‹ Religions et religion. L'âneChapitre 8 sur 21 · QUESTIONS · texte numérisé non relu

QUESTIONS

Qui que tu sois, qui vas devant toi, méditant Des perquisitions dans ce ciel éclatant Que rhomme de ses dieux au hasard ensemence, Toi qui rêves, tu n'as de sûr que ta démence, Toi qui montes, tu n'as de grand que ton orgueil.

D'abord, chercheur, qu'es-tu? Sur ce flamboyant seuil, C'est là ce qu'il faut voir avant tout autre chose.

T'appelles-tu Pamphile, Euthyme, Eusèbe, Orose, N'es-tu qu'un scoliaste, un clerc, un professeur. D'un palimpseste obscur feuilletant l'épaisseur, Citant Pierre, Thomas ou Paul, sois blême et triste, Et ne demande rien au ciel, ô casuiste; Fais en dehors de lui ton Dieu. Sois le rhéteur. Et n'escalade pas l'inutile hauteur.

Si tu n'es que Lactance, homme, il doit te suffire

D'abattre Hiéroclès et d'écraser Porphyre;

Si tu n'es qu'un docteur d'un culte officiel,

Tu n'as rien à tirer du mjstère et du ciel

Qui ne tourne au profit d'une thèse arbitraire,

Et tu ne pourras point, frêle esprit, en extraire

De meilleures raisons que celles que donna

Irénée à Blastus ou Justin à Zena.

C'est bien. Adore un texte, apprends, répète, imite,

Et fais-toi d'une lettre écrite ta limite.

Le ciel, ce précipice où tu plongerais mal,

N'enseigne rien à ceux que lie un joug fatal

Et qui ne veulent pas que le vrai les délivre.

Reste dans une ornière et rampe dans un livre.

Mais es- tu d'aventure un penseur libre, errant

Du côté de la nuit qui semble transparent,

N'ayant pas pris d'avance un parti sur l'abîme,

N'imposant aucun dogme à la brume sublime,

Ne poursuivant dans l'air, dans l'onde et dans le feu

Aucune forme humaine ou terrestre de Dieu ;

Es-tu l'homme qui cherche et l'esprit qui s'envole?

Alors il te faut mieux qu'un maître, qu'une école,

Et qu'un missel, fardeau du lutrin vermoulu.

Il te faut le concret et l'abstrait, l'absolu,

L'infini sans cadrans, sans horloges, sans montres,

Sans compas, sans boussole, et les grandes rencontres

De la nuit où l'on sent passer les inconnus;

Il te faut les vents noirs, des profondeurs venus,

Qui dispersent dans l'ombre on ne sait quels messages.

Mais n'attends pas du gouffre où s'effacent les âges, N'attends pas du grand Tout, farouche, illimité, Où flotte l'invisible, où, dans l'obscurité, L'aile des tourbillons heurte l'aile des aigles, Une explication de Dieu selon les règles,

Ni que, pour contenter ton pauvre esprit courbé, L'être va te prouver Tetre par A plus B. Si tu veux que Tensemble étoile te démontre Un dogme, en débattant les raisons pour et contre, Comme ferait Sancliez commentant Loyola, La Nuit ne monte point dans cette chaire-là. Ne confonds pas l'abîme avec un clerc ; distingue Entre Oxford et la nuit, entre l'aube et Gœttingue. . Les théologiens, les universités, Les lourds in-folio doctement feuilletés, Sont une chose, et l'ombre immense en est une autre. De quelle vérité le gouffre est-il l'apôtre? Tâche de le savoir; mais n'en espère point Un cours de faculté suivi de point en point. La lumière dévore et le collège broute; -L'enseignement d'en haut ne suit pas l'humble roule Par où passe en boitant l'enseignement d'en bas; Le mystère a ses lois, la sorbonne a ses bâts ; La science de l'Être, âpre, escarpée, ardue, Aire idéale où fuit la pensée éperdue. L'algèbre du grand Tout, le problème absolu, Noir livre de la nuit où le rêve a seul lu, Je ne te cache pas qu'il se peut qu'on l'apprenne Dans la profondeur bleue, ineffable et sereine. Ou dans la pâle horreur des brouillards infernaux, Autrement qu'à Bologne au collège Albornoz. VoisI c'est l'empyrée; aube, éther, sans bords, sans voiles, Avec sa plénitude effroyable d'étoiles, Étalant ses azurs au bleu jamais terni, Espèces de cristaux vagues de l'infini.

Qu'est-ce que tu vas faire en ce cosmos sans terme. Plus terrible s'il s'ouvre encor que s'il se ferme? Comment ton frêle esprit se comportera-t-il Dans ce sombre océan du grand et du subtil? A qui parleras-tu dans ce milieu tragique? Tout ton savoir humain, ta raison, ta logique.

Ne vont-ils pas se rompre en angles plus confus Que les coudes du chêne au fond des bois touffus ? Dis, que vont devenir, homme, tes syllogismes Quand ils rencontreront l'énormité des prismes? Pourras-tu supporter l'immense brisement De l'idéal, du vrai, du jour, du firmament ?

Savoir fut de tout temps la démence des sages.

Osiris consultait l'abîme ; des visages

Y viennent effarer les prophètes vaincus;

Mars inspirait Selon et Pallas Zaleucus ;

Numa cherchait la nymphe en sa grotte enchantée ;

Minos questionnait Zéus sur le Dictée ;

Lycurgue allait à Delphe écouter Apollon.

Tout cela, c'est le gouffre; et l'obscur aquilon

Mêle au même brouillard tous ces pâles fantômes.

Tout cela, c'est la fuite immense des atomes ;

C'est le doute.

Le doute, hélas! Sur cette mer, Où tous les vents, le chaud, le froid, l'impur, l'amer Épuisent les fureurs de leurs rauques poitrines, Apparaît l'archipel ténébreux des doctrines ; Sommets qui sont des ports s'ils ne sont des écueils. Là se dressent Vesale entr'ouvrant des cercueils, Socrate lumineux, Zenon dans un jour triste, Pyrrhon vague, et si noir qu'on ne sait s'il existe, Les sept sages, pareils aux Cyclades, couverts De nuages, de flots, de brumes et d'hivers, Swift, Rabelais, Montaigne, Ilerder, Kant en détresse, Hegel sombre, et, là-bas, cette cime, Lucrèce.

Les plus mornes, ce sont les rieurs. Avoir ri, Ce n'est pas contre l'ombre étoilée un abri ; Cela ne construit pas un toit sur notre tête Contre l'Être, sinistre et splendide tempête ;

Cela n'empêche pas les monts d'être debout;

Cela ne fait pas taire un Vésuve qui bout,

Ni les clairons de Tombre aux bouches des borées;

Cela n'empêche pas les mers démesurées

D'oflrir on ne sait quels hommages écumants

A la pâle planète au fond des firmaments;

Rire, cela ne peut déconcerter la rose

Qui s'ouvre en juin, ayant pour devoir d'être éclose;

Fermer l'œil et crier: je ne veux pas les voirl

Cela n'empêche pas les rayons de pleuvoir.

Riez. Soit. L'Inconnu derrière sa muraille

Ne s'inquiète pas de Lucien qui raille;

Ni les eaux, ni les champs, ni les fleurs, ni les blés,

Ni les forêts ne sont d'un sarcasme troublés;

L'invisible cocher des sept astres du pôle

Ne baisse pas le front, ne tourne pas l'épaule,

En poussant au zénith l'effrayant chariot.

Pour voir ce que Voltaire écrit à Thieriot.

Les rieurs sont-ils sûrs de leur rire? Leur style

Élide volontiers Dieu, syllabe inutile;

Du vieux surplis du prêtre ils chiffonnent l'empois;

Mais que veulent-ils? Faire aux croyants contrepoids.

Est-ce tout? A quoi bon? Quel choix dans la nuit noire!

Le hasard de nier ou le hasard de croire !

Que sert, dans cette énigme où l'homme est enfoui,

De balbutier Non parce qu'on bégaie Oui?

Donc, esprit, prends ton vol, si tu te sens des ailes. Mais, homme, quel que soit l'éclair de tes prunelles, N'espère pas, si haut que ton àme ait monté, Tenvoler au delà de ton humanité.

Va! mais, songes-y bien, nul ne sort de sa sphère. L'Être en qui tout se fond, mais de qui tout diffère, A fait les régions pour qu'on s'y renfermât; Et l'oiseau le plus libre a pour cage un climat.

Homme, qu'est-ce que c'est que tes cérémonies Misérables, devant les choses infinies?

A quoi bon tes pœans, tes chants, tes hosannas? Pourquoi, n'ayant pas plus de jours que tu n'en as, Prier au pied d'un tas d'autels contradictoires? Quelle manie, atome en proie aux purgatoires, As-tu d'interpeller les cieux? et quel besoin De prendre l'invisible et l'obscur à témoin? Crois-tu féconder l'Ombre en y semant des rites, Des formules de nuit sur du brouillard transcrites? T'imagines-tu donc, être aux songes bornés, Que, lorsqu'avec tes yeux, tes oreilles, ton nez, Tu bâtis un fétiche ayant ta ressemblance, En l'adressant au vide insondable, au silence, Au mystère, à l'horreur, tu les amèneras A lui faire des pieds quand tu lui fais des bras?

Te figures-tu pas que le gouffre, où Socrate,

Les druides d'Armor, les mages de l'Euphrate,

Jean de Pathmos, et Dante, et Thaïes ont frémi,

Entrera pour sa part, et de compte à demi,

Dans la formation de quelque être inutile

Que la réalité de toutes parts mutile?

Quiconque, apôtre, augure, ou barde au large front.

Forge un Dieu de son mieux et l'oflre au ciel profond.

N'aperçoit que la brume et la noirceur confuse

Du firmament sinistre et calme, qui refuse;

L'homme a beau présenter un Dieu, prémédité

Dans son aveuglement et dans sa surdité,

Que ce Dieu soit indou, païen, grec ou biblique,

L'Ombre ne donne pas à l'homme la réplique;

Sans écho, sans qu'un signe ait paru dans l'éther,'

L'Être a vu par Orphée enfanter Jupiter,

Allah par Mahomet, Jéhovah par Moïse ;

La négation triste est dans le vide assise ;

Le prêtre par l'abîme est toujours éconduit;

L'immobilité grave et morne de la nuit

Suffit au Tout lugubre, et le gouffre n'invente

Aucune idole, ayant l'éternelle épouvante.

Ah! tu montes vers l'ombre avec un Dieu tout fait.

Que Dieu soit. Ton néant de grandeur le revêt;

Ta nuit lui pose au front l'aurore éblouissante;

Puis au-dessous de lui tu mets une descente

D'anges, d'êtres ayant Pazur pour point d'appui.

Décroissant jusqu'à toi, puis croissant jusqu'à lui.

Il te faut ta série allant du ciel à terre;

Tu veux d'un seul regard embrasser le mystère,

Voir le point d'arrivée et le point de départ;

Tu veux dire: voici la moitié, puis le quart;

Compter les échelons; tu rêves ce quadrille :

Dieu, puis l'archange, et Phomme en regard du mandrills

Eh bien, non. Tout n'est qu'Un. Sache, ô sombre écolier,

Qu'on ne monte pas Dieu comme ton escalier; Il est dans une ruche aussi bien que dans Rome; Le ver n'est pas plus loin de l'infini que Tliomme.

Nous autres les songeurs que dévorent la faim

Et la soif de connaître, et qui, sans peur, sans fin,

Creusons l'éternité formidable et candide,

Du côté noir, ainsi que du côté splendide

Où l'on voit tant de vie et de flamme abonder,

Nous avons beau guetter, contempler, regarder,

Observer, épier, jamais nous n'aperçûmes

Pas plus ce que tu crois que ce que tu présumes.

Connaître à fond Celui qui Vit, ses attributs.

Son essence, sa loi, son pouvoir, — de tels buts

Sont plus hauts que Tefifort de l'homme qui trépasse.

Les invisibles sont. Ils emplissent l'espace.

Ils peuplent la lumière, ils parlent dans les bruits,

Mais ne ressemblent point à ce que tu construis.

Renonce à fatiguer le réel de tes songes;

L'Ombre, en bas comme en haut, repousse tes mensonges î

Le tonnerre n'est pas l'ami ni l'ennemi

De ton Dieu que ne hait ni ij'aime la fourmi;

Quand ta dévotion dresse un temple et s'y mure,

L'ouragan en ricane et l'abeille en murmure;

Tu n'es pas moins raillé du nain que du géant;

Tes dragons sont d'airain, tes dieux sont de néant ;

Tu peux les ciseler, mais non les faire vivre ;

L'oiseau craint le serpent et perche sur ta guivre;

Sculpte tes déités! dans leurs yeux de granit

Le vautour fait sa fiente et le crapaud son nid!

Toi-même tu rirais, si tu pouvais connaître

A quel point tu ne peux, homme, rien faire naître.

Rien construire en dehors des formes que tu vois;

38 RELIGIONS ET RELIGIOiN.

A quel point tous tes arts, travaillant à la fois,

Tes peintres, tes sculpteurs, sont nuls pour rien produire

Hors du cercle où tu vois un jour pâle te luire;

Jusqu'où sont puérils tes rêves délirants;

Quelle est, pour inventer, l'enfance des plus grands;

Combien est infécond Rembrandt, et dans quel lange

Sont encor Phidias, Rubens et Michel-Ange!

