TRISTESSE FINALE
Dans ces caves qu'emplit te jour séminariste. i m
J'ai des tiraillements d'estomac. Mais ce n'est
Ni des textes que prend Trigaud sous son bonnet,
Ni de tout ce chaos qu'un cuistre en sa mémoire
Fourre comme on emplit de loques une armoire,
Ce n'est point du fouillis, ce n'est point du fatras
Qui fit Siffret jadis si grand pour Carpentras,
Ce n'est point d'antiquaille et de pédagogie,
Ce n'est pas du savoir que dans sa docte orgie
Mange le jésuite ou le génovéfain,
C'est de vie et d'azur et d'aube que j'ai faim!
Je me sens sur la peau, de là ma pauvre mine.
Une démangeaison de savante vermine,
Grassi, de Galilée odieux puceron,
Garasse, ce moustique immonde de Charron,
Et Dasipodius, cet acarus d'Euclide.
Es-tu pour le fluide? es-tu pour le solide?
Tiens-tu pour l'idéal? tiens-tu pour le réel?
Acceptes-tu Moïse, Hermès ou Gabriel ?
A quel Dieu remets-tu ton âme ou ta machine?
Est-ce au Brahma de l'Inde? est-ce au Tien de la Chine?
Es-tu pour Jupiter, pour Odin, pour Vichnou,
Pour Allah? Laissez-moi tranquille. Je suis fou.
Je m'évade à jamais de la science ingrate.
Il est temps que, rentrant dans le vrai, je me gratte
L'échiné aux bons cailloux du vieux globe éternel.
Je vois le bout vivant du funèbre tunnel,
Et j'y cours. J'aperçois, à travers les fumées.
Là-bas, ô Kant, un pré plein d'herbes embaumées,
Tout brillant de l'écrin de l'aube répandu,
De la sauge, du thym par l'abeille mordu.
Des pois, tous les parfums que le printemps préfère,
Où ce que la sagesse aurait de mieux à faire
Serait de se vautrer les quatre fers en l'air.
Or, étant libre enfin, et ne voyant, mon cher,
Ici, pas d'autre ânier que toi le philosophe.
Pouvant finir mon chant de bête brute en strophe, Je m*en vais, comme Jean au désert s'en alla. Et je retourne heureux, rapide, et plantant là L'hypothèse béate et le calcul morose, Et les bibles en vers et les traités en prose, Locke et Job, les missels ainsi que les phédons, De l'idéal aux fleurs, du réel aux chardons.
Et l'âne disparut, et Kant resta lugubre.
— Ouil dit-il, la science est encore insalubre; L'esprit marche, baissant la tête et parlant bas; Et cette surdité de la bête n'est pas Si stupide en effet que d'abord elle semble. Puisqu'aux mains du savoir le flambeau sacré tremble, La protestation est juste.
Jusqu'au jour Où la science aura pour but l'immense amour, Où partout l'homme, aidant la nature asservie, Fera de la lumière et fera de la vie, .
Où les peuples verront les puissants écrivains,
Les songeurs, les penseurs, les poètes divins.
Tous les saints instructeurs, toutes les fières âmes,
Passer devant leurs yeux comme des vols de flammes;
Où l'on verra, devant le grand, le par, le beau,
Fuir le dernier despote et le dernier fléau;
Jusqu'au jour de vertu, de candeur, d'espérance.
Où l'étude pourra s'appeler délivrance,
Où les livres plus clairs refléteront les cieux,
Où tout convergera vers ce point radieux ;
— L'esprit humain meilleur, l'âme humaine plus haute,
La terre, éden sacré, digne d'Adam son hôte.
L'homme marchant vers Dieu sans trouble et sans effroi,
La douce liberté cherchant la douce loi,
La fin des attentats, la fin des catastrophes; —
Oui, jusqu'à ce jour-là, tant que les philosophes,
Prêtres du beau, d'autant plus vils qu'ils sont plus grands,
Seront les courtisans possibles des tyrans;
Tant qu'ils conseilleront César qui délibère;
Tant qu'Uranie ira s'attabler chez Tibère;
Tant que l'astronomie au vol sublime et prompt,
Et la métaphysique, et l'algèbre seront
Des servantes du crime et des filles publiques;
Tant que Dieu louchera dans leurs regards obliques;
Tant que la vérité, mère des droits humains,
0 douleur! sortira difl'orme de leurs mains;
Tant qu'insultant le juste, abjects, creusant sa fosse,
Les scribes salueront la religion fausse.
Le faux pouvoir, Caïphe à qui Néron se joint;
Tant que l'intelligence, hélas, ne sera point
La grande propagande et la grande bravoure ;
Tant qu'épris des faux biens que le méchant savoure.
Les froids penseurs prendront l'erreur pour minerai;
Tant qu'ils ne seront pas les hercules du vrai,
Acceptant du progrès les gigantesques tâches ;
Tant que les lumineux pourront être les lâches;
Tant que la science, ange à qui l'Être a parlé, Infâme, baissera sur son front constellé Ce capuchon sinistre et noir, l'hypocrisie ; Tant que de l'air des cours elle sera noircie; Tant qu'on admirera ce Bacon effrayant, Ce monstre fait d'azur et d'infamie, ayant Le cloaque dans l'àme et dans les yeux l'étoile; Tant qu'arrêtant l'esprit qui veut mettre à la voile, D'abjects vendeurs pourront, sans être foudroyés. Dire au seuil rayonnant des écoles : Payez l Tant que le fisc tendra devant l'aube sa toile, Tant qu'Isis lèvera pour de l'argent son voile. Et pour qui n'a pas d'or, pour le pauvre fatal. Le fermera, Phryné sombre de l'idéal ; Oui, quand même, ô ciel noir, seraient là réunies Les pléiades des fronts radieux, des génies. Des Homères aïeux et des Dantes leurs fils, Oui, contre Athènes, Rome, et Genève, et Memphis, Et Londre, et toi Paris, et l'Inde et la Chaldée, Contre tout le rayon, contre toute l'idée. Contre les livres pleins de vérités dormant. Contre l'enseignement, contre le firmament. Et les esprits sans fin, et les astres sans nombre. Les oreilles de l'âne auront raison dans l'ombre !