IV
Etablissement du Culte de Jupiter à Dodone.
Si, comme nous l'assure Hérodote (62), le culte de Jupiter a été transporté directement de Thèbes à Dodone , à peu près à l'époque où il a été transporté de Thèbes en Lybie , l'Arcadie, la Crète et l'Elide ne peuvent certainement le disputer à l'Epire pour l'ancienneté de ce culte. Hérodote lui-même nous apprend que l'oracle du chêne de Dodone était plus ancien que Jupi-
(a) Clavier. Not. sur Pansanias. pag. 172.
( "3 ) ter (53). Les Pélasges adoraient , avant l'établissement du culte de Jupiter, des dieux sans noms , les fétiches des nations barbares, des pierres, des arbres , etc. Le chêne et le hêtre ont été révérés et consacrés chez la plupart des nations sauvages de l'Europe ancienne , du nombre desquelles étaient les Pélasges (54) ; et ils furent leurs principales divinités. Le besoin et la reconnaissance leur inspirèrent cette vénération religieuse poulies grands végétaux dont ils tiraient leur nourriture , et surtout pour le chêne et le hêtre dont les fruits sont plus faciles à conserver. On ne peut croire qu'un arbre soit une divinité sans être , par mie conséquence nécessaire , bientôt porté à le consulter sur les choses dont la connaissance est interdite aux facultés de l'homme. L'avidité de connaître les événements futurs se déploie dans toute sa force chez les nations sauvages , où les pratiques de Fart divinatoire sont aussi communes qu'elles sont rares chez les nations instruites et dans les siècles éclairés. Aussi, au rapport d'Éphoi e (a) , l'oracle des chênes de Dodone fut-il institué par les plus anciens peuples de la Grèce. A dater de l'époque où le culte de Jupiter fut transporté de Thèbes à Dodone, le
(a) Ephor. Àpucl. Sirab. lih. vu.
chêne fut désigné sous le nom de Jupiter, et on commença à adorer ce dieu qui l'habitait (55). C'est le premier culte qui lui ait été rendu dans la Grèce. Suivant le témoignage de Pausanias, les Péliades sont les premières qui aient chanté ces vers : Jupiter était, Jupiter est, Jupiter sera. O grand Jupiter ! la terre produit des fruits ; honorez-la donc du nom de mère (a). Le nom de Jupiter est presque toujours mêlé à celui de Dodone dans Homère , Hésiode, et dans les plus anciens écrivains grecs, qui l'appellent le Jupiter du chêne, le Jupiter du hêtre, le Jupiter-Pélasgique. Tous les anciens auteurs grecs font souvent mention du chêne parlant , du hêtre prophétique, cl de Jupiter qui rendait ses oracles par leur organe , mais sans nous expliquer de quelle manière, si ce n'est qu'ils appellent cette forme de l'oracle murmura fatadica (56). Cependant des écrivains postérieurs nous ont donné des détails sur la manière dont Jupiter dévoilait les secrets de l'avenir aux trois prêtresses de ce temple, qui étaient chargées du soin d'annoncer les décisions de l'oracle (67). Chez les Pélasges qui habitaient l'Epire et la Thessalie, cet oracle était le même que celui de Jupiter-Lycéen à
(a) Pausan. PhocicL cap. ml,
( ,,5 ) # I . vcosui e, et sur le mont Lycée pour les Pélasges (jui habitaient l'Arcadie.
Dodone, située au pied du mont Tomare sur les confins de l'Epire et de la Thessalie , ne paraît avoir appartenu en particulier à aucune des tribus des Pélasges qui habitaient cette partie de la Grèce, mais avoir été commune à toutes. C'est pourquoi les anciens écrivains la donnent tantôt à la Molosside , tantôt à l'EUopie, à la Thesprotie , à la Perrhébie, à la Thessalie , à la Chaonie. C'est là que les chefs des tribus avaient coutume de se rassembler, et où ils confirmaient leurs décrets par l'autorité de l'ancien chêne. La célébrité de l'oracle de Delphes diminua beaucoup celui de Dodone (a) qui, de plus, fut dévastée par les Etoliens, environ deux cent vingt ans avant l'ère vulgaire (b). Cependant le chêne de Dodone et les cérémonies qui s'y pratiquaient étaient encore très-remarquables et très-célèbres du temps de Pausanias (c). Dioné était adorée à Dodone , comme épouse de Jupiter. La même tra-.
dition régnait en Thessalie (d). A Dodone, on sacrifiait un taureau à Jupiter et une vache à
{a) Lucian. In Icaromenippo . §. xxiv.
