de contrainte sur nous par l’éducation, c'est incontestable. Nombreux sont les exemples qui le prouvent. Encore faut-il s’efforcer de les comprendre objectivement, au lieu de les déformer pour les rendre favorables à des théories préconçues. Dans tous les temps il exista des ermites, des ascètes qui avaient su réduire strictement leur dépendance à l’égard soit des hommes, soit du monde extérieur à la satisfaction sommaire des besoins à la fois naturels et nécessaires. Limitant ainsi la part que tenait leur corps dans leurs préoccupations, ils prétendaient parvenir à une plus grande liberté d’esprit; leur âme, affranchie des désirs passagers et terrestres, tendait vers la possession définitive de bonheurs absolus. En se conduisant d’une telle manière, il était bien dans leur intention de présenter,

« Elle réunit dans une notion complexe, contradictoire et confuse, « l’idée de spontanéité, de développement et de progrès libre « contre l’ascétisme et le traditionalisme religieux; l’idée d’une « raison vivante et agissante, capable de comprendre le monde « et jusqu’au fond la nature des choses; l’idée d’une sentimenta- « lité qui a ses droits et notamment celui de supposer Pexistence « de l’objet de ses désirs. Et toutes ces aspirations sont consi- « dérées comme une donnée primitive. D’où, chez beaucoup, l’idée « d’un retour à la nature après les falsifications de la société ». ‘(H. Delacroix. — La Religion et la foi, p. 165, Alcan, Paris, 1922).

modestement d’ailleurs, des modèles à imiter. Quiconque s'élève vers les sphères spirituelles, même s’il vit solitairement, est analogue, dans le monde des consciences, à un puissant aimant dans le champ des phénomènes physiques. Par cela seul qu'il existe, qu’il agit, qu’il se transforme, qu'il se libère de l’universel destin, il exerce une attraction qui s’élend de propre en proche sur toutes les consciences; elle est un appel, et, à cause d’elle, il se fait un choix. S'il y a beaucoup d’appelés, l’expérience montre qu’il y a peu d'élus. Or, les idéalistes dont nous parlons n’en tiennent pas compte; ils raisonnent comme si ce qui est possible et bon pour certains, devait être la règle pour tous. Et ils vont jusqu'au bout de leur erreur : qu'est-ce qui peut, dans labstrait, arrêter la force d'un raisonnement ? Voilà pourquoi, lorsqu'il leur est donné, par suite de circonstances favorables, en général par l’épuisement de l’ordre social existant, de passer du rêve à l’acton, pour rendre, malgré elle, l'humanité meilleure et plus heureuse, ils commencent par la torturer et par l’anéantir.… jusqu’au moment où les antagonistes de leur système interviennent, où le sens pratique démasque les illusions, où le bon sens reprend ses droits. Retenons — car c’est l'évidence — que ces ascètes, ces ermites, avaient trop de sagesse pour vouloir imposer à tous les hommes indistinctement et simultanément ieur genre de vie. Ils montraient un horizon, ils ouvraient un chemin; ils déterminaient même une orientation. Dans leur immobilité relative, dans leur résignation apparente, ils étaient le dynanisme vivant qui entraine toujours au mouvement. Ils n'avaient pas d'autre prétention. Au surplus, ils ignoraient lempressement. Le temps est éternel; une durée indéfinie s'offre à l'humanité pour accomplir son évolution vers ses véritables fins. ‘st-ce que ces réflexions ne trouvent pas chez les mystiques une lumineuse confirmation ? Lorsqu’au lieu de vivre solitairement, ils fondent des communautés, n'est-il pas évident par là, par ce fait que

collectivement ils se séparent du monde, qu’ils sont loin de vouloir étendre leur conception de la vie à toute la société ? Au sein d’une espèce, il y a des familles d’esprits, comme dans chaque famille il y a des parentés d’âmes. L'idéal qui convient normalement aux uns n’est pas seulement irréalisable pour les autres, il leur est inintelligible. La leçon qu’ils donnent aux idéalistes enclins aux chimères, aux mirages, aux illusions, eux qui ont sacrifié complètement les valeurs matérielles aux valeurs morales, c’est qu'il faut être prudent si l’on veut devenir un réalisateur, même quand on est dans la vérité. Il est inévitable que les hommes modifient et simplifient leur existence; mais il ne faut pas croire que ce soit simple ni que ce soit en simplifiant le problème qu’on le rendra plus facile à résoudre. Au préalable, il est important de bien comprendre pourquoi ce retour à des conditions de vie moins artificielles, plus naturelles, doit se produire nécessairement.

Faisons une remarque. De nos jours, un pareil idéal semble moins utopique, ou inutile, ou ridicule qu’il l’eût paru seulement il y a quelques années. Quelque chose est changé, à cet égard, dans l’atmosphère morale et intellectuelle que nous respirons. À quoi est-ce dû ? À une vague de pessimisme ? Mais nos contemporains sont devenus presque inconscients des dangers qui les menacent; ils ont l'air d’être insensibles, même indifférents à leurs malheurs. A une lassitude qui résulterait d’une détente trop violente après l’excessive tension qu'avait exigée la guerre des peuples et des individus ? Mais les hommes ne sont pas encore fatigués du mouvement; au contraire, ils en poussent le besoin jusqu’à la frénésie. Ils ne sont pas romantiques; et s’ils se prennent à vouloir retourner à la nature, ce ne sera pas pour y rêver. Enfin, puisque cette virtuelle conversion ne serait pas exceptionnelle, que jusque dans la fièvre des désirs, l’exaspération des besoins artificiels, lexubérance morbide de leur amour de la vie, ils s orienteraient vers des formes d’existence que déjà ils re-

connaissent plus saines que la leur, où sans rompre complètement avec le présent, ils ramèneraient à eux des fragments, des nuances, des vertus d’un passé dont ils évoquent les souvenirs nostalgiques, c’est qu’il y aurait à cela des causes générales : des tendances naturelles qui pendant longtemps refoulées par le progrès de tendances antagonistes, commenceraient, celles-ci s’affaiblissant à leur tour, à redevenir prépondérantes dans les faits.

Un des caractères de notre époque, l’un des aspects de la crise que nous traversons, c'est de toute évidence le développement du machinisme. On a observé le mal sous toutes ses faces; les guérisseurs sont accourus du monde entier au chevet de l’humanité qui en est atteinte presque partout, sauf chez ceux des primitifs qui ont échappé aux relations avec les civilisés. Mais ce machinisme, grâce à la science c’est-à-dire à l'intelligence dont la fonction est, en effet, de fabriquer des instruments d’action de plus en plus perfectionnés, n'est-il pas, sur le terrain de la propagande matérielle, la manifestation de cette orientation de la conduite humaine vers l’automatisme que nous avons remarquée même dans le domaine de l’activité de l’esprit ? Or, si nous remoñtons du présent au passé vers les origines, si, traversant toute l'épaisseur de l’acquis, nous découvrons dans l'homme actuel ja nature primitive, rappelons ce que nous trouverons : un organisme doublé de conscience, c’est-à-dire un être soumis à l'instinct Juste dans les conditions nécessaires pour qu’il soit garanti de durer avant qu’il soit parvenu à s’assurer par lui-même ses moyens d'existence et, par conséquent, quoique encore chargé d’animalité, lancé par la vie sur une voie distincte de celle où évoluent les autres espèces animales, distincte et de plus en plus divergente. Autrement dit, l'homme doit grandir par la pensée. Il subit Ia nécessité de contracter des habitudes et de fabriquer en lui et en dehors de lui des mécanismes d'action; mais 1l est dans sa nature de se perfectionner dans un sens contraire à celui de

lautomatisme. Les progrès prodigieux de la science ne doivent pas faire illusion, non plus que les transformations matérielles qu'elle permet d’accomplir dans les sociétés. Ils ne signifient nullement que la conscience progresse parallèlement ni dans la même mesure. Ce n’est pas seulement parce qu’elle substitue à l'effort réfléchi, libre et baigné dans une émotion personnelle, une conduite automatique que le machinisme est dangereux, mais parce que cet automatisme envahit toute la personnalité. On croit n’avoir affaire qu’à un instrument à l’égard duquel on conserve toute son indépendance. Maïs ce n’est pas en vain que la pensée, que l’attention, que les sens en même temps que les mains, les membres et tout le corps sont plaqués sur un mécanisme avec lequel ils ne font qu’un dans la tension d’un mouvement qui les rive les uns aux autres de plus en plus étroitement. Dans l’antiquité, les hommes libres se doutaient-ils qu’ils incorporaient en eux l'automatisme de leurs esclaves, au point que leur société, en apparence si puissante et si solidement établie, devait fatalement en mourir ? Le machinisme, on n’en remarque les effets désastreux, qui témoignent combien: il est anormal, que sur les marchés et dans les Bourses, lorsque le désordre, l’incohérence, l’anarchie, y bouleversant la production et la consommation, mettent en péril l’ordre social et les intérêts innombrables qui en sont solidaires. Mais ce qu’il fait des hommes dans les usines est autrement revélateur. Evidemment, les patriciens de notre temps, semblables à ceux de l'Antiquité, ne s’y attardent pas. Comme c’est librement qu’ils se servent de machines pour leurs plaisirs ou leurs ambitions, ils ne songent pas un instant qu’elles soient capables d’endormir, d’atrophier progressivement et finalement de tuer leur conscience dont ils contemplent avec enivrement les manifestations orgueilleuses. Cependant, si l'extension du machinisme n’avait pas eu cet effet d’envelopper l’humanité dans un automatisme de plus en plus envahissant et profond, comment

expliquer qu’étant devenue tellement civilisée, elle soit comme un corps sans âme ?

Il eût été conforme à la nature que les progrès de l'intelligence et ceux parallèles de la fabrication mécanique dont elle inventait les instruments, fussent accompagnés parallèlement d’un progrès de la conscience elle-même dégagée de linstinct Le mécanisme, c’est la libération de l’homme pour qui les machines travaillent sans douleur. Comment se faitil qu’au lieu de l’affranchir elles l’aient asservi ? Tristement significative est l'attitude de lélite en face de nos sociétés désorientées et écartelées dans tous les sens. Elle en arrive à se demander s’il ne faudra pas réduire le nombre des heures de travail, car, autrement, à moins de détruire les usines et de remettre l’homme, au niveau de la bête, à porter son fardeau, comment remédier au chômage dont l’extension prend des proportions effrayantes ? Mais aussitôt, ceux qui ont des velléités de penser, d’interroger l’avenir : que feront ces millions d’ouvriers de leur oïisiveté ? Cette question, elle découvre l’'abîme dans lequel est tombée la civilisation, sans même s’en apercevoir, tant elle était brillante et trouvait des motifs de s’éblouir elle-même. Car enfin, si des millions d'hommes sauvés, guéris de l’abrutissement où les ensevelissait l’automatisme, ne devaient pas savoir que faire de leur liberté, ne seraitce pas la preuve que la société n’a pas d’idéal, que, toute absorbée par la matière, asservie par ellemême jusque dans le domaine propre à la conscience, elle ne vit pas en Esprit, et, quoique si savante, elle ne vit pas en Vérité ? Comme nous le disions, son âme est morte; livrée au mécanisme, sans être guidée par l'instinct, égarée par l'intelligence qui s’est orientée dans le sens des conquêtes matérielles, pourrait-elle s'arrêter au seuil de l'anarchie qui la guette, et surmonter ses difficultés, puisque les moyens auxquels obstinément elle a recours relèvent encore du mal même dont elle périt ?

Voici donc le premier point de vue auquel doit

s’opérer ce redressement par lequel l'humanité se dégagera de ce qu’il y a d’artificiel et de dangereusement inutile dans la civilisation. La machine est un moyen, non une fin. L’industrialisme a pris des proportions excessives, qui en font un péril pour le monde, parce qu’il fut une entreprise de conquête matérielle, sans contre-partie, sans rien qui pût faire équilibre à son mouvement d'expansion. L’inévitable retour à la nature n’a donc pas le sens qu’on lui donne généralement. C’est bien chez l’homme primitif qu’il nous faut chercher lidéal-limite de l’homme civilisé, mais à la condition de ne pas oublier qu’un embryon n’a pas sa signification en luimême, et que ce primitif n’est que la forme encore embryonnaire de l’homme qu'il est dans sa destinée de devenir. Or, qu'est-ce qui, dans cette phase de son développement où il est encore au niveau de l’animal dont il partage, à certains égards, l’existence, l’en différencie pourtant et le définit, par opposition, essentiellement ? C’est la conscience. Donc, la conscience, avec tout ce que nous savons aujourd’hui qu’elle comporte, et qu’elle est capable d’engendrer, marque bien la tendance originelle qui est caractéristique de l’humanité. C’est en la suivant jusqu’au bout que rous découvrirons ses véritables destinées. Mais en l’essayant, quelle garantie aurionsnous contre l’erreur ? Il existe une logique universelle et absolue de la raison dans les mathématiques; mais quels sont les principes universels et absolus, et quel est le critérium de la logique de laction et aussi de cette pensée, de cette vie intérieures qui relèvent de la conscience ? La question serait difficile, peüt-être insoluble, si elle n’était résolue pratiquement avant d’être posée. Elle l’est, en effet, par des êtres d’exception qui réalisent dans leur personnalité l'idéal moral que vainement nous chercherions sur les voies de la spéculation : ce sont les mystiques, qu’ils appartiennent ou non à une religion. Chez eux, le corps est complètement soumis à l'esprit; ils

ne cèdent à l'instinct que dans la mesure stricte-

ment où il leur est nécessaire pour subsister et agir; ils ne prennent de la société que ce qui intéresse le progrès des âmes; ils en rejettent les complications inutiles, le luxe corrupteur, les habitudes débilitantes, et les vertiges où sombrent le bon sens et même la juste notion de l’utilité. Ils sont capables de se servir des machines et même d’en inventer; mais ils en font les servantes du mouvement nécessaire et non les instruments tyranniques de passions insensées. Chacun d’eux semble être à lui seul une espèce, et c’est pourquoi ils conservent leur liberté jusqu’au sein de l’automatisme des habitudes et des conduites collectives fixées dans les mœurs. En un mot, ils sont, devançant une évolution dont les résultats restent toujours incertains, la réalisation de cet idéal que nous trouverions accompli au terme de la tendance naturelle qui nous fut révélée chez l’homme primitif par l’existence de la conscience opposée à l'instinct.

À l’industrialisme il a manqué une morale et une mystique. Non pas une morale faite pour le servir, engendrée par lui-même comme un de ses plus sûrs moyens d’asservir l'humanité à ses appétits et à sa volonté de puissance; mais une morale capable, au contraire, de lui commander, de le ramener continuellement dans les limites de son rôle et de ses droits, de subordonner les valeurs matérielles aux valeurs spirituelles suivant un ordre et une hiérarchie conformes à la nature et voulus par la vie. Cette morale, cette mystique, elles ne sont pas à découvrir ni à inventer; elles existent. À chacune des grandes étapes du mouvement évolutif, un homme apparaît qui, si l’on sait l'entendre, le voir et obéir à son attraction, est le modèle de la conduite, la force rayonnante qui entraine à limiter, et la solution vivante des problèmes posée.

À un second point de vue, la crise contemporaine a pour cause l’ébranlement des institutions fondamentales sur lesquelles était établie notre civilisation. Considérons d’abord celle de la famille.

Il est certain que le groupe familial a été voulu par la nature, et organisé par la vie. Lorsque, pour en amoindrir le caractère naturel, on invoque l’extrême diversité des formes qu’il a revêtues, on commet une confusion, car il s’agit alors moins de la famille proprement dite que de son élargissement en clan, que d’une société en formation, dont elle a pu être le noyau central, mais qui déborde son existence et même bientôt la soumet à son ordre et à ses fins. Au surplus, est-ce que la variété des races a jamais servi d’argument contre une certaine unité de l’espèce humaine, et contredit-elle l’idée que le corps humain ait été voulu, créé par la vie ? Enfin l’union conjugale, dans la mesure où elle diffère des institutions familiales qui existèrent dans le passé, surtout de celles qu’on trouve chez les peuples primitifs, prouverait, loin de le nier, qu’elle est conforme à l’une des tendances originelles de la nature humaine. Les théories qui la condamnent, et contribuent à sa désagrégation dans le but de ramener l’homme à l’état naturel, commettent donc un véritable contre-sens. Qu'est-ce qui les inspire ? Quelle est la cause de cette orientation ? Que découvririons-nous au fond de la conduite individuelle ou collective en train de se détourner de l'institution traditionnelle pour s'engager vers de nouvelles modalités du groupement toujours nécessaire à la procréation ? La prédominance de l'instinct, et l'aspiration vers la liberté. Or, d’une part, pour l’homme l'instinct est le résidu indispensable de l’animalité, tandis que ce qui le constitue essentiellement, ce par quoi il se distingue de lanimal, c’est la conscience. D’autre part, il doit tendre à devenir de plus en plus libre, ou plutôt de moins en moins déterminé, mais non dans le sens où on l’entendrait généralement, car il ne saurait y réussir précisément qu’en développant jusqu’au bout la fonction naturelle de la conscience ct en s’éloignant le plus possible du non moins naturel instinct.

Dans l’évolution de la famille, Funion conjugale représente un immense effort de la vie pour rompre

le cercle fermé où s’enroule fatalement sur luimême son dynamisme, et s'ouvrir de manière à reprendre, au delà du devenir accompli, et des réussites mécanisées, son élan capable de créations indéfinies. Mais, là encore, le clos succède rapidement à l’ouvert; un instant reconquise, la liberté s’évanouit dans l’universelle nécessité. Tous les moralistes ont été frappés du contraste toujours choquant et souvent douloureux entre l’idéal qui semble présider à l’union conjugale et la réalité. D’un côté, un consentement mutuel et un amour débordant d’un altruisme enthousiasmé; de l’autre, le foyer une fois constitué, une association maintenue par les habitudes, fondée sur des instincts, une attention toute utilitaire; quant aux sentiments, ils subissent, comme les corps, l’action de la pesanteur. Que s'est-il passé dans l'intervalle ? L'instinct a développé toutes les virtualités qui étaient en lui, en même temps que s’effectuait le passage inévitable du dynamique au statique, de l’acte réfléchi à la conduite mécanisée. Nous avons essayé de donner une vision du genre de comportement de l’homme primitif poussé par l’instinct vers l’acte nécessaire à la procréation, et nous ne voulons pas y revenir. Retenons-en seulement ce qu’il nous a paru contenir de violence et de cruauté. Désormais la famille, née du besoin de transcender les conditions d'existence et de relations humaines qu’impose la société, contient des germes de volonté de puissance et de sensuelle obsession de la douleur à infliger ou à recevoir qui se développent sourdement : ils sont là comme des explosifs qui n’attendent que leurs détonateurs.

La maternité, à elle seule, est un monde d’enseignements. Rien qu’à la méditer, il est probable qu’on arracherait à la vie tous ses secrets. Où peut-on trouver une synthèse plus claire et plus émouvante de l’un et du multiple, de l’unité dans la dualité ? Il devrait y avoir là une source d’amour et d’altruisme inépuisable, L'enfant se confond avec la mère; et de son être qui se forme progressivement, à mesure

qu'il grandit, se différencie, s’organise pour l’avenir auquel il s’achemine, ne doit-il pas monter vers celle qui lui donne la vie, de la reconnaissance, du dévouement et de l’amour ? Quant à la mère, exister, c'est continuer d’engendrer. Elle ne se donne pas, elle ne se sacrifie pas : ces mots analysent ce qui est indivisible; elle est elle et lui indistinctement ? C’est l’image perceptible, et conforme à nos ‘catégories mentales, des rapports de génération perpétuelle de Dieu et de la création. Mais laissons cette unité originelle, et considérons, dans la suite des années, la dualité qui lui a succédé. Que voyons-nous ? À quoi est-ce dû ? Mais à ce que l'instinct l’emportant sur la conscience a perpétué jusque dans le sein maternel lanimalité qui n’a pas été vaincue. Le foyer conjugal devrait être un centre de rayonnement d’où l'amour se répandrait au dehors et déterminerait entre les groupements distincts de mutuelles affinités, de confiantes attractions. En fait, entre les familles, il ne cesse guère de régner, sous les apparences mondaines, réglées d’avance comme le sont au théâtre la mise en scène et les décors, une concurrence, une hostilité semblables à celles qui mettaient aux prises les fauves dans la jungle, et dans la brousse les hommes primitifs. Le comportement normal est celui de l’agression. La vie était partie vers la liberté; elle était un dynamisme surmontant la nécessité; elle croyait transcender les cercles où elle s’était enroulée sur elle-même en créant une espèce et des individus. Maintenant, la voici de nouveau prisonnière dans des cercles encore qui sur elle invariablement se sont refermés. Qu’eût-il fallu, que faudrait-il pour échapper à ce genre de destin ? Non chercher je ne sais quelle indépendance ïllusoire dans l'instinct, mais surmonter linstinct, au contraire, source d’antagonisme et de cruauté (peutêtre de criminalité déguisée ou refoulée) en suivant la voie de la conscience. Et si l’on demande ce que veut et où tend la conscience, nous répondrons pour le moment : le contraire de l’instinct.