La nature, l'aïeule aux mille sombres voix

Rugissantes parmi les antres et les bois,

La nourrice des loups, des ours et des panthères,

A des dessous profonds peuplés de noirs mystères

Qui te feraient pâlir si tu les pénétrais,

Et, dans l'énormité des eaux et des forêts.

Riche en monstres, n'a pas besoin de tes chimères.

Crois-tu pas qu'épousant tes songes éphémères,

Elle accepte ton h3^dre ou ta licorne, ayant

Son tigre, son lion au regard flamboyant,

Et son hippopotame horrible, et qu'elle abdique

Son grand aigle des monts pour ton aigle héraldique?

Ah! pauvre homme inutile et fou sous le ciel bleu.

Tu ne peux faire un monstre et tu veux faire un Dieu !

Et puis quand tu l'auras, fort bien, que tu lui fasses

Deux sexes comme à Fô, comme à Janus deux faces,

Que tu l'ornes d'un tas de titres et de noms,

Le voilà sur ses pieds, c'est Dieu, nous le tenons,

Où le mettre? En quel gouflre, homme? ou dans quelle sphèreV

Perceras-tu, toi l'homme, un trou dans la lumière

Pour y loger ce Dieu que ton esprit forma

D'un peu de Jupiter et d'un peu de Brahma?

Ce Zéus, cet Allah, ce Pan, que tu fabriques

Avec tes passions féroces et lubriques,

Comment le mettras-tu dans les astres? Quel clou Prendras-tu pour clouer au fond des cieux Vishnou? Fusses-tu secondé d'Alcée et de Terpandre, Dis, comment feras-tu pour fixer, pour suspendre, Et pour faire tenir Érigone aux seins nus, Érynnis, Astarté, Bellone, la Vénus, Ces buveuses de sang et ces prostituées, Dans la façade énorme et pâle des nuées ?

Ah! noir vivant, tu veux un Dieu! Qu'en feras-tu?

Auras-tu moins d'orgueil, homme, et plus de vertu ?

Embrasseras-tu l'homme? aimeras-tu ton frère?

Deviendras-tu flambeau? briseras-tu la guerre,

Ce vieux glaive éternel d'où dégoutte le sang?

Dis, jetteras-tu moins de pierres en passant

Aux penseurs, aux héros, aux martyrs, aux apôtres?

Laisseras-tu, devant l'affliction des autres,

Entrer la pitié blanche et douce dans ton cœur?

Seras-tu plus pensif, plus grave et moins moqueur,

Surtout pour les déchus et pour les incurables?

Seras-tu moins hautain devant les misérables,

Plus doux pour l'insensé qu'entraînent ses penchants.

Moins grand pour les petits et meilleur aux méchants?

Réponds, mèleras-tu, dis, un peu de tendresse,

0 juste, à ta justice, ô sage, à ta sagesse ?

Feras-tu grâce au monstre en pleurs, et seras-tu

Un Abel moins altier pour Caïn abattu?

Et, si tu n'es qu'un monstre et qu'un Caïn toi-même,

Viendras-tu t'efifarer, à la lueur suprême.

Et te prosterner, pâle, heureux, épouvanté,

Sous la prodigieuse et clémente clarté?

Un Dieu tient de la place, homme, dans une sphère.

Avant d'en vouloir un, il faut savoir qu'en faire.

Un Dieu, quand ce n'est pas un port, c'est un péril.

Ah ! la plupart du temps, sénile et puéril,

Importunant les cieux, livide solitude,

Tu veux un Dieu, de peur d'en perdre l'habitude,

Parce que du passé tu subis l'ascendant.

Tu veux un Dieu, pour rien, pour faire, en attendant

Que ton cadavre tombe au sépulcre et pourrisse,

Ce que ton père a fait, ce qu'a fait ta nourrice,

Par ennui, pour sentir sur ta tête un patron,

Pour avoir quelque chose à mettre en ton juron.

Enfin te rends-tu compte un peu du vaste rêve

Où ton destin commence, où ton destin s'achève.

Qu'on nomme l'univers, et qui flotte infini?

En vois-tu le côté fatal, blessé, puni?

Le lait coule, et le sang aussi ; l'esprit s'effraie.

Sous la grande mamelle on voit la grande plaie.

Lucine pleure ayant devant elle Atropos.

Hélas! hélas! s'il est quelqu'un qui, sans repos,

Crée, engendre et produit, homme, il est quelque chose

Qui sans trêve détruit, dévore et décompose.

Ce fileur ne fait rien que pour ce déchireur.

Les êtres sont épars dans l'indicible horreur. L'ombre en étouffe plus que le jour n'en anime. La lumière s'épuise à traverser l'abîme ; Les rayons dans Téther s'enfoncent éperdus ; L'obscurité, vers qui tous les bras sont tendus, Livide, est toujours là qui fait la nuit, et creuse Ce trou pour engloutir la clarté généreuse ; Quoi que fasse l'étoile et l'aube à Thorizon,

Tout n'est qu'une malsaine et nocturne prison ;

Malgré le vaste effort de l'aurore, tout souffre ;

Quelle épaisseur de nuit ne faut-il pas au gouffre

Pour amortir la flèche énorme du soleil !

Eh bien, vois! Mars est noir; Saturne est-il vermeil?

Les azurs sont brumeux, les planètes sont pâles.

Quant à ton globe à toi, des pleurs, des cris, des râles.

Ta sphère a-t-elle un Dieu? S'il existe, il dément

Sans cesse la beauté, l'astre, le firmament ;

Que ce Dieu donne un chant aux oiseaux, qu'il revête

Le rossignol de joie et d'amour la fauvette,

Qu'importe s'il les fait guetter par l'épervierl

Soi-même s'abhorrer, soi-même s'envier.

Telle est l'obscure loi de l'être lamentable.

Ton afl*reux ciel mugit comme un bœuf dans l'étable;

Quant au genre humain, vois!

Esclaves et bourreaux.

Vil tas de cendre ayant pour tisons les héros. Paille éteinte d'un souffle et d'un souffle allumée. Foule qu'on voit passer et dans de la fumée Fuir après qu'on l'a vue un instant se mouvoir! A peine en reste-t-il quelque chose de noir. Ses chefs n'ont pas de but, ses dieux n'ont pas de norme. Rien que pour les nommer, son histoire est difforme; Les canons remplaçant les chars armés de faulx, Des trônes, des bûchers, d'affreux arcs triomphaux, Des profils de césars équestres sous des porches, De toutes ces lueurs l'homme faisant des torches, Un reflux d'ombre après un flux de liberté, De la haine et du bruit, voilà l'humanité. La vie est de la nuit, la mort seule est lucide; - La science aboutit à l'âme suicide; Tout ment; et les esprits se blessent aux scalpels. Les sens à la raison font d'obscènes appels; Sur la chair croît le vice, infâme parasite;

Le mal tente Pesprit, l'esprit tremblant hésite.

La conscience est là pour régler ces débats!

Soit. Ma's a-t-elle peur? pourquoi parler si bas?

Vois ton indignité, dont tu fais ta victoire.

Est-il, bien que le ciel ait aussi sa nuit noire,

Un coin de firmament, d'ombre ou d'azur baigné,

Qui ne jette sur l'homme un regard indigné?

Est-il une vertu que l'homme dans ses doutes

N'ait flétrie ou niée? Interroge-les toutes.

Demande au dévouement, au courage, à l'amour,

Ce qu'ils pensent de l'homme, âpre et vil tour à tour.

La justice en a peur quand elle voit sa toge.

Questionne sur lui la sagesse ; interroge

La faiseuse d'ingrats, la mère au sein mordu,

La bonté. Le devoir est un flambeau perdu.

Qui grandit soudain penche, et qui naît périclite.

0 vivants, Démocrite aussi bien qu'Heraclite,

Rabelais comme Job, Timon comme Pangloss,

Tout s'écroule en chimère ou se fond en sanglots.

Là, de pâles tombeaux; ici, des déserts mornes

Où rôdent le bubale et la vipère à cornes.

Où le soleil emplit de venin les buissons.

Où la lumière sert à faire des poisons.

Le soir, comme un mourant les horizons blêmi>sent;

Ce globe, couvert d'eaux et d'arbres qui frémissent,

Entrecoupe on ne sait quels cris et quels abois

Dans un balancement de vagues et de bois.

Tout menace et tout tremble; et la mer accoutume

La terre misérable à l'immense amertume.

Homme, ton univers a l'air d'être inquiet.

Devant qui ? Tout s'enfuit. Le jour craint, la nuit hait.

L'être est un bloc confus de masques et de bouches

Mêlés lugubrement dans des efl'rois farouches;

Comme deux oiseaux noirs sans fin se poursuivant

L'éclair étreint la nuit dans la fuite du vent,

El la nature entr'ouvre au fond de ces alarmes Son œil mystérieux, noyé de sombres larmes. L'être est morne, odieux à sonder, triste à voir. De là les battements d'ailes du désespoir.

Tu dis: — Je vois le mal et je veux le remède. Je cherche le levier, et je suis Archimède. — Le remède est ceci: Fais le bien. Le levier, Le voici: Tout aimer et ne rien envier. Homme, veux-tu trouver le vrai? cherche le juste.

Mais quant au dogme, neuf et jeune, ou vieux et fruste,

Quant aux saints fabliaux, quant aux religions

Inoculant Terreur dans leurs contagions.

Semant les fictions, les terreurs, les présages.

Quant à tous ces docteurs, à ces essaims de sages

Qui vont l'un maudissant ce que l'autre a béni,

Qui, volant, bourdonnant, harcelant l'infini.

Feraient abriter Dieu sous une moustiquaire.

Quant au daïri roi, quant au pape vicaire,

Quant à tous ces korans que chaque âge inventa,

Edda, Véda, Talmud, King ou Zend-Avesta,

Ce n'est qu'une conluse et perverse mêlée;

En les étudiant, ô pauvre àme aveuglée.

Tu n'apprendras pas plus le réel qu'en cherchant

A composer, avec des insultes, un chant !

Et qu'importe, après tout, que l'homme prie ou croie;

Qu'avec son propre songe, inepte, il se foudroie;

Qu'il adore le Tout informe, ou l'esprit pur,

Une statue en bronze ou bien un pan d'azur;

Que l'homme au ciel s'égare ou qu'il se fanatise

Avec la fauve odeur des bûchers qu'il attise ;

Que sa religion ait des pieds et des mains

Et des sens, et se livre aux appétits humains,

Ou soit vapeur, fumée, ombre; que dans l'église

Son Dieu se pétrifie ou se volatilise ;

Que l'homme, impur, s'aveugle à suivre n'importe où

Tantôt l'abstraction, tantôt le manitou;

Que ce soit la chandelle ou l'astre qu'il contemple;

Qu'il adore une idée ou qu'il adore un temple;

Que, croyant voir des dieux, au fond des bois épais,

Il nomme Argès l'éclair, la foudre Stéropès ;

Que, l'un couché dans l'or, l'autre nu sur des nattes,

Le nègre ait ses tabous et César ses pénates;

Que le flamine encense en chlamyde de lin

Le morne Olympien, le noir Capitolin;

Qu'on ait un Dieu hantant l'alcôve impériale,

Un pour le sénateur, un pour le curiale ;

Que les dieux soient divers et mesurés aux rangs,

Pour l'esclave petits et pour le maître grands;

Qu'en l'honneur d'un Indra .quelconque, le brahmine

Se laisse dévorer vivant par la vermine;

Qu'on se damne en carême à manger du jambon ;

Que pour faire un saint Pierre un Jupiter soit bon,

Et que la foule, au fond des hautes basiliques,

Use un orteil païen de baisers catholiques,

Si bien qu'un vieux Très-Haut ressert et se revend.

Et qu'avec un dieu mort on bâcle un saint vivant;

Qu'ainsi qu'un terre-neuve attaque un boule-dogue.

La mosquée en fureur morde la synagogue,

Que Rome ait en dédain Moscou; que Borgia

Soit pour la Vierge et non pour la Panagia;

Que les frontons sacrés changent d'hiéroglyphe ;

jue le blanc d'Hildebrand soit le noir de Caïphe; Que riiomme à Mahomet donne un dôme écrasé, A Notre-Dame un chœur fait en bois menuisé, Vu grand éléphant blanc un éventail de plumes; Qu'il ait ses dieux brochés en plusieurs gros volumes; Qu'il discute si c'est le Pinde, âpre coteau, Qui vit l'hydre déesse, Amphitrite Céto, Sortir de la mer bleue et triste, ou si l'Élide La première aperçut l'eflroyable annélide; Qu'il donne Thèbe aux sphinx et Tyr aux belzébuths; Qu'il appelle le jour Adonis ou Phébus; Qu'il écoute de Pan les invisibles flûtes; Qu'il bâtisse un cromlech avec des pierres brutes, Ou fasse à Phidias sculpter le Parthénon; Qu'il juche Dieu sur l'aigle ou bien sur un ànon; Qu'il serve le Baal avec la Baaltide; Qu'il soit évêque, et propre, ou derviche, et fétide. Vil caloyer barbu, beau diacre tonsuré.

