‹ Religions de la GrèceChapitre 6 sur 24 · Tome. 1. y · texte numérisé non relu

Tome. 1. y

(7o) apporté aux Grecs le plus grand nombre de leurs divinités , ait eu lieu directement par mer ; soit que , comme cela est vraisemblable , elles aient suivi les côtes d'Afrique, pénétré jusqu'à la petite Syrte et au lac Triton , et que de là elles aient passé dans l'île de Crète, dont les hautes montagnes se découvrent du cap le plus avancé dans la Lybie cyrénaïque, ces colonies ont dû s'arrêter dans cette île, avec d'autant plus déraison que, depuis l'extrémité occidentale de la Crète, on voit les hautes montagnes du Péloponnèse qui n'en sont qu'à vingt lieues ordinaires , et que la traversée , qui est interrompue par plusieurs petites îles, marque la route qui est très-facile. Ces colonies ont dû laisser d'abord dans l'île de Crète quelques-unes des croyances religieuses qu'elles apportaient dans la Grèce. Ce qui confirme la vraisemblance de ces conjectures pour •le culte de Jupiter, c'est la croyance généralement répandue parmi les Grecs que le dieu était né dans cette île , c'est-à-dire que son culte y avait été d'abord établi, et que de là il était passé sur le continent. Dansl'opinion des Grecs, PArcadie, Dodone et l'Elide le disputaient à la Crète pour l'ancienneté de ce culte, comme le prouve cet hymne à Jupiter :

« Tandis qu'on offre des libations à Jupiter,

quel plus digne objet de nos chants que ce Dieu

même, toujours grand, toujours roi ? qui

donne des lois à l'Olympe! Mais sous quel nom

l'invoquerai-je Oh ! Jupiter , l'un veut que

la Glète , l'autre que l'Arcadie ait été ton berceau Le Cretois osa bien, Dieu puissant,

t' élever un tombeau, à toi qui n'as pu mourir, à toi qui es éternel. Poètes mensongers, en vain, avez-vous dit que le sort distribua les empires

aux trois fils de Saturne Non, grand

Dieu, ce ne fut pas le sort qui te fit roi des cieux, ce fut la force que tu plaças au pied de ton

trône Salut. . . dispensateur des biens et

du bonheur ! Où est-il celui qui pourra chanter tes ouvrages? Il ne fut, il ne sera jamais. Eli ! qui pourrait chanter les ouvrages de Jupiter. ......

Salut, opère des dieux, salut. Donne-nous la richesse et la vertu. L'opulence ne peut rien sans la vertu , ni la vertu sans l'opulence. Donnenous donc, ô grand Dieu, et richesse et vertu. » Cet hymne, composé par Gallimaque, était chanté tandis qu'on offrait à Jupiter le sacrifice et les libations (à). On chantait des hymnes religieux dans les solennités , durant la cérémonie des sacrifices , et dans les veillées qurprécédaienfc

a) Académie des Inscriptions . iom. mi, pag. i ï.

ces solennités, pendant que le peuple s'assemblait. On en chantait aussi après les festins consacrés aux dieux («). Il y avait une autre espèce d'hymne, appelé yrosodion, qu'on chantait lorsqu'on allait en procession* au temple ou à l'autel de quelque divinité. Enfin , il y avait des cantiques religieux que l'on chantait dans les initiations et les mystères. Ces hymnes étaient chantés, tantôt par de jeunes filles seulement , comme dans les fêtes de Pallas ; tantôt par des chœurs, composés de jeunes filles et de jeunes garçons, comme dans les fêtes d'Apollon; quelquefois c'était le poète lui-même ou les prêtres, avec leur famille entière; dans les veillées, c'était les prêtres seuls. Dans les mystères, les hymnes étaient chantés par les ministres chargés de cette fonction. Pausanias, qui s'était fait initier à ceux d'Eleusis , nous apprend qu'un des ministres lui chanta les hymnes d'Orphée , et que cette fonction appartenait aux Lycomèdes. Les hymnes religieux avaient des caractères qui les distinguaient des hymnes poétiques : la matière de ces hymnes mêmes, et la forme de l'invocation. Les hymnes religieux ne renferment

(a) C'est pourquoi S. Clément d'Alexandrie a dit : (Stromui. lib. «ii, pag< /J28. ) Libanl aulcm et cpulanlur, et hymnicanunlur.

(73 ) que les noms des dieux ou leurs attributs; les hymnes poétiques roulent entièrement sur les aventures des dieux (a). Ce fait important confirme la distinction que faisait l'antiquité entre la véritable religion théologique , les fables poétiques ou les légendes mythologiques qui n'avaient rien de commun avec cette

Les Cretois avaient leur légende particulière sur Jupiter, comme les Arcadiens. Jupiter, né dans l'île de Crète de Saturne et de Rhea , bâtit une ville auprès de Dicta où l'on dit qu'il était né. Quand il fut monté sur le trône de son père, il combla les hommes de ses bienfaits ; il leur enseigna à observer la justice entre eux, au lieu des violences continuelles qu'ils exerçaient les uns contre les autres ; il établit parmi eux des juges pour terminer leurs différends. Ils les soumit à des lois , et il assura la tranquillité publique en récompensant les bons , et en tenant les méchants dans la crainte. Il parcourut toute la terre, exterminant les scélérats, et établissant partout l'égalité et la démocratie. Il fit rendre les honneurs convenables aux plus distingués d'entre les dieux et les héros, et même aux

(or) Académie des Inscript, tom. xvi, pag. 102.

(74) hommes excellents. Après qu'il eut fait cinq fois le tour de la terre, qu'il eut donné des lois aux hommes, qu'il eut formé et adouci leurs mœurs, qu'il leur eut donné des grains, qu'il leur eut enseigné l'art de les cultiver , et qu'il leur eut rendu beaucoup d'autres services , couvert d'une gloire immortelle, il revint en Crète terminer ses jours, et lorsque le temps en fut venu, il monta au séjour des dieux. Ses fils les Curetés lui rendirent les honneurs divins , et lui élevèrent un tombeau dans la ville de Gnosse , avec cette inscription écrite en anciens caractères grecs : O Zeus tou Chronau, Jupiter Satttfni filius {a). Diodore de Sicile ajoute à ces légendes que les biens que les hommes ont reçus de lui ont imprimé dans tous les esprits la pensée que, depuis qu'il habite le ciel, il est l'arbitre de tout ce qui se passe sur la terre : c'est pourquoi on l'appelle Zens, comme étant l'auteur de la vie des hommes, et comme conduisant par un mélange proportionné des liqueurs tous les fruits à leur perfection. On l'appelle aussi père, parce qu'on est persuadé qu'il veille sur tous les hommes, et qu'il préside à la propagation du genre humain. On l'appelle enfin seigneur et

(a) Fragment. Ennii ex Evhemero. pag. 323.-Diodor. Sic. lib. v, $ lxx. --Lac tance rapporte cette inscription de la même manière.

( 75 ) roi , pour marquer la supériorité de sou empire ;

et proviseur universel, à cause de sa sagesse et

de l'étendue de sa providence.