Nous raisonnerions de la même manière au sujet de la Patrie. En pleine civilisation, au sein de chaque pays, le spectacle des relations incohérentes et anarchiques des familles et des individus antagonistes, parmi des rapports de solidarité contrainte qui se convertissent inévitablement en concurrences acharnées et où se corrompt, où se détruit toute moralité, dans l’ensemble de l'humanité celui des nations continuellement en guerre, même durant la paix, et entretenant par leurs féroces rivalités une atmosphère asphyxiante de criminalité toujours capable ou en train de se dépasser, ce spectacle est tellement intolérable qu’il provoque, comme dans le cas de l’ascenseur, un mirage réducteur : celui de l’état de paix. Qu'on le prenne pour une réalité, c’est difficile; pour réalisable, si l’on veut; mais qu'on n'aille pas croire que ce serait là l’état de nature. Nous avons vu, au contraire, que dans les temps primitifs, l’homme était toujours dans un comportement de virtuelle agression. Du reste, pourquoi, dans le cas contraire, la vie aurait-elle organisé l'humanité et le monde des êtres sur la terre suivant la cruelle loi que le vivant se nourrisse du vivant ? Si elle avait voulu le règne de la paix, comment serait née la guerre ? Elle aurait pu l’instituer, puisqu'elle a imaginé et surtout accompli la maternité : c'était une des voies, la seule positive, de nature biologique, que nous connaissions. Que ne la t-elle prolongée et approfondie ? Que ne l’a-t-elle suivie jusqu’au bout ? Enfin pourquoi cette variété de races, de langues, de mœurs ? Elle ne résulte pas du mouvement évolutif, et elle n’existe pas qu'entre pays éloignés les uns des autres; elle est peut-être la plus grande entre les tribus voisines des peuples primitifs. Quelle fécondité ! Quelle prodigalité ! et à quoi bon, si c’eût été dans le dessein initial d’aboutir à une unité indifférenciée ?

La réalité est autre. Ici encore, dans l’intérêt même du rêve que l’on caresse, de l’idéal qu’on poursuit, il faut se défier des hypothèses mensongères, qu’on a

lPillusion d’avoir obtenues par le raisonnement et par lexpérience, mais qui n’ont d'autre contenu ni d’autre origine que la négation du fait, seulement parce qu’il déplaît, auquel on oppose affectivement un mirage antagoniste bientôt écarté par la logique concrète des évènements. Plus qu’ailleurs, nous devons revenir aux données du bon sens, et surtout à cette révélation qu’il nous est possible d’obtenir de la nature humaine telle qu'elle était à l’origine des temps et telle qu’elle subsiste encore sous les apports de la civilisation.

Prise indivisiblement, comme une synthèse de tous les éléments que nous y avons distingués des points de vue que nous prenions sur elle, nous constatons qu’elle est dominée par la sociabilité. Le terme a été idéalisé; dans son sens exact, il exprime la nécessité qui s’impose à l’homme de vivre en société. L’individu n’a pas sa fin ni son existence complète en lui-même, Comme l'embryon doit être conçu en fonction non de ce qu’il est, mais de l’être vivant et physiquement distinct qu’il est en train de devenir, ainsi l'individu, bien qu’à son entrée dans le monde il soit un être distinct, n’a qu’une réalité provisoire, dont l’évolution le conduit vers le groupe dans lequel il s’insérera obligatoirement et où il effectuera son parachèvement. Il y a là, agissant sur lui continuellement, comme une finalité à la fois externe et interne, quelque chose qui équivaut à un instinct. Et cet instinct influe sur lui en même temps que les autres que nous lui avons reconnus; tous se mélent aux tendances naturelles, aux orientations imprimées à l’espèce par la vie; ils pénètrent profondément, et en chacun des instants de la croissance, sur toute la durée du mouvement évolutif, les fonctions du corps et leurs organes respectifs, les cellules qui leur servent d’instruments, enfin les facultés de l'esprit. C’est de cette façon qu’il faut essayer de se représenter le développement de chacune des personnalités qui tend vers le groupe, qui est déjà, — puisqu'elle est obligée de s’incorporer à lui — le

groupe lui-même à l’état d’embryon. Et tout cela, tous ces comportements naturels (de l’acte procréateur, de l’agression, de la volonté de puissance) avec leur cortège de désirs, de fables, de sensations agréables ou voluptueuses, de souffrances subies avec révolte et imposées avec cruauté, sont entraînés précisément par ce qu’il y a d’instinct au sein de la nature humaine vers l’automatisme propre à la conduite collective. La même cause qui imprime aux cellules des actes déterminés d’avance par lexistence globale de l’organisme exige des individus qu’ils adoptent des façons d’agir communes et postulées, modelées par l’existence nécessaire à priori du corps social. Le groupe constitué, formant un être collectif distinct, se comporte alors par rapport aux autres comme relativement à chacun de ses membres : à ceux-là comme à ceux-ci il impose sans discuter, sans hésiter, aveuglément, fatalement, tout ce qu’exigent son maintien, sa durée. S’il raisonnait, il dirait : je suis, donc il faut que je sois; et tout ce qui m'est nécessaire pour continuer d'être et pour grandir, m'appartient. C’est ainsi que l’homme dans la jungle s’appropria ce dont il avait besoin pour se nourrir : il assaillait l'animal et le tuait; ïl assaillait un autre homme et le tuait ou l’asservissait suivant le cas. Raïisonnait-il ? Nullement, pas plus que le tigre qui fond sur sa proie. Son intelligence n’intervenait que pour mieux préparer l’action, pour en trouver les moyens, en fabriquer les instruments. Or, le groupe absorbant l'individu, ou absorbant dans toute la mesure où il le pouvait, un autre groupe ne se comportait pas autrement. Et les peuples civilisés n’agissent-ils pas en cela comme les primitifs ?

Revenir à l’état de nature, ce ne serait donc pas, comme le pensent candidement les idéalistes, faire régner la paix dans le monde; ce serait bien plutôt y confirmer la fatalité de la guerre qui a fait partie de la nature humaine primitive; après des oscillations dans lesquelles auraient quelque rôle à jouer les mirages du cœur, les illusions et les amnésies

commodes de l'esprit, ce serait se réinstaller plus profondément encore dans l’état de guerre qui est un état naturel et originel.

Mais il y a la conscience, Non pas cette faculté plus abstraite que concrète, dont inutilement l’on fait une sorte de tabernacle de formules, de principes, de rêves et de vœux illusoires, toujours démentis par le réel, et contredits par la conduite méme qu'ils prétendaient régir, mais cette caractéristique de l’homme par quoi il apparaît, au sein de l’animalité, capable de se subordonner l'instinct au lieu d’être déterminé par lui, et d’évoluer sur des voies où il lui est possible d’inventer et de se dépasser. Il est sociable, il subit cette contrainte de naître, de croître, de vivre dans et par la collectivité. Mais la société animale sera indéfiniment dans l’avenir exactement ce qu'elle fut dans le passé dès le commencement tandis que les sociétés humaines ont un développement qui, jusque dans sa fatalité, laisse une certaine place à la contingence. Les idéalistes ont tort de s’entêter à chercher l’idéal au delà de l'humain. Ils obéissent ainsi, sans le savoir, non seulement à de certaines habitudes qui viennent de systèmes philosophiques très anciens, et plus anciennement encore de religions préexistantes, mais encore à une fonction biologique de transcendance qu’ils faussent par la réflexion au lieu de la suivre dans la spontanéité. Les religions (et la philosophie de Platon, par exemple, sans elles eût été impossible) sont parties des faits, se sont installées dans le réel, et en tenant compte de la nature telle qu’elle est. La sagesse divine ne procède pas autrement que la sagesse humaine; l’une et l’autre ne découvrent le ciel aux hommes qu’en leur montrant la terre.

Or, de même qu’interprétant la nature humaine, nous étions obligé d’y condenser tout ce qui, par la suite, est sorti d'elle par différenciations imprévisibles, ainsi devons-nous faire pour avoir une idée concrète de la conscience. Tantôt on l'interprète trop en termes de psychologie, de morale ou de méta-

physique, et alors on la construit plus avec des concepts qu'avec des faits, à travers une hiérarchie de notions et de principes qui procède d’une dialectique abstraite, que dément son inefficacité sur la conduite. Tantôt, par un mouvement inverse de la pensée, on l’absorbe dans le corps, on la réduit à l’activité de l’organisme, et, dans ce cas, on perd l'avantage infiniment précieux qu’elle présentait d’être, au sein de la nature primitive, une tendance réelle, organique aussi, dans laquelle dès l’origine résidait une possibilité de développement indéfini, alors que c’est sur la voie de cette tendance que se posent et peuvent trouver leurs solutions les problemes spécifiquement humains. Comme il serait plus simple de fondre ces oppositions, de rapprocher et de réunir ces directions divergentes de la science et de la philosophie, dans une intuition directe de la vie indifférenciée. La distinction du physique et du moral, correspondant à des exigences de recherches, de disciplines intellectuelles, de méthodes et de division du travail, ne nous égarerait pas. Dans l'élan de la vie créatrice de l’espèce humaine, la conscience est autant, sinon plus, une fonction biologique qu’une faculté morale, puisque, dans les vues que nous prenons sur cette espèce et qui ne doit pas nous voiler son unité, elle représente ce par quoi l'homme se différencie essentiellement de l'animal, et une nécessité interne de sa nature suivant laquelle, tout le long du mouvement évolutif des êtres vivants, il surmontera l'instinct pour réaliser autre chose que ce qui est donné tout fait dans la conduite instinctive. Et c’est d’une importance considérable. Sans doute parce qu’une certaine part est laissée à linstinct dans l’homme, et qu’il est la condition primordiale de son existence, de sa durée, il arriva, il devait arriver qu'il prit plus de place que celle concédée par la nature : il se développa lui-même, comme s’il était le but, alors qu’il n’était qu'un moyen : cela parce qu'on ne peut jamais se passer de lui, et qu’à sa satisfaction la plus simple est attaché le plaisir ca-

pable d’avoir ensuite ses propres exigences et de s’intensifier en volupté. Au surplus, nous avons montré que, dans l’acte de procréation, une volonté de puissance jaillit de l’être et s'empare de lui, se compliquant d’une multiplicité de sensations dont le retentissement rejaillit sur l’acte lui-même et le rend impérieusement, irrésistiblement désirable au delà de sa stricte nécessité. L'instinct finit par se comporter comme s’il était le tout de l’humanité; et comme néanmoins il ne peut, étant strictement limité à certaines actions déterminées, se substituer à l’intelligence, il envahit le domaine de lesprit. Le résultat, nous le connaissons, nous le voyons s’étaler sous nos yeux. Les forces brutales, toutes régies par l'instinct de domination qui, dans un labyrinthe d’habitudes, de désirs, d’aspirations à des jouissances déjà éprouvées et incorporées dans des souvenirs obsédants et des schéma-moteurs impatients, devient l’instinct de possession et d’accaparement, ont converti à leurs desseins les plus antagonistes des fins spirituelles, la science, la morale, et la religion. Quel est le redressement à tenter au bord de l’abîme ? Ici encore, la réponse ne comporte aucune hésitation, nulle ambiguité. Il faut faire rentrer l’instüinct dans ses limites naturelles, pour en dégager la conscience, et rendre à cette tendance spécifique de la nature humaine que représente la conscience, sa liberté de développement, et en même temps sa puissance peut-être illimitée d’imprévisible création. Les nations se sont étendues bien au delà de leurs limites naturelles ?. Certaines d’entre elles sont deve-

(5) Le contexte permet de comprendre le sens précis que nous donnons à cette expression de limites naturelles. Cependant nous croyons bon d’insister pour éviter toute confusion. Au nationalisme, on a justement reproché que les peuples n’ont jamais eu de frontières définitives, qui seraient définies par la structure de la terre, avant de l’être par le droit. Elles sont plutôt le produit de la guerre que celui de la justice, et furent soumises, dans le cours de l’histoire, à de nombreuses fluctuations, même pour les nations les plus stables, les plus solidement établies, et à d’étranges changements dont certains ne manquaient pas, au surplus, d’être scandaleux. Aussi n’est-ce pas de ces limites que nous entendons parler. Nous nous plaçons dans les intentions de la nature primitive, nous étudions la constitution des sociétés relativement à

nues conquérantes, et ont inoculé aux autres le virus de l'impérialisme, d’autant plus violent chez elles que comprimé par leur impuissance, et qu’elles se sentent plus étouffées dans leurs frontières encore resserrées par l’expansion économique et par suite intellectuelle des puissances dominatrices. Quand la plus grande partie de lhumanité (et l’on pourrait dire des peuples) vit dans la dépendance, qui souvent prend tous les caractères de l’asservissement, à l’égard uniquement de la force matérielle, de la supériorité physique, il est impossible que, dans ses sphères les plus élevées, celles où elle a été poussée le plus loin, et partout ailleurs, la civilisation n’en soit pas profondément et dangereusement corrompue. Elle est surtout de plus en plus déviée et sortie de ses voies. Bien curieux, bien intéressant à considérer, à cet égard, est le mouvement, le courant internationaliste qui est l’un des plus significatifs de l’époque où nous vivons.

Au premier abord, il semble conforme aux tendances de la nature. Mais, comment ne pas être frappé de ce que, dans le temps où il s’affirme le plus nettement et même commence à ébaucher, non théoriquement, mais dans les faits, l'embryon des formes de réalités sociales auxquelles il voudrait aboutir, une réaction si violente se produise en sens contraire de ses propres directions de la part des peuples repris, jusqu’à la possession, par leur natio-

cette fonction de sociabilité qui est véritablement biologique, puisqu’elle appartient à l’espèce essentiellement. Or, la vie a créé le corps social comme elle a créé le corps de lindividu : il a des limites, il a des proportions; il ne peut s'étendre indéfiniment. Si elle avait voulu autre chose que des groupements encadrant les familles et où, à cause de leurs dimensions relativement étroites, la conscience pouvait évoluer à l’encontre de l'instinct, pourquoi n’aurait-elle pas du coup organisé, en face de l’individu, l’Humanité ? Ici encore, dans la mesure où le mouvement évolutif n’était pas tout entier déterminé comme l’est la conduite instinctive dans les sociétés animales, et où il comportait une part de contingence, les résultats acquis ont été au delà, peut-être en dehors des prévisions qu’on aurait discernées, si on avait pu entrer alors en lui, dans l’élan de la vie en train de créer globalement l’espèce humaine. C’est donc de ces limites naturelles que nous parlons, et non de celles qui résultent de ce qu’il y a, au contraire d’acquis et d’artificiel dans les civilisations.

nalisme le plus brutal et le plus violemment expansif sous les apparences d’un idéalisme exalté ? De cette contradiction il se dégage, dans une lumière plus éclatante, le sens, l’orientation et peut-être l’origine de ce mouvement qu’on appelle inexactement international. Il transcende, par une étrange abstraction, à la fois concrète, et purement logique, artificielle, les obstacles qui s'opposent à son idée. Il se construit négativement. Et comme il porte sur des éléments positifs du réel vécu, il en paraît positif lui-même : il le croit et peut en donner l’illusion. Nous retrouvons ici (comme précédemment) quelque chose d’analogue à ce que fait le raisonnement mathématique lorsqu'il franchit des éléments intermédiaires pour passer d’un point de départ donné à une limite que pratiquement il ne pourrait atteindre; et puisque ce passage à la limite réussit, l’on pense que dans le domaine de l’action, parmi les réalités concrètes, et relativement aux êtres vivants et conscients, il ne manquerait pas de réussir également. Mais, les conditions, ici et là, sont différentes. Lorsque je fais un pas, et que je franchis la série indéfinie des points en lesquels on pourrait diviser la distance parcourue dans un élan indivisible, je ne raisonne pas, j’agis, et c’est la vie en moi, mon organisme créé par la vie, qui ont voulu, qui ont réalisé d'avance cette unité de gestes qui enveloppe des milliards de mouvements et de phénomènes élémentaires. Pour que ma pensée pût franchir d’un trait la différence qui sépare l’humanité fractionnée en d'innombrables peuples distincts, conscients de leur individualité, et jaloux de leur autonomie, d’une humanité une et indifférenciée, il faudrait que son mouvement füt dessiné, préformé dans le réel luimême, c’est-à-dire cenforme à la nature et manifestement déterminé dans des fonctions biologiques, dans des nécessités vitales. C’est le contraire qui est la vérité. La nature a fabriqué l'homme en vue de l'existence collective, au sein d’une société qui lui impose ses conditions globales, et d’une société res-

treinte, limitée plus ou moins étroitement, non en vue de l'humanité indivisée et indifférenciée. Si donc j'interprète et je veux construire l’avenir comme si cette humanité était déjà possible et réelle, je vais à l’encontre de la nature, et non dans son sens. J’imite la transcendance féconde, car je passe outre les obstacles, je nie les difficultés, j’efface les nations quoiqu'elles soient là, vivantes, sous mes regards. Mais les nations ne se laissent pas rayer de la carte du monde par un trait de ma pensée. Lorsqu'il leur arrive ce malheur, c’est par l’explosion de conflits matériels et par le succès de la force brutale. Pour avoir voulu idéaliser la nature et ses instincts, on retombe sous leur empire, et l’idéal entrevu ne possède plus que la vanité des fictions. Revenons sur le contraste entre le courant d’internationalisme et le sursaut des nationalismes renaissants. Comment se fait-il que l’illusion de la paix revête tant d’éclat et se revête de tant de force apparente au seuil de la guerre ? N'est-ce pas conforme au jeu normal de la fonction de fabulation ? Seulement, dans le cas de l'ascenseur, l’image hallucinatoire a eu pour effet d'éviter l’accident. Dans celui que nous examinons, elle a pour conséquence de le rendre fatal et de le précipiter.

Est-ce un motif de désespérer ? Non, mais à la condition de redescendre d’un idéal imaginé artificiellement, dans l’élan trop facile d’une pensée qui imite la transcendance véritable, de se replacer en face des réalités, de donner toute leur acuité aux difficultés du problème posé. Ce n’est pas en négligeant, ou niant un fleuve qu’on passe sans se noyer d’une de ses rives à l’autre, mais en jetant un pont, et ce pont est non rêvé, non fictivement représenté, mais construit sur des assises positives, à l’aide d’une connaissance positive des conditions matérielles de réalisation, à l’aide de corps, de dynamismes humains et de tous ceux qu'ont inventés, à l’aide d’une logique concrète d'idées, les sciences positives. Nous montrons la voie où il faut s'engager quand l’on cherche, dans la na-

ture humaine non idéalisée, mais découverte telle qu’elle fut primitivement à travers ce qu’elle est demeurée dans l’homme civilisé, les deux principes constitutifs de l’espèce humaine, à savoir la conscience et l'instinct. L’homme ne peut se passer de l'instinct, qui, par suite, est capable d’envahir la conscience et de la convertir à ses fins. C’est ce qui est toujours arrivé, comme par la fatalité d’une conduite manquée, et c’est ce contre quoi il est nécessaire de lutter, de prendre position. L’humanité, à peine en germe dans l’évolution, encore embryonnaire, ne pourra véritablement naître dans le monde et grandir que si les peuples se soumettent à cette loi de la nature suivant laquelle la conscience, en eux, doit l'emporter sur l'instinct.

