‹ Religions et religion. L'âneChapitre 17 sur 21 · LMIOMME VIS-A-VIS DES GÉNIES · texte numérisé non relu

LMIOMME VIS-A-VIS DES GÉNIES

Il fuit de l'Inconnu la sinistre falaise, Sur ces pentes à pic il se sent mal à l'aise, Il hait ces mots profonds qui semblent infinis, Il ferme sa croisée au brouillard où Leibniz, Dante, Eschyle, Reuchlin, Pythagore, Épicure, Voyaient du noir destin pendre la corde obscure ; Il tùche de sortir de dessous les grands cieux, Mais il n'est hors de là qu'un badaud vicieux, Mais il ne sait pas même être un Chrysale honnête. Il rit du fil de l'ombre, étant marionnette. Le lendemain, voilà la peur qui le reprend. Fou, tour à tour d'orgie ou d'aube s'empourprant. L'homme mériterait, soit dit en style honnête. D'avoir, ainsi que moi, sur le haut de la tête Deux conduits auditifs taillés en falbala! L'homme consent au beau, — s'il est utile. Il a Le goût du médiocre et s'arrête à mi-côte; Il laisse en route ceux dont l'idée est trop haute; Il ferait plus de cas de l'IIécla que revêt La neige et d'où le feu jaillit, s'il y pouvait Poser quelque marmite énorme d'invalides; Au ver sacré qui file au fond des chrysalides Il demande un bonnet bien tiède, bien soyeux, Bien épais, qu'il se puisse abattre sur les yeux; Il préfère Montmartre au mont Blanc, Athaiie A Macbeth, et son fiacre au char tonnant d'Élie ; Entre Horace et Vadé, Vadé serait son choix. Il se croit roi du globe, il en est le bourgeois.

CONDUITE DE L'HOMME

L'homme, orgueil titanique et raison puérile!

Montre-moi ce que fait ce travailleur stérile,

Et montre-moi surtout ce qui reste de lui.

Depuis Eve, il s'est moins aidé qu'il ne s'est nui.

Dis, que vois-tu de beau, de grand, de bon, de tendre.

De sublime, aussi loin que ton œil peut s'étendre

Dans la direction où marche ce boiteux?

N'est-il pas lamentable et n'est-il pas honteux

Que cet être, niant ce que font ses génies.

Accablant les Fulton et les Watt d'ironies,

Ayant un globe à lui, n'en sache pas l'emploi.

Qu'il en ignore encor le but, le fond, la loi,

Et qu'après six mille ans, infirme héréditaire.

L'homme ne sache pas se servir de la terre?

Explique-moi le chant que chante ce ténor.

Le temps qu'il perd, ainsi qu'un prodigue son or,

Échappe heure par heure à sa main engourdie;

Dans la création il met la parodie ;

II n'entend pas les cieux dire : Éclairons I aimons !

Lorsqu'il tente, il échoue ; en présence des monts

Il fait la pyramide, il dresse l'obélisque;

Il est le blême époux de la vie, odalisque

Au sein gonflé de lait, aux lèvres de corail;

Sultan triste, il ne sait que faire du sérail ;

Il voit auprès de lui passer, aidant ses vices.

Offrant à son néant d'inutiles services.

Le jour, eunuque blanc, la nuit, eunuque noir.

Il met Dieu dans un temple en forme d'éteignoir; Ou croit lui faire honneur en brûlant une cire. 11 dit à Dieu : Seigneur; mais dit au diable : Sire. Je te répète, ô Kant, que j'ai honte et mépris Des superstitions où le pauvre homme est pris; Car, même quand il croit, quand il accepte un culte, Son culte calomnie et sa croyance insulte; Il rêve un éternel méchant, pareil à lui.

Quant au monde créé, son incurable ennui

Comprenant peu l'auteur, comprend encor moins Tœuvre.

Dieu brille, l'homme siffle, écho de la couleuvre;

L'homme siffle l'hiver, l'été, le froid, le chaud;

La nature n'est pas à son gré, tant s'en faut ;

Le spectateur n'est point enchanté du spectacle;

Et tandis quau-dessus de son frêle habitacle

L'épanouissement du gouffre resplendit,

Tandis que l'humble oiseau gazouille, ou que bondit

L*âpre ouragan ouvrant ses gueules de gorgone,

Tandis que le jour chante et rit, l'homme bougonne;

Dédaignant le réel d'après ses visions,

Cracheur de l'océan des constellations,

Faisant des ronds dans l'ombre accoudé sur la berge.

Voyageur murmurant de sa chambre d*auberge,

Il déclare ceci mauvais, cela manqué;

Bâille; à la loterie il emploie anankè;

Se taille dans l'azup son ciel bête; chicane,

En présence du puits sans fond, le grand arcane;

Proteste, et par moments s'irrite, et lestement

Blâme l'abîme et dit son fait au firmament.

Que vous soyez croyant, soumis à Tamulette,

Mouton que mène un prètr"^ avec une houlette,

Ou douteur, et de ceux sur qui d'Holbach prévaut.

Qu'importe ! toi l'impie et ton voisin dévot,

Vous êtes faits au fond de la même faiblesse ;

Le fait vous déconcerte et le réel vous blesse ;

Ce qui vous excédait dans l'art vous choque aussi

Dans la nature, gouffre étrange, âpre, obscurci;

L'art était profond, noir, touffu; le monde est pire;

Vous ne traitez pas mieux Sabaoth que Shakspeare;

Et votre pauvre esprit, essayant Jéhovah,

Gronde et ne trouve point que cet être lui va.

Pan vous déborde; il est trop tendre, il est trop rude.

Votre philosophie est une vieille prude,

Votre bigoterie a les pâles couleurs.

Vos encensoirs poussifs sont envieux des fleurs

A votre sens, ce monde, auguste apothéose, ^

Ce faste du prodige épars sur toute chose,

Ces dépenses d'un Dieu créant, semant, aimant.

