CHAPITRE II
I. Mythe d'Isîs et d'Osiris , sous le point de ^ue physique et astronomique. II, Le Lotus et ses mystères; première idée de l'origine dés choses : Cosmogonie et Théogonie des Égyptiens ; système général de leur religion. III. Osiris-roi; Sérapis-Canobus.
I. La croyance populaire des Égyptiens se fondait tout entière sur le mythe à'Osiris et ÔlIsîs, deux grandes divinités nationales, deux époux, frère et sœur l'un de Tautre. Leur généalogie est rapportée d'une manière différente par les différens auteurs. Ils n'étaient pas nés que, s'unissant dans le sein de leur mère, avant de voir le jour ils le donnèrent eux-mêmes, et de cette union singulière naquit Aroueris. Bientôt le couple céleste paraît sur la terre. Isis la première trouve l'orge et le blé; Osiris invente les instrumens de l'agriculture, il donne aux hommes des bords du Nil les moissons et les lois , le mariage, le culte des dieux, la société civile. Puis il songe à porter plus loin ses bienfaits , et il s'en va parcourant le monde à la tête d'une nombreuse armée, subjuguant partout les peuples, non par la force, mais par l'attrait de la musique et de la poésie. Cependant le pervers Typhon cherchait à profiter de l'absence de son frère pour s'emparer du trône de l'Egypte; la fermeté d'Isis, qui commandait au nom de son époux, déjoua les projets du méchant. Osiris est enfin de retour, et
Typhon, comptant sur l'alliance de soixante-douze conr jurés et de la reine d'Ethiopie, Aso, l'invite à un banquet qu'il fait préparer dans sa joie hypocrite. Au milieu des plaisirs de la fête, on apporte, par ses ordres, un coffre magnifique qui excite l'admiration de tous les convives; Typhon promet de le donner à celui d'entre eux qui pourra le remplir de son corps. Le traître avait pris secrètement la mesure de celui d'Osiris et fait exécuter l'ouvrage d'après cette mesure. Tous essaient et échouent tour à tour ; Osiris va l'emporter , mais , au moment où il se place dans le coffre, auquel son corps s'ajuste naturellement , Typhon et ses complices se précipitent su; hii, ils referment le coffre, le scellent avec du plomb le jettent dans le fleuve, et l'envoient à la mer par 1 bouche Tanitique, qui, depuis lors, fut pour les Egyp tiens un objet d'exécration. C'est ainsi que le sauveur Osiris périt à la fleur de son âge , à vingt-huit ans (d'autres disent la vingt-huitième année de son règne) , par la main de son propre frère, le dix-sept du mois Athyr (i3 novembre).
Aussitôt les Pans et les Satyres commencent à parcourir l'Egypte en poussant des cris de douleur. Isis apprend la triste nouvelle dans la ville de Ghemmis , et après s'être abandonnée aux plus violens accès du désespoir, elle se couvre d'habits de deuil et se met à la recherche du corps de son époux bien-aimé. Des enfans lui montrent enfin la bouche du Nil qui avait reçu dans ses ondes et porté à la mer la dépouille d'Osiris enfermée dans le coffre fatal.
Typhon avait une sœiir qui fut aussi son épouse; elle
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se nommait Nephtkjs. Osiris avait eu d'elle par une méprise reconnue plus tard, Aniihis, fils semblable à son père pour la sagesse et la bonté, mais qui tenait de la nature dix chien et en portait la tète. Isis le prend pour compagnon de ses recherches. Elles sont longtemps vaines, car le cercueil avait été poussé dans les roseaux, sur la côte de Byblos, et là une bruyère ^, au pied de laquelle il s'était arrêté , avait grandi d'une manière si extraordinaire, que le coffre se trouvait enveloppé de son bois. Le roi de Byblos, frappé de la beauté de cet arbre, le fit couper un jour, et la tige sacrée renfermant le corps d'Osiris était devenue une colonne qui soutenait le comble de son palais. Ces détails parviennent à la déesse. Alors se rendant aux portes de Byblos, humble, éplorée, elle s'y assied sur le bord d'une fontaine. Les femmes de la reine la trouvent en ce lieu, et, au retour, racontent à leur maîtresse les merveilleux talens de l'étrangère. La reine veut la connaître , la fait venir, et la donne pour nourrice à son fils. Isis nourrit cet enfant en lui mettant le doigt dans la bouche, au lieu de la mamelle, et la nuit, pour purifier son corps de tout ce qu'il avait de terrestre, elle le faisait passer dans les flammes. Elle-même, transformée en colombe, voltigeait autour de la colonne et faisait retentir l'air de
^ Èpîxyi (spstîtin) Erica : suivant Schreber (in Harles. Theocrit., V, 64), ce n'est point la bruyère vulgaire, mais VErica cinerea^ sco~ paria ou arborea ,\À\\n. — On se rappelle ce que nous avons dit plus baut, au sujet de Mitbras-colonne : quant à Baccbus TCcpixtovic;, ttûXo;, etc., i^oy. les renvois indiqués au ini*me lieu, ei-dessits , liv. II, p. 37a, note 3. ,f.
Spa LIVRE TllOISIEME.
ses plaintes. Cependant la reine qui l'épiait, une nuit, poussa un grand cri en voyant son fils au milieu des flammes, et ainsi, lui ôla l'immortalité. Soudain Isis paraît sous la figure d'une puissante déesse, elle réclame la colonne, en retire le cercueil, et la met ensuite sous la garde des rois de Byblos , qui déposèrent ce bois sacré dans un temple où il fut adoré de tout temps. Puis , la déesse se précipitant sur le cercueil, et donnant un libre cours à sa douleur, jeta des cris si aigus qu'un des fils du roi en mourut de frayeur.
Isis rapporte en Egypte son précieux fardeau. La vue du corps de son époux sans vie fait de nouveau couler ses larmes, mais bientôt aussi l'anime à la vengeance. Qui lui prêtera son bras? Horus, son fils : elle ne peut avoir d'autre vengeur. La déesse se rend à la ville de Buto où ce fils était secrètement élevé , et cacbe le cercueil d'Osiris dans un lieu écarté. Mais Typhon, chassant une nuit à la clarté de la lune, le découvre, reconnaît le corps de son frère et le coupe en quatorze parties qu'il disperse de tous côtés. Voilà Isis cherchant les membres épars d'Osiris et parcourant dans un esquif de papyrus les sept bouches du Nil. Elle retrouve enfin tous ces tristes débris, à l'exception du quatorzième, l'organe de la génération, qui, ayant été jeté dans le fleuve, était devenu aussitôt la proie de certains poissons, maudits depuis cet événement. La déesse recompose le corps et remplace le membre perdu par un simulacre qu'elle fait faire en bois de sycomore. Elle consacre le Phallus en commémoration , et transportant à Philes le corps de son époux, elle l'y ensevelit ; c'est à Philes que fut,
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dans la suite, le lieu saint par excellence ^. Néanmoins, partout où s'était retrouvé l'un des membres du dieu , on vit s'élever également et des tombeaux et des temples visités par la piété des peuples.