Très révérend ministre, ou monsieur le curé; (jue la sottise autour du mensonge se groupe; Que le meilleur orfèvre, avec sa bonne loupe. Ne puisse distinguer les dieux vrais des dieux faux; Que le rêve ait Endor, que la chair ait Paphos; Qu'avant de croire en Dieu, le genre humain le crée; Que sous la pression de la crainte sacrée, Que, sous la pesanteur des vagues régions, Les superstitions et les religions Sortent de son esprit comme l'eau des éponges; Que, sans savoir pourquoi, dans un noir tas de songes, Il choisisse tel dogme ou tel autre; qu'en bloc, Acceptant Irmensul, il rejette Moloch ; Qu'il adopte une idole infâme et s'en entiche. Faisant le délicat pour quelque autre fétiche; Que, sur Dieu, pour savoir s'il est de bonne humeur. Il consulte le vent ou le flot en rumeur. Ou la flamme, ou l'oiseau planant dans les tempêtes;

Qu'il nourrisse ce Dieu de la viande des bêtes, De gâteaux sans levain ou de pain trois fois cuit, Qu'est-ce que cela fait, homme, au puits de la nuit? Qu'est-ce que cela fait au précipice énorme, Où la vie en de l'ombre et du vent se transforme. Où le songeur hagard n'aperçoit vaguement Qu'un incommensurable et sombre écroulement, Où le jour, blêmissant dans les vides sans bornes, Meurt dans l'aveuglement des immensités mornes!

Invente, si tu veux, toi, ta doctrine aussi,

Et quand tu l'auras faite et construite, crois-y

Combine, tu le peux, d'autres idolâtries.

Après ces tourbillons de croyances flétries, Après ces larves, Bel, Ammon, Janus, Rhéa, Osiris, Odin, Thor, que la guerre créa, Ces enfers, ces édens, ces cieux, ces rêveries, Et les houris donnant la main aux walkyries, Homme, après le dieu bœuf, après le dieu dragon, Après Chronos, après Magog, après Dagon, Apportés, remportés par les nuits grandissantes, Qu'importe à l'infini livide que tu sentes Une religion de plus, flottant au bord De tout ce que tu fais dans la brume du sort, Promener sur ton front son souffle de fantôme, Et, dans l'ombre sans forme, où tu rêves un dôme. Dans le ciel, plus menteur et plus noir que la mer. Un Dieu de plus passer sur le poil de ta chair!

Toute religion, homme, est un exemplaire De l'impuissance ayant pour appui la colère.

Toute religion est un avortement

Du rêve liumain devant l'être et le firmament;

Le dogme, quel qu'il soit, juif ou grec, rapetisse

A sa taille le vrai, l'idéal, la justice,

La lumière, l'azur, l'abîme, l'unité ;

Il coupe l'absolu sur sa brièveté;

Tous les cultes ne sont, à Memphis comme à Rome.

Que des réductions de l'éternel sur l'homme,

Fragments d'indivisible, ombres de la clarté,

Masques de l'infini pris sur Thumanité.

Leur tonnerre est un bras qui lance un dard de soufre;

Leur cercle n'admet pas l'immensité; leur gouffre

Est comblé d'un Odin ou d'un Adonaï.

Eh bien, penseurs, niez Olympe et Sinaï ;

Au lieu de ce vain ciel, qui sur un mont s'appuie,

Et d'Éole trouant les outres de la pluie,

Kt des quatre chevaux d'Apollon hennissant

De joie et de fureur vers la nuit qui descend ;

Au lieu de ces palais d^^ nuage et de flammes

Où flottent, transparents, des dieux hommes et femmes,

Où, les fou'ires au poing, rôdent tous ces fléaux

Que l'homme appelle Allah, Sabaoth, Fô, Théos;

\u lieu de l'éléphant pontifical qui groupe

>ur sa tète les cieux et l'enfer sur sa croupe;

Au lieu de cette mer du désert ténébreux

Qui laisse fuir Moïse et passer les hébreux

Entre ses flots ainsi qu'entre deux murs de verre;

Au lieu de cette lune étrange du Calvaire,

Toute rouge du sang que Jésus a sué;

Au lieu du faux soleil qu'arrête Josué;

Et de l'eau sur laquelle un Christ étoile marche,

Montrez aux bonzes noirs, gardant le temple et l'arche,

Quoi? la Réalité, ce prodige inouï,

La lumière, ce vaste aspect épanoui,

La mort créant la vie, et transformant la tombe

En crèche où fait son nid l'âme, cette colombe,

Le miracle des gaz, des forces, des aimants,

L'infini ténébreux, plein d'éblouisseraents,

L'ombre ayant des soleils plus que la mer n'a d'ondes,

La confrontation formidable des mondes.

L'étoile, astre central, et la terre tournant,

L'homme, atome perdu dans ce tout rayonnant,

Les comètes, les feux, les souffles, les bolides,

Les sphères tourbillons et les globes solides,

Les univers sans fin, splendides visions,

Et les créations et les créations;

Montrez les profondeurs saintes ; montrez aux prêtres

Les abîmes de vie et les océans d'êtres,

Vous les verrez crier: Cela n'est pas! horreur!

Vous verrez se ruer les cultes en fureur,

Païens, sur Hicétas, chrétiens, sur Galilée,

Et l'autel tressaillir sur la terre ébranlée,

Et les pâles docteurs frémir dans le saint lieu,

Et les religions reculer devant Dieu.

Fanatismes! terreurs! la fable est sur les hommes! Sur tous ces yeux fermés faisant de sombres sommes! Quel rêve! quel monceau d'olympes insensés! Que d'effroi! que d'enfer!

Assez, prêtres! assez!

La bacchante au fianc nu rit dans le bois infâme; L'indou qui saigne et pend aux crocs de fer, se pâme; La mère, avec la chair de son enfant, nourrit Le dieu-fournaise aux dents de feu, Baal-Bérith;

Ici, temple à la Nuit; là, temple à la Famine;

Le cheval de Timan de la Mecque chemine

Sur des hommes couchés à terre, qui lui font

Un fumier de leur âme, un pavé de leur front;

La Chine donne aux mœurs, aux arts, aux lois, aux codes,

La forme monstrueuse et folle des pagodes.

Que d'hommes ont vécu sans jamais être nés!

Et ceux-ci, ces croyants épris et forcenés

Sur qui le sphinx romain pose ses larges griflfes,

Que d'affreux hommes dieux, qu'ils appellent pontifes.

Courbent sous leur vil sceptre, infaillible, accepté.

Insolent pour l'azur et pour l'éternité.

Oh ! les infortunés! est-il rien de plus triste

Que leur sinistre foi dans la Rome papiste!

Rome, charnier sous l'aigle, est, sous la croix, bazar.

Quel est le plus hideux de Pierre ou de César ?

Rome a l'un après l'autre. Épouvantable liste !

Ce vampire, c'est Jean; ce spectre, c'est Caliste;

Boniface a des fils de ses nièces; Urbain

Fait saigner et mourir cinq prêtres dans leur bain;

Borgia dans Gomorrhe y serait une tache ;

Grégoire tient la torche et Sixte tient la hache;

Félix est un désastre et Simplicius ment;

Cet Innocent brûlait les hommes, ce Clément

Les massacrait, ce Pie est un vendeur du temple;

Jule est l'épouvantai! comme Christ est l'exemple;

Toutes les passions se tenant par la main.

Toute la turpitude et tout l'orgueil humain

Se donnent rendez-vous dans la ville éternelle ;

Tout vient là, dol, parjure, impureté charnelle,

Tous les forfaits connus et tous les inconnus,

Tous les crimes masqués et tous les vices nus ;

Rome appelle à son lit tous ces passants infâmes ;

Rome, l'entremetteuse et la marchande d'âmes,

Rit, et se prostitue, une liare au front ;

Et, tandis que Brutus tressaille de l'affront Et que Trajan frémit sur sa haute colonne, Eux, ces fous, se livrant à cette Babylone, Chantent, et, croyant voir la céleste Sion, D'elle ils adorent tout, fraude, inquisition, La luxure, l'horreur, le bûcher, le massacre, Et les saints qu'elle fait et les rois qu'elle sacre, Et, l'extase au cœur, fiers du joug, captifs, amants, Ils respirent l'odeur de ses vomissements!

Et dire que la terre est tout entière en proie

Aux affirmations de ces prêtres sans joie.

Sans pitié, sans bonté, sans flambeau, sans raison,

Dont l'ombre, l'ombre, l'ombre et l'ombre est l'horizon

Mais quelqu'un me vient-il en aide, ô nuit farouche? J'écoutais, j'entendis. Ombre obscure! Une bouche Parlait, et dégageait de la brume en parlant.

— « La croyance est une hydre et vous ronge le flanc.

Niez tout. 0 vivants, l'atome sort, puis rentre.

Pas de ciel, pas d'enfer. L'ombre éparse. Aucun centre.

Rien n'existe en deçà, rien n'existe au delà.

Tout meurt. Dormez. »

Ainsi l'étrange voix parla.

0 nuiti qu'est-ce que c'est que cet auxiliaire? Mais écoutons. La voix poursuit.

f 0 fourmilière.

G fou'e, ô genre humain! L'homme flotte, et c'est tout.

Cette apparence d'être est un moment debout ;

Il palpite le temps d'être inique, funeste,

Méchant, obscène, aveugle ; et qu'est-ce qu'il en reste?

La terre le reprend et dit : A-t-il été?

Et la terre elle-même est-elle? G cécité !

Ténèbres! Vous nommez ces feux follets des âmes?

C'est du néant. Passant, qu'est-ce que tu réclames?

« Homme, tu n'as à toi que l'heure où tu te meus, Triste ou gai, sage ou fou, dans l'affreux tout brumeux 1 Goutte d'eau, quand la mer s'ouvre, à quoi bon la lutte? Prends ce que ton destin a de clair, la minute, Avril quand il sourit, la fleur quand elle éclôt. Laisse au gouffre éternel rouler l'éternel flot. Vis, meurs.

« Tu veux un Dieu, toi l'homme, afin d'en être. Si tu veux l'infini, c'est pour y reparaître. Quoi! vivre avant la vie et vivre après la mort ! Traverser toute l'ombre immense avec ton sort! Que ce cosmos, couvert du voile babéliquc, De ton moi misérable à Jamais se complique î Que tout ce que régit l'inconcevable loi Soit nécessairement un composé de toi ! Que tu n'en puisses point être absent! que tu fasses, Toujours vivant, le fond de toutes ces surfaces! Que jamais l'être humain, rayé, clos, aboli. Ne s'appelle trépas et ne se nomme oubli ! Quoi! ce qu'a reçu l'homme, il ne doit pas le rendre ! Il est ; donc il sera! Quoi! l'homme, cette cendre Sur qui le vent de vie obscurément soulfl.i. Être quelqu'un! Quel rêve absurde fais-tu là! Ce monde est-il? Qui sait? N'est-il pas? C'est possible. Tout flotte. L6 certain n'est pas dans le visib'e. Mais toi, fourmi, ciron, grain de poussière, avoir

lie place quelconque en ce grand chaos noir ! Vain songe du néant dont ton orgueil est dupe, Vas-tu croire qu'un Dieu — s'il existe — s'occupe De toi, larve! et qu'il veille et médite, agité Par l'éphémère au fond de son éternité l

« Matière ou pur esprit, bloc sourd ou dieu sublime,

Le monde, quel qu'il soit, c'est ce qui dans l'abîme

N'a pas dû commencer et ne doit pas finir.

Quelle prétention as-tu d'appartenir

A l'unité suprême et d'en faire partie.

Toi, fuite! toi monade en naissant engloutie,

Qui jettes sur le gouffre un regard insensé,

Et qui meurs quand le cri de ta vie est poussé l

« Ah! triste Adam, flocon qui fonds presque avant d'être,

Lugubre humanité, n'est-ce pas trop de naître?

N'est-ce pas trop d'avoir à vivre, en vérité,

0 morne genre humain, bref, rapide, emporté!

Il ne te suffit pas, quoique ta fange souffre,

D'apparaître une fois dans la lueur du gouffre!

L'homme éternel, voilà ce que l'homme comprend.

Tu demandes au ciel, au grand ciel ignorant

Qui t'assourdit de foudre et t'aveugle d'étoiles,

Quel fil te noue, ô mouche, à ses énormes toiles.

Comment il tient à l'homme, et quel est ce lien?

Tu devrais te sentir pourtant tellement rien

Qu'avec ce vil néant que tu nommes ta sphère

Le ciel — en supposant qu'il soit — n'a rien à faire!

Tout ce qu'il peut cacher, couver ou contenir,

Est hors de tci, qui n'as qu'un soir pour avenir.

0 le risible effort de rattacher ce dôme

De prodige, d'horreur et d'ombre à ton atome!

Quel besoin as-tu donc d'être de l'univers?

Chair promise au tombeau, contente-toi des vers!

« Et d'ailleurs, à quoi bon avoir un personnage

Dans ce mystérieux et fatal engrenage?

A quoi bon être un pli dans ces flux et reflux

Qu font effort pour être et déjà ne sont plus?

A quoi bon être un chiff're et compter dans la foule

Qui n'est que de l'écume ajoutée à la houle?

Regarde. Tout est vain, fuyant, triste, inouï.

Avant d'être apparu, tout est évanoui.