Qui fait un moucheron avec un diamant,

Et qui n'attache une aile au ver qu'avec des boucles

De perles, de saphirs, d'onyx et d'escarboucles,

Ces fulgores ayant de la splendeur en eux,

Ces prodigalités de regards lumineux

Qui font du ciel lui-même une effrayante queue

De paon ouvrant ses yeux dans l'énormité bleue.

Au fond c'est de l'emphase, et rien n'est importun

Comme l'immensité de l'aube et du parfum

Et le couchant de pourpre et l'étoile et la rose

Pour vos religions atteintes de chlorose ;

Le grand hymen panique est fort dévergondé ;

Des sueurs du plaisir mai ruisselle inondé ;

Toute fleur en avril devient une cellule

Où la vie épousée et féconde pullule,

Et que protège à tort le ciel mystérieux ;

A vous en croire, vous les jugeurs sérieux,

Quand ils vont secouant de leurs crinières folles

Tant de rosée à tant d'amoureuses corolles,

Les chevaux du matin ont pris le mors aux dents ;

Et quand midi, le plus effréné des Jordaens,

Sur les mers, sur les monts, jusque dans votre œil triste,

Jette son flamboiement d'astre et de coloriste,

Rit, ouvre la lumière énorme à deux battants.

Et met l'olympe en feu, vous n'êtes pas contents;

Cela n'est pas correct et cela n'est pas sobre;

Vous regardez juillet avec des yeux d'octobre;

Toute cette dorure, auréoles partout,

Clartés, braises, rayons, rubis, blesse le goût,

Et cette foudroyante et splendide largesse

Est la divinité, mais n'est pas la sagesse.

Bonshommes, vous jetez de l'encre à l'idéal;

Vous blâmez germinal, prairial, floréal;

Ces mois joyeux vous font reff*et de jeunes drôles;

Quand sur l'herbe, à travers le tremblement des saule

Sur les eaux, les pistils, les fleurs et les sillons.

Volent tous ces baisers qu'on nomme papillons,

L'Éternel vous paraît un peu vif pour son Oge;

Le printemps n'est pas loin d'être un libertinage;

Le serpent sort lascif de l'étui de vieux cuir,

La violette s'offre en ayant l'air de fuir,

L'aube éclaire le monde avec trop d'énergie;

Chastes, vous détournez la tète de l'orgie;

Vous damnez la matière, indignés, aflîrmanl

Qae toute cette sève et que tout cet aimant

Finiront par s'user à force de débauche ;

Et Calvin crie : Ordure! et Pyrrhon crie : Ébauche!

Et Loyola tendant aux roses son mouchoir

Leur dit : Cachez ce sein que je ne saurais voir.

0 Memphis! Delphe! Ombos! Mecque! Genève! Rome! Hypothèses, erreurs, religions de lliomme, Ignorance, folie et superstition Dressant procès-verbal à la création !

0 théologiens toisant Dieu! théosophes De Thymne sidéral châtrant les sombres strophes. Reprochant ses excès au gouffre, gourmandant Le trop obscur, le trop profond, le trop ardent, Sondant, Orphée, Amos, la nue où vous plongeâtes! Tribunal de boiteux, sénat de culs-de-jattes Critiquant Taigle altier dans l'étendue épars! Tas d'aveugles criant à l'éclair : Rentre ou pars! Conseil de jardiniers jugeant la forêt vierge! 0 stupeur! Sirius contrôlé par le cierge! Naigeon qui dit : Raca! Calmet qui dit : Amen! Faisant à l'infini passer son examen!

Oui, te voilà, toi l'homme, et c'est là ta manière;

Le char d'Adonaï doit suivre ton ornière;

Et tu ne consens pas à l'univers, s'il est

Comme l'a fait la Cause et non comme il te plaît;

Il te froisse, il te gêne; et, prêtre ou philosophe,

Tu réprouves la forme et tu blâmes l'étoffe ;

Tu ne l'acceptes pas s'il n'est contresigné

Par quelque apôtre d'ombre et de brume baigné;

Le firmament sera tel que tu le préfères,

Ou tu ratureras les globes et les sphères;

Tu les coupes selon ton patron de néant.

Citant à ton parquet l'inconnu, maugréant Ici de ses laideurs, là de ses élégances, Malmenant l'absolu pour ses extravagances, Tu lui lis son arrêt d'un ton bref et succinct. Si le pôle n'est point d'accord avec un saint. Si quelque astre tient tête à la bible et se mêle De démentir un texte où la lettre est formelle, Le pôle est démagogue et l'astre est jacobin. Quand un pape — je crois que ce fut un Urbain Quelconque — condamnait, au nom de son messie, Le soleil à tourner sous peine d'hérésie, Qui donc eût contredit le prêtre épouvantail? La cathédrale d'ombre ouvrait son grand portail. Les deux battants grinçaient des gonds avec colère, Rome mettait la main sur le spectre solaire, L'Église requérait le secours de l'État, Afin que le soleil confus se rétractât; Devant la nuit stupide, infirme et misérable, Le jour, pâle, venait faire amende honorable; La vérité criait : Je mens! et Patouillet Semonçait Galilée, et Dieu s'agenouillait.

L'immensité, sur toi sinistrement penchée, Luit; ta suprématie en fait une bouchée. Ah! tu n'es vraiment pas embarrassé de Dieu. Que tu jures par Locke ou bien par saint Mathieu, Homme, athée en ta foi comme en ton ironie, Tu crois qu'un ciel s'éteint dès qu'un prêtre le nie, Imbécile! ou qu'après ton choc voltairien Le monde est en poussière et qu'il n'en reste rien. Quoi! tu veux dépecer le monde, toi l'atome! Cette création vaste, étrange, ignivome, Monstre du beau, torpille au contact foudroyant, Dressant dans l'inconnu ses cent têtes, ayant Pour écailles des mers, des soleils pour prunelles,

Ce polype inouï des vagues éternelles, Cet immense dragon constellé, l'univers, Tu le critiques, toi, le petit, le pervers, Qui vis rongé de lèpre et meurs couvert de cendre, Toi que le vice mord, toi dont la race engendre Ce César qui broyait vingt peuples douloureux Pour être appelé grand, et ce Poulmann aflreux Qui tuait un vieillard pour un verre de cidre! Mangé par Tacarus, tu veux dévorer l'hydre!