Cependant Osiris revient des enfers pour instruire son fils dans les armes, pour l'éprouver et pour l'animer. Horus rassemble ses fidèles ; son parti se grossit cbaque jour; on marcbe au combat, et la cause du juste l'emporte. Typlîon tombe vivant entre les mains d'Horus. Mais Isis , chose singulière! brise les chaînes de ce cruel ennemi et lui rend la liberté. Horus indigné ne put se contenir, et portant la main sur sa mère, il lui arrache son diadème. Hermès le remplaça par une tète de vache avec SCS cornes, qui depuis futl'ornement distinctif d'Isis. Typhon , le calomniateur Typhon , invente de nouveaux
* Diodor. Sicul. ,1, aa. Cette île n'était accessible qu'aux prêtres : chaque jour ils y offraient, au tombeau d'Osiris, trois cent soixante coupes remplies de lait (nombre égal à celui des jours de l'année dans sa plus ancienne forme ), et cette offrande funèbre était accompagnée de lamentations avec des espèces de litanies (àvaxaXouas'vou; rà Twv ôcwv ûvo[7-aTa). Un usage tout-à-fait analogue subsistait dans la ville d'Acanthus. (Diodor. , ibid. , 97.) Il est évident que ce culte avait un double rapport à la révolution annuelle du soleil et aux vicissitudes du Nil qui en dépendent ou y correspondent : Osiris était considéré comme le Nil et le soleil tout à la fois. (Camp, le passage remarquable d'Héliodore, ^Ethiopie. IX, aa, Coray.) Conformément à ces idées, fondement de la religion nationale, les Égyptiens n'avaient pas de serment plus sacré que celui-ci : Ma tov èv ^îXai; Ôa-.piv ; «Par Osiris qui repose à Philes. » Les monumens découverts dans cette île révérée viennent parfaitement à l'appui. Voj. Zoëga, de Origine et usu Obeliscorum, p. 286; Lancret, dans la Description de l'Egypte, Antiquités , toI. I , cbap. I , § 7, p. 44- ^<^"f' Creuzer. , Commentât. Hcrodot. , T, § i5,p. 182 sqq.
artifices j il conteste à Horus sa légitimité pour lui ravir encore une fois le trône. Mais il est confondu et banni clans les déserts. Horus fut le dernier des dieux qui régnèrent sur l'Egypte; vinrent ensuite les rois humains. Isis eut d'Osiris, après sa mort, un second fils, Harpo' çrate, né avant le temps, mutilé, boiteux, véritable enfant de la douleur et des larmes ^,
Diodore ajoute à ce récit quelques circonstances remarquables ^. Isis ayant recuilli les lambeaux du corps d'Osiris, s'occupa de les ensevelir. Mais elle voulut que la vraie sépulture de son époux demeurât inconnue, et que son tombeau reçût dans toute l'Egypte les mêmes honneurs. Dans ce dessein, elle prend chacun des membres, et, l'entourant d'aromates et de cire, elle en fait un corps pareil à celui d'Osiris ; puis elle distribue tous ces corps , les fait ensevelir et les consacre dans toutes les principales villes de l'Egypte, en sorte que chacune de ces villes crut avoir le véritable Osiris. Elle recommande aux prêtres de l'honorer comme un dieu et de lui dédier un animal quelconque , destiné à jouir des mêmes honneurs que lui, soit pendant sa vie, soit après sa mort. Ces animaux sacrés, différens dans les différens nomes ou gouverneraens , étaient soleimellement ensevelis, et l'on renouvelait autour de leurs tombeaux le deuil du trépas d'Osiris. Une seconde légende trouve ici sa place : Isis, dit-on, ensevelit les membres rassem-
' Plutarch., de Iside et Osiride, cap. XII sqq. , p. /jSg sqq. Wytteiib.
* Diodor. , I, ai.
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blés de son époux dans une vache de bois , et de là le nom de la ville de Busiris, célèbre entre autres par la sépulture du dieu ^ Une troisième légende nous apprend qu'Osiris étant mort, son âme passa dans le bœuf Apis; et toutes les fois que ce bœuf meurt, elle passe successivement dans le corps de chaque nouvel Apis. Apis est donc la parfaite image de l'âme d'Osiris. D'un autre côté, le corps d'Osiris embaumé, consacré, enseveli comme on l'a vu plus haut, est le vrai modèle de toutes les sépultures, de toutes les momies des rois, des prêtres et des grands^.
Le mythe que nous venons de présenter dans toute son étendue, est, à nos yeux, une tradition allégorique de ce grand événement par lequel de misérables et stupides tribus de pêcheurs et de pasteurs furent amenées à connaître l'agriculture et à concevoir des idées religieuses plus dignes de la divinité. La population éparsc de l'Egypte était livrée çà et là au culte de grossiers fétiches , épais et isolés, et multipliés à l'infini comme les tribus elles-mêmes. Des serpens , des oiseaux, des quadrupèdes, etc. , voilà quels étaient les objets de leurs adorations. Ce fétichisme partiel fait place à une religion générale qui embrasse la nation tout entière , ou du moins il se confond dans cette religion nouvelle : au lieu de ces corps innombrables auxquels s'attachait le culte dispersé, paraît un corps unique et sacré pour tous ; les âmes , qui jusque-là étaient condamnées à errer pour un temps
'Bcûç, Ôatptç. Co7if. Diodor. , ihid,^ 85; Herodot., II, Sg. * Diodor,, uhi supra, Plutarch., de Isid. et Osirid. , p. 47^ » Wyttenb.; Herodot., II, 86.
autour du cadavre qu'elles avaient quitté, commencent le cours régulier de leurs transmigrations; la grande âme delà nature, Osiris, ouvre la carrière çt perpétue son éternelle vie dans l'éternelle succession des Apis. C'est ici qu'on aperçoit la trace d'une doctrine allégorique , au moyen de laquelle une tribu d'hommes civilisés réussit à introduire parmi les peuplades sauvages, le grand bienfait de l'agriculture, en rattachant aux travaux de la terre les vérités les plus importantes. Dans cette législation religieuse, la terre est sacrée; c'est d'elle que l'homme, en cultivant son sein , apprend à connaître sa propre destinée et sa condition, soit physique, soit morale. Tout ce qui est nouveau provient de la dissolution de tout ce qui est ancien ; partout la destruction n'est que régénération ; les corps , les enveloppes extérieures passent incessamment; mais la source de vie est intarissable, immuable, pour l'individu comme pour l'univers. Mais le mythe d'Osiris a plus spécialement pour fond la révolution physique et astronomique de l'année '. X'Egypte antique avait, comme l'on sait, deux récoltes par an, conséquemment deux périodes distinctes de semailles et de moissons : la première, depuis le mois de février jusqu'au commencement de juillet ; la seconde, de la fin de septembre en novembre. Voilà pourquoi Osiris meurt deux fois et deux fois Isis le pleure en une année. La première mort tombe au printemps, depuis
* f^oj. , sur les diverses formes de l'année égyptienne et sur les rapports de ses époques principales avec la religion, la note 3 sur ce livre, fin du vol. Ou y trouvera des éclaircissemens sur le calendrier économique de TÉgypte. (J. D. G.)