Ces groupes de soleils, de globes, de planètes,

Moins funèbres peut-être ou plus noirs que vous n'êtes ;

Ce zodiaque obscur qui jamais ne finit

De descendre au nadir, de monter au zénith ;

Ces Jupiters, ces Mars, ces Vénus, ces Saturnes,

Qui semblent des édens ou des bagnes nocturnes,

Et qu'on rêve peuplés d'anges ou de démons

D'après l'ombre que font sur leur face les monts ;

Ces visions de cieux que rougit ou que dore

Tantôt le soir sanglant, tantôt la fauve aurore ;

Ces lunes dont on voit l'épouvantable flanc ;

Ces blêmes tourbillons, ces abîmes roulant

Des apparitions de mondes dans leurs vagues ;

Cette succession de créations vagues

Qu'on aperçoit au fond des gouffres entr'ouvarts;

Cet enchevêtrement d'astres et d'univers

Dont la série immense et pâle se dévide

Dans le ciel, dit Platon ; Pyrrhon dit : dans le vide ;

Spectres qui n'ont entre eux rien de commun, sinon

Qu'un chaînon traîne et tiie à lui l'autre chaînon ;

Ces constellations confusément tournées

Par la roue invisible et sombre des années,

Et qui te feraient peur si nous pénétrions

Jusqu'aux profonds azurs de leurs septentrions ;

Ces masques effrayants d'une vie inconnue

Qu'entrevoit le songeur au delà de la nue ;

Ces firmaments qu'on sonde et dont on n'est pas sûr ;

L'aérolithe, errant en foule dans Tazur,

Plus nombreux que l'abeille au sommet de l'Hymète,

Le météore au vol furieux, la comète

Qui s'évade d'un ciel comme d'un cabanon,

Tous ces mondes ne sont que les formes sans nom

De l'obscurité vaste et morne des espaces ;

Et que gagneras-tu, toi, pauvre esprit qui passes,

Quand tu mêleras l'homme, et son trouble, et son bruit

A ces nœuds de fumée ondoyant dans la nuit?

0 Dieu n'est pas. Nie et dors. Tu n'es pas responsable.

Ris de l'inaccessible, étant l'insaisissable.

Sois humble, pas de ciel. Pas d'enfer, sois content.

Fais ce que tu voudras. Personne ne t'attend.

J'ai dit. — »

Soit. Plus d'enfer. —

Mais rien après la vie,

Rien avant ; la lueur des ténèbres suivie ;

Tout ramené pour l'homme à l'instinct animal ;

Le bien n'ayant pas plus raison contre le mal

Que le tropique n'a raison contre le pôle ;

De Sade, triomphant, raillant Vincent de Paule ;

Tout réduit à l'atome inerte, inconscient,

Sourd, tantôt tourmenteur et tantôt patient ;

Tout dans les appétits et dans les épigastres ;

Par l'aube, par le jour, par la nuit, par les astres,

Par l'univers, sur l'homme ouvert et refermé,

Socrate démenti, Lacenaire affirmé ;

T^'^ur tout dogme : — « Il n'est point de vertus ni de vices: Sois tigre, si tu peux. Pourvu que tu jouisses, Vis n'importe comment pour finir n'importe où » ; —

Caligula le sage, Aristide le fou ; Jésus-Christ et Judas désagrégés ensemble, Puis remêlés à l'ombre éternelle qui tremble, Sans que l'atome, au fond de l'être où tout périt, Sache s'il fut Judas ou s'il fut Jésus-Christ ! —

Oui, c'est vrai, plus d'enfer, rêve hideux de Rome, Plus d'aflfreux punisseur rôdant derrière l'homme.

Mais tout nivelant tout; je croyais, tu niais, Qu'importe! l'honneur sot, le martyre niais; Pas d'âme; pas de moi qui survive et qui dure; L'infâme égalité de l'astre et de l'ordure ; La pourriture, ô deuil ! reprenant tout Brutus ; C'est-à-dire pas plus d'astres que de vertus; L'azur roulant, aux plis de ses ténébreux voiles. Dans un spectre de ciel des fantômes d'étoiles! —

Oui, c'est vrai, plus de fourche au poing de Lucifer, Plus d'éternel bûcher flamboyant, plus d'enfer.

Mais l'atome Attila, fatal, irresponsable. Comme l'atome feu, comme 1 atome sable, Innocent, ne pouvant pas plus être accusé Pour un peuple aboli, pour un monde écrasé Que l'un d'éboulement et l'autre d'incendie! Que Job racle sa plaie et qu'Homère mendie, Trimalcion les vaut, faisant un bon repas ; Marc-Aurèle? A quoi bon? Tibère? Pourquoi pas? Néron, Trajan, ce n'est qu'une forme qui flotte; Ce que vous nommez czar, tyran, bourreau, despote, Mange de l'homme ainsi que vous mangez du pain; Après? Pour le grand tout, qui vous permet la faim, Un grain de blé mûr pèse autant que Caton libre; Tout rentre dans l'immense et tranquille équilibre Dès que le pain est mort et l'homme digéré.

Demain le dévorant sera le dévoré ;

L'atome qui fut aigle, éperdu, fuira l'aile

De Tatome qui fut colombe ou tourterelle;

Les transformations du gouffre écraseront,

Roi, ce qui fut ton pied sous ce qui fut mon front;

L'agneau devenu loup teindra de sang sa griffe,

Et ce sera le tour de Christ d'être Caïphe,

Sans même que ce soit revanche et châtiment,

Nul n'ayant conscience en dehors du moment.

Le fil étant rompu d'un avatar à l'autre.

Qu'appelez-vous faux, vrai, droit ou devoir? L'apôtre,

Le bourreau, le héros, le traître, tout est vain.

Oh! que rien ne soit plus bon, grand, sacré, divin;

Que tout soit le hasard, l'ébauche, le décembre,

L'éclosion du pou dans les cheveux de l'ombre;

Que la création, ivre d'obscurité,

Soit idiote, et n'ait à son extrémité

Rien qu'on puisse nommer amour, raison, justice;

Qu'après avoir vomi, lugubre, elle engloutisse;

Et n'ait pour résultat, en souffrant, en créant,

Que de donner un peu de vermine au néant; »

Qu'il ne soit pas prouvé que cette terre, en somme,

Sent la démangeaison de la vie et de l'homme;

Qu'il ne soit nulle part d'idéal, ni de loi:

Que tout soit sans réponse et demande pourquoi;

Que l'être, en supposant que l'abîme livide

Ne nous recrache pas ce mot sinistre et vide,

Se résolve, au milieu d'un vain frisson qui fuit.

En un fourmillement aveugle dans la nuit;

Que le fond noir de tout rampe, et soit quelque chose

Qui ne sait pas, qui luit sans jour, qui va sans cause,

Un hideux bloc abstrait, pas même une prison,

Une espèce de mort énorme, sans raison

Pour entrer dans la nuit, pour sortir de la tombe,

Un vague tournoiement de poussière qui tombe... —

Quoi! lorsqu'on s'est aimé, pleurs et cris superflus,

Ne jamais se revoir, jamais, jamais! ne plus

Se donner rendez-vous au delà de la vie!

Quoi! la petite tête éblouie et ravie.

L'enfant qui souriait et qui s'en est allé,

Mères, c'est de la nuit! cela s'est envolé!

Quoi! toi que j'aime, toi qui me fais de l'aurore,

Femme par qui je sens en moi l'archange éclore,

Quoi ! le néant rira quand, pâle, je dirai :

— Attends-moi, je te suis, je viens, être adoré!

Prépare-moi ma place en ton lit solitaire! —

Quoi ! le seul lieu qu'on ait besoin d'aimer sur terre

Et de sentir vivant, le tombeau, serait mort!

En présence des cieux, quoi! l'espérance a tort!

Le deuil qui tord mon cœur en exprime un mensonge!

Pas d'avenir! un vide où l'œil égaré plonge!

Fosse en la profondeur, linceul sur la hauteur!

Pour mouvement la vie et la mort pour moteur!

La cécité, tournant sans but sur elle-même,

Engendre la lumière, imposture suprême;

L'être inutilement s'élève et se détruit;

Le monde croule au gré d'une haleine de nuit;

Le vent est l'enveloppe obscure de la brume;

Pour s'éteindre à jamais un instant on s'allume;

Tout est l'horrible roue, et Rien le cabestan!...

Rien!

Oh ! reprends ce Rien, gouffre, et rends-nous Satan !

Et j'entendais des voix au milieu des nuées; Un divin chant d'extase, un noir bruit de huées Passait.

Le cheval doit être manichéen. Ariraane lui fait du mal, Ormus du bien; Tout le jour, sous le fouet il est comme une cible, Il sent derrière lui l'affreux maître invisible, Le démon inconnu qui l'accable de coups; L<î soir, il voit un être empressé, bon et doux, Qui lui donne à manger et qui lui donne à boire. Met de la paille fraîche en sa litière noire, Et tâche d'effacer le mal par le calmant. Et le rude travail par le repos clément; Quelqu'un le persécute, hélas! mais quelqu'un l'aime. Et le cheval se dit : Ils sont deux. — C'est le même.

AUTRE VOIX

L'instant de dénouer la chimère est venu; La vie, inexprimable effort dans l'inconnu. Est terminée, erreur, ou folie, ou bravade; Et voici le moment fatal. L'àme s'évade. L'homme expire. On a vu sur son logis tremblant Planer l'ange Trépas, l'oiseau noir, l'oiseau blanc, Corbeau pour les méchants et pour les bons colombe ; C'est fini. Maintenant, que devient dans la tombe Le corps, ce compagnon auquel l'âme avait cru? Attends un peu de temps. Cherche. Il a disparu. Cherche. 11 s'est dissipé. Cherche encor, fouille, creuse, Et tâte avec la main sous cette voûte affreuse. Que trouves-tu? Regarde. Est-ce cela? Oui. Non. Qu'est-ce? Cela n'a plus de forme ni de nom; C'est noir comme la nuit et vain comme la cendre; C'est l'homme. Et si tu veux demain y redescendre, Tu ne trouveras plus, dans ce hideux réduit, Même ce peu de cendre et ce reste de nuit.

A peine est-il couché, débris dans les décombres, Que les mille éléments, tous ces créanciers sombres, Qui l'avaient pour un temps à l'àme concédé. Redemandent ce corps par les vers seuls gardé; Et chacun — car la vie a la mort pour domaine — Prend ce qui lui revient dans cette argile humaine. Tout atome, dans l'eau, dans la terre ou dans l'air. Est un Shylock qui veut sa part de cette chair. 0 nature sans fond! gouffre avare et rapacel Partout, en haut, en bas, dans la nuit, dans l'espace, Tout réclame à la fois, tout s'ouvre en môme temps, La pierre, le buisson, le miasme des étangs, La poussière, la fleur, le vent, la flamme ardente; Et, dans la profondeur des ténèbres pendante, La matière dont l'homme était formé s'épand,

Et se cache, et, glissant, coulant, tombant, rampant, Se hâte de crouler dans tous ces précipices.

Et, soit qu'elle ait là-haut trouvé les cieux propices, Grâce au bien qu'elle a fait, au beau qu'elle a pensé, Soit qu'ayant mal vécu, traînant un vil passé, Elle ait vu se fermer devant elle l'aurore, L'âme, envolée au fond de la mort sombre, ignore Cette fuite rapide et sinistre du corps.

AUTRE VOIX

J'entends les vivants rire; ils deviendront les morts.

AUTRE VOIX

Mors que feront-ils?

AUTRE VOIX

Rien.

AUTRE VOIX

Tout.

AUTRE VOIX

Passez, nuages.

AUTRE VOIX

Tous vos azurs sont faux.

AUTRE VOIX

Moins faux que vos orages.

AUTRE VOIX

Oui, je te le redis, homme, malheur à toi Si dans quelque docteur ton ignorance a foi! Malheur à ton esprit s'il dit comme tant d'autres : — Je questionnerai les savants, ces apôtres.

Et j'interrogerai les penseurs, ces devins; J'irai, j'approcherai les instructeurs divins. Les poètes dont l'aube éclaire les visages, Les hommes lumineux du mystère, les sages, Ces colonnes d'azur du temple de la nuit ! —

Sache que nul n'enseigne et que nul ne conduit ; Nul n'est colonne et rien n'est temple ; sache encore Qu'Antisthène, Amphion, Pindare, Stésichore, Terpandre et Gallimaque ont des ailes de plomb ; Qu'Arouet, Kant, Hegel n'en savent pas plus long; Et que le sphinx qui dit la parole certaine N'est pas plus dans Ferney qu'il n'était dans Athène.

De tout temps les rêveurs ont fait dans le ciel bleu Des fouilles du côté de ce qu'ils nomment Dieu; Ils ont le doute au cœur ou la prière aux lèvres; Ils ont construit, détruit, et, pour calmer leurs lièvres, Tristes, ont appuyé leur tête au marbre froid.

Homme, tout ce que l'homme enseigne, pense, croit.

Tout ce qu'il grave, écrit, constate, affirme, sculpte,

De science publique ou de doctrine occulte,

Sur le papier, le bois, l'airain, sur les frontons

Des grands temples obscurs pleins d'àmes à tâtons;

Balaam sur l'Euphrate, Apulée à Madaure,

Tout ce qu'on imagine et t(Mit ce qu'on adore,

Figulus enseignant Gicéron, Érechto

Dont Pompée à genoux lève le noir manteau,

Les prêtres, les rhéteurs drapés dans leurs chlamydes.

Les bibles, les talmuds sacrés, les pyramides,

Le difforme alphabet de pierre du galgal,

Les cylindres de Tyr, les runes de Fingal,

Les papyrus de Thèbe et d'Endor, qu'on adopte

Le texte égyptien ou la version copte.

Vos sages admirés, Épicure, Thaïes,

Diogène, Apulée, Érasme, Rabelais,

Platon, que l'idéal laisse boire à son urne,

Kant, Leibniz, tout cela n'est qu'un souffle nocturne.

Si tu le veux, fais-toi de l'audace un devoir;

Propose-toi ce but redoutable : savoir,

Cette façon splendide et suprême de naître.