CONDUITE DE L'HOMME

L'âne un moment se tut, puis, sévère, dressa Ses deux oreilles Tune après l'autre :

— Homme ! — or çà, Reprit-il, si, penché sur l'obscure ouverture, Tu n'as pas compris Dieu ni compris la nature, Si tu n'as pas compris ce poëme des jours, Des nuits, des cieux, des voix profondes, des bruits sourds^ Drame dont tu te crois pourtant le personnage, Te tires-tu du moins de ton propre ménage Avec les faits posés directement sur toi. Qui sont les uns ton joug et les autres ta loi? Joug qu'il faut rejeter, loi qu'il faut reconnaître? Ces problèmes : avoir ou n'avoir pas un maître, Être de brume abjecte ou de clarté vêtu. Vivre libre ou forçat, comment les résous-tu? Quel est le droit du fils? quel est le droit du père? De quelle quantité de passé doit-on faire

Le lest du temps présent? dans le vote des lois Convient-il de donner à la tombe une voix? L'homme doit-il avoir deux existences, l'une Offerte à la famille et l'autre à la commune? Qu'est-ce qu'une cité? qu'est-ce qu'un citoyen? L'état est-il un but, ou n'est-il qu'un moyen? Grâce à ton effort gauche et bête pour extraire Et tirer la clarté de l'erreur, son contraire, Toutes ces questions fument sans éclairer; Une épaisse vapeur en sort qui fait pleurer; D'un brouillard qui grandit toujours environnées, Obscures, elles sont comme des cheminées De ténèbres d'où monte et se répand la nuit. Pas un système vrai ne s'est encor produit; C'est en vain qu'on s'ébat, c'est en vain qu'on arguë; Et vingt siècles après le verre de ciguë, Dix-huit cents ans après le cri du Golgotha, L'homme est encore au point où Platon s'arrêta.

Ce que nous appelons : dérober son échine

Aux bons coups que l'ànier prémédite et machine,

Éviter le fossé, prendre le droit chemin,

Lisser so'h poil, garder du chardon pour demain,

Vous hommes, vous nommez cela la politique.

Mais là quelle ombre! erreur moderne, erreur antiquel

Quel épaississement et quel redoublement

De tout ce qui se trompe et de tout ce qui meut!

Querelle sur l'idée et sur le fait; querelle

Sur la loi convenue et la loi naturelle;

Querelle sur le blanc, querelle sur le noir.

Et sur l'envers du droit qu'on nomme le devoir;

Systèmes sociaux qui se gourment, s'escriment,

Et ferraillent, les yeux bandés.

Les uns suppriment Les siècles, jetés bas de leur trône lointain;

Ils construisent, mettant en ordre le destin

Comme un vaisseau réglé de la hune à la cale,

Une fraternité blafarde et monacale

Entre les froids vivants que rien ne lie entre eux;

Ce rêve fut déjà rêvé par les chartreux;

L'homme est ronce et végète; il est ver et fourmille;

Plus de nom paternel, plus de nom de famille;

Pas de tradition, pas de transmission;

L'être est isolement et disparition;

Ils réduisent, voyant Tidéal dans la chute.

L'homme à l'individu, le temps à la minute;

L'homme est un numéro dans l'infini, flottant

Hors de ce qui l'engendre et de ce qui l'attend,

Vain, fuyant, coudoyé par d'autres chiffres vagues;

L'humanité n'est plus qu'un tremblement de vagues;

Ayant vu les abus, ils disent : — Supprimons;

Puisque l'air est malsain, retranchons les poumons;

L'opprobre du passé doit emporter sa gloire; —

Ils rêvent une perte infâme de mémoire,

Un monde social sans pères, établi

Sur l'immensité morne et blême de r«ubli;

Us combinent Lycurgue et le pacha du Caire;

L'homme enregistré naît et meurt sous une équerre;

Le pied doit s'emboîter dans le niveau, le pas

Doit avant de s'ouvrir consulter le compas;

De cette égalité dure et qui vit à peine,

La liberté s'en va, vieille républicaine,

Car elle est là rebelle et ne sait pas plier;

Chacun doit à son heure entrer à l'atelier,

Chacun a son cadran, chacun a sa banquette;

L'homme dans un casier avec une étiquette,

Délié de son père, ignorant son aïeul.

C'est là le dernier mot du progrès, — l'homme seul.

Ces fous mettraient un chiffre au blanc poitrail du cygne;

Géomètres, ils font un songe rectilî^ne;

Esprits qui n'ont jamais contre terre écouté

Le silence du gouffre et de l'éternité,

Jamais collé l'oreille au mur des catacombes,

Cœurs sourds au battement mystérieux des tombes,

Chassant les disparus, parquant les arrivants.

Ils abolissent, plaie effroyable aux vivants,

La solidarité sépulcrale des hommes.

— Mais l'homme est un total, les êtres sont des sommes;

Tout homme est composé de tout le genre humain;

Aujourd'hui meurt, tronqué d'hier et de demain ; —

Ces vérités sont là ; qu'importe! ils font le vide ;

Ils coupent, dans l'espace insondable et livide,

Le fil sacré qui lie aux cercueils les berceaux ;

Ils écrasent l'obscur tressaillement des os ;

Ils ne comprennent point que dans la sépulture

La terre garde encore une pâle ouverture,

Que le trépassé voit, et que l'enseveli

Parfois à son linceul fait faire un vague pli

Afin d'apercevoir les hommes, et s'adosse

Pour écouter au mur ténébreux de la fosse ;

Du fond d'on ne sait quelle existence on entend ;

A ce que fait la vie on reste palpitant ;

Ils ne comprennent pas que la sainte série

Des aïeux, à travers le sépulcre attendrie,

Suit tout des yeux, s'émeut à voir hors du tombeau

Courir de main en main le frissonnant flambeau,

Et que dans les enfants le père continue.