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mars jusqu'en juillet : c'est le temps des grandes chaleurs pour l'Egypte, tout se dessèche et périt sur la tetre; les vents brûlans du désert de Libye embrasent l'atmosphère qui prend une teinte rouge foncé, couleur de Typhon ; toutest sous l'empire de ce dieu méchant. Isis, c'est-à-dire l'Egypte, est dévorée de la soif, se lamente et soupire après les eaux. Cependant Osiris, qui est ici le Nil faible et languissant, retenu dans l'Ethiopie au delà des rochers d'Éléphantine et des portes de l'Egypte, semble perdu à jamais pour Isis, sa sœur et son épouse; tandis que l'affreux Typhon , son frère, fait alliance avec la reine des Ethiopiens, et, fort du secours de ses soixantedouze compagnons, c'est-à-dire des soixante -douze mauvais jours qui doivent s'écouler jusqu'au réveil d'Osiris, pousse à travers les déserts ses taureaux à l'haleine enflammée. Le tyran est épris des charmes d'une sœur dissolue, Nephthys, qui représente les sables bnMans de la Libye et les rivages stériles de la mer. Ce sont là ses états, comme l'heureuse vallée du Nil est le royaume d'Isis, le pays de la verdure et des riches moissons^.
^ Ainsi donc, Isis se confond ici avec l'Egypte, comme Osiris avec le Nil. Le nom vulgaire de l'Egypte était, chez les Egyptiens, Chame Chemi (Xvîy-ta dans Plutarque, 1. 1. ), que lui donnent encore les Coptes : ce mot signifie la terré noire, sans doute à causé de la nature du sol. On veut qu'il soit littéralement traduit danàî'îîîscription de Rosette , par Ai-^'UTTroç , qui, chez Homère, est le nom du fleuve et non du pays. (Odyss. , IV, 477 sqq.) Le Nil avait une foule d'autres noms : Jaro ou Phiaro, c'est-à-dire lejleuve par excellence; nx:sàu.Y)ç (commeilfaut lire dans Diodore, I, 19), qui signifie «o/r, et par-là se trouve en rapport avec Xru.ia et Ai-j-uittoç à la fois, etc. On peut les voir dans l'E^gypte sous les Pharaons, par M, Champollion jeune , I , p. t a8 sqq. Conf. ibid. , p. 80 sqq. , 101 sqq. /fdd. Jablonski,
Enfin Osiris grandit , il commence à briser ses chaînes : le Nil monte, s'accroît et abandonne peu à peu son lit de rochers. Ce phénomène paraît en mai, devient plus sensible en juin ; mais avant que se montre le lion , c'est-à-dire avant que le soleil fasse son entrée dans ce signe zodiacal , l'inondation bienfaisante n'existe point
Panthéon iEgypt., a, IV, i , p. x3g sqq. Ce dernier, et M. Champollion avec lui , fait venir le mot Nilus, ou NeïXo; , de deux mots coptes, et lui donne le sens de fleuve qui croit à une époque déterminée : peutêtre serait-il plus naturel et plus conforme à l'histoire et à la mythologie tout ensemble , de le dériver du sanscrit Nila (bleu foncé ou noiV), nom de l'Indus et de Vichnou aussi bien que de Siva, dieu-taureau comme Osiris-Nilus . Ainsi s'expliquerait la fable d amours du Nil, transformé en taureau, avec Meinphis , d'où n o^\t Mgjptus qui fit porter son nom à l'Egypte (Diodore, I, 5o)fj et les trois noms Nilus, Mgyptus, Oceames {Ouchame, Chame)^ revie draient parfaitement au même : l'on verra, par la suite, qu'en effi Osiris est le dieu noir comme Vichnou , la couleur noire étant att buée à l'élément humide , à l'eau. Jablonski oppose à Nilus, Phroii (cppoupwv) , autre nom du Nil , qu'il explique par fleuve qui s'abaisse, M. Gœrres (Mjthengesch. , II, p. 4o3) , fleuve qui tombe du ciel (éman tion d'Osiris, dieu du ciel, et son terrestre représentant), je ne sais trop sur quel fondement: PAro//ro«, dans ce dernier cas , reviendrait à (5'u7reT7i;, épithète du Nil chez Homère , à laquelle nous ne saurions, en aucune manière , attacher avec M. Champollion , l'idée de la vraie eause de l'inondation du Nil , qui est, comme l'on sait, produite par les pluies solsticiales de l'Ethiopie. Les anciens le savaient déjà, mais non pas au temps d'Homère ; ce père de la poésie donne cette épithète à beaucoup d'autres fleuves et rivières. {Conf. Creuzer. , Commentât. Herodot., I , p. 186 sqq.) Dans les représentations figurées, le Nil se voit environné de petits enfaus en nombre divers , qui expriment par une allégorie ingénieuse les coudées de son accroissement : il est bien probable que ces coudées-enfans ont donné naissance à la fable des Pygmées. {Voj. Jablonski, Panthéon, ihid., p. 174 sqq.; et notre vol. IV, pi. LU , 137 a. Conf. l'Explicat. des pi., sect. III.) Je dois, en grande partie, la substance de cette note à M. Creuzer. (J. D. G.)
RELIGION DE l'égypte. chap. II. 3gg
encore. Le fleuve atteint sa plus grande hauteur au solstice d'été et bientôt inonde le pays tout entier. L'Egypte présente alors le spectacle d'un archipel; on la parcourt dans des barques, et le 24 septembre est un jour d'allégresse, une fête des plus solennelles, où l'on ouvre les écluses au bruit des acclamations universelles et des cris de joie d'une foule immense. Chaque contrée de l'Egypte a sa part dans ce grand bienfait de l'inondation, même la lisière brûlante du désert; et c'est alors que le corps sacré d'Osiris , démembré par Typhon et les siens, se disperse en une multitude de canaux ^.