Ce sont les mêmes idées et les mêmes conclusions qui s’imposeront à nous si nous nous plaçons maintenant au point de vue religion. L'idéal et le réel s’y affrontent plus dangereusement que partout ailleurs; l’illusion et le rêve y troublent davantage la perception exacte des choses, faussent les conditions normales de l’action, et font manifestement dévier le mouvement de la vie, convertissent en conduite manquée son dynamisme si puissant et inépuisablement créateur.

La religion, dès notre enfance, se présente comme la synthèse la plus haute de nos plus profondes aspirations individuelles, des besoins sociaux les plus essentiels, de tout ce que l'humanité, dans ses multiples et indéfinis efforts de progrès, a su ou saura réaliser de plus beau, de plus grand, de plus merveilleux sur la terre. Aussi, les meilleurs de nos désirs, les plus purs de nos espoirs, les plus nobles de nos sentiments, les plus transcendantes de nos idées, à cause de ce fonds émotionnel primitif et persistant, ne cessent-ils jamais, même quand ils ne sont attachés qu’à des objets humains, de revêtir un caractère religieux. En ce qui concerne les mouvements sociaux qui ont assez de force pour fondre le passé dans un avenir relativement nouveau, c’est indiscu-

table. Même ceux d’entre eux dont l’élan avait pris son point d'appui dans la haine des croyances et des pratiques superstitieuses, n’ont pas manqué d’être imprégnés profondément de ce mysticisme agissant qui est caractéristique des courants religieux. Peutêtre, est-ce l’une des raisons pour lesquelles, quand un peuple, un groupe de nations appartenant à un même cycle de civilisation, et qui furent portés par une même vague de vie, subissent une crise de croissance, se sentent frôlés par la menace des décadences mortelles, réagissant au bord du risque par un sursaut de leur instinct de conservation, ils se tournent, dans le même comportement que lindividu, vers la religion, comme si, en elle, nécessairement, logiquement, devait se trouver leur salut. N’est-elle pas, en effet, le « lieu » des miracles, et, dans le danger où vont s'effondrer son bonheur, ses intérêts, son existence, le plus sceptique d’entre les hommes, s’il en a le temps, ne devient-il pas le plus naïf, le plus ordinaire des croyants ?

Or, c’est de deux manières, moins différentes qu’on le croirait, que l’on demande à la religion de résoudre les problèmes sociaux. Les uns, n'ayant pas même l’idée d’en discuter ni d’en réduire l'efficacité, attendent tout d’un retour de la conduite et de la mentalité collectives aux croyances et aux pratiques religieuses telles qu’elles sont. Mais leur prétention illusoire n’est légitime qu’à leurs propres yeux, dans le cercle étroit d’une institution et d’une communion de fidèles qui se suggestionnent mutuellement. Les haines meurtrières au sein de chaque pays, les guerres entre les peuples étrangers, alors qu’on y invoque le même Dieu, ôtent tout leur crédit à de telles illusions, Mais les autres, pour ce motif précisément, préconisent le retour à la religion naturelle et primitive, comme si en régressant vers les origines, on devait purifier la religion actuelle de tout ce qu'y ont ajouté les générations successives, des multiples apports de la civilisation par suite desquels, s'étant de plus en plus corrompue, elle serait devenue impuissante à remplir sa mission.

Il n’est du reste pas douteux que c’est bien en retournant à sa source, à son véritable fondateur, à l’objet de sa communion, et à l’initiateur de sa continuelle révélation qu’une Eglise, quelle qu’elle soit, peut, si elle en a besoin, se régénérer, retrouver son ancienne ardeur, sa foi réalisatrice, son essentiel élan. Mais cela même est une entreprise singulièrement difficile; il y faut autre chose que des intentions. En fait, ces retours en arrière sont bien plus tôt le prolongement du passé récent sur l’avenir prochain. On croit sincèrement remonter le cours du temps parcouru jusqu’à son point de départ; mais n'est-ce pas en trainant tout le mouvement évolutif accompli, tout l’acquis ? Lorsqu'on appartient à la société, qu'on a été pétri par elle, qu’on ne cesse pas d’être modelé par son système d’éducation qui dure au delà de l’enfance pendant la suite des âges par la pression continuelle des mœurs, on ne peut se défaire d'elle; où que l’on aille, quoi que l’on fasse, c’est tout le social qu’on traîne avec soi.

Mais le social est rempli de superstitions, et à cause de cela chargé d’une virtuelle criminalité. Pourraitil en être autrement ? Rappelons encore une fois que l’espèce humaine a été créée par un acte indivisible; elle comprenait donc, dès ce moment, et elle comprend en elle, depuis, les divers éléments, les multiples tendances simultanément solidaires et antagonistes que notre analyse y découvre après coup, lorsque nous la considérons du dehors, en nous plaçant en face du réel, en marge de la vie elle-même et de son unité réalisatrice. Peu importe le point où l’on veuille envisager la réalité; qu’il soit proche ou loin des origines, l’homme primitif, qui persiste immuablement dans l’homme civilisé, est une sorte de synthèse vivante de fonctions indissolublement liées les unes aux autres, et dont les produits se combinent constamment dans son devenir, à savoir (pour nous réduire à l'essentiel de ce qui nous intéresse particulièrement) : l'intelligence et la fonction fabulatrice, la conscience et l’instinct.

Les sociétés civilisées ne peuvent pas différer profondément des sociétés primitives. Les premières sont supérieures par leur degré de perfectionnement. Mais quoique inférieures, et dans le cas de relations entre elles, subordonnées, les secondes ne contiennent-elles pas, au moins en des formes rudimentaires, ce qui est commun aux plus’ évoluées et aux plus dominatrices et qui leur est commun précisément parce qu’il découle de tendances naturelles et spécifiques ? En ce qui concerne la religion, ici comme là, elle est un système clos de croyances et de pratiques dont ile déroulement se produit circulairement dans ‘une société close, repliée sur elle-même par un mécanisme de plus en plus envabhissant et qui s'étend sur toute l’activité avec une sorte de nécessité qui lui imprime un caractère fatal.

Qu'on nous entende exactement. Nous ne voulons pas dire qu’il n’existe pas des différences essentielles, peut-être même irréductibles entre les religions, entre les sources d’où découlent leurs respectives révélations. Quoiqu'ils aillent se confondre dans le même océan, les fleuves, leurs affluents ne descendent pas des mêmes sommets. Il semble bien que les suprêmes initiations que l’on trouve à l’origine des diverses religions qui se partagent le monde et qui ont éclairé successivement l'humanité, soient distinctes les unes des autres; elles ont apporté chaque fois quelque chose de nouveau; en tout cas, elles ne répondaient pas aux mêmes nécessités. Mais c’est là un problème des plus délicats à résoudre, même à bien poser; il déborde notre sujet. Ce qu’il nous importe de dégager de lexpérience, C’est que les croyances et les pratiques, dans tous les temps et dans tous les milieux, présentent d’indiscutables analogies qui n’ont pas leur cause dans de mutuelles imitations. Partout la conduite religieuse est pénétrée de superstition. Parce qu’elle est sociale d’abord à son point de départ, puis durant son évolution, la religion est statique. Parce que, pour se réaliser, le surnaturel s’incorpore à la nature, ce qu’elle exigeait de conscience

est envahi par ce que la nature comporte d’instinct. Elle est un dynamisme qui devrait évoluer dans le sens de la vie et qu’une tendance inhérente à l’espèce humaine, tributaire comme tout l’univers de l'habitude, entraîne vers l’automatisme des actes instinctifs. Dans les religions les plus hautes, l'esprit s’est chargé de matière et en subit les lois; il s’est comme associé à l’ordre social, et en a absorbé en lui les nécessités. A l’origine, elles étaient une réaction contre le réel, contre un système clos d’intérêts, d’habitudes, de sentiments et de pratiques pétrifiés dans des mœurs réfractaires au changement; elles étaient un élan; elles respiraient la liberté des entreprises aventureuses, l’audace des initiatives fécondes, la joie des départs sur des routes neuves, et vers des horizons inconnus; elles étaient une immense volonté de briser les cercles dans lesquels {a conscience agonisait prisonnière de son passé, et d'ouvrir encore une fois l’avenir; et voilà que cet avenir se referme encore une fois, l’élan perd de son intensité, et finalement s'arrête; le dynamisme n'’engendre plus que du mouvement circulaire, que de limitation. La magie initiale se dégrade en sorcellerie; la prière, qui était une communion, cède au rythme des habitudes et à la pression des mœurs, s’enveloppe d’inconscience, et souvent ne se réveille de sa torpeur que pour se soustraire à l’ordre divin; elle était la grâce s’offrant à vaincre le destin; elle retombe sous l’empire de la fatalité. Le monde, au bord d’un abîme, cherchant par quoi se sauver du danger qui se découvre soudainement à lui, évoque dans une fantastique hallucination la religion, prise globalement, synthèse de forces, de puissances surhumaines, de dieux, de morale, de paradis et d’enfers, et tout cela dominé par la foi au miracle possible puisque nécessaire. La fonction fabulatrice a joué son rôle en ce point de l’évolution accomplie comme elle le jouait à l’origine des temps. C’est bien un retour à la nature, mais c’est aussi une rentrée dans l'illusion; c’est un réveil à la religion, mais à

une religion toute envahie par les superstitions. Les dieux qu’on invoque alors sont ceux que l’on a fabriqués; ils sont à la mesure humaine. Ils furent impuissants à arrêter la course aveugle des sociétés, des civilisation, des peuples, des individus aux désastres et à la ruine. Que peuvent-ils pour les empécher d’y tomber ? Ici encore la fonction fabulatrice suscite dans l'esprit l’image antogoniste de la crainte qui accablerait trop douloureusement l'humanité. Précédemment, c'était celle d’un accord rationnel entre les peuples, d’une harmonie naturelle où se résoudraient les antinomies, où s’accorderaient les diversités et même les oppositions des nations. Maintenant, c’est celle d’une puissance surnaturelle, intervenant miraculeusement dans le déterminisme des événements pour en suspendre le cours juste au moment où le précipice s'ouvre devant lui. Dans le second cas comme dans le premier, ce fantasme, cette illusion, loin d’empêcher le malheur d'arriver, le rend fatal et en rapproche l’accomplissement.

La question posée semblerait donc sans solution. Le destin nous imposerait ce paradoxe cruel d’une existence profondément attachée à la vie par des instincts irrésistibles et poussée à se détruire, acharnée contre elle-même, ennemie du bonheur qu’elle ne cesse de désirer infatigablement, et enfin le jouet, tout le long de son évolution, de ses croyances où elle mettait tout son espoir, et où elle ne trouve, aux heures les plus menaçantes, des dangers les plus redoutables, que de vaines et impuissantes illusions. Ainsi : continuer sur la voie de la civilisation, ou retourner à la nature primitive, dans les deux cas, le résultat ne serait-il pas le même ? Dans les deux directions, la religion est envahie par la superstition au point de ne pas s’en distinguer dans la complexité de la réalité sociale; chargée de criminalité virtuelle à l’origine par son étroite solidarité avec l'instinct, elle paraît non dominer, mais suivre le mouvement évolutif qui tendrait vers l’anéantissement de l’humanité.

Telles sont bien du moins les conclusions auxquelles l’on serait contraint de consentir s’il n’y avait pas d’autre solution possible que de revenir à la fois à l’état de nature telle qu’on l’entend généralement, et à la religion telle qu’elle est, telle qu’elle est devenue. Maïs nous avons déjà montré que, dans l'espèce humaine saisie à ses origines, en face des tendances condensées dans linstinct, la vie avait créé la conscience qui l’orientait nécessairement sur des voies et vers des fins différentes de celles où lanimalité demeurait prisonnière d’un automatisme invariable. Et cette conscience contient en elle un potentiel formidable, illimité : elle permettait, elle autorise en tout cas tous les espoirs, à la condition que l’homme comprenne le sens véritable de son destin, le caractère non obscur pourtant, mais évident, lumineux, de sa mission. On dirait pourtant qu’il a subi, qu’il a même accepté, et même joyeusement la nécessité de se comporter comme un être conscient asservi à son instinct. Antinomie de la Raison pratique, qui, ainsi posée, ne se résoudra jamais, alors qu’il devait de plus en plus réduire en lui et dans la société le rôle indispensable de cet instinct pour élargir toujours davantage celui de la conscience. Revenir à l’état de nature ? Oui, sans aucun doute, mais à cet état pris dans sa véritable signification : l’homme naturel n’est pas celui qui, dans les mirages d’une liberté reconquise, au sein de la nature, et loin des complexités et des artifices de l’existence sociale, s’abandonne à son gré au jeu de ses instincts; c’est celui, au contraire, qui refoule son animalité, afin de se donner entièrement au développement de la conscience, de suivre jusqu’au bout et de pousser le plus loin possible la tendance primitive de la vie qui veut être une conscience réduisant progressivement le rôle de linstinct. Au terme de ce progrès, on verrait non pas s'étendre, mais s’évanouir la criminalité. Eh bien ! de même revenir à la religion ? soit; la religion primitive ? soit encore; mais à la condition qu’on ne se tromp”

pas, ici non plus, sur ce qu’elle fut initialement et sur ce qu’il était dans son essence de pouvoir deveair. La fonction fabulatrice ne fabrique que des dieux; et ces dieux, s'ils ne sont que des images vaines, que des illusions nécessaires, l'expérience a montré et montre tous les jours qu’ils ne sont d’aucune utilité aux heures où nous aurions le plus besoin qu’ils fussent vrais et tels que nous les rêvons. S'ils ont quelque réalité, au contraire, la même expérience nous oblige à croire que leur rôle n’est pas toujours bienfaisant et qu’ils ne sont pas tous ni toujours les amis de l’homme. La superstition apparaît dans l’histoire comme une source d’où jaillissent et d’où se répandent continuellement des fleuves innombrables de cruauté qui vont se perdre dans un océan insondable d’insondable criminalité. Pourtant, au delà de l'espèce humaine ainsi constituée. il y a la vie créatrice. La fonction de fabulation est un mécanisme étroitement lié à l'intelligence comme le rouage de frein l’est à ceux de propulsion et de prospection. Mais au delà de ce faisceau de fonctions organiques, qui s’exercent, à l’origine, au sein des nécessités de l’instinct, et qui, par la suite dépendent de la matière, de ce monde extérieur encore compliqué par le monde social, il y a la conscience, et ce dynamisme incalculable de la vie universelle qui a passé dans le germe infinitésimal de l’être vivant, et qui domine le destin, puisqu'il est antérieur au temps et à ce monde de causalités nés du même acte créateur de l’espèce humaine. Les dieux sont des fables tantôt récréatives, tantôt dangereuses, jouets pour les hommes-enfants qui s’en divertissent parfois, dont presque toujours ils souffrent et dont souvent ils meurent. Mais au delà des dieux, il y a Dieu, celui que connaissent ei servent, dans la contemplation ou dans l’action, toujours dans la communion, les Mystiques qui sont, de son existence, des témoignages vivants. Puisque la nature, par l'instinct, oriente la conduite humaine vers l’automatisme et la cruauté, cette même nature, par la conscience, doit

et peut la diriger vers l’activité réfléchie et vers la bonté. La conscience est un principe de liberté et d'amour. Sa religion véritable, ce n’est pas la religion sociale, mais la religion pure. Donc revenir à l’état naturel, ce n’est pas retourner sur ses pas, ramener le présent au passé, remonter — ce qui est impossible — le cours du temps accompli; c’est briser le cercle dans lequel le dynamisme de la vie s’enroulait sur lui-même et s’immobilisait dans un système clos de mouvements déterminés, et s’ouvrir, se remettre en marche, en refoulant derrière soi et en laissant se dessécher sur la route les superstitions abêtissantes ou criminelles, en surmontant même la magie qui développe la volonté de puissance, mais renforce le destin. Il s’agit de s’affranchir des nécessités humaines par la communion de l’âme avec la vie universelle, en un mot de partir à la recherche du Dieu perdu.

Mais si les hommes s’obstinaient à ne pas le retrouver ? S'ils étaient tellement entêtés de leurs croyances et de leurs pratiques superstitieuses qu’ils se refuseraient, dans une résistance collective au changement, à s’en dégager pour se remettre dans la voie naturelle, à arrêter ce mouvement manqué de la conduite humaine avant un irrémédiable accident ? Mais si, plutôt, dans la société close où se fixent tous les peuples sans exception, le système que composent les superstitions, les habitudes, les sentiments, et les intérêts, étroitement liés les uns aux autres, étaient tellement enracinés dans les mœurs et chez les individus que, déterminés par l’ensemble du corps social, il leur serait impossible de s’affranchir de cette civilisation dont ils restent éblouis jusqu’à l’aveuglement. N'y aurait-il pas encore un moyen, nous dira-t-on, d’essayer de résoudre le problème posé à savoir la morale ?

Il est vrai que dans le désarroi où le monde s’agite, et, lorsque l'ivresse de ses plaisirs lui laisse le temps de prendre peur, dans l'angoisse étouffante qui s'empare de lui soudainement, il lui arrive. de

se tourner vers les moralistes, vers les philosophes, après les avoir sinon bafoués, du moins négligés comme inutiles ou encombrants, et de leur réclamer une doctrine d’une portée pratique, fondée sur l’expérience et sur la raison. Les démolisseurs ne s’en prennent jamais à eux des ruines qu’ils accumulent par leurs erreurs quotidiennes qu’ils oublient, mais que le temps ne manque pas de rassembler. Ainsi, même devant cette partie de l’humanité qui affecte le scepticisme et se fait une gloire de sa légèreté, à l'encontre du vide soudainement ouvert devant elle, l'instinct de fabulation fait surgir l’image hallucinatoire d’une morale vaguement personnifiée, et qui, par un miracle non divin cette fois, mais naturel, suspendrait son vertigineux élan vers l’anéantissement. Encore ici, ce n’est qu’un mirage; sa durée, dans l’éternité de l’univers, n’est que de quelques instants.

Du reste, qu'y a-t-il réellement au fond de ce désir d’une régénération morale de l'humanité ? Cet appel à une renaissance est-il rien de plus qu’un réflexe de l'instinct de conservation faussé par un mouvement évolutif manqué ? Veut-on sincèrement changer, ou ramener le passé, et ce passé, qu’attend-on de lui ? Qu'il nous rende meilleurs que nous ne le sommes, où qu'il nous permette de prolonger nos désordres et nos vices en toute sécurité ? S’agirait-il d’une de ces transmutations des métaux psychiques par la vertu mystérieuse de laquelle le vieil homme mourrait et reparaitrait dans la lumière de la vie et de la vérité, un homme nouveau ? À sonder les âmes les plus épouvantées par le mal qui nous assaille sous toutes les formes et de partout, Fon constaterait sans peine qu’il est question de tout autre chose. Elles ont horreur, au contraire, des métamorphoses. La plupart d’entre elles veulent ramener le monde aux mœurs, aux lois, à lordre d'autrefois pour ellesmêmes continuer à jouir en paix de leur présent. Périssent des millions et des millions d'êtres, de peuples, de races, et même la société dont elles font

partie pourvu qu’elles restent immuables dans ce qu’elles appellent leur bonheur !

