‹ Religions et religion. L'âneChapitre 19 sur 21 · TRISTESSE FINALE · texte numérisé non relu

TRISTESSE FINALE

L'âne continua, car la nature approuve Ce couple, âne parlant, philosophe écoutant

— Tu vois un être grave, imposant, important,

Un âne sérieux, complet, bon pour tout lire.

Un docteur. Kant, c'est vrai, je sais tout, c'est-à-dire

Que dans mon triste esprit tout est doublé de rien;

Je suis à la fois juif, parsi, turc, arien.

J'entends dans mon cerveau bourdonner en tumulte

Le blanc, le noir, amen, raca, la foi, l'insulte,

Genève, Rome, Alcuin d'où sort Calvin, oui, non,

Cujas en droit civil, Flandrin en droit canon.

L'histoire aux pieds des rois, cette prostituée,

L'abac et l'alphabet, et toute la nuée

Des érudits poussifs et des rhéteurs fourbus

Depuis Sabbathius jusqu'à Molaribusl

Le fait d'hier s'y heurte à la chronique ancienne,

Henri de Gand s'y croise avec Sixte de Sienne ;

Et je ne comprends rien à tout ce morne bruit Sinon qu'ayant cherché le jour, je vois la nuit. Du reste il est certain que, dans cette ombre noire Qui sort de l'encre horrible et qu'on nomme grimoire, A travers ces bouquins où l'homme est si petit, C'est à moi qu'au total la science aboutit, Car, à ce blême jour dont la lueur avare Joint le docteur d'Oxford au docteur de Navarre, J'ai vu de toutes parts, sur les vieux parchemins. L'ombre de mon profil tomber des fronts humains.

Adieu, sorbonnes, bancs, temples, autels, boutiques 1 Adieu le grand dortoir des préjugés antiques Côte à côte assoupis sur leurs brumeux chevets! Scolastiques du vide, adieu I — Kant, si j'avais Le loisir d'aspirer à quelque académie.

Je ferais, de toute ombre et de toute momie, De tous les vils sentiers suivis par les moutons, De tous les œufs cassés, de tous les vieux bâtons D'aveugles, grands, petits, inconnus et célèbres, De tous les brouillards pris à toutes les ténèbres, Et de tous les fumiers pris à tous les marais, Une collection que j'intitulerais :

Exposé général de la science humaine.

L'âne, ayant un peu brait, termina :

— Je m'emmène 1 0 Kant I je redescends, avide d'ignorer I

J'étouffe! ohl respirer I respirer! respirer! Mon œil est devenu trouble, nocturne et triste

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