Chose sombre I fermer la paupière inconnue,

Éteindre ce regard d'en haut, et, sans remords,

Étouffer ce grand souffle obscur ; tuer les morts !

Tournant le dos au coin du ciel que l'aube dore, Ayant pour lampe un crâne où tremble le phosphore, Objectant à tout fait nouveau leur surdité. Engloutis dans la caste et dans l'hérédité. Ceux-ci, pires encor, sont l'extrême contraire. A force d'être fils on cesse d*être frère ; •

Le père par Taïeul est lui-même éclipsé ; L'ancêtre seul existe ; il se nomme Passé; Il est rimmense chef vénérable et stupide ; Sa barbe est la sagesse et le beau, c'est sa ride ; Il est mort ; c'est pourquoi lui seul est proclamé Vivant, et d'autant plus patent qu'il est fermé ; Il s'est pétrifié dans sa morne attitude, Et son autorité, c'est sa décrépitude ; Partout où l'on se hait il a son point d'appui ; Tout rentre en lui ; tout est hiérarchie, ennui, Fauteuil patriarcal, ordre antique, loi, gêne ; La famille alourdie a le poids d'une chaîne ; Le vieillard Autrefois gouverne, et Maintenant Pourrit dans le marais du genre humain stagnant ; Les prêtres ténébreux de ce fatal sjstème Murmurent sur l'oiseau qui s'éveille : Anathème! Malheur sur le matin! scandale sur l'amour! Babel a vu nicher ces hiboux dans sa tour ; Ils sortent du talmud apportant dans leur griffe Le dogme, le bandeau, le joug, l'hiéroglyphe ; Us sont le fanatisme, ils sont le préjugé ; Durs, ils tiennent l'enfant dans les aïeux plongé ; Hélas, ils font lever la nuit sur tous les faîtes ; Jamais de novateurs, d'inventeurs, de prophètes ; Jamais de conquérant?, toujours des héritiers ; Toujours les mômes pas dans les mêmes sentiers ; Le squelette lui-même entre leurs mains s'encroûte ; Ils n'ont qu'un cri de marche : En arrière ! une route, La routine; un regard, l'aveuglement ; un Dieu, Le grand fantôme d'ombre au fond du cachot bleu ; C'est peu de la statue, il leur faut la momie ; Ils reboivent l'horrible antiquité vomie ; Ces froids songeurs, penchés sur les âges défunts, Ont les miasmes lourds des fosses pour parfums; Ce qui fut les enivre et ce qui vit les navre ; Leur idéal a l'œil sinistre du cadavre ;

Wi L'ANE.

La nuit les aime ; ils sont ses blêmes envoyés.

Tous les rayonnements de l'avenir noyés

Dans le grandissement de l'ombre des ancêtres ;

Les fils des serfs rivés aux pieds des fils des maîtres ;

L'éternel échafaud sur l'enfer éternel ; •

Autour d'Adam, chargé du crime originel.

Les vieux siècles hagards poussant des cris sauvages ;

La perpétuité de tous les esclavages ;

Pierre et César joignant leurs glaives effrayants ;

L'autodafé chauffant la tiédeur des croyants,

Le moins d'enfants possible au seuil de la chaumière,

Torquemada pour flamme et Malthus pour lumière ;

Il n'existe qu'un droit pour être, avoir été ;

Le cimetière luit, c'est la seule clarté,

Et la tradition est l'unique atmosphère ;

Ce que l'aïeul a fait, l'enfant doit le refaire ;

Voilà leur songe ; hiver, glace, plomb, marbre, orgueil,

Exagération lugubre du cercueil.

Derrière ces docteurs funèbres rien ne reste

Que le passé jetant sa figure funeste

Sur le réel, le jour, le travail, la moisson ;

Tombe démesurée emplissant l'horizon.

Rien de sain, rien de fort ; des larves dans la brume;

Rien de vivant ; pour loi de progrès la coutume ;

L'enfant pâle en naissant ; pour verbe un testament ;

Les cœurs morts ; le nocturne et morne étouffement

Des jeunes nations par les anciens empires ;

Les fils spectres râlant sous les pères vampires.

Ces deux systèmes vains sont hors de la raison

Et de la vérité, chacun à sa façon ;

L'un a le froc, et l'autre a la manche mahoître ;

L'un refait le donjon, l'autre refait le cloître ;

Étranges en ceci que d'un point opposé

Ils viennent l'un et l'autre aboutir au passé ;

Et leur choc apparent est au fond la rencontre

Du rêve avec le dogme et de Pour avec Contre.

L'homme flotte de Tun à l'autre, de cela

A ceci, de Babeuf il tombe en Loyola,

De Penn en Hildebrand et de Knox en de Maistre ;

Sous ses deux poings fermés le passé le séquestre,

Et la théocratie, au regard de bûcher,

L'ayant pris une fois, ne veut plus le lâcher ;

L'ombre empêche le jour et l'œil de se rejoindre

Et jette la nuée au rayon qui veut poindre ;

Quand viendra l'aube? Hélas! la mauvaise saison

Est longue pour le vrai, le droit et la raison ;

Le soleil est si lent qu'on peut douter qu'il vienne ;

L'horrible idolâtrie antédiluvienne,

Sombre, est le seul abri que l'homme ait sur le front ;

L'esprit humain, captif sous ce hideux plafond,

Agonise depuis tout le temps qu'il hiverne

Dans cette épouvantable et béate caverne.