Mais elles font partie d’un être collectif qu’il n’est pas facile de quitter, sans lequel il est compliqué, si non impossible, d’exister. Aussi, par un souci de leur durée personnelle, veulent-elles le maintenir contre vents et marées. Et en effet, des systèmes de morale qui, dans Antiquité comme dans les Temps modernes s'offrent à leurs vœux, quels sont ceux auxquels tardivement on aimerait bien pouvoir rendre les honneurs ? Les pensées d’un Marc-Aurèle, d’Epictète ? L’idéalisme de Platon ? L’impératif catégorique de Kant ? Ou le sermon sur la montagne de Jésus ? Dans l'instant même où l’on exige de l'Etat d’une part, de l'Eglise de l’autre, une éducation capable d’enrayer la dissolution des mœurs par un retour aux vertus ancestrales, en réalité de ces vertus l’on ne retient que juste ce qu’il faut pour conserver le présent ou pour substituer au présent un passé plus ou moins récent qui favoriserait davantage la durée d’un bonheur menacé. Comme chez le Fabuliste le bücheron renvoie avec horreur la mort qu’il avait appelée, les hommes, dans leur immense majorité, n’appellent la morale que dans la secrète intention de s’en passer mieux que jamais. Il suffirait pourtant de réfléchir sur cette remarque si simple, dont l’évidence est transparente, à savoir que cette morale attendue, si ardemment souhaitée, elle a existé, elle a déjà régné. Si elle possédait le pouvoir régénérateur qu’on lui suppose aujourd’hui, pourquoi n’a-t-elle pas empêché cette décadence contre laquelle on réagit ? Comment espérer d’elle ce qu'elle fut incapable de réaliser autrefois ? Au temps où elle régissait presque souverainement la conduite humaine, appuyée sur toutes les puissances de la matière et de l'esprit, empêcha-t-elle dans les mœurs les désordres que nous déplorons, et l’histoire n'est-elle pas remplie des crimes qui furent commis à l’abri de son autorité, quand ce n’était pas en son nom ?

Il faut le reconnaître : la morale, elle aussi, fut un

acte manqué. Elle joua presque toujours le rôle d’un souverain de parade, au nom duquel les forces les moins soucieuses de moralité, les plus hostiles à la vertu, entretenaient à leur profit une véritable anarchie des mœurs, habilement déguisée. Ou plus exactement, l’humanité semble bien avoir toujours été répartie en deux camps : l’un exerçant sur l’autre le despotisme le plus rigoureux pour vivre lui-même à son aise plus immoralement. D’un côté, l’impératif catégorique de Kant, soutenu par la rigueur inflexible des lois et l’automatisme instinctif de la justice; de l’autre, la liberté entière pour l'intérêt, pour les passions, ou simplement pour le bon plaisir.

Les paradoxes n’ont qu'un temps; comme celui de toutes choses ici-bas, leur destin ne leur accorde qu’un succès éphémère. Les hommes qui ne cherchent qu’à se maintenir pour cette seconde du devenir éternel où se complaît leur misérable bonheur, ne méritent pas que l’on pense pour eux. Mais l’humanité, heureusement, vaut tout de même mieux que cela. N'y aurait-il en elle, à chaque époque, durant chacun de ses cycles, qu’une minorité d'individus ou de familles d’esprits capables de ressaisir l'élan de la vie, de surmonter la tyrannie de l'instinct et de suivre jusqu’au bout cetie tendance essentielle à la nature humaine qu'exprime la conscience, que le problème vaudrait d’être posé; par leur seule existence, il serait certain d’être résolu. À vrai dire ils en sont la solution vivante pour chacune des phases du mouvement évolutif où ils existent; le fait qu’ils y soient nés, qu'ils y agissent, alors qu'ils auraient l’air, à la surface des choses d’être vaincus, prouve que, par eux, la conscience a été capable de triompher de l'instinct, que l'homme l’a emporté sur l’animalité. Approfondissons rapidement ce point.

Les moralistes et, après eux, les physiciens des mœurs ont remarqué que les idées morales, les sentiments moraux tels qu'ils sont vécus et qu'ils apparaissent lorsqu'ils ordonnent la conduite humaine, ne sont nullement transcendants comme on le croit,

mais immanents au réel, à la société d’une part, et de l’autre à la nature humaine prise dans son intégralité. Il n’y a pas d’un côté le Devoir et le Bien à la façon dont les conçoivent Kant et Platon, et de l’autre les mœurs; ce sont les mœurs qui déterminent, imposent et définissent des devoirs et des biens particuliers; et ces biens et ces devoirs particuliers n’ont rien de divin; ils sont entièrement humains. Il est logique que les choses se passent ici comme dans le domaine de la religion. Dans la conduite, l'humain refoule le divin. On pourrait dire, en renversant l’ordre des termes de l’apostrophe de Pascal : « La morale se moque de la vraie morale ». Au sein de la prière, nous avons remarqué que, l’automatisme y reprenant ses droits, et grâce à cette sorte de somnambulisme engendré par le rythme régulier des pratiques, les soucis personnels s’insinuent, les intérêts matériels, même les exigences des passions qui dispersent à tous les vents l’élan vers la Communion. À vrai dire, cet élan n’existait qu’en apparence; il n’était qu’une imitation, qu'un artifice de la mémoire, un schéma-moteur déposé dans l’organisme et qui se déroulait en faisant l’économie de l'effort, de l’intention, de l’état d’âme auquel il paraissait lié essentiellement. Il en est ainsi de cette prière qu'est l’acte moral jaillissant d’une conscience possédée par son Idéal et baignée dans la vertu. On veut accomplir le devoir; on l’aime; on se remplit le cœur et la voix des mille échos des paroles qui le chantaient, des hymnes qui le divinisaient; on y est engagé et soutenu par les images, et par les souvenirs des êtres exceptionnels et des actions remarquables qui ont transcendé l'humanité; on les considère et on les recherche comme s'ils étaient son patrimoine qu’elle distribuerait à tous ses membres en leur versant l'illusion qu’ils le méritent, qu’ils y ont même participé personnellement. Les hommes sont habiles et prompts à pratiquer les maximes en apparence avantageuses de l'Evangile, et « à récolter ce qu’ils n’ont pas semé ». Enfin, le devoir est sur un piédes-

hp RELIGION, SUPERSTITION ET CRIMINALITÉ

tal; il est un dieu, il est une statue; mais les statues sont de matière, et ce sont bien des âmes pétrifiées qui l’adorent en le contredisant.

Quelle surprise, quel plaisir amer pour lesprit lorsqu'on vit M. Bergson, par la vertu d’une intuition souveraine, et par la magie d’une dialectique qui impose du coup et définitivement ses conclusions, renverser la logique d’une erreur qui, pendant si longtemps, eut l’autorité d’un dogme en philosophie. Jusqu’alors il était admis traditionnellement, du moins lorsqu’on se plaçait sur le terrain de la morale, et non sur celui d’une science ou physique des mœurs, que le sommet sur lequel s’accomplissait dans toute sa rigueur le devoir était aussi le point le plus élevé auquel devait tendre et pouvait accéder la conscience; là se rencontraient et s’harmonisaient le Bien, la Raison, la Vertu et la Liberté. En apparence, oui, sans doute, et aussi dans l’enchaînement d'idées déduites plus ou moins rigoureusement les unes des autres sans qu’on en ait sondé les caractères originels, ni cherché la source et suivi le développement dans le réel.

En fait, que voyons-nous sur ces hauteurs où nous ont conduit ces doctrines morales ? Ou bien pas de devoir, du tout, et à sa place une idée abstraite, une représentation qui en tient lieu grâce à un cortège d'émotions superficielles dont le point de départ est ailleurs, ou, s’il y a devoir, impératif catégorique, en face de ce devoir absolu il y a aussi l’automatisme absolu. Nous sommes loin de ce qu’on nous affirmait, de ce qu’on nous promettait. Nous pensions grimper, par de rudes chemins, et à la suite de guides expérimentés, vers les cimes de la Vérité et de la Vie: nous marchions à travers des mirages et nous allions vers des illusions. La raideur même de Kant, la régularité de sa conduite, son impassibilité devant le malheur qu'il soulageait uniquement par conscience, aurait dû réveiller l'attention et rappeler le bon sens. A dire vrai l’alerte fut donnée. Mais on l’entendit à demi, on s’arrêta presque au début

du chemin. On n’a pas oublié l’apostrophe de Secrétan : < il n’y a que Pygmalion pour être amoureux d’une statue ». C’est bien cela : on reproche à sa morale formelle d’être impossible parce que surhumaine, alors qu’elle est impossible, parce qu’elle n'existe pas. Kant crovait avoir découvert la liberté; il était devenu un déterminisme personnifié. Son parti-pris d’insensibilité avait déraciné de sa nature ce qui en était essentiellement la vie; il n’était plus la conscience opposée à l'instinct; il était l’automatisme envahissant la réflexion, la spontanéité solidifiée dans les mœurs. Mais laissons Kant lui-même; c'était une grande figure et devant elle nous nous inclinons avec respect. Qui du reste peut savoir ce qui se passait au fond de lui-même, ce que cachait, peut-être à ses propres yeux, ce masque sous lequel il est entré dans l’histoire ? Remarquons seulement que sa morale « formelle » exprime, contrairement à ce qu’il croyait, ce qu’il y a de concret dans les mœurs, Ce qui détermine effectivement la conduite régie par l’impératif catégorique, à savoir : la synthèse de toutes les pressions exercées par le milieu social (passé et présent confondus) sur l’individu qui n’y oppose plus aucune résistance, en qui elles ne rencontrent plus aucune contradiction. L’obéissance absolue au devoir relève du mécanisme; elle est l'habitude réussissant dans le champ de la conduite réfléchie ce qu’elle réussit dans le domaine de l’activité organique. C’est pourquoi M. Bergson a pu dire qu’elle relevait du somnambulisme; car le somnambule, ce n’est pas seulement un être qui marche, agit, comme s'il était tout instinct, c’est surtout un être conscient qui, quoique fait pour agir avec conscience et liberté se comporte comme s’il était entièrement instinctif. Réveillez cet automate, réintégrez en lui sa faculté de réfléchir, de prévoir, de choisir et:de réagir à ses actes, à ses états, en plaisir et en douleur; l’aurez-vous transformé ? Pas du tout, ou du moins si peu ! Ce que vous prendrez pour de la réflexion ne sera qu’une hésitation superficielle en face de diverses circonstances le plus souvent insigni-

fiantes. Observez de plus près : vous verrez dans les cas graves (ceux qui engagent la personnalité, qui paraissent décider de son orientation et engager son avenir) que, sous une forme ou une autre, c’est le milieu social qui réfléchit et décide pour lui. Plus exactement, il avait décidé déjà; et seulement après il a l’air de réfléchir, car la réflexion fait partie, elle aussi des mœurs; la société y est intéressée comme à ses croyances à ses pratiques, et à ses idées.

Dans ces conditions, la morale sociale contient en elle la cause de son impuissance. Comment pourraitelle modifier la réalité, puisqu'elle en est un produit, qu’elle s’en nourrit, qu’elle en est l’expression fidèle et qu’au fond, elle lui sert de soutien. Elle est vraiment le « préjugé nécessaire », c’est-à-dire une apparence, un vêtement une enseigne dont s’autorise une conduite qui existe par elle-même et qui lengendre, qui l’a fabriquée comme elle fabrique tout ce qu’exige sa propre nécessité. La fonction fabulatrice n’a pas manqué de s'exercer; elle a créé l’illusion sans laquelle la société n’aurait pu se maintenir et qui freine la critique dissolvante des mœurs et des superstitions par l’intelligence. Mais que peut durablement une illusion ? Celle-ci est tenace, elle dure; elle ne passe jamais définitivement; elle est de ces morts qu'on ne tue pas. Seulement, elle ne brille que par intermittence : et, dans les intervalles pendant lesquels son règne subit une éclipse inévitable, même prévisible dans une certaine mesure, les désastres s’accomplissent, qui, un peu plus vite, après de superficiels retardements, acheminent l’humanité vers des ruines de plus en plus vastes, profondes, et donnent au mouvement de sa civilisation Pair d’un acte manqué, à son progrès l’allure d’une course frénétique vers son total anéantissement. Peuton s'empêcher, si triste et si douloureux que ce soit, de constater que chaque réveil de la morale sociale, chaque réapparition d’une des idées morales essentielles à la conduite humaine s'accompagne, dans les faits, d’un déchaînement brutal de la plus barbare

des criminalités ? Faisons un rapide tour d'horizon sur le passé. Les guerres, les révolutions sanglantes sont toujours inspirées par l’amour du Bien ou pour amour de Dieu. N’ont-elles pas été d’horribles explosions de la plus destructive et de la plus absurde cruauté ? Il est vrai qu’elles étaient guidées, en apparence, par l’amour du Bien, maïs elles ne jaillissaient pas de l’amour des hommes. L’amour du Bien n’est qu’une abstraction, qu’un mirage de la pensée, une illusion du cœur; l’amour des hommes est une réalité; il ne peut exister qu’à titre de réalité. Quand il se fait mensonge, le réel la vite démasqué; il ne tarde pas à lui donner son véritable visage; tandis que, dans le domaine des idées, l’erreur peut garder indéfiniment ses travestissements.

Ici encore, il nous faut quitter le plan des dialectiques où les sophismes, se mêlant aux raisonnements justes, entraînent la pensée partie des principes d’une logique abstraite vers des conclusions vaines ou dangereuses. Cela ne veut pas dire que nous renoncions à résoudre la question posée : on n’élimine pas les véritables problèmes qui font corps avec la vie, plus exactement avec ce qu’elle est devenue. Mais nous sommes ramenés à la bonne méthode, la seule qui soit efficace et qui consiste à interroger l’espèce humaine dans ses modèles vivants. De même que, précédemment, nous cherchions la religion chez les grands Mystiques, maintenant nous voyons que, pour découvrir la morale, il faut la chercher dans ces grandes personnalités qui l’ont vécue, qui en étaient l’incarnation. M. Bergson a démasqué, sur ce point encore l’une des erreurs, l’une des illusions les plus funestes des philosophies traditionnelles, dont les conséquences dans l’évolution des sociétés civilisées ont été incalculables. La voici. On attribue à la raison l'invention ou la découverte des idées morales par lesquelles on prétend régir la conduite humaine et sur lesquelles on se guide pour accomplir les réformes sociales. Comme ces idées morales sont contredites par les faits, on se tire d'affaire en disant

que cette Raison pratique, cette Raison législative est universelle. Mais si elle est universelle, et qu'elle possède réellement un pouvoir de législation sur le réel, pourquoi n’a-t-elle pas imposé aux hommes une même orientation ? Comment expliquer lextrême diversité des mœurs, alors que la conscience morale devrait être une et partout homogène ? Elle devrait être universelle comme la Raison elle-même.

Rappelons encore à notre aide le bon sens. L’inégalité est constante; elle est un fait inéluctable, l’une des données fondamentales de l'expérience; nous dirions même qu’elle a l’air d’être voulue par la nature. La multiplicité et la diversité des espèces, et celles des êtres au sein de chaque espèce, sont indéfinies; elles passent à la fois les limites cependant si extensibles de la science, et celles de l'imagination. Comment, de là, en partant de cette réalité évidente, la raison aurait-elle eu l’idée d'égalité ? L’aurait-elle contenue en elle et plaquée sur l'expérience comme une condition à priori de la connaissance ? Alors nous demandons d’où vient cette action ? Comment admettre logiquement que sa cause première, qui serait aussi celle du réel, ait pu engendrer simultanément une humanité indéfiniment diversifiée et une raison humaine forcée de la penser sous le signe de l'identité ?

Donc, jamais les individus qui, dès leurs premiers pas dans le monde, déjà au berceau, puisque l'enfant dépend de sa mère et ne pourrait sans elle subsister un seul jour, éprouvent constamment, à travers de la gène, de l'inquiétude, de la souffrance, les inégalités dont ils sont affligés les uns par rapport aux autres, n'auraient conçu l’idée d'égalité. Et c’est parce qu'on à voulu la dériver positivement de la raison qu'elle fut impuissante à engendrer durablement un système de réalités, une organisation sociale où seraient le plus possible corrigées les inégalités naturelles par l'intervention de la conscience dressée à l'encontre de l’instinct. Comme, cependant, toute idée est une force, celle d’igalité, parce que

fausse relativement aux faits, devait avoir un immense pouvoir de destruction; mais non de construction. On le vit bien : tout ce qu’elle établit d’ellemême parut voué, d'avance, à disparaître, ou plutôt se convertissait en un moyen renforcé de recréer de nouvelles inégalités, souvent plus graves, plus dangereuses et plus blessantes que celles d’autrefois. Il en eût été autrement si l’on avait renoncé à l’empirisme, puisque le principe essentiel de sa thèse était inapplicable, se trouvait si évidemment contredit par les faits. Mais c’eût été trop demander. Et l’on vit alors le même mouvement, le dynamisme social qui tendait à guérir l’humanité des maux résultant des inégalités voulues par la nature, rejeter systématiquement, avec violence, et même détruire avec acharnement les forces morales, les êtres privilégiés qui, seuls, avaient pu évoquer et répandre dans le monde, au sein d’une réalité qui y était réfractaire, cette espérance d’un ordre réel où les inégalités entre hommes se fondraient dans leur mutuelle fraternité.

Si l’idée morale d'égalité est irréductible à l’expérience, n'est-il pas aussi vrai de le dire au sujet de l’idée de liberté ? L'homme est prisonnier d’une société close, et il est soumis aux lois de la nature. Plus la science lui apprend ce qu’il est et lui découvre l'univers, et plus le déterminisme qui létreint lui apparaît rigide, invariable, nécessaire. Peu importe qu’il ne soit peut-être que relatif. Pour la conduite obligée de se soumettre aux conditions qu’il lui impose de réalisations, il se comporte comme s’il était absolu. Voudra-t-on rejeter l’évolution accomplie, remonter au delà des sociétés compliquées qu’a produites la civilisation, vers les époques voisines des origines de l’espèce humaine ? Oui, il semblera, tout d’abord, que cette humanité primitive était libre, parce que, dans cette régression, nous aurons l’impression de l'avoir déliée des entraves qu’elle s’est mises elle-même en développant à l’excès la vie sociale au détriment de l'individu. C’est l'illusion que nous avons déjà démasquée, de l’état de nature con-

traire de l’état de civilisation. Mais elle se dissipe rapidement, non seulement parce que cette façon de remonter vers la source du mouvement évolutif aboutit à construire cette humanité primitive par l’antithèse, par la négation des caractères appartenant à l’humanité actuelle, mais encore parce que, dans cet état de nature, bien plus encore que dans les sociétés les plus perfectionnées, s’évanouit la liberté qu’on prétendait y trouver. Le primitif dépend de tout, précisément dans la mesure où il a l'air de ne dépendre que de lui-même. Et par surcroît, parce qu’il relève encore de l’animalité, il est asservi à l'instinct.

Il s'ensuit que l’homme devrait se sentir déterminé puisqu'il l’est effectivement, et que, loin d’avoir pu, en partant de l'expérience, progressivement, concevoir l’idée de liberté, il aurait dû la refouler d'avance si elle se présentait du dehors et toute faite à lui. Comment les choses se sont-elles passées ? Prenons l’esclavage. Il fut considéré comme une institution normale et indispensable à toute société bien organisée, solidement établie, même par des philosophes qui pourtant élevèrent leur pensée à des hauteurs de vue que le vulgaire n’aurait pas soupçonnées, et qui lancèrent des idées sur le Bien, sur la Vertu, d’une sagesse qui resplendit, comme des lumières de phare, sur les routes suivies par l'humanité. Croit-on que leur raison fût moins pure, moins puissante que celle des Politiques du 18° siècle ? Peut-être objectera-t-on que la réalité sociale s'était dans l'intervalle modifiée. Sans doute, mais il faudrait alors se demander comment, sous quelles influences, par quels concours s’est effectuée cette modification, et surtout pourquoi ce fut à tel moment, non avant, qu’elle détermina, parallèlement au changement dans les mœurs, ce bouleversement dans le système des idées qui eut précisément pour effet de renverser des institutions que la société jusqu'alors admettait comme des conditions de son existence et de sa prospérité, ou dont volontiers elle s’accommodait., Encore une

fois ce qui est compris dans un état social constitué est normal autant que cet état lui-même. Il s’incorpore donc, par l’éducation, dans l’individu; il forme, pour lui, avec les mœurs, un tout qu’il reçoit globalement, et qu’il vit indivisiblement. Et puisque la raison se développe, prend conscience d’elle-même en fonction de l’expérience, comme, de plus, la mentalité de chacun des membres de l’être social, est partagée par tous les autres, comment la réalité collective pourrait-elle se modifier d’elle-même ? Le changement accompli par le mouvement collectif ne se comprendrait pas. Si donc, dans un univers fermé et dans une société close, où tout est soumis à un déterminisme dont nos lois scientifiques n’expriment qu'un aspect, mais interprètent exactement le sens, la raison a été capable de penser l’idée de liberté, c’est que cette liberté a été réalisée quelque part, vécue effectivement par quelqu'un. Nous avons dit que, dans la nature humaine, à l’opposé de l'instinct, il y avait la conscience; la conscience, c’est une exigence, c’est une possibilité de liberté. Maïs précisément elle ne réussit à se dégager de l’instinct, à surmonter les résistances de ia matière, à désserrer autour du dynamisme de la vie, pour libérer son élan, l’étreinte de la nécessité, que grâce à certains êtres pour qui le problème était déjà résolu : ils étaient la liberté réalisée, qui s’adaptait aux conditions d'existence et d’action communes à tous lies hommes; et parce qu’ils participaient de leur humanité, quoique essentiellement au delà, quoique affranchis de ses limites et de toutes ses contingences nécessaires, il les entraînaient, par leur exemple, à la transcender.