Mais Osiiis n'est pas seulement le Nil, il est encore le soleil; il est l'un et l'autre en même temps. A Philes, l'on voyait autour de son tombeau trois cent soixante vases que les prêtres remplissaient de lait chaque jour; à Acanthus, les prêtres versaient également chaque jour l'eau du Nil, de trois cent soixante urnes dans un tonneau percé. C'est une allusion à la plus ancienne forme
^ Le mythe populaire avait figuré jusque dans ses moindres détails cette histoire naturelle de l'année en Egypte. Le Nil, retenu, en quelque sorte , dans ses profondeurs, appelées encore ses sources, entre Éléphantine et Syène (w? ^l àêuaaoi eî<n al rrrî-^'at, Herodot. II, a8), c'est Osiris au tombeau , depuis l'équinoxe du printemps jusque près du solstice d'été : peu à peu le dieu se réveille ; le Nil monte , s'épanche sur le sein de l'Egypte , et l'on entend retentir les mugissemens de la vache Isis ([xuxrp.aTa t^? îot^oç, Gregor. Naz. Garmina, ibique Schol., p. 5o, éd. Gaisford). Enfin, le fleuve sacré se divise dans tous ces mille canaux dont l'Egypte est coupée; ses eaux, parvenues à leur plus grande hauteur , recommencent à baisser ; ce sont les lamentables débris du corps d'Osiris , c'est le second attentat de Typhon , aux apprt>ches du solstice d'hiver, comme on va le voir tout à l'heure ((TTrapà-j-jAaTa Sxx.^uiùS-n rct Ôaipt^o;, Gregor. Naz. 1. 1.).
4oO LIVRE TROISIÈME.
d'année, où l'on voit de plus en plus le rapport du Nil avec le soleil dans les idées religieuses des Égyptiens ^
Ici paraît Horus dans la légende sacrée, Horus le fils d'Osirisjle soleil au solstice d'été. Depuis le mois d'avril, dominait Typhon avec son cortège, les chaleurs et les maladies dévorantes; la terre était desséchée, flétrie, désolée. Horus rappelle des enfers son père Osiris, il le fait revivre en lui-même, il le venge : le soleil solsticial ramène le Nil du fond de l'Egypte où il semblait dormir du sommeil de la mort; les eaux se répandent sur la terre, tout est ranimé; les funestes ardeurs, les maladies contagieuses, les animaux malfaisans cèdent et disparaissent devant le vainqueur de Typhon ; par lui la nature reprend une vie nouvelle et l'Egypte retrouve sa fertilité =*.
Mais le soleil est-il dans le signe du scorpion; là commence le deuil d'automne : c'est la seconde mort d'Osiris. L'Egypte presque entière est cachée sous les eaux avec toutes les espérances de l'année; les jours décroissent, le temps des ténèbres approche. Ici le mauvais génie. Typhon, devient la mer, haïe des Égyptiens, et l'hiver qui obscurcit le soleil. Osiris est toujours le principe générateur, mais il a cessé d'agir et semble mis au tombeau. Le soleil a perdu sa force, les poissons
" Conf.^ ci-dessus, p, SgS, note.
=» Horus était le dieu diÂpollinopolis magna (Edfou), où il avait un temple magnifique : les Grecs le comparaient à leur Apollon ; il est le vainqueur de Typhon, comme Apollon de Python, comme Crichna du serpent Càliya. Conf. Jomard, dans la Descript. de l'Egypte, Antiq., t. I, chap. V, § 5, p. 26 sq. ; et ci-ci es s as y liv. I, p. 206, an, note.
RELIGION DE l'Egypte, chap. ii. 4ot
dévorent le membre viril d'Osiris plongé dans les ondes. On ne voit plus qu'un faible enfant, le muet Harpocrate, mutilé, languissant, qui représente le soleil après le solstice d'hiver , et que la triste Isis eut de son Osiris privé de la vie ^ .
On peut remarquer que les fêtes des semailles, en automne, sont généralement consacrées au deuil et à la tristesse : mais ce deuil est accompagné ou suivi d'espérance. Ces fêtes, de plus, sont à la fois celles des semailles et de la constitution politique, comme les Thesmophories des Grecs, empruntées de l'Egypte. En effet, la société civile est fille de l'agriculture. Si le présent est pénible et douloureux, l'avenir offre en perspective les biens les plus chers. Le soleil est loin , la semence disparaît dans le sillon , tout semble perdu : mais viendront les doux fruits et de l'agriculture et de l'ordre nouveau qu'elle enfante parmi les hommes. Voilà un troisième point de vue du mythe que nous expliquons. Quand Osiris a succombé pour la seconde fois, s'ouvre alors la période du deuil dans la fête égyptienne ; tout retentit des cris de la douleur, Isis cherche son époux infortuné. Mais bientôt il est retrouvé et le Phallus offert à l'adoration des peuples ; le soleil monte de nouveau dans les cieux, et les jeunes semences délivrées des eaux commencent à sortir de terre. La joie succède à la douleur, et c'est la période d'allégresse qui s'ouvre' avec le 6 janvier. Aussi les premiers pères de l'Éghse, après l'établissement du christianisme en Egypte, ne
* Conf. ci-dessus, p. 394-
4o;i LIVRE TROISIÈME.
manquèreiit-il$ pas de fixer à cette époque la naissance du Christ, ast^'C.de sérénité qui venait dissiper de longues lé.iièbres f,. . ^
. Dpîis la Ijégepdft dés prêtres d'Abydus, Osirîs, pris pour Tannée solaire personnifiée, paraît avoir été identifié avec Memnon, ce célèbre fils de l'Aurore. Memnon avait 3on palais à Abydus; Osiris y avait aussi son tombeau pt son temple ^. Les mystères d'Abydus n'étaient pas moins in^jpénétrables que ceux dePhiles, et le serment qui s'y rattachait était également inviolable. Les nobles Égyptiens aspiraient tous à être ensevelis dans cette ville, à reposer^ après leur mort, auprès d'Osiris. Dans les sacrifices qu'on lui offrait, jamais l'on n'entendait ni les sons des instrumens, ni les accens delà musique. En effet , le chef de rorcliestre sacré , Memnon , qui est encore Ismandes ou Osjmandyas , a perdu la voix; la divine couronne d'Osiris est suspendue aux pointes des ronces, elle est tombée dans les sables brûlans. Ici dort pour un temps le héros du soleil, et son impérissable monument est le cercle d'or de l'année, que parcourt
ï Vojy, Jablonski, OpuscuL III, p. 36i. Conf. ci-dessus ^ llv. II, p. 364. — Les principales scènes de cette histoire mythique d'Isis et d'Osiris et de leurs enfans Horus et Harpocrate, c'est-à-dire de l'Egypte et du Nil , dans leurs rapports avec le soleil et la lune, durant le cours de l'année , sont représentées dans notre vol. IV, pi. XXVIII-XXXIII, i36-i4i.(<:om/?.pl.LII, i38a,^, i39a-i4i«.) Nous renvoyons à la note 4 sur ce livre, fin du vol., et à l'Explic. des pi. , le détail et la détermination exacte des rôles , des caractères, des figures et des attributs qui distinguent chacun des personnages de la légende : il y a sur ce sujet plus d'une difficulté. (J. D. G.)