Pauvres hommes, par l'homme, hélas, suppliciés,

Vous vous y prenez mal, mais, quoi que vous fassiez,

Vous êtes à l'attache, et la courroie est forte ;

Votre maigre science économique avorte ;

Elle se nomme Faim, Désespoir, Buzançais ;

L'efiort est vain ; après toutes sortes d'essais.

Le joug tient, la douleur persiste, le mal dure.

Vous ne détruisez pas la fatalité dure,

La loi de nuit, la loi de mort, la loi de sang.

Ah! le malheur appelle et l'homme dit: Présent.

CONDUITE DE L'HOMME

Dieu, nature, cité ; la loi, l'esprit, la lettre ; Mais à quel point de vue enfin faut-il se mettre Pour trouver le bon sens de votre enseignement? Je feuillette et relis tout Tliomme vainement, Je ne vois point par où son cœur s'améliore. Je vois la nuit grandir si je vois l'astre éclore.

Voyons, regarde un peu, bonhomme impartial. Nous avons contre nous notre angle facial, Nous autres animaux ; on est, de par son crâne, Contraint d'être un chacal ou iorcé d'être un àne ; L'instinct bas nous conduit par le bout du museau ; A quatre pattes, monstre! et nous portons le sceau Du malheur, et l'infâme artère carotide Est mère de l'ours fauve et du pourceau fétide ; La matière est fatale, au moins l'homme le dit ; La roche est antre afin que le loup soit bandit. Le renard, c'est le vol ; l'autour, c'est la rapine,

L'hyène a l'ongle ainsi que la ronce a l'épine ;

Mais l'homme, conscient et libre en son penchant,

L*homme, qui peut choisir, d'où vient qu'il est méchant?

De quel droit êtes-vous des tigres, vous les hommes?

Que nous nous comportions en brutes que nous sommes ,

Soit; mais vous, les esprits créés pour la clarté!

Comment l'homme peut-il par une extrémité

Être Homère, et par l'autre être Héliogabale?

Et je ne parle pas ici du cannibale,

Du cafre, du huron sinistre et paresseux ;

Je parle des penseurs, des artistes, de ceux

Qui savent ce que c'est qu'une bibliothèque,

De l'ami de Ronsard, de l'ami de Sénèque,

De Rome, de Paris, faîte auguste, sommet,

Trône, où Néron chantait, où Charles neuf rimait I

Vous êtes donc mauvais pour le plaisir de l'être!

C'est votre vanité qui partout vous pénètre, Et qui vous fait, tirant l'homme vers l'animal, Entrer facilement dans les pores le mal.

Vanité! tout chez vous est faux. L'or est du cuivre.

Chacun marche à côté du chemin qu'il croit suivre ;

Le soldat se croit maître, il est esclave, hélas.

Et ce qu'il nomme épée est souvent coutelas,

Et ce qu'il nomme gloire est toujours servitude;

Le savant, qui d'Atlas imite l'attitude,

Ne sait pas; l'ignorant n'ignore pas; mettez

Deux autels côte à côte en vos noires cités,

Puis demandez à l'un des deux prêtres qui passe

Son avis sur le prêtre et le temple d'en face!

Le philosophe est grave, austère, froid, prudent,

Sublime, et de raison sévère débordant,

Il ne veut pas qu'on aille et qu'on vive à sa guise,

Mais dans la sainteté du devoir, il aiguise

Et fourbit les mortels à toutes les vertus,

Ferme, il va redressant tous les instincts tortus,

Ce qu'il dit est superbe, il excelle au dressage

De l'homme sans défaut; mais lui-même est-il sage?

Non; et, législateur, il vit hors de la loi.

— 0 caillou, dit le fer, je coupe, grâce à toi,

Mais coupe donc toi-même un peu, je t'en défie. —

Qui vous met à nu trouve une maigreur bouffie, Une difformité qui se masque et qui ment; La vertu, si jamais vous l'épousiez vraiment, Vous quitterait bientôt pour cause de sévices ; La fausse gloire germe et s'enfle sur vos vices, Et cette fluxion n'est rien qu'un mal de plus.

L'homme dans son miroir se fait de grands saluts; Le miroir les lui rend, mais dans son âme obscure Il rit, et sait le fond de l'homme, étant mercure; Pas d'orgueilleux qui n'ait honte secrètement; Pas de prude qui n'ait en rêve quelque amant; Ahl si l'on s'en allait, pour voir plus que son buste. Par quelque soupirail regarder dans un juste. Comme il vous fermerait son volet brusquement ! Votre âme aime la nuit comme son élément; En public vous cherchez la louange et l'estime, Mais vous n'hésitez pas dans votre for intime A bâillonner et même à tuer le témoin. Le scrupule caché qui tremble dans un coin; Votre probité plie et promptement expire; Le meilleur parmi vous est si proche du pire Qu'entre eux, l'un étant saint et l'autre étant damné, Ils n'ont pas l'épaisseur d'un cheveu de Phryné ; Évêque, on veut sa dîme, et, bailli, ses épices; L'argent, le lit, la table, autant de précipices; Le vin est un écueil, la femme est un récif; La conscience, bas, à Salomon pensif Disait plus de dix fois par jour : Vieille canaille l

L'expérience austère, ô Kant, est la trouvaille Qu'on ramasse en sortant du vice; on se flétrit, On se forme; chacun des sept péchés écrit Une lettre du mot composite: Sagesse.

Votre philosophie admirable, au fond, qu'est-ce? Rébellion, alors qu'il faudrait méditer; Ou résignation, quand il faudrait lutter.

Et sur tous les sommets, trône, pavois, quadrige,

Oh! comme vous avez aisément le vertige!

Quoique dauphin ou roi, ce jeune homme est charmant.

Il est né généreux, secourable, clément;

Qu'un valet l'endoctrine, et c'est un mauvais prince.

Contre les courtisans votre rempart est mince I

Hélas, les hommes sont à ce point insensés

Que, pour changer un d'eux en tyran, c'est assez

D'une bouche bavant une bave imbécile!