L'idée de fraternité ? Nulle n’est plus simple, plus facile à saisir; nulle aussi ne donne lieu à tant d’illusions, à tant de sophismes, de mensonges. Les ruses qu’elle suscite sont innombrables. Puisqu’elles est si aisée à comprendre, n’est-ce pas la preuve qu’elle est difficile à pratiquer ? Evidemment, les hommes n'auraient qu’à s'aimer les uns les autres

pour que toutes leurs difficultés s’aplanissent, et que tous leurs problèmes fussent résolus. C’est le devoir et ce serait la suprême habileté. Mais le fait est là; ils ne s'aiment pas; ils se comportent individuellement ou collectivement comme s’il leur était naturel de guerroyer continuellement entre eux, comme si la haine leur était plus naturelle que l'amour. C’est à se demander si cette idée de fraternité ne serait pas, elle encore, fabriquée par la fonction fabulatrice. Les hommes auraient tellement tendance à se haïr et à s’entretuer que, l’espèce étant menacée, par réaction contre ce danger, une idée-fantôme aurait surgi dans l’esprit humain, et cette représentation, contrairement à l’image du gardien de l’ascenseur, effacée dès que son rôle est rempli, se serait par la suite développée pour elle-même, maintenue par la durée même du risque qu’elle ne cesse pas de prévenir. La croyance se serait greffée sur cette constante hallucination, comme elle le fit relativement à la fable des dieux.

Nous nous rendons bien compte de ce que cette hypothèse a de choquant et de paradoxal. Mais pour la conscience qui admet la fraternité, le spectacle n’est pas moins blessant ni le paradoxe moins brutal des luttes intestines, des guerres continuelles non seulement entre peuples et races éloignés, mais entre nations voisines et de la même origine, et au seiu d’un même pays, entre hommes de mêmes mœurs, de même mentalité, de mêmes intérêts et de même idéal, et au sein des familles, entre parents et enfants, entre frères pourtant du même sang, et au sein de chaque religion, entre les fils du même Dieu. Guerres qui obéissent, elles aussi, à la loi du progrès, qui grandissent, se perfectionnent avec une si manifeste continuité que, suivant l’émouvante, la tragique remarque de M. Bergson ‘, celles qui eurent

(6) « En revanche, si l’on place à côté des querelles acciden- « telles les guerres décisives, qui aboutirent à l’anéantissement « d’un peuple, on comprend que celles-ci furent la raison d’être « de celles-là : il fallait un instinct de guerre, et parce qu’il exis- « tait en vue de guerres féroces qu’on pourrait appeler naturelles,

lieu n'auraient été que l’apprentissage de celle qui doit venir. Or celle qui, au terme de cette évolution, viendrait, si rien ne suspendait ce mouvement, que serait-elle sinon un immense cataclysme mondial où s’anéantirait l'humanité ? De quel jour, alors, n’éclairerait-elle pas, pour le penseur qui survivrait à ce désastre, toute l’histoire humaine depuis le commencement ! Telles sont, en tout cas, les réflexions que nous impose l’expérience. Comme nous le disions précédemment, le jeu de la fabulation, livré à lui-même, perdrait finalement ce qu’il était chargé de sauver. Le rêve qui se substitue au réel, l'illusion qui masque le vrai visage des choses, conduit le dynamisme agissant, avec une sûreté proportionnelle à son intensité, aux abîmes, comme y pousserait irrésistiblement un navire, une auto, un avion, le pilote qui aurait une fausse perception de la route où il serait lancé vertigineusement.

Mais admirons, sur ce point particulier, les artifices de la nature, aggravés encore par les complications qu'y ajoute la civilisation. Plus cette idée de fraternité est pensée rationnellement, plus elle est dangereuse. On croirait qu’à la rendre rationnelle, on la protège contre les déformations que seraient capables de lui infliger les fantaisies de l’imagination, et qu’on défendrait les sociétés, les individus contre de funestes égarements. C’est le contraire qui se produit; car, alors, on en fait une vérité absolue; on lui donne les caractères des certitudes mathématiques. Il s’agira donc seulement de s'adresser aux intelligences pour les faire accepter, et, quand elle le sera, l’amour ne régnera-t-il pas sur la terre ? Rien de plus facile, n’est-ce pas ? Et sur cette foi dans la puissance de la raison, conformément à cette logique simplifiée des déductions abstraites qu’on

« une foule de gwerres accidentelles ont eu lieu simplement pour « empêcher l’arme de se rouiller ». (voir « Les deux sources de la Morale et de la Religion », p. 307 et 308). « Au train où va « la science, le jour approche où l’un des adversaires, possesseur « d’un secret qu’il tenait en réserve, aura le moyen de suppri- « mer l’autre. Îl ne restera peut-être plus trace de vaincu sur la « terre ». (Les deux sources de la Morale et de la Religion, p. 310).

transporte intactes du champ des mathématiques dans celui des réalités concrètes et des consciences, il suffira de construire un ordre social, de fabriquer des institutions conformes à cet esprit de fraternité, aux nécessités de cet embrassement universel. Renverser ce qui existe, et lui substituer l’idéal qui doit être inévitablement, puisqu'il relève de l'intelligence, quoi de plus facile ? Et c’est facile, en effet. Malheureusement, par la logique du rêve sur lequel on plaquait la certitude propre à la pensée mathématicienne, soudain éclate une guerre qui éclipse l’horreur et l’étendue des pires parmi les précédentes. L’humanité saigne, pleure, se désespère, puis se console et se reprend à rêver, car, ici comme partout où il était nécessaire, la nature l’a dotée d’un bienfaisant oubli.

Le paradoxe à multiples faces reparaît; une société, une époque, qui font de la fraternité l’une de ses principales assises, le fondement de leur statut à venir, rejettent ce qui l’engendre et admettent ce qui la contredit. L’empirisme en philosophie correspond à l’horreur du sentiment dans l’ordre social. De même qu’au nom de la raison, l’on répugne à reconnaître dans l’esprit humain des éléments qui, dés son origine, auraient transcendé l'expérience, on repousse de l'organisme social tout ce qui relève de la sensibilité : on ne veut rien de subjectif ni de particulier; on n’accepte que de l’objectif, et l’on vise à l’universel; le sentiment est dressé, comme son antagoniste, en face de la raison; c’est sur les débris du cœur, sur un néant d'enthousiasme que l’on prétend édifier le règne de la fraternité à l’encontre de toutes les forces, y compris celles de l’instinct, qui contraignent les hommes à se diviser et à se combattre comme s'ils se haïssaient.

Ce n’est pas tout. Dans le même temps où l’on refoule la source des émotions puissantes et créatrices, au sein de cet ordre social que l’on veut construire par des voies et sur des bases uniquement rationnelles, on permet, on favorise, on provoque même, par

ies moyens les plus divers, les explosions des désirs, les déchaïnements des passions, la course la plus effarante, dans l'ivresse la plus avilissante, aux sensations et aux plaisirs; — course dans laquelle chaque individu, chaque groupe d'individus, impatient de se plonger dans les jouissances, toujours plus insatiable aux banquets de la vie, est par rapport aux autres comme sur une piste dominé par le seul souci de vaincre, d'abattre ses adversaires; ambition réduite à l’appétit, volonté de puissance rabaissée au niveau des exigences rudimentaires de l'instinct. Car c'est bien cela, quels que soient les prestiges du dé- COT.

Enfin le paradoxe devient d’une ironie cruelle. Rappelons, au préalable que, si la fraternité n’existe pas sur la terre, non plus que la liberté et l’égalité, les hommes n’ont pu en puiser la notion dans l’expérience, ni l’inventer par la raison. Non seulement cette idée n’eût jamais été capable d’un commencement de réalisation, mais encore elle n’aurait pas été pensée, elle n'aurait pu naître dans l’esprit humain si n'avaient pas existé, à l’intérieur de l’espèce, relevant d’elle et quand même indépendants, y constituant des exceptions, y étant, chacun d’eux, comme des espèces complètes, réduites à un exemplaire unique, des hommes qui étaient la Fraternité ellemême déjà réalisée, accomplie. Ils étaient, ils sont les modèles vivants de cette société qu’il s’agissait de fonder dans un prochain avenir. Sur cette terre divisée, morcelée, minée d’hostilités, harcelée des souvenirs d’une sommeillante cruauté, anarchique, continuellement tendue vers de mutuelles destructions, ils furent, et ils restent, et ils seront l’amour qui se répand à tous, quoique capable de se vouer intégralement à chacun, l’amour enthousiaste, l'amour débordant, l’amour-don de soi, l’amour en qui se résolvent toutes les antinomies et s’évanouissent les contradictions. Ils sont à leur famille, ils sont à leur clos natal, ils sont à leur pays, à leur Eglise, et ils sont toujours au delà de tous ces cercles fermés pour

les autres, mais qui ne le sont jamais pour eux, Car leur âme est ouverte, indéfiniment; elle suit l’élan de la vie, elle communie avec la puissance expansive de Dieu; elle aime toute l'humanité indistinctement : l'humanité une et indivisible, que la raison croit avoir découverte et à laquelle on demande de la réaliser, elle est là, accomplie, parfaite, dans ces personnalités rares que sont les grands Mystiques. Or, au lieu de les vénérer, de les méditer, de les imiter, de les suivre, on les repousse; on les banniraïit de la cité. On s’imagine pouvoir les remplacer. Mais qu’attendre de fraternités dans lesquelles persistent les exigences de l'instinct, et qui copient l’ordre social qu’il s’agit précisément de réformer ? Le retour invariable et comme fatal des guerres, des révolutions, des luttes intestines, l’acharnement des partis à se combattre, à s’entre-dévorer dans la paix et au bord des périls les plus angoissants, prouvent que l’on a fait fausse route. On croyait éviter les dangers du rêve; on est tombé dans les mirages de la raison.

Un dernier point de vue : que faut-il penser de la science ? Quel espoir peut-on fonder sur elle ? Ici encore, ne sommes-nous pas obligé de démasquer des erreurs qui tendent à s'imposer comme des axiomes traditionnels, de dissiper de dangereuses et vaines illusions ? Reconnaissons que, si la société était mieux organisée, plus sagement établie et ordonnée, si les hommes étaient bons, elle serait une source inépuisable de bienfaits, une puissance illimitée de progrès indéfinis. Mais ne tournons-nous pas dans un cercle vicieux, puisque la société est ce qu'elle est, les hommes ce qu’ils sont, et que c’est de la science elle-même qu'on attend qu’ils deviennent meilleurs ?

L'expérience, à cet égard est bien décevante. Elle nous montre que, du moins dans notre civilisation, science et conscience sont distinctes, évoluent sur des voies différentes, et peuvent même progresser en des sens divergents. La sagesse, qui préside aux recherches scientifiques, est toute humaine, ou plu-

tôt, quand elle est vraiment sage, on voit qu’elles s’en passent facilement. Ce n’est pas le moindre des scandales de notre temps que de grands savants, chez qui brille incontestablement une sorte de génie, puissent, non sous l'effet d’une contrainte extérieure, mais volontiers, joyeusement, consacrer leur savoir, leurs forces, leur lumière à fabriquer les instruments les plus efficaces de la plus infernale des criminalités. Il est manifeste par là qu’ils ont progressé dans le sens de la nature; en créant des moyens de plus en plus sûrs de destruction, ils imitent ce qu’elle fit ellemême quand elle créa des espèces d'êtres vivants dont le corps contenait tout faits des organes de défense et d'agression d’une inimitable perfection. Ils relèvent donc de l'instinct puisqu'ils convertissent leurs connaissances à pourvoir l’homme d'’instruments de destruction analogues à ceux dont la nature a pourvu les êtres auxqueis est imposée l’activité toute instinctive. Dans la mesure où ils servent l'instinct, où ils augmentent son rôle, ils travaillent à l’encontre de la conscience. Il était dans le destin de l’homme de réduire de plus en plus la nature jiastinctive en lui pour étendre, parallèlement à cette réduction, le champ de la conscience. En faisant le contraire, en travaillant, en inventant suivant des orientations et en vue de fins opposées à celles de la conscience, et analogues à celles de l'instinct, ils agissent contre l’humanité; ils la font rentrer progressivement dans l’animalite.

Encore une fois nous heurtons bien des habitudes, et nous blessons des croyances, l’un des dogmes auxquels la civilisation contemporaine tient le plus. Les faits sont là. Quels que soient le nombre et la qualité exceptionnelle des savants et des institutions scientifiques dont le labeur est infiniment respectable par sa bienfaisance et par son admirable désintéressement, qu'est-ce que leurs nobles efforts, et leurs émouvants sacrifices pèseront en face, le jour où le malheur arriverait, de l’anéantissement presque instantané de tout un peuple, de toute une partie des

habitants de la terre par l’autre que la science aura dotée d’un formidable agent de destruction ? L’imagination peut anticiper l’avenir, sans qu’on lui réproche d’être excessive dans ses prévisions pessimistes, puisque les savants eux-mêmes nous affirment et puisque tout porte à croire que les progrès scientifiques seront toujours illimités. En présence des dangers que la science fait actuellement, de nouveau, courir à la paix, à la civilisation par le fait de mettre dans les mains d'hommes animés par une volonté de puissance capable de ne reculer devant rien, chez qui d'avance tout remords est éteint, des moyens de vaincre et peut-être d’anéantir leurs ennemis, les savants ont-ils réagi collectivement ? Y a-til une âme collective de la science qui se soit dressée contre les crimes qui vont se commettre avec son aide, pour les répudier, et par une convergence, par un faisceau d'efforts, pour les rendre impossibles à jamais ? Pasteur a prononcé une remarquable parole : « La science n'a pas de patrie, mais le savant en a une ». Il faut bien reconnaître que la science ne purifie pas le patriotisme, puisque le patriotisme asservit le savant à des fins de criminalité. Cette patrie, que le savant sert en cherchant les moyens les plus perfectionnés et les plus puissants de destruction par la faute desquels seront aggravées les douleurs humaines sur la terre, elle relève de l'instinct, elle n’est pas dégagée de l’animalité; elle est encore subordonnée à la loi qui régit les insectes et les fauves de la jungle, à savoir, que le vivant doit se nourrir du vivant, et en même temps que de sa chair, de sa souffrance, source d’une violente et insatiable volupté.'

Il ne pouvait en être autrement. Dans l’homme

(7) On oppose parfois à notre civilisation celle de passés lointains où, sagement, l’on réservait à des initiés le savoir dont il n’était dispensé à la foule que juste ce qu’il fallait pour apaiser et entretenir sa légère curiosité. Pourtant, ces sociétés, si elles étaient dirigées avec sagesse, n’en sont pas moins disparues; et ce que l’histoire nous rapporte d’elles nous les montre non moins corrompues que les nôtres par toutes sortes de criminalités, y compris celle qui découle nécessairement de la superstition.

primitif, tel qu’il sort de l’acte créateur de l’espèce humaine, et où, disions-nous, les fonctions organiques et psychiques composent un tout indivisible, quel rôle est dévolu à l'intelligence ? Celui de l’aider dans son adaption au monde extérieur, de lui découvrir dans le milieu physique les moyens de subsister, de se défendre et d’attaquer. Quels que soient ses progrès, ses efforts futurs se ressentiront toujours de ses premiers essais; jusque dans ses recherches les plus vastes, appuyées sur une immense provision de connaissances acquises, elle témoignera de la persistance en elle de ses premiers tâtonnements; en un mot, elle ne cesse jamais d’être orientée vers le même but; elle reste tributaire de la nature en tant que cette nature, même dans l’homme, est dépendante dans une large mesure de l'instinct. Comment aurait-elle pu s’en dégager ? Elle évoluait toujours dans une société dont les institutions et les forces, même morales, même spirituelles, continuaient d’être plus ou moins asservies aux exigences de la nature instinctive. Elle demeurait donc ce qu'elle avait été originellement : un instrument destiné spécifiquement à l’accomplissement des fins sociales qui n’étaient elles-mêmes qu’un prolongement des fins de l’espèce non modifiées, non transformées, mais compliquées. La science, qui est l’intelligence en action, l’intelligence devenue adulte et dont le « Corps >» sans cesse croissant est composé de toutes les connaissances acquises depuis ses premiers pas dans le monde jusqu’à nos jours, est au service de Îamatière et non à celui de lesprit. C’est tellement vrai que, lorsque les sciences dites morales se sont constituées, elles se sont comportées aussitôt comme les sciences physico-chimiques, elles ont prétendu rompre avec les disciplines qui se rapportaient à la conscience. Elles voulurent être à leur tour positives et pratiques; elles s’interdirent de transcender le réel. Elles devaient donc se modeler sur la réalité même : elles ne pouvaient manquer de devenir, elles aussi, des instruments créés par l'intelligence pour

assurer à la société les moyens les plus perfectionnés de poursuivre ses fins collectives. Ces fins, au terme de l’évolution, sont telles qu’elles étaient au commencement. ÿ

On pourrait dire, si pénible qu’il soit, que la science est par essence au service de la guerre et par accident au service de la paix. En effet, aussi longtemps que durera l’état actuel des choses qui n’a cessé d’exister depuis l’origine de l’espèce humaine, la paix n’est qu’un intervalle entre deux guerres; elle n’est rien de plus qu’une interruption, qu'un armistice; les œuvres pacifiques, les efforts, les labeurs voués à diminuer la souffrance, à insérer dans les rigueurs de la destinée humaine marquée par le signe de la peine et des larmes un peu de bonheur, une part de plus en plus grande d’espoir et de liberté, finalement semblent bien s'être produits en marge de cette continuité fatale de guerres qui se succèdent régulièrement, s’engendrent inévitablement, comme si elles n’étaient que des moments découpés dans une évolution indivisible. L'activité scientifique, elle non plus, ne s’interrompt jamais. Théorie et pratique, malgrè les divisions du travail, ne font qu’un. Reliez mentalement, les cerveaux aux laboratoires, les laboratoires aux usines, les usines aux champs de batailles, les champs de bataille aux cimetières et aux sociétés (victorieuses ou vaincues) où le travail a repris suivant l'orientation du passé nullement déviée, suivant les habitudes contractées en rien modi-

(8) Les difficultés insurmontables qui se dressent devant l’humanité et qui la retiennent, impatiente et tumultueuse, dans des impusses, nous porterait à croire que Socrate avait raison contre les physiciens de son temps, et que la science a peut-être eu tort de s’engager à fond dans la voie des recherches concernant les secrets des forces de la nature, les causes des phénomènes du monde matériel, au lieu d'approfondir son objet propre par prédestination, à savoir les vérités d’ordre moral. Comme le dit M. Nabert, parlant du criticisme historique de M. Brunschvicg, « l'humanité, dans son ensemble, plus avide de puissance ou de « force de vérité, a laissé perdre plus d’une fois les premières « leçons de la sagessé socratique », et, ajouterions-nous, l’occasion d'approfondir le sens et la portée de ces vérités à laquelle cette sagesse était une sorte d’initiation.