(b) Polyb. lib v, cap. x, xi.
(c) Pausan. lib. i, cap. xiii — lib, vin, cap. xxiii, {cl) Diod. lib. v, pag. 72,
(n6) Dioné (a). Dioné , dans la cosmogonie phénicienne , était une fille d'Uranus et la femme du temps (b).
Un ancien auteur des antiquités thessaliennes dit qu'il y avait en Thessalie un temple qui tirait son nom de Jupiter le hêtre (c). Mais voici le sens dans lequel il faut entendre ce que cet auteur rapporte. Les divinités des Pélasges n'avaient ni les noms qu'on leur a donnés depuis , ni temples construits en leur honneur et consacrés à leur culte. On les adorait en plein air, dans un lieu découvert ; et ce lieu , les Pélasges l'appelaient temple.
LesThessaliens disaient que le culte de Jupiter chez eux remontait à la plus haute antiquité , et qu'ils avaient été civilisés par ce dieu. Ils le regardaient comme leur législateur; et, suivant les poètes , il extermina les brigands qui s'étaient cantonnés dans leur pays. Le voisinage de Dodone et l'identité du culte du hêtre, auquel avait succédé en Thessalie le culte de Jupiter-Hêtre, et du culte du chêne àDodone, auquel avait succédé le culte de Jupiter-Chêne, rendent cette pré-
(rt) Démosthèn. Cont. Mit.- -TnyXov. In eamdcm ovatùmcm. {b) Sanchoniaton, apud Euseb. prœp. euang. lom. x. Dans Appollodore. une des Titaiiïdes s'appelle Dionide. (c) Antifj. thessal apud Stephan.
tention très,- vraisemblable. Il y a plus : le même auteur des Antiquités thessaliennes prétend que l'oracle fut d'abord établi par les Pélasges en Thessalie près de Scotuse, qui faisait partie de la Pélasgiotide (58). Il ajoute que cet oracle fut depuis transféré à Dodone ; mais on ne sait d'une manière certaine ni en quel siècle, ni à quelle occasion.
Le hêtre, fagus, était au nombre des objets consacrés à Jupiter. C'est du mot fagus qu'est venu le nom de fagutalis que les Romains donnaient à Jupiter (a). Ils lui avaient élevé un temple sous le nom de Fagutalis sur la colline Vi~ minalis : c'est pourquoi Jupiter fut encore appelé à Rome Vimineus. Sur cette colline , il y avait un bois de hêtres , fagus , dans lequel était le petit temple de Jupiter. On y célébrait une fête qui portait le nom de fagutale (5o,). Parmi les autres objets consacrés à Jupiter sacra , Jovis, il y avait surtout l'olivier (A), le chêne appelé esculus, le chêne vert appelé ilex> le chêne appelé quercus. Aussi le chêne resta en très-grand honneur chez les Grecs et chez les Romains même civilisés :
(«) Fagutal à Jago , undè etiàm çjubd ibi sacellum Jovis fagutalis. ( Varro. De linguâ lalinâ. lib. v. )
(b) Jupiter était couronné tantôt de chêne, tantôt d'olivier., dit Piutarque. Sympos. lib. ni.
Tom. i. l5
X »8) toutes leurs divinités en étaient ornées : ils l'employaient dans toutes leurs cérémonies religieuses.