Ce chef-d'œuvre hideux, un despote, est facile;

Quand Narcisse voulut un Néron, il le fit;

Pour faire un Louis treize un Luynes suffit;

Il ne faut pour cela qu'un peu de flatterie

Même par un crétin grossièrement pétrie;

Pour tenter l'àme humaine et la précipiter,

Dom Escobar n'a pas besoin d'argumenter,

Ni Satan d'allonger sa caressante serre;

Un corrupteur d'esprit n'est jamais nécessaire,

Et Jocrisse flatteur perdrait Socrate roi.

Et l'on me dit: Tu vas vénérer l'homme! — En quoi? Mon vieux hi-han vaut bien ses quatre ou cinq diphthongur Et plus que ses vertus mes oreilles sont longues.

L'homme fait reculer l'heure sur le cadran.

Quitte la liberté pour reprendre un tyran,

Flatte un dieu, tue un loup, rampe et se met à rire.

0 triste genre humain 1 Veut-on pas que j'admire

Tout ce que dans toi-même, liomme, tu dénigrais,

Ton faux goût, ton faux jour, tes faux pas, ton progrès

Pourvu d'un appareil à reculer, tes songes.

Tes sens ayant leur borne ainsi que des éponges,

Et tes opinions, tombant, se relevant,

Murmurant, parodie imbécile du vent !

Je vois rhomme à peu près tel qu'il est, presque bête, Presque génie, ayant son goufifre dans sa tête.

Tu te peuples d'erreurs et tu restes désert.

Ta science te fait tes jougs. A quoi te sert Ce don libérateur et divin, la pensée?

Spartacus t'apparaît dans un thème au lycée,

Mais tu n'en conclus rien; je l'ai dit, et c'est vrai,

Fouillez Mariana, Tacite, Mézeray,

L'homme est servile au point que l'histoire en est lasse;

Depuis quatre mille ans et plus qu'il est en classe,

Et qu'on lui montre à lire avec un air profond,

Et que ses magisters, rentes, repus, se font

Servir des bouillons chauds le soir par leurs phlipotes,

Il ne s'est pas encor délivré des despotes.

Ses docteurs vont disant pendant qu'il se débat:

Peuple! aime ton césar. Ane! adore ton bât.

Ces docteurs! quels marchands! leur morale sévère, Cela va se fêler, prends garde, c'est du verre. La rencontre d'un roi coudoyant leur destin Fait à leur probité rendre un son argentin. Ah! ces savants sans fond, ces hommes de logique, Roidissant en plis secs leur simarre énergique. Ces forts calculateurs, ces raisonneurs abstraits De quelque idéal trouble adorant les attraits,

JoO L'ANE.

Chastes, prudes, glacés, rigides, implacables,

Ayant la majesté des cuistres impeccables,

Bonzes de la basoche ou du pays latin,

Qui marchent rengorgés dans leur menton hautain.

Et chez qui l'attitude escarpée est de mode,

Sois un tjran quelconque, un Phocas, un Commode,

Un Christiern, le premier Domitien venu,

Sois le diable d'enfer, fourchu, barbu, cornu.

C'est à vendre ; et tu peux acheter, si tu verses

Rondement un total suffisant de sesterces,

Piastres, louis, dollars, rixdallers, species,

La raison de Cuvier et Tâme de Sieyès!

Et quelle flatterie effroyable que celle

Qui sort de ce monceau de honte universelle !

Traverse-moi d'un bout à l'autre ce récit

Du passé que le deuil du présent obscurcit,

Va de l'A jusqu'au Z, va dans l'affreuse crypte

Du czar de Moscovie au pharaon d'Egypte;

Pierre tue Alexis et Philippe Carlos;

Sésostris fait du monde un funèbre champ clos ;

Timour court sur l'Asie ainsi qu'une avalanche;

Soliman, vieux et chauve, aïeul à barbe blanche,

Appelle ses enfants et joue au milieu d'eux,

Et le soir il les fait étrangler; Sélim deux

Fait tirer le canon chaque fois qu'il est ivre;

Osman, s'il voit un tigre en cage, le délivre;

Irène, l'Isabeau du chaos byzantin.

Fait arracher les yeux à son fils Constantin

Dans la chambre où ce fils sortit de ses enlrailies;

Charles sept dort pendant que La Ilire et Saintrailles

Tiennent Talbot, Chandos et Bedfort en arrêt,

Et que Jeanne à travers la fournaise apparaît,

Toute nue, au poteau tordant ses bras sublimes;

Justinien, faiseur de codes et de crimes,

Amoncelle cncor plus de forfaits que de lois;

rudor fait un pendant monstrueux à Valois;

Louis quatorze, au nom du Christ qu'il dénature,

Couche la France aux fers sur le lit de torture ;

Léon dix se parjure, Albrecht fait un serment

Faux, et François premier triche, et Charles- Quint ment ;

Eh bien ! tous sont cléments, grands, glorieux, illustres !

Le moindre a son autel entouré de balustres;

11 n'est pas un d'entre eux qui ne soit le meilleur;

Quand ils meurent la terre est folle de douleur;

Celui-ci fut un dieu sur la machine ronde,

Cet autre fit pâlir la lumière du monde

Le jour où du milieu des vivants il sortit;

0 honte! on trouvera toujours, grand ou petit,

Un homme pour verser ces pleurs de crocodile;

Ce sera Cantemir, si ce n'est Chalcondyle,

Si ce n'est Karamsin, ce sera Bossuet.

Je voudrais Tâne sourd ou bien Thomme muet.

0 mon vieux Kant, la phrase est une grande fourbe. On croit qu'elle se dresse alors qu'elle se courbe Tant la coquine met de pompe à s'aplatir. Certes, le menu peuple est un saignant martyr; Certe, un champ de carnage est aflreux; Tyr en cendre Pour le plaisir d'un fou qui s'appelle Alexandre, C'est dur; Rosbach, Fornoue et Pultawa fumants, Et ces égorgements et ces éventrements.