Entre dans le nuage insondable; pénètre

Dans l'horreur des Ilorebs, des Brockens, desThabors;

Va! mais commence, avant d'en tenter les abords,

Par laisser de côté la sagesse des hommes.

Le peu que nous savons tient au peu que nous sommes; Écoute. L'homme à peine, avec ou sans appuis, A creusé l'inconnu qu'il a comblé son puits; Alors, il cherche, alors il rencontre, il dévie, Se croit mage, ou se fait prêtre.

Passe ta vie A labourer Técume et l'onde, n'arrivant Que pour partir, parmi le tumulte et le vent; Habite Terre-iNeuve, ou Zante, ou Tombelaine ; Sois pêcheur de hareng, sois pêcheur de baleine; Emplis ton brick solide ou ta barque sans ponts De traînes, de filets, de dragues, de harpons; Affronte des écueils les sinistres statures ; Sois forban ; sois coureur de flots et d'aventures ; Quand même tu vivrais dix ans, vingt ans, cent ans. Ayant sous toi le gouffre et sur toi les autans, Lutteur du risque, et roi d'une planche qui flotte. Fusses-tu le plus vieux et le plus noir pilote, Jason sur le dromon, Fulton sur le steamer. Tu ne connaîtras pas la formidable mer.

Ces choses sans limite où flottent des fumées Résistant, et toujours béantes, sont fermées;

Le chercheur, tâtonnant dans ce fatal milieu, Quand il serait Platon, ne connaîtra pas Dieu.

AUTRE VOIX

Prenez garde. Observez l'obscure parallèle.

Le pas s'appuie au pas, l'aile s'appuie à l'aile.

Quoiqu'on retrouve au fond de tout culte la nuit

De l'homme, par qui Dieu trop souvent est construit,

Quoiqu'un dogme, ô penseur, ne soit qu'une masure

En attendant la vie et la vérité pure,

Quoique l'humanité doive porter en soi

La sagesse sereine et non l'aveugle foi,

Quoiqu'une bible, livre à deux sens, atrophie

Et blesse trop souvent l'âme qu'on lui confie,

Quoique, presque toujours, effarant les esprits,

La religion soit une chauve-souris

Faite de vie et d'ombre, et dont l'aile a pour griffes

Les prêtres, les docteurs, les bonzes, les pontifes,

Il faut que l'homme croie à quelque chose; il faut

Qu'à côté de la chair qui le gouverne trop,

Le mystère lui parle et l'exhorte, et l'élève

Du sommeil où l'on dort au sommeil où l'on rêve.

Ah! l'être infortuné qui ne croit pas est nu

Sous le ciel redoutable et lourd, sous l'inconnu!

0 vivants! il vous faut des prêtres, quels qu'ils soient.

A travers les plus noirs les vérités flamboient;

Il tombe encore un peu de jour sur vos chevets

Même des plus abjects, même des plus mauvais;

Mais pour verser plus tard sur l'humanité mûre

La parole d'amour que l'avenir murmure,

Le ciel, au-dessus d'eux, sur d'éclatants degrés

Met les voyants directs, les sages inspirés.

Car l'homme fait le prêtre et Dieu seul fait le mage.

Je préfère, ô songeur, le wigwam du sauvage

Où l'homme attend la femme, où du moins on est deux.

Au manitou qui fait, au fond des bois hideux, Joindre les mains au nègre et les pattes au singe ; Au wigwam le cromlech, au cromlech la syringe ; Aux syringes du Nil le sombre temple hébreu ; Au temple, la mosquée avec son dôme bleu i:t son minaret blanc dans la tiède atmosphère ; Et comme il faut monter sans cesse, je préfère L'église à la mosquée, à Téglise l'azur. L'homme, être mixte, au front sublime, au pied impur, Va toujours refaisant et transformant ses arches ; Chaque âge avance; on voit, sur chacune des marches Du sombre esprit humain montant dans l'ombre à Dieu, Un temple où de l'amour grandit le chaste feu, Passant d'un ciel plus noir dans un air plus salubre. De moins en moins cruel, de moins en moins lugubre ; Chaque temple nouveau, grec, juif, égyptien, A sa base au niveau du faîte de l'ancien; Sur celui qui s'élève un autre monte encore ; Et le plus haut fronton se dissout dans l'aurore.

AUTRE VOIX

0 rêves! vision des vagues paradis!

Crois-tu que l'inconnu soit quelque chose, dis,

Dont ton cerveau chétif puisse se faire idée?

Créature par l'être absolu débordée,

Homme étonné d'un grain germant dans le sillon.

Ébloui d'une pourpre au dos d'un papillon,

Tremblant d'un choc d'écume ou d'un râle d'orfraie,

Déjà ce que tu vois te dépasse et t'eflfraie,

Pourrais-tu supporter ce que tu ne vois point?

Le gouffre où le réel aux chimères se joint,

L'aspect de l'insondable et de l'inaccessible.

Le côté ténébreux de l'univers terrible,

Flottant dans l'infini, dans la brume perdu,

Et dans on ne sait quoi d'horrible et d'éperdu?

Serais-tu comme Jean, l'homme hagard, capable

De regarder l'obscur, de tâter l'impalpable?

Pourrais-tu contempler avec tes yeux de chair

Les apparitions du rêve et de réclair,

Les éclipses, les blocs, les profondeurs, les rides.

Les agitations des surfaces livides,

La stagnation morte et malsaine des eaux,

Les glissements des vers monstrueux du chaos,

Les larves se montrant à demi, les sorties

De têtes par la vase affreuse appesanties.

Les fléaux s'accouplant parmi les éléments.

L'horreur des suintements et des fourmillements,

Et les êtres sans nom, et les formes immondes,

Et les vagues tumeurs du cloaque des mondes?

Te représentes-tu l'indicible stupeur

De ce qui s'entrevoit dans l'ombre, et se fait peur;

Ici la marche lourde, ailleurs la fuite prompte;

Le double efl"roi d'en haut, d'en bas, qui se confronte ;

Le vent fauve traînant le nuage en haillon;

Le météore ayant horreur du tourbillon?

Connais-tu les deux nuits, la morte et la vivante ;

La vivante, engendrant le monstre, l'épouvante,

L'hydre, les dévorant sans fin et les créant ;

La morte, c'est-à-dire un vide, le néant.

Une ouverture aveugle et par l'effroi formée,

De l'ombre qui n'est plus même de la fumée.

Le silence hideux et funèbre de Rien?

AUTRE VOIX

Quand on sent se mouvoir l'universel lien

Qui joint le plus petit des atomes à l'être

Le plus démesuré que le gouffre ait vu naître,

Et qui fait, dans l'abîme où rien n'est endormi,

Tressaillir Sirius au poids d'une fourmi ;

Quand les germes confus dans les ombres profondes

S'agitent, détruisant et produisant des mondes,

Mêlés aux voix, aux sons, aux chants, aux cris, aux pas,

Faisant et défaisant, et ne le sachant pas ;

Quand l'azur semble ému, bien au delà des nues,

Par une éclosion d'étoiles inconnues;

Lorsqu'on soi, stupéfait, on sent et l'on comprend

Quelque chose de fort fait par quelqu'un de grand ;

Quand l'eau fuit, quand le sol tremble, quand l'air murmure;

Quand de la forôt sombre il sort un bruit d'armure,

Quand l'oiseau sur son nid, dans les bois frémissants.

Chante un chant dont lui-môme il ignore le sens,

L'immensité du fait prodigieux dépasse

L'ombre, le jour, les yeux, les chocs, le temps, l'espace,

Elle est telle, et le point de départ est si loin

Que, tous étant agents, personne n'est témoin.

AUTRE VOIX

Querelles! bruits! rumeurs! cris! morsures! piqûres! 0 passages du vent dans les branches obscures !

AUTRE VOIX

Dante écrit deux vers, puis il sort; et les deux vers Se parlent. Le premier dit: — Les cieux sont ouverts! Cieuxl je suis immortel. — Moi, je suis périssable, Dit l'autre. — Je suis l'astre. — Et moi le grain de sable.

— Quoi ! tu doutes étant fils d'un enfant du ciel !

— Je me sens mort. — Et moi, je me sens éternel. — ' Quelqu'un rentre et relit ces vers, Dante lui-même;

Il garde le premier et barre le deuxième.

La rature est la haute et fatale cloison.

L'un meurt, et l'autre vit. Tous deux avaient raison.

As-lu vu méditer les ascètes terribles?

Ils ont tout rejeté, talmuds, korans et bibles. Ils n'acceptent aucun des védas, comprenant Que le vrai livre s'ouvre au fond du ciel tonnant, Et que c'est dans l'azur plein d'astres que flamboie Le texte éblouissant d'épouvante ou de joie. Contemplant ce qui n'a ni bord, ni temps, ni lieu, Absorbés dans la vue effrayante de Dieu, Farouches, ils sont là, chacun seul dans l'espèce D'horreur qu'il a choisie au fond de l'ombre épaisse, Faisant vers l'inconnu toujours le même effort, L'un dans un vieux tombeau dont il semble le mort, L'autre, sinistre, assis dans un trou du tonnerre Au tronc prodigieux d'un cèdre centenaire, L'autre livide et nu dans un creux de rocher, Muets, aflreux, laissant les bêtes s'approcher, Pas plus importunés sous leur fauve auréole D'un tigre qui rugit que d'un oiseau qui vole.

Le désert les a vus à jamais s'accroupir.

Jamais un mouvement et jamais un soupir.

Ont-ils faim? ont-ils soif? Quand luit Taube embrasée,

Ils ouvrent vaguement leur bouche à la rosée,

Et la rouvrent parfois quand vient le soir hagard.

Si la pensée était saisissable au regard,

On verrait le néant, l'éternité, le monde,

L'énigme plus lugubre encor quand on la sonde.

Tomber de leurs fronts noirs comme l'ombre des ifs;

Ils songent, ni vivants, ni morts, spectres pensifs,

Entre la mort trompée et la vie impossible.

L'été passe; l'hiver vide sur eux son crible ;

Ils ne regardent rien que l'obscur firmament.

Et dans des profondeurs d'anéantissement

Ces êtres, abrutis par l'idéal, s'abîment.

Nul ne sait quels courants d'infini les raniment

A mesure que l'homme en eux s'évanouit.

L'ouragan monstrueux leur parle dans la nuit

Comme le célébrant parle au catéchumène,

Et ces hideux esprits perdent la forme humaine.

L'aigle leur dit un mot à l'oreille en passant ;

Ils font signe parfois à l'éclair qui descend;

Ils rôvent, fixes, noirs, guettant l'inaccessible,

L'œil plein de la lueur de l'étoile invisible.

Invisible! Ai -je dit invisible? Pourquoi?

Il est! Mais nul cri d'homme ou d'ange, nul effroi,

Nul amour, nulle bouche, humble, tendre ou superbe,

Ne peut balbutier distinctement ce verbe!

Il est! il est! il est! il est éperdûment!

Tout, les feux, les clartés, les cieux, l'immense aimant,

Les jours, les nuits, tout est le chiffre ; il est la somme.

Plénitude pour lui, c'est l'infini pour l'homme.

Faire un dogme, et l'y mettre! ô rêve! inventer Dieu!

Il est! Contentez-vous du monde, cet aveu 1

Quoi! des religions, c'est ce que tu veux faire,

Toi, l'homme! Ouvrir les yeux suffît; je le préfère.

Contente-toi de croire en Lui; contente-toi

De l'espérance avec sa grande aile, la foi ;

Contente-toi de boire, altéré, ce dictame;

Contente-toi de dire: — Il est, puisque la femme

Berce l'enfant avec un chant mystérieux;

Il est, puisque l'esprit frissonne curieux;

Il est, puisque je vais le front haut; puisqu'un maître

Qui n'est pas lui, m'indigne, et n'a pas droit d'être;

II est, puisque César tremble devant Pathmos ;

Il est, puisque c'est lui que je sens sous ces mots:

Idéal, Absolu, Devoir, Raison, Science;

11 est, puisqu'à ma faute il faut sa patience.

Puisque l'àme me sert quand l'appétit me nuit,

Puisqu'il faut un grand jour sur ma profonde nuit! —

La pensée en montant vers lui devient géante.

Homme, contente-toi de cette soif béante.

Mais ne dirige pas vers Dieu ta faculté

D'inventer de la peur et de l'iniquité,

Tes catéchismes fous, tes korans, tes grammaires.

Et ton outil sinistre à forger des chimères.

Vis, et fais ta journée; aime et fais ton sommeil.

Vois au-dessus de toi le firmament vermeil;

Regarde en toi ce ciel profond qu'on nomme l'âme;

Dans ce goufifre, au zénith, resplendit une flamme.

Un centre de lumière inaccessible est là.

Hors de toi comme en toi cela brille et brilla;

C'est là-bas, tout au fond, en haut du précipice.

Cette clarté toujours jeune, toujours propice,

Jamais ne s'interrompt et ne pâlit jamais ;

Elle sort des noirceurs, elle éclate aux sommets ;

La haine est de la nuit, l'ombre est de la colère I

Elle fait cette chose inouïe, elle éclaire.

Tu ne réteindrais pas si tu la blasphémais ;

Elle inspirait Orphée, elle échauffait Hermès;

Elle est le formidable et tranquille prodige ;

L'oiseau l'a dans son nid, l'arbre l'a dans sa tige ;

Tout la possède, et rien ne pourrait la saisir;

Elle s'offre immobile à l'éternel désir,

Et toujours se refuse et sans cesse se donne;

C'est l'évidence énorme et simple qui pardonne;

C'est l'inondation des rayons, s'épanchant

En astres dans un ciel, en roses dans un champ ;

C'est, ici, là, partout, en haut, en bas, sans trêve.