On a montré dans tous les temps à Gnosse le tombeau de Jupiter, avec l'inscription que saint Cyrille rapporte d'une manière différente que Evliemère : Hic Zanjacet que m Jovem vocant. C'est cette inscription que saint Cyrille dit avoir été citée par Pythagore. Le scholiaste de Callimaque remarque que cette inscription est erronée. Il dit que sur le tombeau de Minos on avait inscrit ces mots : Minôos tou Bios taphosj Minois Jovis sepulcrum; et que le temps avait détruit le mot Minoos et n'avait laissé que tou Bios taphos, Jovis sepulcrum. Du reste ce prétendu tombeau de Jupiter a été présenté par les écrivains de l'antiquité comme une œuvre de mensonge et de vanité des Cretois (22). L'inscription , rapportée par Evliemère et Diodore de Sicile , qui donne à Jupiter la qualité de fils de Saturne, est évidemment une invention des évheméristes dont elle favorisait le système, système qui a été adopté avec chaleur par les modernes, d'après les mêmes motifs qui animaient ses anciens partisans, l'anéantissement delà religion païenne.

Platon rejette avec dédain l'opinion que

(76) Jupiter était le fils de Saturne (a). Cette opinion appartient aux mythologues grecs, et ne fait pas partie du système religieux de cette nation. Elle peut avoir deux causes très - vraisemblables : i°. Le système des mythologues grecs suivant lequel rien n'est né avant le temps : or, Saturne ou Chronos était pour eux l'emblème du temps. Ceux des philosophes, qui considérèrent Jupiter comme l'Ether, adoptèrent cette fable parce que , suivant eux , les éléments naquirent après le temps. C'est ainsi que Saturne eut encore pour enfants Neptune ou l'eau, Pluton ou les parties inférieures de la terre. Du reste ces idées, qui ne sont nullement en harmonie avec les principes religieux des Grecs , comme je le prouverai à l'article Neptune , appartiennent à des temps modernes. 2°. On a dit que Jupiter était le fils de Saturne , parce que le culte du premier a succédé à celui du second (23). Il est certain que le culte de Saturne était établi dans quelques parties de la Grèce , et particulièrement à Olympie , avant le temps où les dactyles idéens y apportèrent de la Phrygie le culte de Jupiter, vers l'an ] 547 avant J .-C. (/>).

(a) Hune Saturnifiliuni quum qïiis audiat, insolens idj'ortè et con. tumeliosum puîabit . Plat. CratjL

(b) Chronic. Thvasyl.

(77 ) Les hommes du temps qu'on appelle l'âge d'or,

dit Pausanias, érigèrent à Olympic un temple à Saturne. Jupiter étant venu au monde, Rhéa le donna en garde aux Dactyles qui étaient venus du mont Ida (a).

On ne trouve pas Saturne parmi les divinités égyptiennes. Le culte de Chronos ou Saturne avait été porté dans la Grèce par les Phéniciens, qui non-seulement lui donnaient la dénomination de Baal ou Moloch, mais qui l'adoraient particulièrement sous le nom d'iïus. Ilus avait pour épouse Onca ouOnga,la même que Rhéa, épouse de Saturne. Le mot Uns signifie dans les langues orientales le fort, le puissant. Il est le nom de la divinité élevée au-dessus de tout. Damasus dit, dans Photius , que les Phéniciens et les Syriens appelaient Saturne, 17 ou Hel, BJiel{^l\). Les Carthaginois avaient un si profond respect pour cette divinité qu'ils n'osaient prononcer son nom ; ils lui substituaient celui de l'ancien ou vieillard. Les Phéniciens regardaient donc Saturne comme le Dieu suprême , comme le souverain et le père des dieux et des hommes (b). Ils lui donnèrent tous les attributs du premier être; et, dans tous

(rt)Pausan. lib. vin. cap. vu.

(&) Flammiger ô Saturne , homi mm palcr atque deorum. ( Or pli ) , Tom. I. 10

(78) ies lieux où ils établirent son culte, il fut adoré avec ceux de ces attributs que comportait l'état de civilisation de ces peuples. Ce culte, comme tous les autres , présente partout l'établissement des lois et les premiers pas de la civilisation et de l'agriculture, particulièrement en Italie.

ls genus indocile ac dispersum montibus altis Compostait, legesque dédit (a).

Le législateur Charondas a feint que Saturne était l'auteur de ses lois.

Il était aussi adoré comme le dieu bienfaisant, auteur de toute fertilité et distributeur de tous les biens, embrassant la nature entière (b). Les Grecs eux-mêmes représentaient Saturne comme le principe actif de la nature. Ils lui associaient toujours Rhéa, à laquelle ils avaient conservé le caractère qu'elle avait dans toutes les religions : celui de la nature passive, et conséquemment d'agent de la fécondité. Ils la considéraient comme la terre, mère des effets dont le ciel est le père, comme le sein qui reçoit l'énergie féconde du dieu qui engendre les siècles (a).

Le temps est l'auteur et le père de toutes

(a) Virg. lib. vin.

(b) Dionys. Halicar. lib. i, § xxxvin, pag. 29.

(c) Proclus. Com. in Tint. lib. 1, pag. i3.

(79) choses, parce que tout naît, tout périt, tout renaît par le cours du temps (a). C'est pourquoi les anciens ont fait l'être producteur, Saturne, le symbole du temps : c est ce que désignait son nom de Chronos chez les Grecs(25).Lasuccession du temps n'étant rendue sensible que par les espaces qui servent à le mesurer, tels que les années, les siècles et toutes les périodes chroniques, ses fêtes répondaient toujours à la fin ou au renouvellement des périodes. Saturne, dit Cicéron (â), est le dieu qui maintient l'ordre du temps et qui préside à son cours 3t à ses périodes. Le temps étant considéré comme lui être métaphysique qui engloutit le passé, qui dévore le présent et qui absorbe l'avenir même, les anciens s'étaient formé des idées sombres et mélancoliques du symbole du temps, qu'ils avaient personnifié et divinisé : de là toutes les allégories tragiques qui remplissent les légendes de Saturne. Ses fêtes redoutables étaient ensanglantées par des victimes humâmes. Considéré sous ce point de vue, Saturne était le dieu vengeur et rémunérateur de la fin des temps , le roi de la vie future. Il était le juge, et conséquemment la source

(a) Pind. Olymp. ibid.

Cicer, De naturel deov. lib, u, cap. v.w

(8o) des récompenses et du bonheur futur des bons dont il devait être aimé, comme il était le Vengeur des crimes des méchants dont il était la terreur. Cependant, comme arbitre de la durée des êtres et de leur destruction finale, il était également redoutable aux bons comme aux méchants, les mis et les autres n'envisageant pas sans frayeur leur dissolution. Saturne, le maître du temps , était au nombre des divinités infernales : le culte public le confondait souvent avec Pluton, le dieu des enfers. C'est pourquoi Pindare appelle Saturne le roi des champs Elysées; il nomme le séjour éternel des bienheureux, l'auguste palais de Saturne (a). Il dit que l'homme juste achèvera heureusement la route que Jupiter nous a tracée pour aller aux remparts de Saturne. Hésiode dit que ce dieu habitait les extrémités du monde, dans des lieux fortunés où les âmes des héros se rendaient après leur mort. Mais s'il était regardé comme l'auteur de la fin des périodes et des choses , il représentait aussi l'auteur de leur renaissance et de leur renouvellement : il était alors une divinité bienfaisante et chérie. Sous le premier aspect, il présidait aux derniers jours de la semaine, du mois, de

(«) Pindar. Olymp. od. 2.