«Strah.,XVII,p. 8i4.Diodor., I, 47- Plutarch., de Isid. , p. 471» Wyttenb. - Jamblich. , de Myster. vEgypt. , VI , 7 ; etc.
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Cet astre suprême. La lumière et les ténèbres, le son et le silence , voilà l'opposition qu'on remarque dans ce mythe: c'est encore un tombeau mystérieux, révéré, au fond duquel gît l'espérance; ce sont encore des fêtes de deuil, consacrées par la douleur et par le silence ; ce sont des consolations annoncées aux initiés, aux illustres , qui seuls doivent partager la sépulture du dieu. Au retour du soleil, la statue de Memnon résonne de nouveau ; les oiseaux sacrés s'envolent de son sépulcre et dénoncent une vie nouvelle : on se rappelle les oiseaux qui voltigeaient de même autour du tombeau d'Osiris à Byblos ^. Mais nous reviendrons sur Memnon. II. Pour embrasser le mythe d'Osiris dans tout son développement, il faut le voir passer dans le règne végétal» Une plante aquatique, le lotus ^, enferme dans son calice les mystères d'Isis et d'Osiris, divinités qui donnent les eaux rafraîchissantes , comme il est dit formellement sur quelques caisses de momies. Le lotus est à la fois pour ces deux divinités bienfaisantes le lieu de la naissance et le lit de l'hymen. Cette union du frère et de la sœur, qui se retrouve dans les grandes divinités nationales de tous les pays, est un hymen mystique déjà consommé dans le sein de leur mère commune, dans le sein de Rhéa, l'humidité primitive, le principe, l'orieine du monde ^. Ainsi l'union d'Isis et d'Osiris,
* Foy. , ci-dessus , p. Sgi ; et ci-après , cliap. 8 , le développement du mythe de Memnon.
* Fq/. liv. I, chap. 2, p. i49 sq-, note; iGo note. Conf. la note 5 sur ce livre, fin du vol. (J. D. G)
3 Ehea, Pata, Conf. siip. , p. 389, et note 6 s. c, 1., fin du vol.
4o4 LIVRE TROISIÈME.
leurs amours, leur séparation et la mort de Tépoux, Torgane de la génération perdu et rétabli , tout cela n'est autre chose que l'expression mythique et populaire, la légende proprement dite de l'histoire de la nature et de l'année en Egypte; mais c'est, en même temps, le fameux dogme delà philosophie égyptienne, dogme local en quelque sorte et dicté par les circonstances physiques : la grande condition de la nature vivante, c'est l'humide; toutes choses en sont provenues '. Voilà pourquoi les dieux des Égyptiens sont généralement portés dans des barques "* ; et c'est pour une raison analogue qu'à la procession d'Isis , le prophète ou grandprêtre portait le plus vénéré des symboles , l'urne sainte , cachée dans les plis de sa large robe.
On concevra facilement le choix de tels symboles , si l'on réfléchit sur la nature du climat et du sol qui ont vu se former la religion de l'Egypte ^. Pour le lotus , cette plante mâle et femelle à la fois était la plus sacrée de toutes aux yeux de l'Egyptien ; la terre elle-même, fécondée par le Nil, y présentait une image fidèle de l'union mystique des deux grandes divinités nationales ; son calice est le sein maternel de l'auguste Rhéa , qui voit
ï On se rappelle ici le principe fondamental de la philosophie ionique, exprimé dans Pind are: àpiorov fxèv û<5'(i)p. Olymp. I, i, i^. Schol. et Interpret. Conf. Simplic. ad Aristot. Phys., p. 5o. — Même doctrine chez les Brahmanes- Vichnouïtes : ci-dessus, liv. I , chap. 3, p. 177 sqq. (J. D.G.)
2 Foj. la pi. XLII. Conf. l'Explicat. des pi. et la note 2 sur ce livre, fin du vol., § 4-
3 Foj. Eustath. ad Odyss. , VII, 120, p. 275, Basil., sur la végétation de cette contrée.
RELIGION DE l'ÉGYPTE. CHAP. Tf. 4»^
s'accomplir le mystère de cette union dans celle des étamines et du pistil \ Le lotus, chose remarquable, est dans la même dépendance du soleil que le fleuve sur les rives duquel il croît; il était, il est encore un pronostic certain de l'inondation , et dès long-temps la pensée populaire s'est emparée de ce rapport ', Les antiques sculptures de la Thébaïde offrent à nos yeux la triple relation du lotus avec l'inondation du Nil , avec les périodes du soleil et celles de la lune ^. Il se retrouve dans tous les temples, dans tous les sacrifices, dans toutes les cérémonies de la religion; les bas-reliefs et les peintures nous présentent sa tige, ses feuilles et son calice, en mille combinaisons différentes 4.
Le lotus était donc pour les Egyptiens un symbole de la terre nouvellement arrosée par les eaux du Nil. Chaque année il annonce une vie nouvelle et de nouveaux bienfaits. Ni le fleuve enfant des cieux , ni les bénédictions qu'il apporte avec lui ne sauraient s'épuiser ; le soleil lui prescrit et sa carrière et sa mesure. La vie non plus ne s'épuise point et ne se flétrit pas pour toujours; nous refleurirons , pareils au lotus , et des eaux rafraîchissantes viendront aussi recréer nos âmes dans le royaume des morts.
» C'est l'emblème du Phallus et du Myllus unis l'un à l'autre, pareil à l'Yoni-Lingam des Hindous. Foj-. liv. I , chap. 2 , ubi sup.
* Voj. Proclus, de Saciifîcio et Magia, éd. Ficin. ap. Tornaes. , p. 276 sqq. ; Geoponic, II, 5 , p. 86. Conf. Jomard, dans la Descript. de l'Egypte, Antiq. , vol. I, chap. 9, sect. X, § i3, p. 383.
3 Voj. pi. XL VIII, 190. Conf. la note 5 sur ce livre , fin du voL, et l'Explicat. des pi.
4 Voy. Cuperi Harpocrat. , p. i4 ; Creuzeri Dionys. , p. 197 sqq., el ibi citât,; et la plupart des planches qui se rattachent à ce livre.