(Voir Nabert. Article sur : « Le Progrès de la conscience dans

la philosophie occidentale, p. 220, Revue de Métaphysique et de Morale, avril-juin 1928). p

fiées, en vertu d’une impulsion et d’une vitesse acquise qui ne sont pas ralenties : n’est-il pas évident, si tragique qu’il soit, que l'intelligence humaine et les institutions sociales se comportent comme si elles n’'existaient qu’en vue de la guerre, défense et agression s’impliquant l’une lautre nécessairement ? L'animal, lui, ne fait pas de philosophie; il est incapable de systématiser sa conduite, puisque la nature y a pourvu. L’homme, au contraire, veut comprendre, donner un sens à sa vie. Ce qui est instinct chez lui, il l’interpréte par sa raison et en fonction de sa conscience. Mais cette conscience et cette raison sont elles-mêmes fabriquées par la nature instinctive, par une société que domine l'instinct à la fois naturel et compliqué par la civilisation; elles ne peuvent que légitimer ce qui est, puisqu'elles sont impuissantes à le modifier profondément. C’est pourquoi, tandis que la conduite de lanimal est normale, et ajouterions-nous, innocente, celle de l’homme, quoique normale aussi, prend un caractère de criminalité.

Il ne faut donc pas dire : « faillite de la science »; elle a donné tout ce qu’il était dans sa nature de donner; elle est allée, elle va chaque jour au delà. Non plus, ne disons pas : <« faillite de l’intelligence »; elle est une fonction biologique que vainement l’on voudrait détourner de son rôle; alors qu’on n’aurait pas l’idée de demander au cœur de faire le travail du poumon dans le corps où les organes les plus solidaires restent distincts et différenciés, on est toujours prêt à ne tenir qu’un faible compte, en ce qui concerne l'esprit, de la différenciation des facultés pourtant voulue, elle aussi, par la nature. C’est ainsi que l’on attend de l'intelligence, dont l’originelle destination est de servir à des buts pratiques, et qui ne peut connaître l’univers et la vie que selon les exigences constantes de l’action, ce que l’on peut obtenir seulement de la conscience. Et cette conscience elle-même, tandis qu’on la charge d'éclairer l’âme humaine sur sa nature spécifique et

ses fins essentielles, on la prend et on la conserve telle qu’elle est fabriquée par l'instinct qui, jusque dans ce domaine propre à l’activité consciente, relève de l’animalité.

Que peut-il résulter d’une pareille confusion ? L’anarchie qui ronge les peuples et menace l’équilibre des mieux défendus contre elle, leur impuissance, qu’ils soient décadents ou en train de renaître, à instaurer un ordre humain conforme à la fois aux exigences de la raison et aux nécessités de leur existence, le montrent assez clairement : nous sommes bien en présence d’une sorte de fatalité d’actes manqués. Mais, cette fatalité, nous savons maintenant que nous pourrions la surmonter et, dans une large mesure au moins, nous en affranchir. En effet, l’homme primitif n’a pas disparu sous le civilisé; il est là, et des faits positifs, contemporains, nous ont prouvé combien il serait facile de le dégager des apports, des acquisitions qui le recouvrent toujours superficiellement. Pour cela, il faut retourner à l’état de nature. Mais nous avons démasqué quelques unes des principales erreurs qui naissent et se développent dangereusement à l’abri de cette expression. Cet état naturel auquel on aspire n’est pas celui qui serait caractéristique de l'espèce humaine telle qu’elle fut créée par la vie. Sans doute croit-on y comprendre la conscience, puisque le but poursuivi est celui d’une restauration des mœurs, d’une renaissance morale; mais la conscience qu’on y réintègrerait ainsi n’est encore qu’un produit de l'instinct et de l’animalité en apparence corrigés, en réalité renforcés et compliqués par la civilisation. Enfin, peutêtre serions-nous découragés en présence d’une entreprise tant de fois tentée, poussée souvent très loin par des hommes d'élite et audacieux, mais toujours avortée, si nous ne sentions pas que la tendance sur laquelle a poussé, comme sur son sol naturel, la criminalité, est allée jusqu’à son extrême limite; de telle sorte que l'humanité en est lasse, exténuée. ?

(9) Ce n’est pas seulement de la criminalité-guerre qu’elle est

Pendant que s’épuisaient ainsi ses virtualités, la tendance opposée attendait; par le fait d’être constamment refoulée et violemment comprimée, elle chargeait progressivement son dynamisme concentré jusqu’au moment où, le détonateur approprié intervenant, elle exploserait en activités puissamment détendues, sur des voies riches en possibilités indéfinies d'avenir nouveau. Nous avons bien des raisons de penser que ce moment est venu. L’humanité prisonnière, dans des sociétés closes, d’un mécanisme qui l’envahit de toutes parts et l’asservit aux lois de l’inertie, veut s’ouvrir et reconquérir ou plutôt se forger une véritable liberté. Elle n’y réussira que si elle restaure en elle les valeurs spirituelles, si les forces morales l’emportent partout sur les puissances matérielles, et si ces forces, s’affranchissant de l’instinct au lieu, comme par le passé, de se subordonner à lui, de se laisser modeler par lui, vont résolument à la recherche de la conscience perdue : conscience, qui était la raison d’être de l’homme, au sein du règne animal, le sens que prenait sa pré-

lasse, mais de celle qui remplit le cours de ses ordinaires journées, pendant cet étrange état de paix que nous vivons depuis quelques années, où ce qui, autrefois, n’aurait pas provoqué une discussion, déclanche aujourd’hui le meurtre qui, par son absurdité, par la légèreté de ses motifs, par son instantanéité, revêt tous les caractères d’une conduite fatale. Ainsi, à la même époque, dans le même milieu social où les hommes, même les institutions, même l'Etat paraîssent de toutes leurs forces se refuser aux conflits entre les peuples étrangers, la guerre la plus stupide est constante et presque sans frein, entre les individus d’une même famille, d’une même patrie, vivant sous le même toit, autour de la même table, dans la même rue. Des journaux qui relatent ces crimes, de ces tribunaux assaillis et dont les sanctions sont inefficaces, tour à tour sévères et suprêmement indulgentes sans qu’on sache pourquoi, de ces organismes de défense qui sont envahis de tous côtés et contaminés jusque dans leurs plus hautes sphères par d’infernales puissances d’agression, de tout cela il se dégage une atmosphère irrespirable et qui provoque des réactions encore insensibles, mais déjà dynamisées par un potentiel formidable de dégoût. On est en présence incontestablement d’une folie généralisée, contre laquelle on voit se manifester le besoin d’un retour à l’équilibre, à l’épuration des mœurs, à la santé morale non moins précieuse et aussi indispensable que la santé physique. Seulement, comment s’effectwera cette guérison ? Tout le problème est là. Les opérations chirurgicales, portant sur des millions d'hommes, ne peuvent être que terriblement douloureuses. I1 s’agit de guérir d’un mal dont l’on mourrait, et l’on recule devant un autre mal qui, autant que le premier, blesse la raison ct épouvante la conscience.

sence au milieu de l'univers, la fin essentiellement et manifestement comprise dans les intentions de la vie. Sans doute cette conscience n’était-elle pas toute définie, formée dans l’acte créateur de l'espèce humaine; le mathématicien, qui démontre des théorèmes, résout des problèmes, ouvre des perspectives à la logique de l’invention mathématique, sait-il ce que la réalité en fera ? Mais si l’on n’aurait pu prévoir ce que l'humanité accomplirait, l’on sait du moins ce qu’elle ne devait pas faire pour atteindre son but, pour réaliser ce qu’elle était dans son essence et originellement, pour devenir elle-même, conformément à sa véritable nature, à savoir subordonner à l’instinct le développement de la tendance spécifiquement contraire à lui, asservir à la matière les progrès de l'esprit.

Pour éclairer cette erreur fondamentale, aux conséquences incalculables, (qu’on la conçcoive comme une faute d’aiguillage survenue en cours de route, ou comme l'effet d’une force, d’une volonté contraires à l’élan vital, capables de s'opposer à la Pensée créatrice qui engendre l'univers, et, sur la terre, les êtres vivants), nul point de vue n’est comparable à celui de la religion. L'existence, dans l’organisme humain, d’une fonction biologique telle que la faculté de fabulation, signifie nettement que, livrée à elle-même, l'intelligence subordonnerait l’âme au monde matériel, et que ce serait contraire aux tendances véritables de l’espèce, aux intentions de la Vie. Sinon, pourquoi ces représentations et ces fables transcendant le réel où se déploie la conduite utilitaires, et dont est tributaire le corps, seraientelles venues compliquer encore la perception et la connaissance du monde sensible ? Seulement, la religion qui en est sortie ne pouvait manquer de se couler, elle aussi, dans le moule de l’activité sociale et de l’intelligence réalisatrice. Dès sa naissance, elle subissait les conditions de la société; elle en épousait le mouvement; elle se solidarisait avec ses intérêts; de telle sorte qu’elle finit par être l’un de ses

produits. Et comme cette société était close, elle se refermait sur elle-même dans le cercle d’une évolution vouée à l’imitation, contrainte de maintenir par tous les moyens le passé. Quelle place, dans ce système si solidement constitué et si mécanisé, pouvait-il y avoir pour la communion avec Dieu et pour la Charité? La prière devint magie, la croyance n’était qu'illusion; ce qu’engendrèrent les forces morales ou spirituelles, ce fut donc la criminalité. Mais la religion pure est tout autre chose !. Transportons-nous à la source de celle d’où découle notre civilisation. S'il est, en effet, d’une bonne méthode, pour découvrir les lois de la religion statique et celles des croyances pratiques ou superstitieuses, d’étudier les mœurs et les mythologies des primitifs, ne l’est-il pas autant, lorsqu'il s’agit de pénétrer la nature essentielle et les causes profondes de la religion dynamique, de considérer le christianisme, puisqu'il fait partie de notre expérience et que notre histoire en embrasse, depuis son point de départ, toute la durée ? Comment nous apparaît-il lorsque nous le dégageons de tout ce qui n’est pas lui, de ce qui vint du dehors en troubler la pureté, en corrompre le dessin original, et en fausser l’élan ? N’était-il pas un effort pour transcender le social, et ressaisir, mailgré le temps écoulé, le mouvement même de la vie, pour coïncider, au sein du monde évolué, de lêtre devenu, avec la pensée créatrice qui les a engendrés ? Mais cet effort, sans rompre systématiquement avec le passé, n’en était pas obsédé; il n’était nullement question de ressusciter de son tombeau ce qui n’était pas mort; au contraire, il jaillissait d’une vision im-

(10) M. Brunschvicg a fortement montré cette « ambiguïté », cette « confusion mortelle >» dans l’idée de divinité telle qu’elle est vécue au sein de la conduite religieuse, et qui, de cette conduite, se reflète dans les interminables discussions auxquelles donnent lieu sans cesse les problèmes théologiques ou métaphysiques, insolubles. Il dépend de nous seul, dit l’éminent philosophe, et non de Dieu, qu’elles soient dissipées et que nous surmontions ces difficutés : « en substituant à l'imagination de la « finalité anthropocentrique l'intelligence de la vérité, à l'égoisme « du désir et de l'espérance le désinléressement de l’amour »: (Brunschvicg. — De la connaissance de soi, p. 74).

prévue de l’avenir, et d’une nouvelle naissance qui déjà bouleversait le présent. Ce n’était pas l’œuvre de la mémoire passive qui rappelle les souvenirs inertes de ce qui fut; c'était un véritable enfantement.

Et d’abord, une réaction contre le polythéisme ancien. La vie, traversant la matière et y rencontrant des résistances dont, aujourd’hui que tout est accompli, nous ne pouvons mesurer ni la force ni l’étendue, se brisa, si l’on peut parler ainsi, comme un torrent se divise et se répartit en des courants distincts par le seul obstacle d’un rocher qu’il ne peut entamer ni entraîner avec lui; et ce furent les espèces avec leur dynamisme clos. De même, cette Vie créatrice, en tant que Pensée génératrice des principes et des lois de l’univers, lorsque, dans un monde de relativités, elle pénétra des consciences fermées, dut se réfracter en des images, en des idées d'elle-même qui n’en étaient que des figurations partielles et imparfaites, dont chacune, pourtant, imprégnée de cette vie et de cette pensée universelles, se fit passer pour en être la connaissance intégrale. Dieu, qui se confondait avec sa puissance infinie de création, qui était en soi l’Un absolu, se réfractant à travers le prisme des consciences, devint pluralité de dieux, De telle sorte que, cause initiale et suprême principe de toute réalité et de toute idée, celles des hommes et celles des dieux, il parut par la suite n’en faire que la sommation. Le polythéisme était de fabrication humaine; la faculté fabulatrice avait inventé le monde divin dans le même comportement de l’intelligence découvrant la terre et le monde social; la conduite religieuse ne se distinguait pas de la conduite utilitaire; la vérité ne dépassant pas le plan de l’action s’enveloppait des fantasmes de la crainte et de l’espérance; la superstition bienfaisante devenait une source permanente de criminalité et de destruction. Que fit donc Jésus de Nazareth ? Il transcenda les hommes et les dieux, les mœurs, les habitudes; il brisa les cercles où s'étaient enroulés et pétrifiés

les dynamismes à la fois divin et humain; il bouscula, il brisa les idoles de la fabulation, et se fit la perception unique de Dieu un. Ainsi apparut-il Dieu lui-même, puisqu'il avait pu transcender les dieux et tout l’acquis de l’espèce humaine, tout le social, tout le créé, pour coïncider avec la vie universelle, avec l’élan vital qui avait engendré tout le réel. Ensuite, une réaction contre la magie. Combien intéressante et significative nous a semblé cette sorte de renversement de rôles dont l’homme fut lincroyable prestidigitateur ! Après avoir inventé les puissances surnaturelles pour remédier à sa faiblesse et soutenir l’audace de ses entreprises nécessaires, il en arriva, presque sans difficulté, tout naturellement, à les subordonner à sa propre volonté. Tout s'était donc passé comme si c’eût été d’une même tension de son être opprimé par le déterminisme indifférent des phénomènes, que seraient nés d’une part les dieux et d’autre part la conscience dans l’individu d’un pouvoir capable de surpasser l’ordre universel des choses, le cours des événements, et cette fatalité qui tenait à l’existence de la divinité. Jusque dans la prière, dans les élans de sincère communion, il y avait une trace, un effet, un prolongement de cette secrète intention de participer à la volonté de Dieu, donc de s’en affranchir. En exhaussant le pouvoir réalisateur de l’homme au niveau, jusqu’au mystère, jusqu'aux finalités de la puissance créatrice de» Dieu, on nivelait la divinité au plan de l’humanité; dès lors, les désirs étant extensibles à l'infini, la possibilité pour l’homme de les réaliser lui parut indéfinie. Il s’était facilement, logiquement, divinisé. Tel est sans doute le symbole de l'existence de Simon-le-Magicien dressé en face, à l’encontre de Jésus, et peut-être aussi l’un des sens de la mort du Christ à qui ne pouvaient manquer de survivre, avec Simon lui-même, la magie et bien entendu la sorcellerie. Si nous le comprenons bien, le christianisme se caractérise essentiellement par une double nouveauté, si grande, croyons-nous, qu’elle fut l’une des

principales causes du scandale qu’il produisit dans le milieu où il s’introduisit, et de la violente réaction qu’il provoqua, dont l’écho retentit encore de siècle en siècle sur les générations successives qui s’en transmettent, efficacement, dans leurs mœurs et par leurs pratiques l’irritant souvenir. Cette nouveauté fut la suivante. D’un côté, il libérait virtuellement l’homme de son passé; il rompait la continuité de son destin; il traversait cette suite illimitée de responsabilités aux incidences innombrables et indéfinies par la possibilité de la grâce. En face des marchands, des comptables, des usuriers du Temple, qui faisaient tout payer, qui monnayaient tout : vices et vertus, peines et récompenses, haine et amour, la mort et la vie, il inventait le pardon gratuit. On sait qu’à ce pardon survécut le Karma. D'un autre côté, ce même homme, ainsi grandi, régénéré, sauvé et par là rehaussé jusqu’à la gloire et aux « mérites » infinis de Dieu, il le réduisait à néant; il le dépouillait de ce par quoi il prenait conscience de soi, de sa propre individualité, de son autonomie; en effet, il lui Ôtait sa volonté. Sublime contradiction qui déconcerta les logiques humaines, qui passait les tolérances de la raison : la foule ne comprenait rien à ces subtilités; elle n’était sensible qu'aux faits, qu'aux apparences; aux yeux des puissants, des maitres du règne social et du monde occulte, c'était, au sens propre du mot, de la folie. Mais il n’y avait rien là qui fût contradictoire. Si l’homme est capable par sa force personnelle, en exaltant son énergie, en appuyant son vouloir sur une connaissance exacte des : secrets de la nature, de surmonter le déterminisme, d'imposer à l’enchaînement des causes externes ses subjectifs désirs, à quoi bon Dieu ? La magie rend inutile la religion; elle se développe dans un sens opposé de celui de la religion. S'il en est autrement, si l’homme ne peut s'affranchir par lui-même, par ses seuls moyens, de son destin et de la contrainte sur lui de tout l’univers, alors Dieu redevient nécessaire. Mais, dans ce cas, il faut qu’il abdique sa vo-

lonté propre, qu’il remette l’avenir entre ses mains. Dans le domaine de la causalité mécanique, il doit se comporter comme si Dieu n'existait pas ou ne s’occupait aucunement de son sort; et quant aux effets de son effort, après qu’il a mis en œuvre toutes ses facultés, qu’il a rassemblé autour du problème à résoudre toutes les connaissances acquises, toute l'expérience condensée, la seule attitude qui convienne est l’acceptation sans réserve de ce qui arrivera. Ainsi Jésus libérait l’âme humaine simultanément de ses superstitions et de ces pratiques, dangereuses en elle-même, dont le cours normal conduisait inévitablement à la criminalité. Ceux qui le condamnèrent s’obstinaient précisément dans la magie. Sa mort prouve bien que la magie aboutit fatalement au crime rituel.

Réaction contre le despotisme des puissances de la matière qui s’opposaient au progrès et à la victoire nécessaires de l'esprit. Il est vrai qu’'Il dit de rendre à César ce qui appartenait à César; mais Il entendait par là le pouvoir indispensable à l’organisation sociale, la légitime autorité de l'Etat, sans d’ailleurs méconnaître qu’ils sont souvent usurpés par des êtres indignes de les exercer. Cette distinction, en tout cas, prouve qu’il fallait séparer catégoriquement le monde physique et le monde moral, que le pouvoir spirituel était d’une autre nature que le pouvoir matériel. Or la confusion que le Maître voulait prévenir par son exemple et sa prédication, se fit continuellement, et même, après sa mort, alla toujours en s’aggravant. Judas qui le trahit et, dans sa personne, la Vérité, la Volonté et la Bonté divines sur la terre, fut celui qui tenait l’argent, et n’est-ce pas un symbole que l’argent contient en soi la plus grande, la plus dangereuse puissance de corruption ? De toutes les passions, l’âme peut revenir et se guérir, car aucune d’elles, si ce n’est l’avarice, l’attachement aux biens de la terre, ne la rend totalement aveugle et sourde à la voix de Dieu. La Madeleine avait conservé la faculté régénératrice d’aimer. Le

néophyte, qui se croyait prêt à tout quitter, restait prisonnier de sa bourse et vit s’éteindre son zèle au seuil de la pauvreté : « Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu qu'à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ». Comment donc l'Esprit de Dieu habiterait-il un pouvoir spirituel qui ferait alliance avec l’argent ? Le grand malheur qui survint à cette civilisation qu’apportait à l’humanité le christianisme est bien celui-là : la religion chrétienne ne sut pas sauvegarder son dynamisme, dont la force était illimitée, de ce qui corrompait, jusqu’à devoir causer sa ruine, la société antique. Les martyrs donnèrent leur vie pour le triomphe de leur foi; mais, à mesure que ce triomphe s’accomplissait, l’élan de la vie qui jaillissait de l’esprit pur s’enfonçait dans les résistances de la matière, et la Lumière s’obscurcissait dans les épaisses ténèbres de la nuit. Le pouvoir spirituel le plus grand que la terre eût connu, se vit contraint d’entrer en lutte avec les puissants du monde; il adopta leurs armes, leurs comportements, leurs tactiques, leur mentalité. Tantôt vainqueur, tantôt vaincu, il y perdait son âme, il changeait de nature, il s’écartait de son originelle orientation; c'était toujours le même élan, mais désormais enveloppé de matérialité. L’évolution s’effectuait suivant la logique de l'erreur et du mal aussi infaillible que celle du Bien et de la Vérité. Cependant des accidents survenaient en cours de route qui auraient dû réveiller l’attention, alerter la conscience. La déviation était trop forte, l’impulsion acquise de la volonté de puissance de plus en plus tendue trop irrésistible pour qu’on püt s’épouvanter de commettre au nom de Dieu les mêmes crimes dont était mort Jésus. Les guerres succédaient aux guerres; suivant la prédiction, les frères trahissaient leurs frères, les pères jetaient à la mort leurs enfants, les enfants leurs parents; l’anarchie dévorait sourdement les peuples sous les apparences d’un ordre salutaire, et après des siècles d’un labeur incalculable, et de magnifiques bonnes volontés, le

monde reste livré à la plus effroyable et à la plus stupide criminalité. Jésus avait dit : « Si vous aviez de la foi seulement gros comme un grain de sénevé…. ». Mais la foi, cependant partagée par des millions et des millions d’hommes répartis sur toute la terre, servant dans les mêmes formes le même idéal sacré, communiant dans les mêmes rites avec le même Dieu, reste impuissante à surmonter la guerre; et ces hommes sont toujours sur le point de s’entr’égorger avec une croissante, une indéfinie, une insatiable cruauté. L'Esprit est devenu partout prisonnier de la lettre. Or elle tue, tandis que seul Il vivifie. Il s’agissait de réduire à son strict rôle l’instinct en suivant la voie de la conscience, en développant à fond la tendance que la conscience ouvrait vers les révélations divines, et, quand la Lumière fût venue, de se donner à elle entièrement. Mais la nature veillait, la matière résistait, et la Lumière d'elle-même se mettait sous le boisseau. On ne crut pas, on n’osa pas croire que la vérité toute nue, que la Foi toute seule, que l’Idéal tout pur, fussent capables de vaincre : ils eurent peur de leur apparente faiblesse, ils s’allièrent à leur adversaire, et tout fut manqué; en effet, ce fut, et c’est encore à recommencer.