( 8< ) l'année et à l'hiver; et une partie de ses jours de (ries était réputée sinistre et malheureuse. Sous le second, il présidait au renouvellement de l'aimée et des saisons, et l'autre partie de ses fêtes était réputée heureuse. L'ancienne représentation de Saturne, suivant Eusèbe, montrait ce dieu avec quatre yeux, dont deux étaient ouverts et deux fermés. Il avait quatre ailes au dos , dont deux étendues et deux pliées (a). Enfin, il avait deux ailes à la tête (h). Les peuples d'occident, dit Thé opompe, appellent l'hiver, Saturne. Les Phrygiens, croyant que Saturne dormait l'hiver et veillait pendant l'été, célébraient deux fetes en l'honneur de ce dieu qui, pour eux, était visiblement l'emblème de la nature : aussi , les Paphlagoniens disaient que Saturne était lié pendant l'hiver, et qu'au printemps il était délié. Les Romains déliaient la statue de Saturne aux saturnales, tandis qu'on la tenait liée pendant le reste de l'année (26).

Comme symbole du temps, on le représenta sous la forme d'un vieillard armé d'une faux. On le voit souvent accompagné du serpent qui se mord la queue, cet emblème si universel de la

{(i) Quiescens volât, etvolans quiescet, dit Cuper.

(b) Altéra mentis principatum, altéra sentie ndi vim indiced : Cuper.

succession, de la durée et de la renaissance des êtres. Les Romains le représentaient aussi avec des yeux par derrière et par devant, et alors ils le confondaient avec Janus. Ils lui donnèrent deux visages qui figuraient l'année finie et l'année recommencée. Les poètes grecs disaient qu'il avait dévoré son père Uranos , et qu'il dévorait ses enfants. Il n'y a pas d'allégorie plus sensible, puisque le temps a dévoré le passé, dévore le présent et dévorera l'avenir , et que le temps dévore tout ce qu'il fait naître. Les Platoniciens surtout ont fait Saturne fils d' Uranos ou le Ciel, parce qu'ils ont placé dans le ciel le siège de cette intelligence divine qui embrasse et contient tout. Cependant, dans la Grèce, la révolution qui introduisit le culte de Jupiter détruisit le culte de Saturne. Les poètes grecs le supposent rélégué dans le tartare, séjour affreux où les Titans sont ensevelis avec lui (a). Il ne lui resta qu'un autel dans la ville d'Olympie. Ses prêtres étaient peu considérés : ils lui offraient un sacrifice anniversaire dans le mois Elaphios (b) , le jour même de l'équinoxe du printemps, qui, dans l'année olympique, devait toujours se trouver

(a) Homer. lliad. 8, v. 475. --Hésiod, Théog. y. 720. (6) Pausan. Elid. 2, cap. xx.

( 83 ) dans ce mois. A la vérité Pausanias parle d'un autre autel de Chronos dans Athènes ; mais un des mois de l'année attaqué avait anciennement porté le nom de Chronios, et il avait été dans la suite restreint à un des jours de ce mois. Il n'est parlé dans les anciens ni des prêtres de ce dieu, ni du cidte qu'on lui rendait. Les chronies n'étaient qu'une fête politique qui tombait dans l'été; on ne doit pas les confondre avec les fêtes chronies dont parlent les écrivains postérieurs à la conquête de la Grèce par les Romains. Ces chronies , différentes des premières, tombaient dans l'hiver ; c'étaient les saturnales romaines (a).

Il n'en fut pas de même chez les Romains qui avaient un grand respect pour cette divinité. Il paraît que son culte fut porté en Italie par les Phéniciens. Le Saturne des Romains n'était pas dans l'origine le même que le Chronos des Grecs. Il était le dieu producteur, le dieu de l'agriculture ; et sa femme était la déesse des moissons et de l'abondance. C'est de là que Yarron tire l'étymologie du nom de Saturne (27). Les rites particulièrement établis en l'honneur de Saturne faisaient allusion à la condition des premiers

(a) Fréret. tom. xvn, pag. 20.

(84) hommes avant l'établissement de l'agriculture (a).

Festus, qui donne au mot Saturne la même étymologie que Varron, le regarde comme le dieu de l'agriculture (28), et il fait remonter son culte en Italie à une époque antérieure à la guerre de Troie. L'Italie était appelée Saturnia, et le Capitole mons Saturnins (29). "Varron dit même que sur le Capitol e il y avait une ville ancienne appelée Satiirnia (3o). Aulu-Gelle et Scaliger tirent l'étymologie du mot Saturne de la langue syriaque, où le mot correspondant signifie latens : c'est delà, disent-ils, qu'est venu le mot Latium. Cette dénomination rappelle celle iiïAmmon, dieu caché, qui se produit au grand jour en procréant les êtres, le dieu producteur, la force active de la nature. Scaliger prétend que le nom de Saturne appartenait à la langue d'Etrurie , qui l'avait reçu du syriaque (3i). Denys d'Halicarnasse (A), comme Varron, fait dériver le nom de Saturne de satu, semence, lui seul ayant appris aux hommes à cultiver la terre et à lui faire rapporter des grains. Plutarque présente aussi Saturne comme l'inventeur de l'agriculture et le dieu des richesses; c'est pourquoi les nundines

(a)Macrob. Saturn. lib. i, cap. 7. -- S. Epiph. lib. m, cap. 11, pag. 1092.

(b) Dionys. Halicarn. ArO.iq.Rom. lib. 1, cap. xxxvm.

(85 ) ou marchés lui étaient consacrés, et le trésor public était gardé dans son temple Ça). On trouve les mêmes idées dans Vairon et Macrobc (32). Virgile lui attribue la réunion des hommes en société, rétablissement des lois et de l'agriculture en Italie, et Diodore de Sicile en Crète. L'âge d'or de Saturne, si vanté par les poètes, n'est autre chose que le temps où l'agriculture et la civilisation, s' établissant dans chaque pays, firent succéder l'abondance et la prospérité à l'état de faiblesse et de misère dans lequel les hommes sauvages étaient plongés.

Chez tous les peuples de la terre, la fin des travaux champêtres, terminant l'année du laboureur, amena l'établissement des fêtes qui étaient consacrées à l'être producteur. A Rome, elles l'étaient à Saturne. Ces fêtes présentaient toutes le même caractère : celles qui se rapprochaient davantage des saturnales des Romains étaient les chronies célébrées à Rhodes (/>), les hermées dans l'île de Crète, les pélories en Thessalie, les sacées dans la Perse etàBabylone. Tite-Live Çc) ne place l'établissement des saturnales qu'après

(a) Plut. Quœst. Rom. £i.— Macrob. Satur. lib i, cap. vin, (h) Theodor. lib. vu. Grœc. ciffèct.

(c) Tit.-Liv. lib. il, sect. 21.