4o6 T.lVRt TROISIÈME.
Lt; lotus était encore l'image de la création par les eaux; ot dieux et déesses Sfjï^tenl du calice de cette fleur. Souvent Harpocrate, Osirîs, Horus, sont représentés assis snr le lotus ou environnés d'une multitude de tiges de la même plante ^ 11 n'est pas douteux non plus qu'elle ftU un symbole de l'immortalité. En effet, les idées d'eau, de salut, de vie que représente le lotus, conduisent naturellement à cette idée nouvelle dont il devient la fréquente expression : l'espoir du salut et de la vie jusque dans la mort même. L'univers est sorti des eaux; Osiris, le dieu de l'Egypte, est né du fleuve égyptien. Maître de la vie dans les deux mondes, il abreuvera chez les morts les âmes altérées, comme il rafraîchit ici-bas la terre brûlante de soif. Aussi voit-on fréquemment les caisses de momies ornées de colliers de lotus; et^; «h général, l'image de cette fleur est continuellement reproduite dans les tombeaux et dans tout ce qui se rapporte, soit aux morts, soit à l'autre vie =.
Mais revenons à l'année solaire et hmaire, également
^ Fo^. Plancïies XXX, 189; XXXVII, i5.7 a. ^ XXXIX, iSj; XL, i65;LlI, 189 a. — Ici se représente l'idée d'Osiris ou Bacclaus dans la colonne ou dans l'arbre. Ci-dessus , p. 891. Conf. pi. LUI, 1.39 b. , et l'Explicat. des pi.
> Fojr. Jomard, Desçript. de l'Egypte, Antiq., I, chap. 9, p. 352; tom. JII, p. 98, sqq, , é4. in-8°, et la caisse de nxoniie gravé» pour la prenjlère foi^ dans notre planche XLV. — C'est s^m doute au lotus> que fait allusion l'inscription phénicienne expliquée par l'abbé Baitbélemy (Açad. des Insçript. , vol. XXXII, p. 72$ sqq^ Co/iJ. Palin, tVagipens sur les hiéroglyphes , tom. III , p. i35), et qui a rapport à ce même ordre d'idées. Peut-être les débris de ciuaçtères égyptiens U'acéç suJC la j^g. 182 a. 4e noUe planche H, reoferment-ils ime formule senihlable. Foj, la note 5 sur ce livre et l'ExpUc. des pi.
RELIGION DE t/ÉGYPTE. CHAP. II. 4^7
consacrée, comme nous l'aTons vu, dàn^ié culte d'Osiris, et dont Osiris avec son Isis offre le vrai symbole. Le soleil dans le bélier, c'est-à-dire la prenviêi-'e lumière du printemps nouveau, est Ainoun-, le soleil dans le taureau, la seconde lumière, Osiris : aussi le mythe nous dit-il qu'Osiris fut adopté comme fils par Jupiter -Ammon ^ Mais quand Id soleil est au signe un taureau, il est dans le domicile de Vénus, dans la demeure d'Isis, pour parler égyptien ; il entre avec la lune dans uiie sorle de conjonction , et l'on dit allégoriquement : le taureau-soleil, Osiris, féconde, à la nouvelle lune, la vache Isis. Alors commence la végétation sur la terre : la puissance toute virile du soleil passe dans la force végétante de la lurte , chargée de répandre i-ci-bas la fécondité; Osiris et Isis deviennent ici l€s deux grandes divinités de la nature, dont ils personnifient les forces vivantes, comme Iswara et Isi chez les Hindous^.
Enfin le fils d'Amoun, Osiris, se présente comme Amoun Ini-méme; Osiris est pris métaphysiquement pour l'Etre suprême. En effet, dans la théologie égyptienne comme dans toutes les théologies orientales , domine le système d'émanation qui consiste non-seulem^ent à distinguer dans la pensée, mais à séparer réellement les divers attributs du grand Etre, du dieu unique et universel, de telle sorte que chaque attribut devienne
» Diodor. Sic, , I, 27 sqq,
' Ils sont quelquefois reprosentés par le bœuf et la vache , ou avec les têtes de ces animaux , de même qu'Ammon avec la tête de bélier. For.,pl. XXXÏV, 144, 145 ; XXXVllI, etc. Conf. liv. I, a, p. 148, 161 sqq. ; Jablonski, Voc. iEgypt., p. Siy.
4o8 LIVRE TROISIÈME.
une personne à part, et qu'un seul Dieu fasse une multitude de dieux. Mais en même temps, ramené à sa source, chaque attribut, Dieu lui-même en Dieu, est par cela seul Dieu tout entier, est identique à Dieu; chaque émanation, chaque personne considérée dans sa plus haute puissance est le grand Etre même dont elle est émanée. Osiris est une de ces émanations ou révélations du grand Etre. Celui-ci se révèle, i*^ comme Amoun (AmmonJupiter), qui met au jour les modèles non-révélés des choses, les prototypes , les idées : c'est la toutepuissance ; 2^ comme Phthas, le Démiurge, l'éternel ouvrier, qui réalise ces idées primitives, qui exécute ces modèles dans la perfection de son art divin : c'est la sagesse ; 3° comme Osiris, l'auteur du bien , la source de toute vie et de toute fortune, en un mot, la bonté.
Or, dans la croyance populaire, cet Etre suprême que nous venons de considérer dans ses trois personnes ou émanations, prend le nom d'Osiris. Dans le système des prêtres, il s'appelle ou Amoun, ou Kneph que les Grecs rendent par Agathoddmon, le bon génie. Osiris s'offre donc à nous, d'abord comme le grand Etre ou le bon génie; en second lieu, comme le soleil, fils adoptif d' Amoun; en troisième lieu, comme le Nil, émanation de la source de vie et de prospérité.
Tous les systèmes supérieurs des religions de l'Orient reposent sur une idée commune et fondamentale, c'est qu'on ne saurait concevoir l'ordre de l'Univers, la véritable existence , sans admettre que l'Etre suprême descend et réside en personne dans toutes les parties de cet univers, dans toutes les sphères dont il est composé.
Comment cela est-il possible, si ce n'est pac l'émanation , telle que la conçoivent les Orientaux , telle que nous la définissions tout à l'heure? Mais ce n'est pas tout : dans cette doctrine , la chronologie joue un grand rôle; c'est, en effet, dans une suite de périodes distinctes et déterminée*) que s'opèrent les manifestations successives du grand Etre ; ces manifestations sont comme des personnes différentes, et l'essence de cette métaphysique religieuse est de se représenter l'unité divine comme enfermée au sein de ses ineffables profondeurs, d'où TEtre éternel se produit au dehors , d'abord sous la forme de la toute-puissance personnifiée, puis successivement sous telle ou telle auti:e forme ou propriété qui apparaît toujours et invariablement comme une personne.