Hier, aujourd'hui, demain, sur le fait, sur le rêve.

Sur le fourmillement des lueurs et des voix,

Sur tous les horizons de l'abîme à la fois.

Sur le firmament bleu, sur l'ombre inassouvie,

Sur l'être, le déluge immense de la vie !

C'est l'éblouissement auquel le regard croit.

De ce flamboiement naît le vrai, le bien, le droit;

Il luit mystérieux dans un tourbillon d'astres;

Les brumes, les noirceurs, les fléaux, les désastres

Fondent à sa chaleur démesurée, et tout

En sève, en joie, en gloire, en amour, se dissout;

S'il est des cœurs puissants, s'il est des âmes fermes,

Cela vient du torrent des souflles et des germes

Qui tombe à flots, jaillit, coule, et, de toutes parts,

Sort de ce feu vivant sur nos têtes épars.

Il est! il esti Regarde, âme. Il a son solstice,

La conscience; il a son axe, la Justice;

U a son équinoxe, et c'est l'égalité;

Il a sa vaste aurore, et c'est la liberté.

Son rayon dore en nous ce que l'âme imagine.

Il est! il esti il est! sans fin, sans origine,

Sans éclipse, sans nuit, sans repos, sans sommeil.

Renonce, ver de terre, à créer le soleil.

— Mais tu brûles! Prends garde, esprit I Parmi les hommes, Pour nous guider, ingrats ténébreux que nous sommes, Ta flamme te dévore, et Ton peut mesurer Combien de temps tu vas sur la terre durer. La vie en notre nuit n*est pas inépuisable. Quand nos mains plusieurs fois ont retourné le sable Et remonté Thorloge, et que devant nos yeux L'ombre et Taurore ont pris possession des cieux Tour à tour, et pendant un certain nombre d'heures, Il faut finir. Prends garde, il faudra que tu meures. Tu vas t'user trop vite à brûler nuit et jouri Tu nous verses la paix, la clémence, Tamour,

La justice, le droit, la vérité sacrée; Mais ta substance meurt pendant que ton feu crée. Ne te consume pas! Ami, songe au tombeau! — Calme, il répond : — Je fais mon devoir de flambeau.

Octobre 1880.

Un âne descendait au galop la science.

— Quel est ton nom? dit Kant. — Mon nom est Patience,

Dit Tâne. Oui, c'est mon nom, et je l'ai mérité,

Car je viens de ce faîte où l'homme est seul monté

Et qu'il nomme savoir, calcul, raison, doctrine.

Kant, porter le licou sanglé sur la poitrine;

Avoir dès son bas âge, âpre et morne combat,

L'os de l'échiné usé par la boucle du bat;

Subir, de l'aube au soir, la secousse électrique

Du nerf de bœuf parfois relayé par la trique;

Être, tremblant de froid ou de chaud étouffant,

Happé par le mâtin, lapidé par l'enfant,

Tomber de l'un à l'autre, et traverser Téglogue

De la pierre alternant avec le boule-dogue;

Vivre, d'un chargement efifroyable bossu,

Les os trouant la peau, maigre, ayant tant reçu.

Le long de chaque côte et de chaque vertèbre,

De coups de fouet que d'âne on est devenu zèbre.

Tout cela qui te semble assez rude n'est rien,

Et le fouet est à peine un souffle éolien.

Et les cailloux sont doux et la raclée est bonne

A côté de ceci : suivre un cours en Sorbonne;

Vivre courbé six mois, peut-être un temps plus long,

Sous une chaire en bois qu'abrite un cuistre en plomb;

Dresser son appareil d'oreilles au passage

Des clartés du savant et des vertus du sage ;

Épeler VossiUs, Scaliger, Salian;

Écouter la façon dont l'homme fait hi-han I

A quoi sert Gracovie? à quoi sert Salamanque?

Et Sorèze, lanterne où l'étincelle manque.

Et Cambridge, et Cologne, et Pavie? A quoi sert

De changer l'ignorance en bégaiement disert?

Pourquoi dans des taudis perpétuer des races

De bélîtres rongeant d'informes paperasses?

Que sert de dédier des classes, des cachots.

Et quatre grands murs nus qu'on blanchit à la chaux,

Et des rangs de gradins, de bancs et de pupitres,

A d'affreux charlatans flanqués d'horribles pitres ?

Frivoles, quoique lourds, pesants, quoique subtils,

Quel sol labourent-ils? quel blé moissonnent-ils?

A quoi rêvait Sorbon quand il fonda ce cloître

Où l'on voit mourir l'aube et les ténèbres croître?

A quoi songeait Gerson en voulant qu'on dorât

D'un galon le bonnet carré du doctorat?

A quoi bon, jeunes gens qu'à ce bagne on condamne.

Devenir bachelier puisqu'on peut rester âne?

Moi l'ignorant pensif, vaguement ^traversé De lueurs en tondant les herbes du fossé, Qui serais dieu, si j'eusse été connu d'Ovide, Moi qui sais au besoin prendre en pitié le vide Du philosophe altier pleurant ce qu'il détruit, A travers le fatras, le tourbillon, le bruit, J'ai sondé du savoir la vacuité morne; J'ai vu le bout, j'ai vu le fond, j'ai vu la borne; J'ai vu du genre humain l'effort vain et béant; Je n'ai pas, dans cette ombre et le cas échéant, •Refusé les conseils de l'ineptie hpnnête Au docte, moi le simple, à l'homme, moi la bête; Kant, j'ai vu, mendiant des clartés à la nuit, Devant l'énorraité de l'énigme où tout luit, Devant l'œil invisible et la main impalpable, .La science marcher en zigzag, incapable De porter l'infini, ce vin mystérieux, Soûle et comme abrutie en présence des deux; L'àne survient, s'émeut, plaint cet état d'ivresse, Jette un liard et dit : tiens I à cette pauvresse.

Kant, ne rétonne point de ces échanges-là.

L'àne, un jour rencontrant Ésope, lui parla;

La conversation fut au profit d'Ésope.

Quant à moi qu'à présent tant de brume enveloppe,

Je déclare que j'ai beaucoup baissé depuis

Qu'imprudent j'ai risqué ma tête en votre puits

Et que je me suis fait condisciple de l'homme.

Tout en suivant ces cours dont la lourdeur assomme,

J'ai fait souvent à l'homme en son obscurité

L'aumône d'un éclair de ma stupidité;

Tandis que l'homme, ayant pour dogme et pour pratiqu.e

Qu'il faut qu'un âne libre, incorrect et rustique,

Monte à la dignité de classique baudet.

De son rayonnement ténébreux m'inondait.

Je sors exténué de cette rude école ;

J'ai vu de près Boileau, j'aime mieux la bricole.

Mon nom est Patience, oui, Kant! ils ont voulu

Me faire à moi bétail innocent et goulu,

Tantôt avec Philon dans le grand songe antique,

Tantôt avec Bezout dans la mathématique,

Tantôt chez Caliban, tantôt chez Ariel,

Manger de l'idéal et brouter du réel ;

Je n'ai pas résisté; j'ai, pauvre âne à la gêne,

Mangé de l'Euctémon, brouté du Diogène,

Après Flaccus, Pibrac, Vertot après Niebuhr,

Et j'ai revu Gonesse en sortant de Tibur.

Hier dans la phthisie et demain dans l'œdème,

J'ai tout accepté, Lulle, Érasme, Œnésidème,

Les pesants, les légers, les simples, les abstrus,

Les Pelletiers pas plus bêtes que les Patrus,

Fleury dans le sacré, Chompré dans le profane.

L'affreux père Goar juché sur Théophane,

Tout poëte embelli de son commentateur,

Sanchez dans son égout, et toi sur ta hauteur.

Dur labeur 1 Veut-on pas que je me passionne

Pour les textes d'Élée ou ceux de Sicyone,

Que j'attache un grand prix à savoir s'il est bon

D'avoir lu Xenarchus pour comprendre Strabon,

Que je me mette en feu le cerveau pour les notes

Des Suards sur les Grimms, des Grimms sur les Nonottes,

Et qu'un âne de sens se laisse incendier

Par ce qu'à Lycosthène ajoute Duverdier?

Voilà longtemps que j'erre et que je me promène Dans la chose appelée intelligence humaine; J'allais je ne sais où suivant je ne sais qui; J'ai pratiqué Glycas, Suidas, Tiraboschi, Sosiclès, Torniel, Ilodierna, Zonare ; J'ai fréquenté le docte en coudoyant l'ignare;

En présence du sort, du futur, du passé,

De l'énigme, du ciel, du gouffre, j'ai causé

Avec l'esprit humain flânant à sa fenêtre;

J'ai fouillé pas à pas ce dédale : connaître;

J'ai dans cette cité, plus noire que les fours,

liante les culs-de-sac comme les carrefours;

Lu tous les écriteaux, flairé toutes les cibles ;

rai pris tous les sentiers possibles, impossibles,

Le plat, le raboteux, le connu, l'inconnu;

Je suis allé cent fois et cent fois revenu

De la science exacte, entrepôt sombre où l'homme

Compte le monde ainsi qu'un avare une somme,

A la philosophie, église dont Platon

Est le clocher avec Maugras pour clocheton ;

J'ai vu l'antre où l'on prie et l'antre où l'on dissèque ;

Et vos collèges froids dont la bibliothèque,

Ainsi qu'une vapeur qui prend forme le soir,

A l'étage d'en haut se condense en dortoir.

J'ai tout appris, Coger, Psellus, les Théophiles,

Pouranas composant la terre de neuf îles,

Socion et Photin ; que Sénèque était là

Quand saint Paul vint trouver Néron et lui parla;

Qu'Alirune enseigna Marcomir; que Macrobe

Sous Théodose était maître de garde-robe ;

Que les Populicains à Sens furent vaincus;

Comment Manès d'abord s'appela Curbicus ;

Que sur la langue Apis avait un scarabée;

Que Paschasin était évèque à Lilybée,

Et que Paschase, abbé de Corvey, fut traduit

Par le père Sirmond en seize cent dix-huit;

Qu'Ambroise est un coursier dont le dogme est la bride;

Que la clef de Cordus ouvre Dioscoride ;

Que l'esprit saint planait sur les fameux combats

De saint Jérôme avec le rabbin Akibas ;

Que l'absurde se croit; que l'horrible s'adore;

Qu'Ésoptius n'est pas moindre que Nimphidore ;

8i L'ANE.

Et comment Mahomet dans tous ses embarras

Consultait Sergius aidé de Bâtiras ;

Qu'il n'existe qu'un siècle et qu'il n'est qu'une école;

Que Bzovius fut docte, et que le grand Nicole

Est si grand qu'il pourrait loger sous son manteau

Godeau, Chiffletius, Possevin et Petau.

J'ai tout ruminé, glose, analyse, critique.

J'ai vu Laïs au pnyx, Aspasie au portique,

Et jusqu'à la Scarron dans son trou de Saint-Cyr;

J'ai fait ce stage affreux, n'ayant d'autre plaisir.

Au pied du mur humain pauvre bote acculée.

Que de manger parfois dans la main d'Apulée

Ou de parler avec Balaam dans un coin.

Pas un texte, ici, là, haut ou bas, près ou loin,

Pas de volume jaune et mangé par les mite<.

Pas de lourd catalogue informe et sans limites,

Que mon esprit, voulant tout voir, ne feuilletât.

J'ai donc étudié beaucoup; le résultat?

Un peu d'allongement à mes oreilles triste?.

Et je me suis dit : — Ane, il faut que tu persistes.

J'ai pris, pour faire enfin le tour des cécités.

D'autres inscriptions à d'autres facultés.

Hébreu, sanscrit, pâkrit, grammaire générale,

Jurisprudence, droit, esthétique, morale.

Chimie... — Ohl comprends-tu, Kant, ce qu'il m'a fallu

De longanimité pour dire : — J'ai tout lu,

Tout appris, et je suis plus que jamais pécore;

Eh bien! je vais apprendre et je vais lire encore 1

L'âne poursuivit : — Kant, j'ai donc recommencé,

Doublé ma rhétorique, élargi mon fossé ; J'ai remis mon oreille énorme en discipline; J'ai recreusé Straton, Sosibe, Éraste, Pline, Et Gérard de Crémone, et Trublet, ab ovo, Et le grammairien Sostrate, et de nouveau.

La science m'a fait manger de la poussière.

Du noir cliaudron qui bout devant cette sorcière

Je me suis fait le morne et lugubre écumeur.

Oh! cliquetis de mots, tohu-bohu, rumeur,

Champ de foire, Babel, chaos! auquel entendre?

Bossuet est féroce et Fénelon est tendre;

La concordantia du cardinal d'Ailly

Montre un dogme dans l'astre au fond des cieux cueilli;

Photius m'expliquait son fatras somnifère,

Catanes ses trois dés, Sacrobosco sa sphère;

Selon m'offrait ses lois, Bollandus ses romans;

Irénée insultait les quartodecimans;

Je voyais se poursuivre à coup de syllogismes,

Paz, armé pour la foi, Krantz, souteneur des schismes.

Et Melchior Adam et Barleycourt Hugo,

Vieux coqs de l'argument debout sur leur ergo.