Toivi. 1. 11

(86) l'expulsion des rois, quoique le culte de Saturne fût établi sur le Capitole bien auparavant, comme on le voit d'après le passage de Festus que nous venons de citer , et par le temple que le roi Hostilius consacra à cette divinité , après qu'il eut vaincu deux fois les Albains (33). Dans le princip e , les saturnales ne duraient qu'un j our(3 4) , mais elles augmentèrent dans la suite : on y ajouta deux jours sous César, d'autres encore après César; enfin elles duraient jusqu'au solstice d'hiver, époque du renouvellement de l'année. Elles commençaient le 17 décembre. Cette fête, dit Philocore («), avait été instituée afin que les pères de famille goûtassent avec tous leurs gens ces récoltes et ces fruits qu'ils avaient fait venir, en se livrant tous ensemble aux travaux des champs; maîtres et esclaves, tous se réjouissaient en commun. Le's Romains ne paraissaient qu'avec leurs habits de festin; les esclaves habillés comme leurs maîtres mangeaient avec eux : ils élisaient même un chef qui était regardé comme le maître de tous. Bérose a écrit dans le premier livre de son Histoire babylonienne que , dans les sacées qui se célébraient dans la Babylonie pendant

(a) Philocor. Ap.Macrob. lib. 1, cap. x. Delectari enim Deum honore servorum, contemplatu laboris , ajoute Philocore.

(«7 ) cinq jours ( elles commençaient le G du mois

loUs ), les esclaves commandaient aux maîtres ; l'un d'eux était promené en triomphe, revêtu d'un manteau royal avec le titre de Zoganes (35). D'après l'historien Caryste, chez les Cretois, dans les hermées , les maîtres donnaient un grand repas à leurs esclaves et les servaient. Il en était de même à Trézène, où on célébrait, dans le mois de gœrestiQn^ plusieurs jours de fêtes; les maîtres et les esclaves y jouaient ensemble aux dés. À Rome, les jeux de hasard, défendus en tout autre temps, étaient permis pendant les saturnales : les affaires du barreau étaient suspendues, le sénat vaquait, les écoles étaient fermées et les enfants couraient les rues en criant: Io satiirnalia (36) ! Les cérémonies religieuses consistaient dans des prières à Saturne, dieu producteur, dieu de l'agriculture. On lui offrait des figures de forme humaine : c'était des figures expiatoires. On lui offrait des flambeaux de cire pour représenter le bûcher où auparavant on consumait les corps des victimes humaines. Les petites figures de terre cuite, représentant des figures humaines, étaient appelées sigillaires, d'où vint le nom de la rue où on les vendait, et de la fête elle-même; on les offrait à Saturne, on en faisait même des présents (87). Pendant l'octave

(88) des saturnales on célébrait quelques autres fêtes : les fêtes d'Ops, oulaTerre, opalia; une partie était néfaste et l'autre faste. On lit dans le calendrier opaL N. P. P. 3 c'est-à-dire opalia nef asta priori parte. Suétone prétend que le dernier jour des saturnales, fut appelé par Caligula les juveriales, fête qui fut ajoutée aux saturnales. Il est cependant difficile de croire que les Romains, célébrant les saturnales à la fin de l'année, se soient arrêtés au dernier jour et l'aient laissé sans cérémonies. Caligula y aura ajouté sans doute quelque rite particulier sous un nom différent, cela aura fait regarder ce jour comme une nouvelle fête. Selon Lucien, une des lois des saturnales était qu'il serait permis de railler, caractère commun à toutes les fêtes de cette espèce.

Les Romains, qui n'adoraient Saturne que comme dieu de l'agriculture, n'ont connu les fictions, dont les poètes grecs ont chargé la légende de Chronos, que par leur commerce avec les colonies helléniques qui commença sous les derniers rois de Rome, et ils l'appliquèrent dans la suite à leur Saturne , dont on ne trouve le nom dans aucun écrivain, ni même dans aucun lexique grec. Ni les livres sacrés des Romains, ni les vers des Saliens ne contenaient rien de

( «!) ) la légende des Grecs sur Ghronos. Suivant Dehys

d'Halicarnasse , l'oracle de Dodone qui fît passer les Pélasges en Italie la leur désigna sous le nom de Saturne. 11 rapporte les termes de l'oracle, sans doute d'après Varron; cet oracle était en vers et dans un style qui n'était pas ancien. Le nom de Saturne prouve qu'il a été supposé dans un temps postérieur à la conquête de la Grèce parles Romains. Denis d'Halicarnasse fait passer les Pélasges en Italie, vers le temps de Deucalion, et par conséquent avant l'arrivée des Phéniciens conduits par Cadmus dans la Grèce (a). Mais le système de Denys d'Halicarnasse n'est ni prouvé ni probable. Il est bien plus vraisemblale que les Phéniciens, qui, dès les temps les plus reculés, abordaient dans toutes les parties du monde alors connu, laissèrent sur les côtes de l'Italie le culte de Saturne, comme ils le laissèrent sur les côtes de la Grèce. Les peuples sauvages de l'ancienne Italie, ne pouvant pas recevoir les idées métaphysiques que les Orientaux attachaient au premier être comme symbole du temps, l'admirent seulement comme le dieu producteur, le dieu de l'agriculture , et les Romains ne reçurent ces idées métaphysiques que des colonies helléni-

(a) Fréret. tom. iv, pag. 218.

ques dans la grande Grèce chez lesquelles elles avaient germé , quoique le culte de Chronos fût abandonné dans leur patrie.

On ne saurait s'empêcher de reconnaître la théologie des Orientaux dans celle du Chronos des Grecs et du Saturne des Romains, considéré comme symbole du temps. Indépendamment du dieu du Temps, qui est le premier dieu des Persans, Hamilton a reconnu dans les religions indiennes de grands rapports entre Saturne et Brahma. Brahma, comme Saturne, est l'âme du monde, le père, le générateur des êtres, le plus ancien des dieux, le roi de la nature, le régulateur des éléments, le type du temps. Ce dieu à quatre visages est venu sur la terre comme Saturne; il a été législateur comme lui; l'un et l'autre jadis gouvernèrent le monde ; l'un et l'autre furent chassés du ciel et dépourvus d'adorateurs. Suivant la doctrine de Y On^nekat, avec le Soleil naquit leTemps, Kala. Le Temps habitait en Brahma de toute éternité, mais alors il ne connaissait pas de limites (a). Les Grecs avaient, à cet égard, les mêmes idées que les Indiens; lorsqu'ils considéraient le temps comme un être purement métaphysique, auquel rien n'imposait

(a) Oupnekat. m, 71. -- xxx, i3g.