Les Thessaliens célébraient en l'honneur de Jupiter les fêtes appelées pélories, qu'une tradition très-répandue parmi eux faisait remonter aux temps les plus reculés. Dans le temps que les Pélasges , disaient-ils , faisaient un sacrifice public , on vint annoncer à Pélasgus leur chef qu'un tremblement de terre étant survenu dans l'Hémonie, les montagnes nommées Tempe s'étaient fendues en deux, et que le grand lac s' étant écoulé dans le fleuve Pénée avait laissé une belle campagne desséchée. Pélasgus charmé de cette nouvelle fit apprêter un grand repas : tous y apportèrent ce qu'ils avaient de meilleur, tant la joie était grande parmi les Pélasges. Pélasgus les servit, et, à son exemple, les hommes les plus recommandables par leurs dignités voulurent à l'envi faire l'office de serviteurs. Pour perpétuer la mémoire de ce fait, après que cette campagne fut cultivée, on institua une fête à Jupiter-Pélore, nom que la tradition donne à celui qui apporta la nouvelle à Pélasgus. Dans cette fête, les serviteurs assis à table y agissaient avec la plus grande liberté et étaient servis par leurs maîtres (60). Les Thessaliens ont toujours célébré avec une grande
magnificence cette fête à laquelle ils ont conserve le nom de pélorie (a). Elle était la même que les saturnales chez les Romains : elle avait pour origine l'établissement de l'agriculture et de la civilisation chez les Thessaliens , qui attribuaient ces bienfaits à Jupiter, et auquel ils ont pu très-bien rattacher le fait de l'écoulement des eaux de la vallée de Tempe et l'assainissement du pays le plus beau et le plus agréable de la Thessalie, que cet événement a rendu à l'agriculture.
Outre l'Arcadie , la Crète , l'Elide , l'Epire et la Thessalie ? les Béotiens , les Messéniens , les Égiens, les Etoliens, et surtout les habitants d'Olène en Etolie réclamaient l'honneur de la naissance et de l'éducation de Jupiter. Il serait difficile , dit Pausanias , de nombrer les peuples qui ont prétendu que Jupiter était né et avait été élevé chez eux.
Les Athéniens croyaient être les premiers peuples de la Grèce que Jupiter eût honorés de sa présence , en quittant le lieu de sa naissance. Ils lui avaient élevé un grand nombre de temples. Minerve était plus particulièrement la déesse protectrice des Athéniens : c'est à elle qu'ils étaient redevables des bienfaits de la civilisation ; c'està-dire que Cécrops , en venant civiliser les Athé-
(a) Elian. Var. Hist. iib. ni, cap. i.
( lao ) niens , leur apporta le culte de Neitli de Sais, la même divinité que Minerve. Or, un grand nombre de médailles attiques établissent la communauté du culte de Minerve et de Jupiter (a). Dans le temple d'Aglaure , il y avait un autel où on sacrifiait à Jupiter et à Minerve comme aux dieux de la patrie. Ils avaient près du trésor public un temple en commun sous le titre de soter eïsoteira, conservateurs. On leur avait érigé des statues en commun sous le nom de juges. L'olivier appartenait à Minerve ; aucune autre divinité ne pouvait en être couronnée, si ce n'est Jupiter aux jeux olympiques. Une grande partie des monnaies de PAttique étaient marquées des deux côtés d'une double tête de Jupiter , quelquefois d'une seule tête de ce dieu avec une ou deux chouettes au revers. Au Pirée , une enceinte était consacrée à Jupiter et à Minerve : c'est ce que le Pirée offrait de plus remarquable. Jupiter tenait son sceptre d'une main , une victoire de l'autre ; et Minerve tenait une pique : ces deux statues étaient en bronze (h). Ceux qui formaient la pompe des sciries , fêtes de Minerve , se révêtissaient des peaux de victimes qui devaient
(a) Mém. de l'Acad. des Inscriptions, tom. r, pag. 224.
(b) Pausan. Atlic. cap. 1.
( va ) être immolées à JùpUer-Meîichtos et à Jupiter- Ctesios (a).
. Ce n'est pas à Athènes exclusivement qu'appartenait le culte que l'on rendait en commun à J upiter et à Minerve ; à Àrgos , il y avait un petit édifice en bronze, sur lequel étaient placées les statues de Jupiter et de Minerve , ouvrages trèsanciens. Ce Jupiter était surnommé Mechaneos, et c'est là que les Argiens, avant que d'aller au siège de Troie, jurèrent de continuer la guerre, jusqu'à ce que cette ville fût prise ou qu'ils eussent tous perdu la vie en combattant (h). Sparte avait les autels de Jupiter- A mhoulios et de Minerve-Amboulia. Elle avait sur la place publique les statues de Jupiter-Xenios et de Minerve-Xenia (c) ; elle avait encore sur la même place deux temples voisins l'un de l'autre, l'un de Jupiter- Agoraios et l'autre de Minerve -A goraia (d).
(a) Suidas. Schol. Jristoph.
(b) Pausan. Comilh. cap. xxn.
(c) Pausan. Lacon. cap. u.
(<l) Pausan. ibid.
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