C'est hideux ; ces canons dont les fauves gueulées Font accourir le soir les vautours par volées, C'est noir; triste est la lutte et triste est le butin; La bataille, ce jeu de bagues du destin. Dont la roue oscillante a des hasards sans nombre, Où le vainqueur, tournant sur son destrier sombre, Rit et remporte au bout de sa lance un zéro. C'est atroce et niais; Mars est un vieux bourreau; Si devant tous les morts qui, sur toute la terre.

Dans la plaine difforme et pâle de la guerre

Sont tombés, glaive au poing, depuis quatre mille ans,

Si devant ces monceaux de squelettes sanglants

Le sépulcre faisait défiler un cortège,

Où le brigand serait à côté du stratège,

0 Kant, les os blanchis dans ces champs de malheur

Trouveraient le héros ressemblant au voleur,

Et les fémurs brisés, les tibias, les crânes,

Ne distingueraient point C-^sar de Schinderhannes ;

Certes, les bons humains, quoique chargés de fers,

S'ils consultaient leurs cœurs ou seulement leurs nerfs,

Jetteraient les sabreurs bien vite à bas du trône,

Bellone recevrait une cartouche jaune,

Et Ton vivrait en paix dans les pauvres hameaux ;

Mais les laquais lettrés, les rhéteurs, les grands mots,

Se mettent à genoux devant ces saturnales ;

Suprême opprobre! avec ces maximes banales:

— Que la guerre est un fait divin ; — qu'elle a ses lois;

— Qu'il faut juger à part les actions des rois; — La phrase, cette altière et vile courtisane, Dore le meurtre en grand, fourbit la pertuisane,' Protège les soudards contre le sens commun, Persuade aux niais que tous sont faits pour un. Prouve que la tuerie est glorieuse et bonne, Déroute la logique et l'évidence, et donne

Un sauf-conduit au crime à travers la raison.

Toi l'homme, tu te mets vite au diapason ; C'est toi qu'on trahit, toi qu'on fraude, toi qu'on livre; C'est ta chair qu'à César Shylock vend à la livre, C'est ton sang dont Judas trafique, et c'est ta peau Que Ganelon brocante, ô genre humain, troupeau l Homme, la corde au cou le matin tu t'éveilles; Mais q^oi! par tes deux yeux et par mes deux oreilles, C'est bien fait! et, j'en prends à témoin le ciel bleu, Les traîtres ont raison, car tu leur fais beau jeu.

Tes vices, tout d'abord, voilà les premiers traîtres; Ils te remettent pieds et poings liés aux maîtres ; Au devant du joug vil, brutal, dur, inhumain, Ta corruption fait les trois quarts du chemin ; Doux au sergent de ville, aimable au garnisaire, Lâche, entendant malice à ta propre misère. Plat, tu clignes de l'œil même avec tes bourreaux.

Tu vas léchant la patte énorme des héros ; Charles douze et Cortez t'enivrent; tu te pâmes Devant Cambyse errant dans les villes en flammes; Tu compares Cyrus et Clovis, mesurant Ton admiration au sabre le plus grand ; C'était aux bords du Var, ils étaient cinq cent mille, Marins les tua; que c'est beau! Paul-Émile, Pompée, Othon, Sylla, quels fiers centurions! Quels soldats 1 quels géants! et sur tes horions Ta main inepte écrit : Victoires et Conquêtes. Nous n'en sommes pas là, nous autres ; pas si bêtes! Et quant à moi, morbleu ! j'aurais bien du chagrin, Étant Aliboron, d'admirer Isengrin.

Les hommes — c'est ainsi, Dieu, que vous les créâtes —

Sont les seules souris devant les chats béates,

Heureuses de servir au matou de hochet ;

L'homme est le seul mulot content de l'émouchet,

Le seul mouton bêlant des hymnes aux colères

Du tigre, et du lion contemplant les molaires,

Le seul poisson qui danse et sonne du grelot

Devant les triples rangs de dents du cachalot,

Le seul moineau, la seule alouette espiègle

Qui chante Te Deum dans la griffe de l'aigle.

Oui, c'est toujours, hélas, du côté des tueurs Que ton enthousiasme a le plus de lueurs, Et, stupide, tu dis : La bataille est gagnée!

Quand un boucher t'a fait une large saignée.

Mais voulusses-tu même, homme, te révolter,

Quelle conviction as-tu pour résister?

Une religion, voilà le grand remède ;

L'âme est le point d'appui solide d'Archimède ;

La barricade est haute et fière, et le beffroi

Est fort, quand les pavés et les cloches ont foi ;

Pour vaincre il faut avoir aux reins une croyance ;

Le glaive flamboyant sort de la conscience ;

Toi, jamais ton regard convaincu ne brilla.

C'est vrai, quand ta servante et tes enfants sont là,

Ou ta femme en un coin raccommodant tes nippes.

Tu parles d'or, on voit tes vertus, tes principes,

Et tes perfections que rien ne fait broncher,

Dans tes graves discours à la file marcher

Comme aux processions on voit passer des châsses ;

Mais, dès que tu le peux, tu jettes tes échasses,

Tu descends plus gaîment que tu n'étais monté,

Et tu dis en soupant entre garçons : — Bonté,

C'est duperie ; amour, combien dure l'ivresse?

Chasteté, j'aime mieux Margoton que Lucrèce ;

Dévouement, c'est niais, synonyme de grand ;

Vérité, c'est le pied trop court de Talleyrand ;

Justice, instinct sacré vers qui l'âme s'élance,

C'est une grande femme avec une balance

Sculptée en marbre blanc par monsieur Cartellier;

Guerre, c'est la charrue avec un timbalier ;

Rien n'est bon pour le blé comme un grand capitaine

Un Wagram, un Rocroy, tombant sur une plaine,

Vaut le meilleur fumier ; la gloire est un engrais. —

Tu railles ce vaincu qu'on nomme le progrès Quand tu le vois lié par les hommes de proie; Et ce serait ta fête, et ce serait ta joie Si tu pouvais, du fond de tes bouges obscurs, Noircissant le ciel même et tous les rayons purs,

Toutes les vérités, toutes les certitudes, Barbouiller la lumière avec tes turpitudes, Et charbonner la face auguste du soleil.