(9' ) de* limites. Ils (lisaient que rien n'était né avant It> Temps; mais considéré dans ses rapports avec les autres corps de la nature qui réglaient ses périodes, ils disaient que le Temps, dont le nom Chronos signifie révolution, durée, est fils du Ciel, parce que les mouvements ou révolutions du ciel marquent le temps. Il était le dernier de ses enfants , il est né après Hypérion pris pour le soleil , et après la lune , parce que le mouvement de ces deux astres sert surtout à distinguer les temps. A ces idées métaphysiques ils mêlaient, comme ils le f. lisaient toujours, l'histoire de leur culte. Ainsi Ouranos était encore le père de Chronos , parce que le culte du second avait succédé à celui du premier. Brahma, comme Saturne, embrasse dans la sphère de ses attributions tous les objets personnifiés des connaissances humaines, toutes les productions de l'intelligence, les croyances, les sciences , les arts , les lettres , les lois , les institions, en un mot la civilisation entière. Sous le même rapport, les philosophes grecs et romains disaient que Saturne, étant la lumière de la vie humaine , appela l'homme des ténèbres à la connaissance de tous les arts utiles.

Ces idées métaphysiques sur le premier être , symbole du temps, faisaient partie du culte ou de la théologie de Molock ou Saturne des Phè-

(9*) niciens, comme de la théologie des Persans et

des Indiens, sans qu'on puisse déterminer d'une manière précise la filiation de ces principes et de ce culte : ce qu'il y a de certain , d'après le témoignage d'Eusèbe , c'est que les Phéniciens les ont ensuite répandues dans l'Occident. La religion des Phéniciens était fondée sur les phénomènes naturels, comme toutes celles de l'Orient. Les rapports nombreux qu'ils ont établis entre le dieu Saturne et la planète qui porte son nom prouvent qu'il était entré chez les Orientaux des idées astronomiques dans ce culte. La planète de Saturne était adorée chez les Cophtes sous le nom de Rempham (a) , et les Actes des Apôtres reprochent aux Juifs d'avoir adopté le culte de l'astre Rempham (b). Nonnus (c) présente le caractère du vieux Saturne qui se traîne sur les genoux, dans la septième sphère, jusqu'à ce qu'il ait engendré le temps que mesure sa révolution, et que le poète fixe à trente années lunaires ou mois pour chaque signe. L'astre de Saturne , lent dans sa marche , engendre les périodes les plus longues, et mesure la plus grande durée du temps, celle qui voit naître et périr

(a) Kircher. OEdip. tora. i, pag. 383.

(b) Act. Aposlol. cap. vu, v. 43.

(c) Nonnus. Dionys. lib. xxxviii, v. 226.

( 93 ) plus d*êtres (38). Saturne préside donc au temps, il en prend le nom, il détruit tout comme le temps, et s'envole avec ses ailes. Il était le distributeur du temps, parce qu'il en avait la plus grande mesure. La période de l'astre de Saturne comprenait près de deux fois la somme de toutes les autres. Le dieu était représenté comme un vieillard ; l'astre , d'une marche tardive et pesante, se tramait en quelque sorte dans sa route, et, avant d'achever sa révolution, voyait périr grand nombre d'hommes qu'il avait vus naître («). Aussi les astrologues disaient que la planète de Saturne était froide (b). <x Elle refroidissait et elle desséchait, dit Ptolémée (c), à cause de son grand éloignement de la chaleur du soleil, et des vapeurs humides qui s'exhalent de la terre. »

Les Phéniciens avaient porté le culte de Saturne jusque dans les Gaules (d). Les Gaulois n'offraient pas à Saturne des enfants comme victimes, suivant la coutume des Carthaginois, ils ne lui immolaient que des hommes faits. Vairon dit que, le regardant comme dieu de l'agriculture et comme principe de toute se-

(«) Lucian. Saturn.

{b) F 'rîgida Saturai sese qub Stella receptet. ( Virg. Georg)%

(c)Ptolem. Tetrab. iib. i, cap. xiv.

(d) Dionys. Haliearn.

( 94 ) mence, ils croyaient ne pouvoir mieux l'honorer qu'en lui immolant des hommes, comme la plus noble de toutes les semences : Quià omnium seminum optimum est gémis humanum.

En résumé, Saturne était une divinité fort étrangère à Jupiter. Son culte avait été apporté par les Phéniciens dans tout l'occident : dans la Grèce , il avait été remplacé par le culte de Jupiter et il était tombé dans l'oubli ; à Rome , dans l'Italie, il était resté dans tout son éclat, même depuis l'introduction du culte de Jupiter, avec lequel il n'avait rien de commun.

En rejetant cet amas de légendes mensongères sur la naissance de Jupiter dans l'île de Crète, sur Saturne son père et Rhéa sa mère , sur son éducation , son règne , ses conquêtes , sa mort et son tombeau; en rejetant toutes ces rêveries des évhemeristes , toutes ces légendes des mythologues, ou toutes ces allégories des poètes; et en s'en tenant aux faits historiques, on reconnaît que les curetés défrichèrent les premiers l'île de Crète , et qu'ils travaillèrent à en civiliser les habitants («). Ils assujettirent au service de l'homme les animaux sauvages, ils formèrent des troupeaux et apprirent à les élever, ils firent con-

(a) Servius ad JEneid. lib. m, v. i3i.

naître l'éducation des abeilles, ils enseignèrent à travailler les métaux. On leur attribuait les danses armées et les cérémonies mystérieuses qui étaient figurées par ces danses (a). Enfin ils réunirent les Cretois , les soumirent à des lois , et leur firent connaître les avantages de la vie sociale. Suivant une ancienne tradition, ils habitaient les montagnes et les vallons : n'ayant trouvé aucune maison bâtie , ils n'avaient d'autre toit ou d'autre asile que ceux que leur donnait la nature. Cette tradition fait conséquemment remonter leur origine aux temps antérieurs à la civilisation. Ils introduisirent dans l'île de Crète les mystères de la religion. Ces mystères étaient les mêmes que ceux de Samothrace : leur lieu principal était Gnosse, ou la Triade curétique était célèbre. Elle était composée, comme partout, du principe actif, du principe passif, et de Jasion qui y jouait le même rôle que ïaccîius à Eleusis (b).

Les curetés portèrent les cultes et les arts de la Crète dans diverses contrées : dans la Laconie à Pyrrichus (c), à Ithome dans la Messénie-(tZ), à Délos, où ils passaient pour fils d'Apollon et de

(o) Plin. lib. vu, cap. lvi.

(b) Servius ad /Eneid. lib. m, vers, us,

(c)Pausan. lib. m, cap.xxv.

(cl) Pausan. lib. iv, cap. xxxu

(96) la nymphe Danaïs (a)\ à Lycoé, ville d'Arcaelie, située au pied du mont Ménale. Nonnus les attache à l'Attique avant l'arrivée de Cécrops (Z>), d'où ils se retirèrent sur le sol des Abantes , curetuni priorum terrestre g enus , qu'ils civilisèrent. Strabon nous les montre sur la côte éphésienne, où il y avait un collège de curetés (c), qui y célébraient tous les ans une fête avec des sacrifices secrets; Diodore de Sicile, dans la Chersonnèse , cette partie de l'Asie mineure où était la Carie, dans laquelle cinq curetés, accompagnés d'une escorte suffisante , allèrent s'établir (d). (c Dans File de Crète , dit Salluste , ils établirent un culte religieux : c'est ce qui, selon l'usage ordinaire d'enchérir toujours sur le merveilleux de l'antiquité, a donné lieu de dire qu'ils avaient pris soin d'élever l'enfance de Jupiter (3 9). » Mais quel était ce culte ? Ces curetés qui furent les premiers prêtres et les premiers instituteurs des Cretois appartenaient-ils particulièrement à cette île ? Voici à ce sujet un passage très -remarquable de Strabon (e). (( Dans les mémoires sur la

(a) Pausan. lib. viii, cap.xxxvn.