Fouillons les chartriers, refouillons les glossaires;

Caracoran, cherchez Issedon; dans ses serres

Jove a cet écriteau : Vel hodie vel cras;

Et TertuUien sombre étrangle Carpocras.

Carpocras d'Irénée enviait la boutique;

Ce Carpocras était un si fier hérétique

Que toi-même, bon Kant, qui jamais n'exécras

Personne, tu devrais exécrer Carpocras.

Comment mettre d'accord Jousse, Antoine Studite,

L'homme de cour Sénèque et Jean le troglodyte,

Young, le pleureur des nuits, Wordsworth, l'esprit des lacs,

Thaïes, Hevelius, Lèvera, Granallachs;

Les gais soupeurs, d'Holbach, Parny, Dorat-Cubière,

D'Argens, avec Rancé qui prend pour lit sa bière ;

Le dessus de velours, le dessous de sapin ;

Ancelin et Cluvier, Polybe et Plancarpin ;

Larcher contre Arouet et Cicchi contre Dante ;

Et l'engeance grimaude et la race pédante ;

Juste Lipse et Luther, Naigeon et Davila ?

Knox me tirait par ci, Scot me tirait par là; Luc prenait une oreille, Euler empoignait l'autre ; Hu I braillait le chiffreur. Dia ! beuglait l'apôtre. Ohl ma jeunesse en fleur qui courait dans les prés Et les bois par l'aurore et la joie empourprés! L'herbe verte! l'étable où l'on fait un doux somme! Oh! les coups de bâton de mon ânier bonhomme! Je ne pourrai jamais dire, ô splendeur des cieux, Avec des mots assez crachés et furieux, Comment ils ont changé la pensée en lanière Et l'idée en férule, et de quelle manière Ces malheureux m'ont fait, sous un monstrueux tas D'Eusèbes, de Sophrons, de Blastus, d'Architas, D'Ossa plus Pélion, d'Anthyme plus Orose, De petit ânon leste immense âne morose!

Livres ! qui, compulsés, adorés, vermoulus, Sans cesse envahissant l'homme de plus en plus, De la table des temps épuisez les rallonges, D'où sortent des lueurs, des visions, des songes, Et des mains que les morts mettent sur les vivants Codes des sanhédrins, oracles des divans, Textes graves, ardus, austères, difficiles, Appendices fameux des siècles, codicilles Du testament de l'homme à chaque âge récrit, Dont le vélin fait peur quand le temps le flétrit. Comme si l'on voyait vieillissante et ridée La.face vénérable et chaste de l'idée ; Vous qui faites, sous l'œil du chercheur feuilletant. Un bruit si solennel qu'il semble qu'on entend Le grand chuchotement de l'Inconnu dans l'ombre. Volumes sacrosaints que l'institut dénombre, Qui jusqu'en Chine allez emplir de vos rayons Ce collège appelé la Forôt-de-Crayons, Résidus de l'eflort terrestre, où s'accumule Le chiffre dont le sphinx compose sa formule. Des hommes lumineux prodigieux produit,

Oh! comme vous m'avez obscurci, moi la nuiti Ohl comme vous m'avez embêté, moi la bête!

Quel délire m'a pris d'aller sur votre faîte

Brouter l'ortie humaine, hélas, et de tenter

Votre viol funèbre, et de vous convoiter.

Livres qui pour consigne avez cette sentence :

— Garder Isis ; tenir les brutes à distance, —

Qui défendez, afin que tout reste normal,

Le passage sacré de l'homme à l'animal,

0 phédons, ô talmuds, ô korans, dont les piles

Du sombre esprit humain gardent les Thermopyles!

0 volumes, j'ai fait le grand noviciat ;

Je suis plus lourd qu'Accurse et plus vain qu'Alciat ;

Triste, j'ai digéré la docte baliverne ;

J'ai, du matin au soir, en classe, dans l'Averne,

Fait des auteurs latins le patient blocus ;

J'ai remué, suivant le conseil de Flaccus,

Les exemplaires grecs d'une patte nocturne;

Livres, vous semblez tous des fleuves penchant l'urne.

Mais ce qui sort de vous, c'est le dégorgement

De l'éternel brouillard sur les glaciers fumant ;

L'esprit se perd en vous comme aux goulTres la sonde ;

Vous êtes imposants! vous divisez le monde

En deux opinions principales: savoir

Si vos graves feuillets, votre blanc, votre noir,

Vos textes plus profonds que les flots sur les plages,

Vos luxes de science, et vos fiers étalages

De travail et d'étude, et vos grands apparats,

Sont créés pour les vers ou sont faits pour les rats.

L'orateur, fût-il âne, essoufflé, se repose ; Patience reprit, ayant fait une pause :

Rhéteurs, quel mot divin faites-vous épeler?

Dites, qu'enseignez-vous? que venez-vous parler

D'idéal, de réel, et nous rompre la tête?

Votre réel à vous, c'e5t la chimère bête,

Ou c'est la loi féroce et dure ; ici Baai,

Là Dracon ; et l'erreur partout. Votre idéal,

C'est quelque faux chef-d'œuvre ou quelque vertu fausse,

C'est un roi qu'en rampant la flatterie exhausse.

Ou c'est un livre pâle ayant pour qualité

De s'ouvrir sans blesser les yeux de sa clarté ;

Honneur au grand Louis! Gloire au tendre Racine I

x\h l l'idéal m'endort, le réel m'assassine,

Grâce! au diablel assez bul Je prends congé. Bonsoir.

Quelle solution donne votre savoir

Sur ce qui nous étonne ou ce qui nous effraie?

Avez-vous seulement un peu de lueur vraie? Non. Rien. Sur Tinconnu, Tabsolu, le divin, Sur rincompréhensible et Tinsondable, en vain L'illuminé contemple et le myope scrute, Qu'est-ce que vous savez de plus que moi la brute ?

Hélas! je sens moi-même, étant votre écolier. Hommes, ma tête au poids des questions plier ; J'ai sur mon cristallin naïf la taie humaine.

Le prêtre en sait-il plus que le catéchumène ?

Le cardinal voit-il mieux que l'enfant de chœur?

L'ombre a la face grave et le profil moqueur ;

Et l'ombre, tu le sais, ô Kant, c'est la science.

Sur le premier venu fais-en l'expérience.

Vois, cet homme a blêmi sur sa bible ; voici

Qu'il est vieux ; l'homme est chauve et le livre est moisi ;

Les cheveux ont passé de l'homme sur le livre ;

L'homme a voulu tout voir, tout savoir, tout poursuivre,

Tout avoir ; secouer le linceul pli par pli ;

Il s'est rassasié, repu, gavé, rempli;

Il sait toute la langue et toute la pensée,

Et la géométrie et la théodicée,

La légende crédule et le chiâre sournois ;

Il sait l'assyrien, le persan, le chinois.

L'arabe, le gallois, le copte, le gépide.

Le tartare, le basque ; eh bien, il est stupide.

Au fond de cette tête où s'accouple et se fond

Tout l'idéal avec tout le réel, au fond

De ce polytechnique et de ce polyglotte,

L'immensité du vide et du néant sanglote.

Ohl ces sophistes lourds, ces casuistes froids, De la tourbe ahurie exploitant les effrois, Tous ces fakirs, latins, grecs, sanscrits, hébraïques, Tous ces gérontes noirs, tonsurés ou laïques.

Tous ces pharisiens de l'explication,

Ceux-ci venant de Rome et ceux-là de Sion ;

Tous ayant leur koran, leur joug, leur évangile,

Leur bible de papier ou leur autel d'argile,

Jurant par Aristote ou par Thomas d'Aquin,

Pour trouver TÉternel furetant un bouquin ;

Bègues, sourds ; demandant à leur dictionnaire

Le mot, que l'aigle entend murmurer au tonnerre ;

Pas un ne comprenant ce splendide credo

Qui s'étoile le soir aux plis du noir rideau,

Pas un ne se laissant aller, l'âme penchante,

A Tattendrissement du point du jour qui chante,

Comme je les ai vus disputer, s'acharner,

Affirmer, contester, et bruire, et vanner,

Les grecs chassant les juifs, les juifs damnant les guèbres,

De la semence d'ombre en un van de ténèbres !

Comme je les ai vus, dressés sur leur séant. Hagards, les uns, docteurs de leur propre néant, Ayant l'aveuglement funèbre pour disciple. Rêvant dans l'empyrée un monstre double ou triple. Regardant fuir, tandis qu'effarés nous songions. L'ouragan des erreurs et des religions.

Épier s'ils verraient passer dans la rafale Ou le Janus bi-front ou l'Hermès tricéphalc! D'autres, logiciens, métaphysiciens, Pédagogues, groupés sous les porches anciens, Discuter l'évidence, et fouiller, rêveurs blêmes. L'énigme à la lueur livide des systèmes, Et, combinant les faits, les doutes, les raisons, Rapprocher, pour souffler dessus, ces noirs tisons I D'autres, théologaux, notaires de^consultes, Évêques secouant leur foudre au seuil des cultes, Clercs, chanoines, bedeaux, prédicateurs, abbés, Dans l'ornière d'un texte ou d'un rite embourbés, De quelque oiseau mystique adorant l'envergure,

Étouflfant par moments le rire de Taugure,

Agiter leurs longs bras et leur surplis jauni

Dans des chaires faisant ventre sur l'infini ;

Et, clignant leurs yeux morts sous leurs crânes fossiles,

Assembler le nuage informe des conciles,

Dans Éphèse, dans Reims, dans Arles, dans Embrun,

Sur Dieu, l'être éclatant, l'être effrayant, l'être un !

Et courber leur front chauve, et se pencher encore,

Et chercher à tâtons l'éblouissante aurore,

Et crier : — Voyez-vous quelque chose? Est-ce là?

Qu'en pense Onufrius? qu'en dit Zabarella?

Où donc est l'être? Où donc est la cause première?

Cherchons bien! — Et pendant que l'énorme lumière,

Formidable, emplissait le firmament vermeil.

Leur chandelle tâchait d'éclairer le soleil !

Homme, à d'autres instant?, enivré de toi-mêmC;

L'aveuglement croissant dans ta prunelle blême.

Tu dis : — C'est moi qui suis. Dieu n'est pas; l'homme est seul.

Est-ce au Gange, à la Mecque, à Thèbe, à Saint-Acheul,

Dans les cornes d'Ammon ou dans la Vénus d'Arle,

Qu'il faut aller chercher ce Dieu dont on nous parle?

Est-ce lui que l'enfant a dans son petit doigt?

Personne ne l'a vu, personne ne le voit,

Cet être où la ferveur des idiots s'attache.

Il est donc bien difforme et bien noir qu'il se cache?

L'homme est visible, lui! c'est lui le conquérant;

C'est lui le créateur! l'homme est beau, l'homme est grand;

L'argile vit sitôt que sa main l'a pétrie ;

L'homme est puissant; qui donc créa l'imprimerie.

Et l'aiguille aimantée, et la poudre à canon.

Et la locomotive? est-ce Jéhovah? non ;

C'est l'homme. Qui dressa les splendides culées

Du pont du Gard, au vol des nuages mêlées?

Qui fit le Colisée, et qui le Parthénon?

Qui construisit Paris et Rome? Est-ce Dieu? non;

COUP D'ÛEIL GÉNÉRAL. 93

C'est riiomme. Pas de cime où l'homme roi ne monte. Il sculpte le rocher, sucre le fruit, et dompte, Malgré ses désespoirs, sa haine et ses abois, î.a bote aux bonds hideux, larve horrible des bois ; Fout ce que l'homme touche, il l'anime ou le pare. — Bien, crache sur le mur, et maintenant compare. Le grand ciel étoile, c'est le crachat de Dieu.

Nier est votre roue et croire est votre essieu,

Hommes, et vous tournez effroyablement vite.

Après l'enfant de chœur, le diacre et le lévite

Chantant alléluia, passe une légion

D'hérétiques criant l'hymne trisagion ;

L'homme blanc devient noir de nuance en nuance ;

Entre une conscience et l'autre conscience

Le fil est court ; Rancé coudoie Arnauld ; Arnauld

Janséniste confine à Luther huguenot ;

Et Luther huguenot touche à Rousseau déiste ;

Et Rousseau n'est pas loin de Spinosa ; c'est triste,

Ou c'est réjouissant, à ton choix ; mais c*est vrai ;

L'Horeb, ou Sans-Souci ; le Thabor, ou Cirey ;

Entre Orphée et Pyrrhon l'humanité trébuche ;

0 Kant, nous tomberions dans quelque obscure embûche,

Nous bêtes, s'il fallait que nous vous suivissions.

L'homme va du blasphème aux superstitions ;

Il brave le réel, puis il adore l'ombre ;

Il passe son poing vil à travers l'azur sombre,

Jette sa pierre infâme aux saintes régions,

Et croit réparer tout par ses religions.

Par un faux idéal taillé dans la matière.

Par on ne sait quel spectre évitant la lumière,

Par quelque idole vaine et folle qu'il met là.

Et qu'il nomme Zéus ou quMl appelle Allah.

Il insulte le Dieu, le créateur, l'arbitre;

Puis, inepte et tremblant, raccommode la vitre

Des infinis avec une étoile en papier.

9i L'ANE.

J'ai lu, cherché, creusé, jusqu'à m'estropier. Ma pauvre intelligence est à peu près dissoute. 0 qui que vous soyez qui passez sur la route, Fouaillez-moi, rossez-moi, mais ne m'enseignez pas. Gardez votre savoir sans but, dont je suis las, Et ne m'en faites point tourner la manivelle. Montez-moi sur le dos, mais non sur la cervelle.