Jésus était tout amour, tout simplicité, tout unité. Son âme personnelle se confondait avec l’âme du monde et avec la Sagesse de Dieu. Sa volonté ne se séparait pas de celle de son père. Il vivait dans l’obéissance, et, par cette obéissance même, il possédait la suprême puissance dont il n’usait que pour aimer, pour pardonner, pour guérir et pour sauver. Il se baignait continuellement dans les Sources de la Vie qui découlaient de Dieu en lui, et en lui de sa propre nature. Malgré le rythme des fonctions du corps et le concours indispensable de lhabitude, le mécanisme ne réussit pas à entamer sa liberté, à s’emparer de sa conscience, à le mettre sous la loi de l’instinct. Pour ses disciples, pour la foule à laquelle il s’adressait, il adoptait les comportements humains

puisqu'il fallait bien leur montrer comment ils devaient se convertir et réagir contre l’erreur, contre le mal. Il était, par essence, ce que nous avons appelé la religion pure : eet amour humain, qui se confond avec l’amour divin, dans une communion constante du Fils avec le Père, de la création avec Dieu, de l’âme individuelle avec l’âme universelle. Au fond, la vie est toute en dépôt, en gestation, dans chacune des parcelles d'organisme qu’elle anime : qu'est-ce qui limite sa puissance indéfinie de réalisation ? C’est la matière qui l’enveloppe et qui la comprime, qui en contrarie l’épanouissement. Ecartez cette matière; nulle action positive n’est plus alors nécessaire; la vie est là; l’obstacle disparu, elle se développera d’elle-même indéfiniment. Dieu est dans toute parcelle de réalité, dans tout être, dans toute âme. Il y est non fragmenté, car il est le Tout indivisible; non limité, car il est l’Absolu; non réticent, et jugeant, répartissant ses faveurs et ses dons, car il est parfait, et sa bonté ne se partage pas, ne calcule pas, ne se pèse pas. Qu'est-ce qui limite son amour et le don complet de lui-même qui contient toute la vie ? C’est la matière encore qui enveloppe cette âme, c’est toute l’épaisseur d’un passé tout matériel qui s’interpose entre elle et ce Dieu qu’elle renferme en elle et qui attend. Ecartez l'obstacle, et elle redevient consciente de cette puissance divine; elle aime, elle adore, elle agit et voit les effets suivre docilement son docile vouloir. « Ama et fac quod vis ». Elle aime, elle fait ce qu’elle veut, et elle ignore les miracles qu’elle accomplit; elle les accomplit sans même se rendre compte de son immense pouvoir. Il n’est pas question pour elle de se défendre contre l’orgueil, elle s’ignore admirablement. La religion pure, c’est cela. Rien n’est plus facile, si l’on veut; si facile qu’il soit, pour le réaliser, ce sont des montagnes à écarter, des mondes à effacer, toute la matière à dominer; le moyen d’y parvenir, c’est de résister à l'instinct, de le réduire à servir au lieu de commander, dans une nature redevenue elle-même,

c’est à dire où la vie tend à développer la conscience le plus possible dans le sens de la liberté, de la réflexion et de l’amour. Jésus avait dit : « Un jour viendra où les hommes adoreront Dieu en esprit et en vérité ». Mais, en croyant l'écouter, on fit le contraire de ce qu’il avait dit. Les grands Mystiques parurent successivement qui, dans des domaines divers d’activité, réalisèrent, à leur façon et dans la limite des relativités humaines, l’œuvre de Jésus; leurs disciples, en croyant imiter leur exemple, respecter leur volonté, parachever leurs desseins, firent le contraire de ce qu’ils avaient fait et de ce qu’ils avaient dit. Aujourd’hui, l'heure est venue où l’humanité, étant allée virtuellement à la limite extrême du mécanisme de l'instinct, et de la criminalité, s’oriente déjà, confusément encore, mais avec un frémissement d'espérance angoissée, vers la pensée, vers la conscience, vers l’épanouissement des richesses morales et spirituelles qui sont en elle, vers la délivrance du Dieu qu’elle porte dans son sein et qui attend. Il suffirait des leçons du passé; la Voix qui a parlé se fait entendre encore; mais l’expérience ne sert jamais aux enfants, et l’homme est encore enfant. La voix qui disait tout ne fut pas comprise et elle parle encore dans le désert. Nous sommes de chair et ne pouvons être sensibles qu’à ce qui se manifeste présentement à nos sens. S’il est vrai que l’humanité obéit maintenant, malgré les apparences contraires, à une tendance refoulée vers le triomphe de la Vérité, il faudra qu’un homme apparaisse qui en sera lui-même, intégralement, la vivante réalisation. L’avenir ne s’accomplit pas à pas, moments par moments, par des séries indéfinies d’actes partiels, par le concours d'innombrables volontés tendues vers une même fin, que si cette fin a été réalisée d’un coup d'avance, et parfaitement, par un être, modèlè et démiurge simultanément, dont l’existence en est, par une singulière destination, l’instrument et la révélation. Attendu par quelques uns, pressenti par un grand nombre, appelé, tant les heures sont graves et

les dangers redoutables, par les vœux, par les prières des masses, par leurs larmes, par leurs souffrances et même par leurs vains plaisirs, nous sommes autorisés à croire que ce « héros » viendra !

Le problème que nous avions à traiter était le suivant. La superstition est universelle; universelle est non moins la criminalité qu’elle semble déterminer nécessairement, puisque l’une et l’autre se développent d’une manière constamment parallèle, ce que nous devons interpréter comme étant l’effet d’une étroite solidarité, d’une réciproque causalité. La superstition ne se distingue pas essentiellement de la religion; et ses formes les plus exaltées par le fanatisme qu’elle engendre en grandissant sont communes à toutes les croyances. De sorte que les crimes le plus souvent collectifs, auxquels il est dans sa nature d'aboutir fatalement, s'étendent à toutes les sortes d'activité qui découlent des diverses idées dont la société a fait ses phares et ses fondements. C’est l’un des aspects du déterminisme historique contre lequel s’efforcent en vain de réagir la raison et la conscience : Fatalité qui fait peu de cas de notre exigence de la liberté; en face d’une nécessité coextensive à l'humanité, un postulat !

L'espoir qui ne veut pas s’éteindre, l’être qui ne veut pas mourir, se tournent vers la science, vers la morale, vers la religion. Au seuil d’un de ces profonds et insondables abîmes où sombrèrent tant de civilisations brillantes du passé, on veut rallumer, après les avoir dédaignés et obscurcis, les flambeaux du bon sens et ceux de l’Idéal. Maïs les causes qui ont engendré le péril sont toujours là. L'intelligence remplit son rôle et elle accorde plus qu'on ne lui demande, parce que ce surcroît fait partie de sa tâche, s’il est contraire à notre intérêt et à nos désirs; elle

comprend l’univers, mais elle en exploite les forces au service de l'instinct; les instruments qu’elle fabrique à la fois sauvent l’humanité et la perdent, par crises successives, mais d’une façon continue. La faculté fabulatrice, simultanément, invente des fables, elle orne le réel d'illusions; elle enhardit les faibles volontés par le concours des dieux; elle desserre l’étreinte du Destin par le miracle rendu possible; elle mêle à la nature des causes surnaturelles. Mais ce sont des mirages qui trompent le voyageur sur le sens de la route; lancé, dans l’ivresse du plaisir et vers le bonheur dans un mouvement vertigineux, la fabulation lui met des bandeaux sur les yeux; ainsi, se croyant libre, il se précipite vers sa perte... Et lorsqu’un accident s’est produit, le processus recommence; invariabilité d’une conduite qui en parait régie par une inflexible nécessité. Qu'elle soit absurde ne l’empêche pas d’être catégorique. Et le problème serait insoluble. Tout effort vers la liberté, et par la conscience tendue sur toute la surface de la terre, dans tous les individus, et dans toutes les sociétés (même les inférieures, malgré les apparences), se convertit sur une pente irrésistible, en un automatisme qui donne à la conduite humaine l’air d’une suite d'actes manqués.

Pourtant, c’est un fait que cette tendance universelle à l’automatisme n’a pas complètement abouti. Il est bien vrai que l’activité intelligente est entrainée par l’ensemble des conditions non seulement du mouvement, mais de la pensée, vers les formes de conduite aveugle et déterminée dont l'instinct nous offre le modèle achevé. Partout le dynamisme inciine, comme volontiers, vers cette stabilisation de ses puissances de développement qui caractérise toute inertie. Et la conscience, qui éclaire et guide la volonté au départ de ses initiatives utilitaires, s’endort dès que le but est atteint. Mais, elle se réveille, et si le tableau est juste que nous avons esquissé de l'Humanité sur la pente où elle se comporte comme s’il lui plaisait de s’effacer et de s'endormir, nous

pourrions non moins exactement brosser d’elle un portrait où elle apparaîtrait sous un aspect contraire au précédent. En effet, lorsqu'on la considère non plus comme des masses en train de s’agiter collectivement pour des buts communs, dont la nécessité s’impose globalement aux individus, mais à travers les arts, les sciences, les philosophies, les religions, elle produirait plutôt l’impression d’un immense effort auquel collaborent, confusément ou distinctement, des êtres capables de réfléchir et de vouloir vivre personnellement, d’une manière autonome, et tendus vers des fins, qui, relativement au réel immédiat, revêtent l’aspect d’un idéal pour surmonter, au sein de leur espèce, les desseins et les exigences, les limites aussi, en un mot le destin de l’animalité.

La superstition elle-même, universelle, ne reculant ni ne s’éliminant devant aucune sorte de progrès, et correspondant certainement à l’une des tendances essentielles à la nature humaine, révèle, parmi les intentions de la vie, celle de se dépasser. Les formes qu’elle adopte en se développant, les conséquences qu’elle entraîne, y compris la criminalité, qui la rendent odieuse et intolérable aux esprits les plus indulgents, ne permettent pas de le nier; car, qu’elle dérive de l’activité psychique prise dans son ensemble, ou d’une des facultés auxquelles on attribue généralement les illusions et les hallucinations, ou enfin d’une fonction spéciale, la fonction fabulatrice, nous savons qu’elle n’en est pas le seul produit, la seule espèce de manifestation.

Tout acte manqué conserve en lui quelque chose du dessein initial et de l’élan qui aurait dû logiquement, normalement, engendrer l'acte réussi. Nous avons vu que les crimes superstitieux laissent l’impression d’un système de causalité qui dépasserait infiniment (en qualité et en quantité) les résultats obtenus; d’un effort qui, déviant de sa voie, s’égarant dans une mauvaise direction, est obligé de se tendre d'autant plus violemment qu’il ne peut plus attein-

dre, qu’il n’aperçoit plus le but primitif. Ce but n’en continue pas moins de le pousser toujours plus loin, puisqu'il est sa première raison d’être. Et n'est-il pas évident que, dans ces pratiques relevant de l’automatisme, où le sorcier perpétre froidement les plus abominables forfaits dans un ordre et suivant des techniques dont il paraît se soucier d'observer toutes les règles minutieusement, mais dont il ne comprend nullement le sens, il y a comme une mémoire collective qui se mêle confusément à la mémoire individuelle ? Sa manière d’agir aveugle, inconsciente et stupide, porte jusque dans son mécanisme le plus invariable la trace de souvenirs : ceux des véritables causes qui auraient été au point de départ de cette évolution des croyances et des mœurs d’où seraient nés, par une progressive dégradation ou déviation, ces crimes superstitieux.

Une erreur généralisée, disions-nous, acquiert ainsi, une apparence de sens qui souvent la fait prendre pour une vérité. Elle peut devenir révélatrice des voies par où l’on réagirait contre ses conséquences, on arrêterait ses progrès, et l’on remonterait la pente qu’entrainé par elle on a descendu. Seulement, contre un mal universel, quelle est la puissance des individus qui, eux-mêmes, en sont remplis, puisqu'il fait partie de la mentalité et des mœurs qui les ont faits ce qu'ils sont et s’efforcent de devenir ? Il semblerait que la raison se trouvât en face d’un problème insoluble, puisque d’une part aucune collectivité ne se retournera contre elle-même: elle est une nécessité synthétique qui se développe, qui déroule ses effets suivant une logique aussi certaine, aussi déterminée que celles des principes et des vérités mathématiques, et puisque, d’autre part, l'individu enfanté par le groupe, jusque dans ses apparentes oppositions à ses volontés globales, le reflète encore fidèlement. Pourtant ce n’est là, sans doute, qu’une représentation artificielle d’une réalité arbitrairement simplifiée. Un peuple, une race, une civilisation sont tellement complexes que leur mouvement évolutif,

même conditionné par un passé qui le retient prisonnier de ses habitudes, de ses préjugés, de ses intérêts, de sa foi, de son idéal, même engagé dans une direction bien définie et où s’enferment. avec lui ses initiatives, n’en est pas moins capable de multiples avenirs. C’est du reste évident en ce qui concerne un individu. À l’opposé, à plus forte raison en est-il ainsi de l’espèce humaine qui, ayant été directement produite par la vie universelle, a retenu de son acte créateur, dans une certaine mesure, le dynamisme inépuisable et les infinies virtualités. Donc, de même qu’en nous, au cours de notre existence, une puissance réalisatrice, contenue dans des mécanismes. psychiques rouillés, liés, ou endormis, peut toujours, au moment le plus inattendu, s’éveillant soudain, nous lancer sur des routes nouvelles où nous produirons des effets imprévus, comme si nous étions devenus un être nouveau, de même en ce qui concerne l’humanité. Seulement, pour ce qui est d’elle, ce champ du possible inconnu, comparé au nôtre, est infini dans tous les sens. Il s'ensuit que son avenir, s’il est toujours conditionné, n’est jamais limité par le passé; il sera capable de déborder de toutes parts les réalisations que nous le verrions entreprendre conformément à nos prévisions; et enfin dans l’extrème multiplicité de diverses tendances que nos analyses nous permettent de démêler ou de supposer en lui, les faits eux-mêmes nous signifient celles qui paraissent déjà devoir dominer les prochaines transformations actuellement en gestation dans les sociétés.

Nous avons remarqué que religion, superstition et criminalité, comme si elles étaient liées dans un même système de causalités qui les produiraient simultanément, et où elles se développeraient parallèlement en vertu d’influences réciproques, sont coextensives aux sociétés humaines; que la religion et la superstition, provenant d’une même source et dépendant d’une même fonction, représentent néanmoins deux voies divergentes qui se seraient sépa-

rées l’une de l’autre à partir d’une certaine bifurcation de cet élan vital qui les comprenait virtuellement avec une infinité d’autres choses évidemment. De telle sorte que, faisant évoluer la première dans le sens de ses aspirations les plus profondes et les plus élevées, on la verrait se séparer de plus en plus de la seconde qui va dans le sens opposé, celui de pratiques de plus en plus mécanisées. Enfin le crime se greffe sur ce mouvement de descente de l'esprit vers la matière, de ce qu’il y a de liberté dans les forces spirituelles vers ce qu'il y a de nécessité dans le monde des corps. La criminalité devient possible partout où, l'impulsion subsistant qui jaillit d’une révélation, les pratiques, nées de la croyance, tendent à se développer par et pour elles-mêmes, en marge de leur principe originel, ou même en opposition avec lui, indépendamment de leur initiale utilité, conformément à la loi de l’inertie qui ne devrait régir que les forces physiques, mais qui s'impose également aux forces morales en tant qu'elles sont prises dans les engrenages des mécanismes biologique et social.

N’est-il pas significatif que l’un des antagonismes en apparence irréductibles, mais qu'il faudra bien trouver le moyen de résoudre, dont souffre tragiquement notre époque, est celui du mysticisme et de l'industrialisme ? Il est vraisemblable que c’est le même problème que nous traitons sous des aspects à peine différents.

Le machinisme, en effet, lorsqu'il aboutit à des crises de chômage si étendues, à des désordres économiques et sociaux qui font de la production et de la consommation un monde anarchique, enfin à des guerres qui, à la limite, sont capables d’ensevelir, dans une durée proportionnellement réduite, des peuples entiers et de multiséculaires civilisations, n'est-il pas vrai qu’il donne, lui aussi, l’impression d'un immense acte manqué ? Lorsque j'assiste au travail accompli si légèrement, si élégamment par des machines à la fois puissantes et ingénieuses,

dans les champs, dans les vastes usines, dans les ports dont on construit les jetées, sur les grands paquebots, j’ai le sentiment, moi qui ne fais que contempler pourtant, d’une délivrance, d’un profond soulagement. Il me semble que mes muscles, que tout mon corps, mes sens avaient été attachés servilemeni aux rames des galères, à d'énormes blocs de pierre ou de fer, au sol lui-même dont chaque parcelle ne pouvait être ébranlée, déchirée sans me briser les reins, cela pendant des siècles sans nombre; el que, tout à coup, ces chaînes sont tombées de mes mains et de mes pieds, que mon cœur à été soulagé d’une intolérable oppression, que mon cerveau est devenu plus rapide et plus léger, ainsi qu'après un accablant sommeil, lorsqu'il se baigne dans le réveil de la vie; je me surprends à me tenir debout, alors que j'étais toujours courbé sous le fardeau d’une tâche écrasante qui nr'assimilait aux bêtes, et m'avait dérobé le sens de ma dignité d'homme, debout, et les yeux regardant au loin dans l’espace, admirant la nature, le soleil, et remplissant tout mon être de lumière et de joie. La machine, c’est cela; ceux qui ne comprennent pas que c’est cela n’ont dû jamais travailler; ils ne savent pas ce que c’est que de réellement travailler, de peiner; ils ont vécu du labeur, de la sueur et du brisement des autres. Si donc cette délivrance se change en tyrannie, si cette source de richesses et de liberté se transforme en une cause de misère et d’asservissement, n'est-il pas évident qu’une déviation s’est produite en cours de route, et qu'il s’agit bien là de quelque chose d’analogue à un acte manqué ?