(b) Nonnus. Dionjs. lib. xm.

(c) Strab. lib. xiv, pag. 640.

(d) Diod. Sic. lib. v.

(e) Strab. lib. 1, cap. yi, §. 1.

(97 ) Crète et la Phrygie, dit Strabon, on donnait les

curetés comme étant employés à des pratiques de religion, les unes mystiques, les autres simples, mais toutes relatives soit a l'éducation de Jupiter dans la Crète, soit aux orgies de la mère des dieux dans la Phrygie et les lieux voisins du mont Ida dans la Troade. Ce que les auteurs disent à cet égard présente bien une sorte de discordance; car plusieurs établissent une identité complète entre les curetés, les corybantes, les dactyles idéens, les telcliines : plusieui^s autres aussi, reconnaissant ces divers personnages pour membres d'une seule et même famille, les distinguent par quelques légères différences; mais en résumé, les curetés ainsi que les autres noms, sont toujours dépeints comme des enthousiastes saisis d'une fureur bachique , qui , dans les fêtes où ils font le rôle de desservants, effraient les spectateurs par des danses tumultueuses qu'ils exécutent tout armés , par un fracas de cymbales , de tambours et d'armes , accompagné de cris et du son des flûtes; d'où il résulterait que ces fêtes ne différeraient pas de celles de Samothrace et deLemnos, puisque les ministres des uns et des autres sont réputés être les mêmes. »

On peut conclure d'après ce passage de Stra-

(98) bon que les curetés faisaient partie de cette race nombreuse de prêtres qui, partis de l'Asie mineure, de la Phrygie et de la Thrace, portèrent dans les contrées où ils s'établirent le culte des divinités étrangères qu'ils avaient adopté. <x C'était là, dit le P. Lafitau sur ce passage de Strabon, un système entier, un précis de la religion, qui avaient été enseignés aux hommes par ceux qui firent les premiers établissements dans différentes contrées. Toute cette religion était contenue dans les orgies et dans les mystères de Jupiter, d'Apollon, de Bacclms, d'Hécate, de la mère des dieux et des grandes déesses; et ce qu'on appelait pans, satyres, silènes, curetés, corybantes, dactyles idéens, cabires, telcliines, saliens , sabaziens , etc. , n'était que des noms différents appliqués au service des dieux , noms différents ou par la diversité de ses ministres, ou par la différence des langues des divers peuples qui avaient les mêmes ou à peu près les mêmes pratiques de religion. C'est pourquoi il est facile de concevoir comment on trouve les mêmes usages , non-seulement dans File de Crète , dans les îles de l'Archipel, dans la Phrygie, dans la Thrace, dans l'Asie mineure, mais encore dans la Colchide, dans la Bactriane (4°) 5 jusqu'aux portes Caspiennes , et aux Indes qui étaient pour

( 99 ) tes anciens les bornes les plus reculées du inonde

connu (a). »

Ces réflexions du P. Lafitau sont très-judicieuses ; elles sont confirmées par cet autre passage de Strabon {h). <x Les peuples de la Phrygie, comme ceux de la Troade qui habitent autour du mont Ida, rendent à la mère des dieux un culte où entre aussi l'orgie. Les ministres de cette divinité sont appelés corybantes. Les Grecs les nomment également curetés, non pas comme tenant à la même mythologie que ceux de la Crète, mais parce que ce sont des desservants analogues aux satyri et à ces mêmes curetés. ))

Or l'on sait que les curetés célébraient dans File de Crète les fêtes de Jupiter, avec les orgies telles qu'on les employait aux fêtes de Bacchus , et par des ministres du même genre que les satyres. c< Ils remplissent, dit encore Strabon (V), auprès de Jupiter les mêmes fonctions que les satvres auprès de Bacchus. Ces ministres sont des jeunes gens, lesquels exécutent, en dansant tout armés, des mouvements militaires. A raison de ce qu'ils étaient jeunes [kouroi)^ ou de ce qu'ils élevaient Jupiter jeune (kouron), on les

(a) Lafitau. Mœurs des Sauvages, tora. i, pag. n/i.

(b) Strab. lib. x, pag. 469.

(«-•) Strab. lib. x, pag. 468.

( lOO )

nomma curetés. (( O saint asile clés curetés, dit Euripide dans les Bacchantes , divins antres de la Crète, berceau de Jupiter, c'est dans vos retraites agrestes que les corybantes aux triples aigrettes imaginèrent de tendre sur cet orbe une peau résonnante, et mêlèrent à son bruit bachique le doux accent de la flûte phrygienne. Ils déposèrent entre les mains de Rhéa Finstrument dont les sons devaient accompagner les cris joyeux des bacchantes , et les satyres transportés l'obtinrent de la mère des dieux pour animer leur danse. y> En Arcadie , les prêtres de Cybèle remplissaient les mêmes cérémonies et poussaient les mêmes hurlements que les curetés dans la Crète pour le culte de Jupiter. A Gnosse , qu'ils avaient fondée , les curetés élevèrent un temple et consacrèrent un bois à la mère des dieux (a). Dans l'hymne aux curetés (b) , Orphée dit : « Curetés, amis de la danse, qui faites retentir dans vos jeux l'airain bruyant, vous qui marquez la cadence, habitants des montagnes, ministres de Bacchus qui maniez la lyre , danseurs légers , . . . gardiens armés et vigilants , compagnons et ministres de la vénérable déesse qui habite les montagnes... )) Les Grecs appelaient les ministres de

(a) Diocl. Sic. lib. v, £. xxxvi.--S;yncell. Chronic. pag. 123.

(b) Orph. Hym. xxx.

Cybèle aussi bien curetés que corybantes (a). L'auteur de la Phoronide, HeUaniçus de Lesbos, dit que les curetés étaient des joueurs de flûte, phrygiens de naissance (/>). Quelques-uns veulent ([tie les curetés ne diffèrent en rien des corybantes , et que les uns et les autres aient été les ministres de la déesse Hécate. Nonnus les fait fils de Socus qui dominait FAttique ayant l'arrivée de Cécrops, et qui les avait exilés. Ils se retirèrent d'abord en Crète, d'où ils passèrent enPhrygie, et de la Phrygie ils revinrent dans FAttique : traditions qui montrent la liaison qui existait pour le culte entre la Phrygie, la Crète et FAttique. D'un autre côté, les anciens ont toujours distingué les curetés comme appartenant à la Crète où ils étaient autochthones (c). On donnait aux curetés le titre de gégènes ou enfants de la terre (d). Suivant une tradition très -accréditée parmi les Cretois, Crès, homme du pays, qui fut roi des Eléo crêtes , le plus ancien des peuples de la Crète , et qui donna son nom à cette île , fut un des curetés (4-1 )• (( H fut auteur, dit Diodore de Sicile , de plusieurs inventions , toutes utiles à

(a) Strab. lib. x, pag. 4«9-

(b) Strab. lib. x, pag. 4"2.