Mon frère l'homme, il faut se faire une raison, Nous sommes vous et nous dans la même prison ; La porte en est massive et la voûte en est dure ; Tu regardes parfois au trou de la serrure, Et tu nommes cela Science; mais tu n'as Pas de clef pour ouvrir le fatal cadenas. J'ai fort compassion de toi, te l'avouerai-je?

Toi qu'une heure vieillit, et qu'une fièvre abrège. Comment t'y prendrais-tu, dans ton abjection, Pour feuilleter la vie et la création?

La pagination de l'infini t'échappe.

A chaque instant, lacune, embûche, chausse-trape, Ratures, sens perdu, doute, feuillet manquant ; Partout la question triple: Comment? Où! Quand? — Dieu fut-il le premier potier en faisant l'homme ? Qu'est-ce que le serpent? Que veut dire la pomme? Deux natures parfois se compliquent, et font Comme un chifl're où la brutç avec Adam se fond; Le singe reparaît sous l'homme palimpseste ; Viens-tu du fratricide et sors-tu de l'inceste, Comme le dit Moïse? Ou n'es-tu que le fait Résultant d'un chaos qu'un soleil échauffait. Être double, être mixte en qui s'est condensée La matière en instinct, la lumière en pensée. Le seul marcheur debout, créature sommet Que l'arbre accepte, auquel la pierre se soumet,

Et que la bête obscure, ayant pour verbe un râle, Subit en protestant dans sa nuit sépulcrale? Es-tu le patient dont nous sommes les clous? As-tu derrière toi le Mal, le grand jaloux? Contiens-tu quelque flamme auguste qui doit vivre? Ou n'es-tu qu'une chair qu'un souffle épars enivre, Qui fera quelques pas et sera de la nuit ? Es-tu le vain brouillard, d'un peu d'aurore enduit, Qui, prêt à s'effacer, se déforme et chancelle ? As-tu dans toi l'étoile à l'état d'étincelle, Et seras-tu demain aux séraphins pareil? Réponds à tout cela, si tu peux. Ton sommeil, En sais-tu le secret? Connais-tu la frontière Où l'esprit ailé vient relayer la matière? Comment le ver s'envole? et par quelle loi, dis, Les enfers lentement sont promus paradis? Que sais-tu du parfum? que sais-tu du tonnerre? Peux-tu guérir l'abcès du volcan poitrinaire ? Qu'est-ce que tes savants t'apprennent ? Turrien, Qui te dira le nom du vent en syrien. Sait-il son envergure et son itinéraire? La mamelle de l'ombre est là ; peux-tu la traire ? Abundius qui fut diacre d'Anicetus Sait-il quel ouvrier peint en bleu le lotus? Balœus, Surius, Pitsœus et Cedrène Savent-ils pourquoi l'aube en larmes est sereine? L'abbé Poulie ose-t-il en face regarder L'énigme qu'on entend gémir, chanter, gronder? As-tu lu dans Lactance ou bien dans Éleuthère Quelle est la fonction du diamant sous terre? Sais-tu par dom Poirier ou par monsieur Lejay De quelle flamme l'œil des condors est forgé. Et maître Calepin dit-il dans son glossaire Où se trempe l'acier dont est faite leur serre ? Saint Thomas connaît-il tous ces noirs Lxions Qu'on nomme affinités, forces, attractions?

Nicole, qui sait tout, sait-il par quel organe L'été tire à jamais à lui la salangane. Et, vainqueur, fait passer la mer au passereau? Homme, sais-tu comment l'eau nourrit le sureau? Connais-tu l'hydre orage et le monstre tempête Qui naît dans le jardin des cieux, dresse la tête, Glisse et rampe à travers les nuages mouvants, Et qui flaire la rose effrayante des vents? Qu'as-tu trouvé? Devant l'évolution sainte De la vie, admirable et divin labyrinthe, Ta vue est myopie et ton âme est stupeur.

Vois, ce monde est d'abord un noyau de vapeur Qui tourne comme un globe énorme de fumée ; Vaste, il bout au soleil qui luit, braise enflammée; Il bout, puis s'attiédit et se condense, et l'eau Tombe au centre du large et ténébreux halo ; Puis la terre, encor fange, au fond de l'eau s'amasse; Sur cette vase on voit ramper une limace, C'est l'hydre, c'est la vie ; et la mer s'arrondit Autour d'un point qui sort des eaux et qui verdit; C'est l'île surgissant des profondeurs béantes; Des vers titans parmi des fougères géantes Fourmillent ; et du bord des boueux archipels Des colosses se font de monstrueux appels ; L'hippopotame sort de l'immense onde obscure, Le serpent cherche un flanc où plonger sa piqûre, De vastes millepieds se traînent, le kraken Semble un rocher vivant sous l'algue et le lichen. Et le poulpe, agitant sa touffe contractile, Tâche d'étreindre au vol l'afl'reux ptérodactyle ; Puis des millions d'ans se passent ; du roseau Sort l'arbre, et l'air devient respirable à l'oiseau, Et la chauve-souris décroît, et voici l'aigle. Le vent fraîchit, le flot baisse, la mer se règle, L'île soudée à l'île ébauche un continent.

Et l'homme apparaît nu, pensif et rayonnant. C'est fini; l'aube émerge, et le recul immense Des monstres, du chaos, des ténèbres, commence; La tempête de l'être a cessé de souffler; Et Ton entend des voix sur la terre parler; Le typhon s'amoindrit et devient l'infusoire; Et l'antique bataille inextinguible et noire, Du dragon et de l'hydre, avec son fauve bruit, Fuit dans le microscope et se perd dans la nuit ; L'eflTrayant désormais plonge dans l'invisible; L'infiniment petit s'ouvre, goufifre terrible; L'épouvante s'éclipse après avoir régné; L'horreur, devant Adam qui doit être épargné, Pas à pas rétrograde et rentre inassouvie Dans cet enfoncement sinistre de la vie ; L'azur prodigieux s'épanouit au ciel.

Et maintenant, savant, penseur officiel,

Rat du budget, souris d'une bibliothèque,

Académicien bon voisin de l'évoque.

Quel compte te rends-tu de tout cela, réponds?

Comment rattaches-tu les arches de ces ponts

Au grand centre de l'ombre? avec quelles besicles,

Docteur, regardes-tu les formidables cycles?

Tu t'enfermes, craintif, dans le roman sacré r

Mieux vaut mutiler Dieu que fâcher son curé;

Et Cuvier, traître au vrai, pour être pair de France,

Trouble des temps profonds la sombre transparence.

Pour augmenter la brume, hélas! les professeurs Ajoutent doctement de l'encre aux épaisseurs, Et l'institut nous montre avec un air de gloire L'énigme plus opaque et la source plus noire. 0 le bon vieux palais gardé par deux lions! La science met là tous ses tabellions.

Et l'on se complimente et l'on se félicite ;

Et moi râne, qui suis parmi vous en visite, Je n*aurais jamais cru que l'iiomme triomphât A ce point de son vide, et, si nul, fût si fat! Avec Diafoirus Bridoison fraternise ; Le dindon introduit l'oie et la divinise; Vrai! quand la comète entre au sanhédrin des cieux Et des astres fixant sur sa splendeur leurs yeux, Le grand soleil, auquel tout l'empyrée adhère, Ne fait pas plus de fête à ce récipiendaire.

Pleure, homme! — Et que sais-tu de ton propre destin?

Dis? quoi de ton cerveau? quoi de ton intestin?

Quoi d'en haut? quoi d'en bas? depuis ton vieux déluge,

Dis, ce que c'est qu'un prêtre et ce que c'est qu'un juge,

Le sais-tu? te vois-tu serpenter, dévier,

Crouler? as-tu sondé la mort, trou de l'évier?

Même en considérant Dieu comme hors de cause,

Comme clair dans l'esprit et prouvé dans la chose,

Même en nous laissant, nous les brutes de côté,

Comprendre ces mots. Sort, Sépulcre, Humanité:

Savoir la profondeur de ce puits où tu tombes,

Quelle espèce de jour passe aux fentes des tombes,

A quel commencement cette fin aboutit ;

Savoir si Thomme, en qui l'éternel retentit,

Est ou n'est pas trompé par ses sombres envies

D'autres ascensions, d'autres sorts, d'autres vies ;

Savoir s'il est épi dans le céleste blé ;

Savoir si l'alchimiste inconnu, le Voilé,

Soude en ce creuset morne appelé sépulture

Le monde antérieur à la sphère future;

Si vous fûtes jadis, si vous fûtes ailleurs

Plus beaux ou plus hideux, plus méchants ou meilleurs

Si l'épreuve refait à l'âme une innocence;

Si l'homme sur la terre est en convalescence;

Si vous redeviendrez divins au jour marqué;

Si cette chair, limon sur votre être appliqué,

Argile à qui le temps avare se mesure,

N'est que le pansement d'une ancienne blessure ;

Si quelqu'un finira par lever l'appareil;

Savoir si chaque étoile et si chaque soleil

Est une roue en flamme aux lumières changeantes

Dont les créations diverses sont les jantes

Et dont la vie immense et sainte est le moyeu;

Voir le fond du ciel noir et le fond du ciel bleu,

Homme, cela n'est pas possible, et j'en défie,

riirist, ta religion! Kant, ta philosophie!

i.e gouffre répond-il à qui vient l'appeler? Non. L'effort est perdu. Déchiffrer, épeler, Apprendre, étudier, n'est qu'un pas en arrière. L'esprit revient meurtri du choc de la barrière; L'homme est après la marche un peu moins avancé; Hélas! X Y Z en sait moins qu'A B C; L'espérance a les yeux flus ouverts que l'algèbre; J'ai toujours entendu, devant le seuil funèbre Des problèmes obscurs qui mettent sur les dents Les chercheurs, et qui font griflonner aux pédants Tant d'affreux in-quarto, ruine du libraire, L'ignorance hennir et la science braire.

Je viens de voir le blême édifice construit

Par l'homme et la chimère, avec l'ombre et le bruit,

La rumeur, la clameur, la surdité, la haine.

De quoi je sors? Je sors de la besogne vaine;

Je viens de travailler, Kant, à la vision.

J'ai vu faire à Zéro son évolution.

Sur la montagne informe où la brume séjourne,

Dans l'obscur aquilon la tour des langues tourne

Ses quatre ailes: calcul, dogme, histoire, raison;

Les savants, gerbe à gerbe, y portent leur moisson;

Et, tombant, surgissant, passantes éternelles,

S'évitant, se cherchant, les quatre sombres ailes

Se poursuivent toujours sans s'atteindre jamais;

Elles portent en bas la lueur des sommets,

Et rapportent en haut le gouffre, et la folie

Des souffles les tourmente et les hâte et les plie.

L'intérieur est plein d'on ne sait quel brouillard;

Le râle du savoir s'y mêle au cri de l'art;

O machine farouche! on dirait que les meules

Sont vivantes et vont et roulent toutes seules;

Et l'on entend gémir l'esprit humain broyé;

Tout l'édifice'a l'air d'un monstre foudroyé;

On voit là s'agiter, geindre, monter, descendre,

Ces pâles nourrisseurs qui font du pain de cendre,

Arius, Condillac, Locke, Érasme, Augustin;

li'un verse là son Dieu, l'autre offre son destin;

On s'appelle, on s'entr'aide, on s'insulte, on se hèle;

On gravit, charge aux reins, la frémissante échelle;

:Sous les pas des douteurs on voit trembler des ponts

Où le prêtre jadis cloua ses vains crampons;

L'erreur rôde, la foi chante, l'orgueil s'exalte,

Et l'on se presse, et point de trêve, et pas de halte;

Le crépuscule filtre aux poutres du plafond

Par les toiles qu'Ignace et Machiavel font;

Tous vont; celui-ci grimpe et celui-là se vautre;

Tous se parlent; pas un n'entend ce que dit l'autre;

L*aile adresse en fuyant à l'aile qu'elle suit

Un discours qui se perd dans un chaos de bruit;

Les meules, ébranlant la tour de leur tangage,

Échangent sous la roue on ne sait quel langage ;

Les portes pleines d'ombre en tournant sur leurs gonds

Ont l'air de grommeler de monstrueux jargons;

L'œuvre est étrange; on voit les engrenages moudre

Le bien, le mal, le faux, le vrai, l'aube, la foudre,

Le jour, la nuit, les Tyrs, les Thèbes, les Sions,

Et les réalités, et les illusions;

On vide sur l'amas des rouages horribles

D'effrayants sacs de mots qu'on appelle les bibles.

Les livres, les écrits, les textes, les védas ;

Le diable est au grenier qui voit par un judas;

A mesure qu'aux trous des cribles, noire ou blanche,

La mouture en poussière aveuglante s'épanche,

La mort la jette aux vents, ironique meunier;

On entend cette poudre affirmer et nier,

Disputer, applaudir, et pousser des huées,

Et rire, en s'envolant dans les fauves nuées;

Et des bouches au loin s'ouvrent avidement

A ces atomes fous que la nuit va semant;

Et cette nourriture a l'odeur de la tombe;

Le faite de la tour se lézarde et surplombe;

Et d'autres travailleurs montent d'autres fardeaux,

Chacun ayant son sac de songes sur le dos;

Et les quatre ailes vont dans l'ouragan qui passe,

Si vastes qu'en faisant leur cercle dans l'espace,

La basse est dans l'enfer et la haute est au ciel.

Je viens de ce moulin formidable, Babel.

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