Hérodote, sans s'expliquer positivement sur le système d'émanation qui domine dans la religion égyptienne, nous dit que les Égyptiens reconnaissaient trois ordres de dieux. Diodore et Manéthon nous instruisent davantage : ils nomment huit divinités suprêroes comme formant la première race ou dynastie, et enfre autres Pan (Mendes) '. Ces dieux placés aii commencement des temps désignent l'origine et le fondement véritable des choses ; ce sont des dieux intelligibles , immatériels, auxquels la raison pure seule peut atteindre. Mais y comme ce premier ordre de dieux contient en soi le principe du monde réel, on voit de ce foyer de la primitive
' Herodot., II , 43 , 4G, i45, etc. Conf. Jablonski Panth. ^gypt. prolegom. , p. 63; I, p. i8 ; ci-après , chap. lo; et la note 6 sur ce livre , fin du vol. , où l'on expose d'une manière plus .détaillée toute la Théogonie des Égyptiens. (J. D- G.)
4lO LIVRE TROISIÈME.
lumièrt?, Jéçouler, dans? ime série tle gradations, d'antres puistSi^ticcslurtlineiwtîs qui le> reproduisent plus ou moins , telles, par exempte, que Pari-Meecles signifiant le feu immatériel, principe du monde, en un sens, et dans l'autre , principe de l'enthousiasme moral.
Suit la seconde race ou la seconde dynastie,j(Som(posée d© douze dieux, parmi lesquels est également &m ou Hercule. Les uns voient dans cette seconde dynastie quatre dieux ajoutés aux huit ei-dessns , ce qui fait douze au total. Les autres prétendent qwe ces douze dieux nouveaux doivent être pris à part, en les rattachant en un. certain sens aux huit premiers'. Quant à Hercule ou Seul', c'est l'année personnifiée dans son cours lahorieux, c'est ntn lutteur, le héros de l'année, 1-^' soleil; c'est encore la- vertu, le courage, le fea sacté de Fenth^usiasfhe moral, aussi personnifié.
La troisième race naquit de la seconde, comme celleci de la premièire; voici de quelle manière : Hermès jiiftiJiaiBit iun jcdiir;aa,îx diés; aVec laiLune jdiii gagna la soixantedixième :pa«tDe de chaque jour; de là proviiareiait cinq jours iiiouveaux qn'il ajouta au temps, c'est-à-dire aux trois cents soixante jours que comptait déjà l'année solaire. Dans >ces Gin<î jour^ intercalaires naquirent cinq dieuxj également nou-veaux, qpïjconîposèrent la troisième dy«jasti« , issue , par conséquent ^ de la réforme du calendrier égyptien. Ges. cinq dieux furent Osiris, Aroueris, Typhon, Isis et Nephthys. Il faut les regarder comme
' XaBlon^ki), P»oleg©m^ , pi j/f. €on/. Gcerres Mythe^gesch, II, p. 37^ sqq-., et la note i^ sur ce livre, fin du vol. (T. D. G.)
RELIGION DE LEGYPTE. Cil A P. II. 4l»
des incarnations des divinités supérieures : ce sont, en effet , des dieux qui naissent et qui meurent, qui descendent sur la terre pour accomplir leur œuvre, et retournent ensuite aux cieux , où ils apparaissent à nos regards sous la forme de constellations r.
La religion égyptienne, comme la plupart des religions orientales, a donc pour principe et pour base le système d'émanation; la chose est évidente d'elle-même quand on examine les faits dans leur ensemble et qu'on se pénètre bien du véritable esprit de l'antiquité 2. Mais ce qu'il ne faut point se lasser de répéter, c'est que le génie de l'Orient, et de l'antiquité en général, présente toujours sous la forme historique ce que notre métaphysique mo-
' Plutarch., de Isid. et Osirid. , p.. 458, Wyttenb. Jablonski , Prolegom. , p. y6 sqq. Gœrres, 1. 1., p. 3g3 sqq. , et la note 6 sur ce livre , fin du vol.
^ 11 ne falllait pas moins que les travaux de trente années , les progrès journaliers de la nouvelle éru^iition fondée sur une philosophie aussi vaste que profonde , et, en particulier, les admirables recherches de notre savant auteur, pour produire au grand jour cette évidence , après les théories fausses ou incomplètes entassées les unes sur les autriGîs depuis Eyhéjuèrç et Pl^irtarque jusqu^à Jablonski et Zoëga. M. Creuzer a consacréun article entier à réfuter le système de ce dernier écrivain qui , chose incroyable dans im tel homme , s'est imaginé pouvoirexpliquer toute la religion d'Osiris" par la: p\\\& étwite , pour Pie pas dire la pWs absurde des hypothèses ,. celle de V apothéose. Ne? vqtilctiit pas. embayvj^sser çl'upe polémique, désormais surabondante, le développement si lumineux par lui-même dç la théprie contraire, nous avons cru devoir renvoyer à la note 7 suV ce livre, à la fin du vol., la iréfutatioa dont il Sv'agit, présentée, d-u»esle,/beHucoup plus au long dans le premier volume des Commentaires ou Mé' moires lathis sur Hérodote, par M. Creuzer, qui a paru à Leipzig en 1819. Voj. Commentât. Hcrodot. , 1,§ fi et sulv. , p. i63"sqq. , principalement 188, iy5 sqq. (J. D. <3:.)
4l2 LIVRE TROISIÈME.
tlerne conçoit et expose dans une suite d'idées et de raisonnemens abstraits. Ces règnes des dieux, ces dynasties divines, qui se succèdent pendant des siècles innombrables jusqu'aux dynasties humaines et au commencement du temps historique, ne sont pas autre chose que la Divinité , la plénitude infinie de l'Etre , sortant peu à peu de ses profondeurs pour se répandre successivement et par gradation dans toutes les sphères, même les plus basses, et vivifiant ainsi par sa présence jusqu'aux moindres parties du grand tout. C'est ainsi que, dans sa dernière manifestation, elle descend jusqu'à la condition humaine, elle se fait homme, souffre et meurt comme l'homme , mais toujours fidèle à ellemême, ressuscite par sa force divine et devient l'auteur et le conservateur du monde visible. C'est ainsi qu'Osiris, égal dans son essence aux dieux du premier ordre, tombe dans le troisième par son incarnation ; et pourtant ni cette triste condition des hommes où il s'abaisse, ni la mort même qu'il endure ne lui ôtent rien de sa divinité.