(c) Martian. HèracL

{d) Plut. Fit. Salon. -Diod. Sic. lib. v, §. lxv.

TOM. I. l3

l'île en particulier et aux hommes en général. »Ces contradictions ne sont qu'apparentes : il est certain, comme nous l'avons vu, que les premiers curetés faisaient partie cle cette classe nombreuse de prêtres asiatiques qui apportèrent dans la Grèce le culte des divinités étrangères, et qu'une partie de ces prêtres se rendit dans File de Crète, comme ils allèrent dans diverses autres parties de la Grèce. Une tradition rapportée par Strabon semble indiquer qu'ils s'y rendirent de File de Rhodes : « On voit dans les mémoires sur la Crète, dit ce célèbre géographe (#), que le nom de curetés désigne ceux des neuf telchines qui abandonnèrent Rhodes, où ils habitaient, pour suivre Rhéa en Crète. » Simson fixe l'époque de ces premiers curetés à l'an du monde 2p43 , i960 avant J.-C, et l'an 36 de la vocation d'Abraham (/>). Ces premiers curetés civilisèrent les Cretois, établirent le culte de leur déesse Rhéa à laquelle ils élevèrent un temple, et formèrent des prêtres qui leur succédèrent et qui, comme eux, prirent le nom de curetés. Ce sont ces seconds curetés qui étaient autochthones, qui appartenaient proprement à la Crète , et qui ont été très-bien distingués des premiers par les anciens

(a) Strab. lib. x, pag. ^2.— lib. xiv, pag. 654-

(b) Simson. Chronic. pag. 89.

( io3 )

écrivains, et surtout par Strabon clans le passage que nous avons cité, lorsqu'il dit que les corybantes étaient nommés par les Grecs curetés, non pas comme tenant à la même mythologie que ceux Je la Crète, mais parce que ce sont des desservants analogues aux satyri et à ces mêmes curetés. Il est très -vraisemblable que les curetés de la Crète, plusieurs siècles après l'établissement du culte de leur déesse Rhéa dans cette île, adoptèrent le culte de Jupiter, et lui appliquèrent leurs anciennes cérémonies, lorsque ce culte leur fut apporté d'Egypte. C'est ce qui fait dire à Strabon qu'ils n'appartenaient pas à la même mythologie que les corybantes, quoiqu'ils fussent les mêmes. Or, le culte de Jupiter ne fut apporté dans les îles et le continent de la Grèce qu'après les troubles des Hycksos dans l'Egypte, et les conquêtes de Sésostris dans l'Asie mineure. Cette époque peut être fixée, d'après la chronique de Thrasylle, vers l'an 1647 avant J.-C. Eusèbe la fait un peu plus récente. D'après les commentateurs des marbres d'Oxford, dont ils ont rétabli 1 e texte, elle ne pourrait être placée qu'à l'an 1 43 2 avant J.-C. Ces prêtres des Cretois furent appelés curetés jusqu'à des temps bien postérieurs, puisque ce nom fut donné à Epiménide qui vint à Athènes du temps de Solon. Ceux même qui,.

( io4 )4

comme Cailimaque, font naître Jupiter en Arcadie, et qui conséquerament pensent que l'établissement de ce culte clans cette partie du continent de la Grèce est antérieur à son établissement dans File de Crète , supposent que l'existence des Curetés a précédé cette époque, puisqu'ils disent qu'à la naissance de Jupiter, Néda, nymphe d'Arcadie , le porta dans un antre de l'île de Crète et le confia aux nymphes Méliades, compagnes des curetés.

Etablissement du Culte de Jupiter à Olympie.

Les dactyles ont été dans la Troade ce que les curetés étaient dans l'île de Crète. Non-seulement ils furent les premiers prêtres et les premiers instituteurs des peuples dans le pays de leur naissance , mais ils établirent dans la Grèce le nouveau culte de Jupiter. Suivant une tradition des Eléens rapportée par Pausanias (a), les hommes du temps qu'on appelle l'âge d'or érigèrent à Olympie un temple à Saturne. Jupiter étant venu au monde, Rhéa le donna en garde aux dactyles qui étaient venus du mont Ida. Hercule était l'aîné de ces dactyles. Il était ho-

(«) Pausaii. lib. vin, cap. vu.

( ",5 ) noré à Olympie sous le nom de Paraslatès ou assistant, avec les dactyles ses frères. Son culte fut établi par Oy menus, un de ses descendants, dont le règne à Olympie, ayant précédé la guerre de Troie d'environ deux cent soixante ans, est de quarante ans moins ancien que la découverte du fer et l'établissement des forges par les dactyles (a). Il n'est plus parlé des dactyles depuis la conquête de l'Elide par Endymion. Ce prince, descendant de Deucalion, amena les Hellènes à Olympie; et, partout où les Hellènes s'établissaient., le nom des anciens habitants disparaissait. Non -seulement ils apportèrent le culte de Jupiter, mais on fixe le commencement des arts dans la Grèce au temps de ces dactyles , du moins pour les parties qu'ils parcoururent. Ils donnèrent aux Grecs la science de la métallurgie. On leur attribue la découverte du fer et celle de l'airain. Ils furent des artisans habiles à donner aux métaux des formes diverses , comme le prouvent les vers de la Phoronide (42). Ephore donne les dactyles pour fondateurs des premiers mystères religieux dans la Grèce. Ils apportèrent aux Grecs cette espèce de médecine et d'enchantements qui joignaient certaines formules magiques à l'appli-

(«) Strab. lib. x, pag. 463.

( io6 ) cation des remèdes naturels. Orphée avait été, suivant Ephore, profondément initié dans cette magie des dactyles, qui causa aux Grecs la plus grande surprise lorsqu'ils virent l'effet de ces enchantements et la manière dont les dactyles s'en servaient dans les initiations et les mystères (a). Suivant Plutarque, les dactyles idéens apprirent encore aux Grecs l'usage d'instruments de musique, qu'il désigne par le mot èoumata. Il faut entendre par là non- seulement les instruments à percussion, comme les cymbales, le sistre, mais encore les instruments à cordes, tels que la cithare, la lyre. Les dactyles avaient , comme les curetés, les telchines et les corybantes, le caractère commun à ces tribus religieuses, celui de ministres de la mère des dieux. Ils sacrifiaient à cette déesse sous le nom de Rhéa, couronnés de branches de chêne : c'est pourquoi ils passèrent pour ses parèdres ou assistants (Z>).

Les dactyles qui trouvèrent établi dans l'Elide le culte du ciel, de la terre, et même celui de Saturne à Olympie , l'y laissèrent subsister; mais ils apportèrent le culte de Jupiter et construisirent à Olympie un autel en son honneur. On re-

(a) Diod. Sic. lib. v, §. 64.--Plut.arc. De prof cet. virt. sent.

(b) Apollonius IUiod. Argon, lib. r, vers, 1120, ii25.