Le flot tumultueux et souple est ton pareil ;

Il te prend par moments, comme un vent court sur l'herbe,

Des frissons, des élans de colère superbe,

De liberté, d'essor vers le jour, vers le bleu.

Vers le vrai, vers le beau, vers l'avenir, vers Dieu ;

Et tu passes ta vie ensuite à t'en dédire.

Rien est ton point d'appui, nihil ton point de mire; Ta science est un bloc informe de gravats ; Conclusion : tu n'es qu'un drôle ; et je m'en vas.

Hommes, vous rendriez sceptique même un âneî

Vous descendez sur nous en neige, et non en manne;

Vous refroidissez l'âme en ses tristes exils.

Dieu nous fit humbles, soit ; vous, vous nous faites vils;

Poussière qu'on était, hélas! on devient boue.

L'homme par calcul chante ou pleure, blâme, loue,

Divinise, diffame, exagère, amoindrit.

Oui, la chauve-souris du doute en mon esprit

Ouvre hideusement sa livide membrane ;

Je sens en flots de nuit bouillonner sous mon crâne

L'encre qui dans mes yeux goutte à goutte tomba.

Ce monde est un brelan. Le droit, le devoir, bah !

Laissez-moi donc tranquille avec tous ces mots vides!

Les hommes ont leur carte à jouer. Fous, avides,

Plutôt mauvais que bons, orageux, ténébreux,

Ils ont la haine au cœur et se mangent entre eux,

Tout en braillant: Honneur, fraternité, patrie!

Les principes sont là pour faire galerie ;

Et l'équité, le droit, la vertu, le devoir,

— S'ils existent pourtant, ce qu'il faudrait savoir, —

La probité, l'honneur, — ou ce qu'ainsi l'on nomme, —

Disent là-haut, raillant le pauvre effort de Thomme : •— Bien joué. Mal joué. Bravo, Machiavel ! Ah! crétin de Bayard! Walpole, very well! —

0 genre humain, un rien t'enfle, et te rapetisse. Ah! oui, pardieu! vertu, morale, honneur, justice! Qu'un grand forfait triomphe, on lui baise l'orteil. Ta conscience bâille et tombe de sommeil, La lueur du vrai tremble en sa terne prunelle. Je te plains si tu n'as que cette sentinelle. L'homme est guidé du faux au vrai, du blanc au noir. Par le mot intérêt qu'il prononce devoir. Toute action humaine est signée : Égoïste.

Je me résume, ô Kant, l'homme est triste. Il n'existe Qu'un mérite ici-bas, c'est d'être riche ; il n'est Qu'un esprit, et qui rend charmant le plus benêt. C'est d'être riche ; il n'est, et ce siècle l'affiche. Qu'une beauté, toujours, partout, c'est d'être riche ; L'or ne connaît que l'or, et devant les lingots Le vice et la vertu sont deux sombres égaux. Voilà tout ce que sait la science.

La vie Fait quelques pas tremblants vers le bien, puis dévie.

L'homme est un psaume, soit ; il est blasphème aussi ;

Son âme est une lyre au son peu réussi

Où l'honnête a sa corde, où l'injuste a sa fibre ;

Dans son pauvre esprit louche il tient en équilibre

Cauchon et Jeanne d'Arc, Socrate et Mélitus ;

Il complète le bien d'où sortent ses vertus,

Hélas, avec le mal d'où sortent ses fétiches ;

Ce vers faux a Satan et Dieu pour hémistiches.

Homme, entre nous et toi bien mince est la cloison,

Et l'aigle par devant par derrière est oison.

Ta cervelle est de boue et ton cœur est de pierre.

Tes docteurs chats-huants détournent leur paupière

Au resplendissement du divin Ilélios ;

Ils éclipsent avec un mur d'in-folios

Le ciel mystérieux d'où viennent les grands souffles;

Qu'est-ce qu'ils font de toi, ces bonzes, ces maroufles,

Ces talapoins lettrés aux discours pluvieux?

Un vieux toujours enfant, un enfant toujours vieux.

Ton groupe sépulcral d'écolâtres ineptes

Prêche, érige les mots en dogmes, eu préceptes,

T'assourdit d'un éloge infâme de la nuit,

Allume un suif et dit : C'est un astre qui luit!

Applaudit récrevisse et le crabe, et célèbre

Les reflux du présent dans le passé funèbre,

Si bien que tu ne sais, dans ton hébétement.

Si tu vois Demain poindre au bas du firmament

Ou d'Hier qui revient la noire silhouette.

Si c'est rafl*reux hibou qui chante ou l'alouette.

Et si le mouvement que tu fais en rêvant

Te ramène en arrière ou te pousse en avant.

Ta science te rend stupide, non sans peine.

0 leurre! la clef fausse ouvre la porte vaine ;

Ta pensée est une ombre où tu restes béant.

Oui, chez toi tout, hélas, arrive à du néant,

La chimère au calcul, le fait à l'hypothèse,

Ce qu'il faut qu'on proclame à ce qu'il faut qu'on taise,

Le silence à l'ennui, la parole au bâillon,

La pourpre d'Aspasie ou d'Auguste au haillon,

La vie au noir cercueil, la plume à l'écritoire,

Les chiffres au zéro, les lettres à la gloire,

Et le savant au prêtre et le prêtre au savant.

Qu'est-ce donc que tu mouds, réponds, moulin à vent?

Ta sagesse te fait castrat et te mutile.

L'homme, c'est l'impuissant fécondant l'inutile.

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