D'autre part, sur toute la terre, des institutions si étroitement associées à la vie sociale qu’elles en envahissent tous les domaines, qu’elles s’insinuent dans tous ses rouages, qu'elles en pénètrent surtout lesprit, prétendent, au sein de cet immense mécanisme monté par les besoins matériels et lancé à toute vitesse, pour ainsi dire sans frein, vers lutilité la plus

Dositite, tourner les regards de l’homme vers le ciel,

ses aspirations vers un idéal transcendant, son cœur et sa volonté vers des dévouements surhumains, et sa pensée vers Dieu. Sans doute, les religions, précisément parce qu’elles sont des institutions au même titre que celles dont se compose toute société, emprisonnent-elles les. consciences. dans un système d'idées, de sentiments, d'obligations et de pratiques, qui finissent par les rétrécir, par les asservir et les mécaniser. Les fables, les légendes, les poèmes, les chants, les symboles qui découlaient, à leur point de départ, de cet initial besoin qu’éprouvait l’humanité de se soustraire aux opprimantes exigences de la terre, aux terreurs que lui inspirait l’inconnu de son propre milieu et de l’univers, à ses souffrances, à ses maladies, et enfin au mystère de la mort, se sont développés dans un sens contraire à leur naturelle destination; ils étaient le cortège des croyances religieuses travaillant à la libération de l’homme; ils sont devenus le foyer, la substance et le soutien des superstitions qui lasservissent et l’abêtissent. Ils avaient l’air de naître d’un esprit évoluant vers la liberté et avide d'invention; ils ne sont plus que les produits d’une pensée vidée de son originelle puissance créatrice, et qui s’est livrée à l'habitude, qui semble avoir choisi la voie de l’instinct.

Il n’en est pas moins vrai que, jusque dans ces déformations des pratiques et des croyances religieuses, on discerne sans peine quelque chose qui à la fois lient d'elles et qui les dépasse infiniment. L'humanité a élé, par ses propres victoires sur la matière, forcée de se livrer à elle plus qu’il n’était nécessaire, et même, semble-t-il, plus qu'elle ne laurait voulu. Elle tourne d’ailleurs, toutes les fois qu’elle le peut, la difficulté. Elle a des sursauts, de violents redressements. Et ce sont des crises qui s’imitent les unes les autres, comme si elles étaient indépendantes de leurs circonstances et de leurs objets; elle passe d’un vertige à un autre; elle change de folie, et chaque fois croit avoir découvert la voie de la sagesse. Et c'est-à-dire que si, des sommets d’où les révélations

religieuses ont inondé le monde, on embrasse tout leur développement qui les a prolongées et enracinées dans l’évolution sociale, on a l'impression, on a la certitude d’une puissante source de vie qui serait devenue un torrent favorable aux œuvres de la mort, d’une formidable déviation de cet élan créateur d’où devaient découler des activités régénératrices par lesquelles le mouvement, sur les pentes de l'instinct, pouvait reconquérir sa spontanéité et se développer en liberté ordonnée. En un mot, la conscience mécanisée est une absurdité; la conscience à la fois capable d’être individuelle et quand même absorbée, opprimée par les nécessités globales de la conscience collective, est inintelligible. Cela devrait être impossible, mais c’est réel. Encore ici, on se trouve bien en présence d’un acte manqué.

Mysticisme et machinisme sont évidemment des tendances simultanément rivales et solidaires. Mais, quels que soient leurs conflits au sein de cette solidarité, ils ont cela de commun, qu’ils représentent, pour l’homme au milieu de l'Univers dont il dépend au moins par son Corps, une possibilité de délivrance; ils sont par eux-mêmes son affranchissement. Et puisque, jusque dans ses conquêtes sur la matière, FPhumanité est entraînée vers le déterminisme des conduites inconscientes, où les moyens atteignent nécessairement leurs fins comme dans tout automatisme fabriqué par la nature, la solution du problème que nous envisageons doit se trouver dans le progrès de la tendance contraire : il faut que le machinisme soit poussé le plus loin possible, dans une société qui serait loute imprégnée d'un mysticisme vivant. Qu'est-ce qui manque à l’insecte ? Il est parfait en tant que mécanisme, mais il n’est que du mécanisme. Qu'est-ce qui manque à l’homme ? Il est intelligent, mais il tend à ne pas l’être; il est attiré sur les voies de l’instinet où il abandonne son privilège d’être conscient, capable de réflexion et de choix. Et quand il résiste à ce penchant contraire à son essence, quoique conforme à la nature, il devient ma-

ladroit : sa conduite est capable de perfectionnement, mais aussi d'erreur et d’insuccès. L'idéal serait donc un ensemble constitué par une machine aussi perfectionnée qu’il est possible, dirigée par une pensée libre et consciente; et si l’on élargit ce schéma : la conscience universelle plaquée sur les mécanismes propres à l’espèce humaine,

Réfléchissons sur un fait si évident, mais qui, pour cela même, retient peu l'attention. Qu'on lobserve dans les instruments, les outils les plus rudimentaires qui remontent aux premiers essais d'adaptation de l’homme avec son milieu, ou dans les machines les plus compliquées, dont il fut capable dans les dernières étapes de son évolution, le machinisme est un produit de l'intelligence; il exige toujours de sa part un surcroît d’intuition, un effort tendu à l’extrème de l'esprit subordonné à l’ordre des choses, mais qui va au delà, veut s’en affranchir. L'invention suppose la vie collective; mais elle est individuelle; elle est un acte personnel. La science, prise dans son ensemble, est, elle aussi, quoique suprêmement intelligente et réfléchie, soumise à un déterminisme en vertu de la nécessité de son but collectif. La découverte n’y est donc possible que pour celui qui rompt le cours de ce déterminisme, brise la pression exercée sur lui par l’universelle inertie, et devient ainsi capable de penser par lui-même, L’inventeur, c’est cela : un homme libre qui, quoique se développant dans une société close, n’en accepte pas les limites, ne s’emprisonne pas dans ses remparts et dans ses murs, qui bondit au delà: ce qu’il invente donc avant tout, c’est sa liberté. Dans ces conditions, la machine devrait retenir quelque chose de ses origines; née d’un effort d'affranchissement, elle contient en elle la possibilité pour l’homme de s'affranchir; il est anormal, il est illogique qu’elle lasservisse.

Du reste, si anormal que ce soit, c'était inévitable. En effet, cette victoire de l’esprit tendu vers cette libéation dont sa conscience reflète en elle le désir et

les formes, les perspectives d’accomplissement, il ne l’a cherchée et par suite obtenue que dans l’ordre des choses matérielles; il s’est oublié dans cette délivrance; il a orienté son génie latent contre lui-même. Le corps, le cerveau font partie du monde extérieur, de cette nature physique qu’étudient les sciences; elles s’en sont servi pour agir sur la matière, mais sans se préoccuper au même degré, avec la même intensité, ni surtout le même bonheur d’agir aussi sur eux qui appartiennent au monde matériel. Le mécanisme, cependant fabriqué par l'intelligence de l'homme, l’a donc dépassé et dominé.

Que ne pourrions-nous dire de l’esprit lui-même ? On admet généralement et l’on se plaît à dire que tout ce qu’il contient, que toutes ses fonctions sont solidaires. Cependant, au sein de cette solidarité, tout en baiïignant dans un milieu psychique où elle est stimulée par des tendances, des désirs, où elle est amplifiée par une sorte de mémoire biologique qui retient quelque chose du dynamisme universel, où elle est revivifiée, régénérée et peut-être rendue créatrice par les émotions, l’intelligence s’est comme développée à part et suivant les exigences de l’action; exigences utilitaires au début, mais qui, dégagées de plus en plus de cet absorbant intérêt, n’ont jamais. cessé de s’en repentir. Mais, de ce qu’elle grandissait en marge des autres besoins et des autres puissances de l’âme, ne les empêchait pas d'exister. Ainsi, les machines qu’elle inventait et qui devaient affranchir l'humanité des servitudes que lui imposait le monde matériel l’enveloppaient, l’emprisonnaient dans cette immense nécessité de la matière, resserrée à la mesure de ses besoins physiques, et d’autant plus pesante, plus étouffante qu’elles lui avaient donné le sentiment de la délivrance et le goût de la liberté. Fruits des progrès de la pensée, les conquêtes de la science s’étaient retournées contre l'esprit. Et puisque les pouvoirs de l’homme dépendent de son savoir, n'ayant approfondi que les secrets de la nature physique, il finit par croire qu’il ne pouvait

rien sur la nature morale; rien, ou peu de choses. Et du reste il n’est que trop tragiquement évident, dans les temps où nous vivons, qu’au regard de ce qu’il est capable de réaliser sur le plan de la matière, il est comme frappé d’impuissance sur le plan de l'esprit.

Mais c’est dans les raisons de désespérer que lhumanité découvre les conditions des changements qui la sauveront, qui déjà lui font, comme malgré elle, concevoir de l’espérance, et même courir au devant des risques nécessaires au lieu de se laisser entrainer sur la pente d’un inéluctable destin. La tendance vers le machinisme au service des besoins matériels est allée tellement loin que ce qu’il lui resterait encore à faire pour produire tous ses effets peut être tenu pour négligeable. Donc, dès maintenant, il est presque certain que c’est dans le sens inverse que s’orienteront les sociétés, et les consciences averties en ont le pressentiment. Le problème est de savoir quelle est la mystique qui, pour les temps contemporains, conviendra au développement indéfini du machinisme, et à l’organisation sociale que ce progrès précisément imposera, même en quelque façon inventera. Avant que cet équilibre ne se réalise, cette harmonie entre des tendances également naturelles, solidaires, et capables de se développer comme si elles étaient rivales, il arrive que les consciences individuelles, les âmes qui enfantent un rêve personnel, les esprits qui inventent une vision subjective des choses, sont brovés entre ces mouvements de faits, entre ces courants de forces antagonistes, comme l'est un voyageur distrait par quelque songe intérieur entre deux trains marchant vers leur but respectif sans se soucier de sa présence sur leurs voies. D'une part, le dynamisme emporte les masses globalement vers la mécanisation de l’activité collective comme s'il était däns sa logique de devenir partout uniforme et automatique; il est continuellement poussé dans cette direction par d’anonymes intérêts, mécanisés à leur tour au point qu’accélérant leur dé-

veloppement, ils courent à leur perte avec autant de hâte, de sérénité et de joie que si c’était vers leur triomphe; il lui est donc impossible de se ralentir pour se maîtriser et ressentir une lucide inquiétude, de s’arrêter pour s'interroger, et surtout pour permettre à la prudence et à la sagesse d’insérer dans son élan vertigineux une semence d’idéal qui, au sein de l’action, se transformerait en raison. D'autre part, le même dynamisme oriente les mêmes masses vers une mystique qui aspire, en sens contraire, aux formes les plus élevées, les plus pures de la croyance. Aucun mouvement de forces, même de celles que suscitent les intérêts matériels les plus inférieurs, ne se dispense du soutien de l'idée. Il s’y appuie comme sur un fondement; il s’en pare comme d’un ornement; il s’en sert, pour attirer à lui le concours des énergies éparses, comme d’un flambeau; elle lui est nécessaire, puisqu'il l’admet, alors que de lui-même il l’écarterait comme une gêne, comme un obstacle ou plutôt une futilité. Les institutions semblent être la matérialisation d’un idéal et ses moyens de se réaliser et de progresser. Le langage collectif est rempli de mots qui le désignent sous des aspects divers, et témoignent, dans la conscience humaine, d’une tendance à s’affranchir du réel, à transcender les conditions de l’action quotidienne. Elle paraît bien avoir toujours eu et conservé, malgré ses déceptions, l'intuition, le pressentiment, d’un ordre de faits et de relations entre les êtres qu’elle pourrait atteindre en réduisant les besoins matériels à ceux qui sont indispensables à l’organisme, en traversant toul ce que la nature offre de richesses et de ressources, et en développant à fond les facultés et les énergies propres à l’esprit. Seulement cette croyance, cette foi morale n’est jamais au réel telle que nous la construisons conformément à la logique d’une analyse abstraite des possibilités de la vie. C’est au sein de la société que l’idéal naît, se modèle et se fortifie; il ne saurait jamais s’en évader pour s’épanouir comme s’il était libre d’évoluer pour lui-même. La

mystique ne peut donc pas commander au dynamisme social, ni l’éclairer puisqu'elle en provient. Il n’y a que des idées collectives, que des foules innombrables attachées à ces idées et à des institutions, et qui sont engagées dans le vaste mécanisme que constitue chaque pays, chaque civilisation, chacun de ces grands courants d'humanité qui ne se laissent pas discerner puisqu'ils sont recouverts par leurs effets; et tout cela marche nécessairement vers un but à l'avance déterminé, entraînant, confondant, absorbant dans son mouvement les inventions même les plus sublimes des consciences individuellés. En d’autres termes, le machinisme est encore dominant; la mystique encore indéfinie; nous vivons dans une dangereuse période de transformations.

À ces réflexions qui portent sur des faits relevant de la conduite utilitaire, s’éclaire singulièrement la question de la criminalité superstitieuse. Nous avons montré qu’elle a sa source dans la nature humaine, avant tout, ou plutôt dans ce qui, de la nature humaine, est régi par l'instinct. Mais, quoique ainsi naturelle, elle n’en est pas moins accidentelle, car pourquoi l’évolution de lhumanité, pourtant essentiellement différente de l’animalité, s’est-elle accomplie suivant les tendances instinctives, et non sur l« avenue » (pour parler comme M. Brunschvicg), que pouvait lui tracer et que lui ouvrait en tout cas la conscience ?

À ce point de vue, le crime prend l'aspect d’un monstrueux accident, analogue à celui dont est victime l’ouvrier qui, dans une attitude de distraction en vertu d’un désir, d’une pensée individuels, engage imprudemment son Corps dans le système des machines de son usine, toutes lancées vers un but qui les rend indifférentes à ce qui leur est étranger, et les empêche de s’y arrêter. Lorsqu'on immobilise les courroies, l’accident s’est déjà produit, il est trop tard; le mouvement collectif repart, témoignant par là combien cette interruption était inutile. Il en est de même du crime rituel et, en général, du crime commis par superstition.

Si le principe de participation domine et détermine la mentalité prélogique, qui est celle non seulement des peuples primitifs, mais de toutes les sociétés et de tous les individus dont les sentiments, les représentations, et les pratiques dépendent de la superstüition ou même de la religion, comme ce principe n’est nullement abstrait, cela signifie que l’âme, la personnalité, la pensée, dans ce cas, sont profondément, intimément pénétrées par la conscience du lien vital qui les unit à un même être : leur ascendant commun, leur cause, leur substance, leur fondement, leur véritable source de vie. La religion et la superstition, sous des formes à la fois infiniment diverses, et cependant semblables, étant universelles, c’est donc qu'universellement les hommes, soumis à ce principe de participation, se sentent vivre dans une commune participation à leur dieu. Que ce soit dans une religion primitive et rudimentaire ou dans une religion évoluée et perfectionnée, les individus, quoique sachant, par une expérience directe et par toutes les certitudes inhérentes à tout activité instinctive, qu'ils doivent d’être nés à l’union physique de deux corps, croient pourtant qu'ils sont, en réalité, au fond des choses, engendrés continuellement, durant toute leur existence, non d’ailleurs limitée à leur mort, par un principe à la fois transcendant et immanent, dont relèvent tous les membres de la même famille, du même groupe et par extension, de toute l'espèce humaine : Dieu ou Totem, c’est le véritable principe de vie. Est-il logique qu’en son nom, l’on immole certains d’entre eux, immolation qui se complique de leurs souffrances, de leurs révoltes, de scandales, et qui finalement dresse la conscience contre le foyer de sa lumière, et la raison contre ce qui lui rend intelligible l’univers ? Evidemment, nulle synthèse ne saurait s’accomplir sans que des corps fussent détruits et fondus dans un composé nouveau, doué de nouvelles propriétés. Il est impossible d'expliquer et de justifier, dans le monde des consciences, du moins, cette destruction des individus pour les synthèses

exigées par le mouvement évolutif. Ici, en effet, le creuset où elles se réalisent se confond avec la cause qui engendre les êtres : elle les rassemblerait afin, par leur mort, de créer de nouvelles possibilités de vie, de nouveaux germes d'avenir ?

En somme, dans ce domaine éminemment moral, le mécanisme artificiel s’est plaqué sur le dynamisme naturel; le social a transformé la mystique inhérente à l’élan de la vie universelle, en un système de représentations, de croyances et de pratiques qui tendent vers la perfection matérielle, vers la sûreté de Pactivité instinctive. Les mêmes causes qui, sur une certaine voie, dans de certaines conditions, ont produit le machinisme industriel, ont envahi d’un machinisme spécial, approprié, le domaine religieux. La religion y est supplantée par: la superstition. Non du reste que la superstition soit incompatible avec l'intelligence; le contraire plutôt serait vrai. Mais l'intelligence, qui la favorise si elle ne l’engendre pas, n’est qu’un instrument d’action, non la faculté de sympathiser avec l’ordre universel des choses, et de le comprendre, en coïncidant avec lui, à même le mystère de sa génération. Elle est une déviation, une dégradation, par un resserrement, à la mesure des réalités concrètes, des êtres devenus, des possibles accomplis, du véritable sens de la vie !.

A cet industrialisme religieux, qui, comme l’industrialisme économique, dérive fatalement de la machine, il faut une mystique qui traduise les besoins qu'éprouve la conscience humaine de remonter, en sens inverse, la pente où elle est descendue si loin, si bas, vers l’inertie; une mystique qui, par delà les siècles innombrables durant lesquels s’est mécanisé, peut-être utilement du reste, ce qui, de son essence, est plus libre, à savoir la Foi, lui permette de rejoindre l'Esprit pur.

Dira-t-on : le problème est d'avance résolu, puis-

(1) Voir le remarquable ouvrage, peu connu et qui mérite de

l’être davantage, par Lotus de Païni, — Les trois Totémisations, Chacornac, Paris.

que religion et mysticisme ne font qu’un. Là est l’erreur, source de perpétuels malentendus, cause de l'impuissance où l’on est de régénérer le sentiment religieux. Que cette erreur existe au surplus, est-il besoin de le prouver ? N’y suffit-il pas de la criminalité qui accompagne inséparablement le développement de cultes dont l’origine est un principe d'amour ? En réalité, la mystique, disions-nous, loin de régir le dynamisme social, est sa servante; elle obéit là où elle devrait révéler d’abord, et ensuite ordonner catégoriquement. Parmi celles que nous connaissons, il en est d’admirables. Il semble bien que toutes, à leur point de départ, aient été capables de refondre l’humanité, d’en restaurer les voies, de la rendre à ses finalités qui ne comporte pas nécessairement le malheur. Mais aussitôt nées, elles sont, comme tout être d’ailleurs, saisies, accaparées, emportées par le mécanisme social, qui les fait siennes, qui les modèle à sa guise; et bientôt, ceux qui les contemplèrent à leur source ne les reconnaissent plus. Le problème est donc posé; non résolu d'avance, mais à résoudre; non spécial à un monde particulier, mais général, coextensif à toute l’activité humaine, et caractéristique de notre temps. Le mécanisme, on ne doit pas essayer de le limiter, de l’arrêter; il faut seulement le discipliner, l’illuminer. Il entraîne, par son progrès nécessaire, les sociétés humaines vers des formes de vie collective analogues à celles des sociétés d'insectes. Ira-t-il jusqu’au bout dans cette voie ? L’emportera-t-il sur le principe initial de la vie qui, elle, est capable de transcander toujours ses réalisations, et qui a déposé dans l’espèce humaine sa volonté de ne pas s’immobiliser dans ses produits ? Par une réaction contre lui-même, car elle lui serait salutaire, provoquera-til le réveil de la tendance contraire, celle du dynamisme vivant ? Au sein de ce réveil, verrons-nous apparaître une nouvelle mystique qui ne soit pas asservie d’avance aux machinisme social et religieux ? Grâce à cette mystique, l'humanité deviendra-t-elle

consciente d’elle-niême, au delà des groupes où elle s’est divisée, déviée et mécanisée ? Par une véritable Magie, ou par une véritable Prière, sera-t-elle capable de réaliser son universalité ?

Rabat, le 14 mai 1935.

Maurice Duval.

Vu, le 12 juillet 1935.

Le Doyen de la Faculté äes Lettres de l’Université de Paris, H. DELACROIX.

Vu et permis d'imprimer :

Le Recteur de l’Académie de Paris, Pour le Recteur, L'Inspecteur de l'Académie,

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