( '"7 ) connaît, dans lu description que Pausanias nous a laissée du culte d'Olympie et des cérémonies qui y étaient observées , le mélange des rites pélasgiques et de ceux du nouveau culte. Les dactyles adaptèrent sans peine les uns aux autres, non-seulement par respect pour leur ancien cuite de la terre qu'ils adoraient sous le nom de Rliéa , mais encore pour ne pas choquer la piété des Pélasges et ne pas exciter leur fanatisme. L'autel qu'ils construisirent en l'honneur de Jupiter était également singulier par la forme et la matière. Il avait vingt-deux pieds d'élévation sur trente-deux de tour. Il était enfermé par une balustrade de cent- vingt pieds de circuit, qui bornait le terrain sacré , terrain placé sur une espèce de butte où l'on arrivait par un escalier de pierre. L'autel et les deux rampes qui servaient à y monter n'étaient composés que des cendres du foyer sur lequel on entretenait dans le Prytanée d'Olympie un feu perpétuel. On n'y brûlait que du peuplier blanc : les cendres se délayaient avec de l'eau du fleuve Alphée, dont la vertu particulière donnait de la consistance à cette espèce de mortier : du moins on le croyait encore du temps de Plutarque où cette pratique superstitieuse continuait à être observée. Mais comme l'ardeur du soleil et le feu des sacrifices

desséchaient cet autel , on le réparait tous les ans, le 19 du mois Elaphion, dans lequel tombait toujours l'équinoxe du printemps , et qui était le dernier mois de l'année olympique. C'était en dehors de la balustrade que l'on égorgeait les victimes, et les deux rampes servaient à porter sur l'autel la portion qui en revenait aux dieux. Ces rampes devaient être fort roides , n'ayant que douze pieds de pente sur vingt-deux pieds d'élévation (a). Cet autel , qui fut dans tous les temps à Olympie le principal objet de la dévotion des peuples , était placé entre le temple de Junon et l'enceinte de Pélops. Le premier jour des fêtes si célèbres de Jupiter à Olympie tombait au onzième jour du mois Hécatombéon(43), qui commençait à la nouvelle lune après le solstice d'été (44)- Elles duraient cinq jours : c'est à la fin du dernier que se faisait la proclamation solennelle des vainqueurs. Ces fêtes s'ouvraient le soir par plusieurs sacrifices , que l'on offrait sur des autels élevés en l'honneur des différentes divinités , soit dans le temple de Jupiter, soit dans les environs , qui tous étaient ornés de festons et de guirlandes (45). On commençait toujours par l'autel dont nous venons de parler : c'est là que les

(«) Acad. des Inscript, tom. xxm, Hist. pag. 34, 35, 36.

( lo0 ) Élcens offraient tous les jours des sacrifices ; les

étrangers pouvaient y en offrir dans tous les temps de l'année.

L'Elide est un petit pays qui se divise en trois vallées. C'est dans la vallée du milieu qu'était le temple célèbre de Jupiter : il était placé auprès du fleuve Àlphée. Les habitants de cette contrée jouirent pendant long-temps d'une tranquillité profonde. Toutes les nations de la Grèce étaient convenues de les regarder comme consacrés à Jupiter, et les respectaient au point que les troupes étrangères déposaient leurs armes en entrant dans ce pays , et ne les reprenaient qu'à leur sortie (46). Avant l'auguste solennité des jeux olympiques qui étaient célébrés de quatre ans en quatre ans , on promulguait un décret qui suspendait toutes les hostilités ; et des troupes, qui seraient entrées dans cette terre sacrée pendant qu'on célébrait ces jeux, auraient été condamnées à une amende de deux mines par soldat(47). L'Altis , bois sacré fort étendu et entouré de murs , renfermait le temple de Jupiter et celui de Junon , le sénat , le théâtre , quantité de beaux édifices , et une foule innombrable de statues. Le temple et la statue de Jupiter furent construits du produit des dépouilles de la guerre de Pise. La statue de Jupiter, chef-d'œuvre de Tome. 1. l4

(no) Phidias , quoique assise , s'élevait presque jusques au plafond du temple qui avait soixantehuit pieds de hauteur. L'usage des colosses renfermés dans les temples était fort ancien dans la Grèce. Les Grecs l'avaient reçu de l'Asie et surtout de l'Egypte. Suivant les idées des anciens, l'art de la statuaire colossale , appliqué à la représentation de la divinité , était un puissant auxiliaire de la religion, et ajoutait une force nouvelle aux croyances reçues (48). Il y avait dans l'enceinte sacrée plus de quarante statues de Jupiter , de différentes mains , offertes par des peuples ou des particuliers , quelques-unes ayant jusqu'à vingt-sept pieds de hauteur. Toute l'Elide était remplie d'une .quantité prodigieuse de statues de Jupiter.

Les peuples abordaient en foule à Olympie. Par mer, par terre , de toutes les parties de la Grèce , on s'empressait de se rendre à ces fêtes , dont la célébrité surpassait celle des autres solennités. Dans la Grèce , dit Pausanias , on dirait que les dieux s'occupent plus spécialement des mystères d'Eleusis et des jeux olympiques (a).

Les femmes n'y étaient pas admises. La loi qui les en excluait était si sévère qu'on précipitait

(a) Pausan. Elid. cap. ix.

(an)

du haut d'un rocher celles qui osaient la violer (.{<))• Les prêtresses de Gérés avaient seules le droit d'assister aux jeux olympiques. Vis-à-vis les sièges pour les juges des jeux olympiques, ou v ov ait un autel de marbre blanc , où la prêtresse de Cérès-Chamyne avilit coutume de se placer pour voir les jeux. Cette prêtresse avait plusieurs prérogatives chez les Eléens. La lice, à Oiympie, était composée de deux côtés , dont l'un , plus long , était en. terrasse ; l'autre côté était une colline qui n'était pas fort élevée , au bout de laquelle on avait bâti un temple à Cérès-Chamyne, nom qui était un des plus anciens de la déesse (5o). Néron permit aux vestales d'assister aux jeux du cirque , parce que les prêtresses de Cérès avaient le droit d'assister aux jeux olympiques (a).

Il n'est pas question d'Olympie dans Homère. Il est probable qu'elle ne portait pas encore ce nom. Cette Aille était également connue sous le nom de Pise (&), et elle n'avait encore que ce nom du temps d'Homère. Le nom de Pise a été donné de nouveau à Olympie à une époque bien postérieure ; car Libanius , qui, vivait du temps

(«) Sue ton. Vit. Néron, cap. xn.

(ô)Hérod. lib. h, cap. vn.--Pindar. Olymp.i, 3, 8.— Stephan, Tri Oljrmp. Ptolem. pag. i.oi .--Barthélémy. Foyag. du jeune Aiiach. chap, xxxvnu

de Julien l'apostat,, parle de statuaires allant à Pise dans le dessein de voir et d'imiter la statue de Jupiter (5i). Pise ou Olympie était située sur la rive droite de PÀlphée > au pied d'une colline qu'on appelait mont de Saturne. On a conjecturé qu'elle ne reçut le nom d'Oly mpie que lorsque le surnom d'Olympien fut donné à Jupiter dans l'Élide. On a aussi conjecturé que les Doriens donnèrent les premiers cette dénomination à Jupiter , lorsqu'ils habitaient les environs du mont Olympe (a). Mais nous parlerons de cette qualification lorsque nous traiterons des attributs de Jupiter, ou du premier être, sous le rapport de sa puissance.

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