III. Osiris se manifestant comme la bonté, comme l'amour , comme le bienfaiteur et le sauveur de son peuple, nous apparaît sous un dernier aspect. Il est l'exemple et le modèle de tout pharaon, de tout roi ^ Les rois, en Egypte, étaient choisis, soit dans la caste des prêtres, soit dans celle des guerriers. Elevés dans l'enceinte des temples, ils étaient servis non par des
» Conf. Creuzer. , lib. laucl. , § i8 , p. an sqq. , et la note 2 sur ce livre , fin du vol. , § a.
RELIGION DE l'ÉGYPTE. CHAP. II. 4^3
esclaves, mais par les fils tles prêtres, âges de plus de vingt ans, qui se recommandaient par l'innocence de leurs mœurs et qui avaient reçu l'éducation la plus soignée. En montant sur le trône, ils étaient initiés dans les degrés supérieurs de la doctrine sacerdotale , et soumis pendant toute leur vie à une responsabilité sévère, à des prescriptions légales et invariables, non -seulement dans l'exercice du pouvoir, mais dans les moindres détails de leur conduite. Ils passaient la plus grande partie du jour dans la compagnie des prêtres ; ils devaient, comme ces derniers, tendre de tous leurs efforts vers la sagesse; enfin , ils sont appelés prêtres eux-mêmes '. Représentans et successeurs d'Osiris sur la terre, ils contractaient l'obligation d'imiter ce divin modèle en y répandant comme lui les bienfaits. Aussi, à leur avènement au trône , recevaient-ils un sacre solennel , et placés après leur mort, à l'exemple d'Osiris, sur un brancard orné d'une tête de lion, ils étaient, au moment d'expirer, consacrés une seconde fois par les eaux saintes du Nil 2. Assimilés ainsi à Osiris, il se peut que tel ou tel des rois d'Egypte , qui s'était montré l'un de ses plus dignes imitateurs , tombé dans les combats pour la défense de la patrie, ait reçu, après sa mort, tous les honneurs réservés au Dieu ; que la mémoire de ses bienfaits et de ses services ait été célébrée dans des chants nationaux , tels que ceux qui avaient pour objet les louanges du
" Strab. XVII, p. 789 sq., Cas. Plutarch, , de Is. , p. 45a sqq., Wyttenb. Diod. Sic. , 1 , 70.
. > Foj. pi. XXVIII, i35; XXXII, 141. Conf. l'Explic. des pi., et M. de Hammer, Fundgrnben des Orients^ B. V, St. 3 , p. 479.
4l4 LIVRE TROISIÈME.
divin roi; qu'enfin son image ait remplacé celle d'Osiris dans quelqu'une de ces représentations scéniques où l'on jouait, comme à Sais, la mort glorieuse de ce premier des héros, victime de son dévouement pour les hommes ^ L'erreur populaire aura facilement confondu l'un avec l'autre; l'on aura pris Osiris lui-même pour ce roi, son image sur la terre, ou plutôt l'on aura peu à peu transporté à celui-ci tout ce que la croyance des peuples racontait du grand Osiris. Ainsi Osiris sera devenu un antique pharaon; mais il n'en reste pas moins certain qu'il n'est autre chose dans son essence, et ne fut pas autre chose au commencement, que le Dieu plus antique de la nature et de l'année, |H
Dans la période des Ptolémées et plus encore dans la suivante, l'on vit Sérapis prendre place parmi les divinités nationales de l'Egypte, et son culte éclipser tous les autres. Il s'empara d'abord de toutes les attributions d'Osiris , et les Romains , voués aux religions étrangères, en firent bientôt le Dieu suprême. Il devint le maître des élémens, le souverain des eaux, particulièrement de celles du Nil , le Dieu de la terre et de toutes les puissances terrestres, le Dieu des enfers; le dispensateur de la vie et le juge des iriorts. Divinité bienfaisante et redoutable, riante et terrible à la fois : d'un côté, source de vie et de richesse, conservateur et réparateur de la santé, en quoi il est identique à Esculape; de l'autre, dieu de l'hiver et des ténèbres, dominateur du sombre royaume. Comme tel, il a sa demeure dans les cités des
■ Hcrodot. II, 171. Conf. note 7 sur ce livre, fin du vol
RELIGION DE l'ÉGYPTE. CHAT. II. 4^5
morts, et des prières lui sont adressées dans les inscriptions des tombeaux et sur les caisses des momies. Dans toutes ces diverses relations , comme dieu du Nil et régulateur de la nature, ou comme Dieu des enfers et juge des morts , Anubis et Hermès accompagnent Sérapis tout aussi bien qu'Osiris ^
C'est seulement, à ce qu'il paraît, aux. siècles des Ptolémées que ces idées sur Sérapis prirent leur développement : mais il n'en faudrait pas conclure que le culte de ce dieu ne soit pas plus ancien. On l'adorait à Rhakotis bien avant la fondation d'Alexandrie; et, selon toute apparence, l'antique Memphis l'avait connu. Il semble, à plusieurs égards, se rapprocher beaucoup d'un de ces dieux de la nature, appelés par excellence tantôt les grands , tantôt les bons; de Canobus^ qui paraît représenter spécialement la terre d'or, la riche et féconde Egypte ^. Sa figure offrait aux yeux un vase sphérique surmonté d'une tête d'homme ou d'animal , souvent accompagnée de divers attributs et ornemens ^. De pareilles images, exprimant des idées analogues, se retrouvaient dans la Phénicie, l'Asie antérieure et la Grèce antique; mais de bonne heure, chez les Grecs, elles firent place à la figure humaine. En Egypte toutefois, sous les premiers Ptolémées, Ton vit paraître un Sérapis d'une forme plus parfaite , un dieu à face sévère avec le modius (espèce de boisseau) sur la tête, ayant à côté de
* Voj. ci-après , cbap. 6.
* Jablonski , Pan th. iEgypt., 3, V, 4, p. 189 sqq.
^Voy. pi. XLI, 169; XLll, 174; XLV, 181 ; LI, 174 «. ; LU, 174 ^»., etl'Expl. des pi.
4lfi LIVRE TROISIÈME.
lui un monstre entouré d'un serpent avec la triple têtt? de chien , de lion et de loup ». Telle fut la grande divinité de la riche et puissante Alexandrie, et son culte se répandit bientôt par tout le monde ancien. Quant à la forme primitive de Sérapis, elle ne disparut point entièrement, car dans la ville de Canobus ou Ganope, située à l'embouchure du Nil qui en prend son nom , l'antique dieu de la nature continua d'être adoré sous sa figure première, et resta l'objet principal d'un culte secret : il en résulta une doctrine également secrète, dont on rencontre des traces nombreuses dans les écrits des philosophes ».
«PI. LU, 174 c.
^ On trouvera de plus grands détails sur Sérapis et Canobus, leur culte et leurs images , dans les notes 4 et 5 sur ce livre , fin du vol.
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