PREMIÈRE RÉFLEXION
Pas de religion qui ne blasphème un peu.
L'une en croquemitaine habille le bon Dieu ;
Il fait son paradis du hurlement des âmes;
Sa cave à son plafond jette un reflet de flammes,
Il grince, et son bonheur est d'avoir un enfer
A remuer avec une fourche de fer.
L'autre à la main lui plante un grand sabre, et l'affuble
D'un uniforme mal caché par sa chasuble;
Il a l'obus en bas et la foudre là-haut;
Il était Jehovah, le voilà Sabaoth ;
On le fait tambour-maître et général d'armée ;
11 va-t-en guerre. Étant riche en noir de fumée,
Belzébuth jusqu'à Dieu se glisse, et cet escroc
Lui charbonne en riant deux moustaches en croc;
Le Père-Éternel sent vaguement qu'on le berne.
Se laisse faire, met l'éclair dans sa giberne,
Se voit destitué par le pape, permet
Que la bataille accroche à sa mitre un plumet.
Ferme les yeux sur l'homme, être irrémédiable.
Et, n'étant plus bon Dieu, tâche d'être bon diable.
LE THEOLOGIEN
0 théologien, tu dis :
— Rêveurs, penseurs, En fouillant on ne sait sous quelles épaisseurs, Vous avez découvert un Dieu sans fin, sans forme; Vous niez qu'il se lasse, et vous niez qu'il dorme ; Ce Dieu n'a pas d'histoire. Est-il juif, arien, Grec, indou, parsi? Non. Il ne ressemble à rien.
11 n'a pas de légende arrangeable en cantique. Raisonnons. Croyez-vous ce Dieu-là bien pratique?
Tu dis : — Un Dieu n'est pas ce que vous supposez. Un Dieu, c'est une tour dont on fait les fossés. C'est une silhouette au delà d'un abîme. Ne point le voir est mal, et trop le voir est crime. L'autel, c'est lui. Jamais la foule n'admettrait L'être pur, l'infini compliqué par l'abstrait. Dieu, cela n'est pas, tant que ce n'est pas en pierre. Il faut une maison pour mettre la prière. Dieu doit aller, venir, entrer, passer, marcher. Il a l'ange à sa porte, ainsi qu'un roi l'archer. Homme, il me faut son pied imprimé sur mon sable. Et ce pied, c'est le dogme. Un Dieu point saisissable, Un Dieu sans catéchisme, un Dieu sans bible, un Dieu Que saint Luc et saint Marc, saint Jean et saint Mathieu Ne tiennent pas tout vif et par les quatre membres, Dont les vieilles n'ont pas le portrait dans leurs chambres,
Dont personne ne peut dire : — Il est ainsi fait,
Il venait voir Moïse, il parlait à Japhet,
Il a tué beaucoup de gens dans Tldumée,
II est un, il est trois, il aime la fumée.
Il ne veut pas qu':a touche à ses arbres fruitiers ; —
Un Dieu qu'on chercherait pendant des mois entiers
Sans le voir flamboyer soudain dans les broussailles;
Un Dieu qui ne connaît ni Rome, ni Versailles,
Et qui ne comprendrait pas grand'chose aux sermons.
Aux schémas, aux missels, où nous le renfermons ;
Un Dieu qu'on n'apprend point par demande et réponse,
Dont on ne fourbit pas avec la pierre ponce
L'auréole, dorée au fond d'un cul-de-four.
Dans une niche en plâtre au coin du carrefour;
Un Dieu comme cela ne vaut rien. Qu'il nous montre
Son Pentateuque avec le pour auprès du contre.
Ou son Toldos Jeschut, ou son Zend-Avesta,
Son Verbe que lut Job et qu'Esdras attesta,
Ses psaumes que chantaient les chevaliers de Malte,
Son Talmud! Mais quoi, rieni pas d'évangile! Halte!
Qu'est-ce que ce Dieu-là? C'est un Dieu sans papiers. Un Dieu pour paysans, un Jésus pour troupiers, Voilà ce qu'il nous faut. L'Homme-Dieu. Dogme ou fable, Il nous le faut visible, il nous le faut mangeable? Il faut qu'il ait un peu toutes nos passions. Bons croyants, faisons-nous quelques concessions. Prenez notre séné, je prends votre rhubarbe.
Tu dis : — On n'est pas Dieu sans une grande barlje. Dieu doit être très vieux. Ça met l'iiommc à genoux. Un gibet d'autrefois transfiguré par nous Cliarme le peuple, et l'âme en aime le mystère ; La croix de saint André commande à l'Angleterre. Le gril de saint Laurent produit l'Escurial. —
Tu dis : — L'homme n'a foi qu'à l'immémorial. Une religion qui veut qu'on croie en elle Doit être séculaire, antique, solennelle, Appuyée au monceau des âges révolus. —
Tu dis : — Nous vénérons un culte d'autant plus Que dans la profondeur de l'histoire il s'éloigne ; Toute l'autorité du temps passé témoigne; Croyons. Voilà mille ans, deux mille ans, trois mille ans Que ce temple est sacré pour les hommes tremblants ; C'est ici que le temps vient effeuiller les races, Et des peuples éteints mêle les sombres traces ; II donne pour garants à ces croyances-là Les générations dont l'âme s'envola.
Vieille religion, donc religion sainte.
De la tradition l'homme approche avec crainte. C'est vrai, car c'est ancien, et nos pères l'ont cru. Un autel par l'amas des siècles est accru. —
Donc, c'est en vieillissant que les dogmes se prouvent;
Au fond du puits des jours les vérités se trouvent ;
Il est bon pour un temple ou bien pour un koran
Que, sur les bords du Tibre ou sous le ciel d'Iran,
Une procession d'ancêtres et de sages
Ait gravi ses degrés ou feuilleté se's pages ;
Un dogme a le cadran des heures pour souci ;
Tant qu'il n'a point de ride, il n'a pas réussi ;
Il lui faut, et c'est là sa seule inquiétude,
Le rajeunissement de la décrépitude ;
C'est par la vétusté qu'il plaît; Christ envieux
Regarde Teutatès caduc et Brahma vieux;
Le vrai n'est vrai, dans l'ombre où le temps nous dépouille,
Qu'à la condition d'être couvert de rouille.
Un dogme vermoulu fait bien dans le ciel bleu.
La patine du bronze est nécessaire à Dieu.
L'évidence a besoin, dans l'azur de l'idée,
D'être depuis longtemps des hommes regardée,
De beaucoup de croyants brûlant du même feu,
Et de beaucoup de terre au-dessous d'elle. Un dieu
N'est dieu qu'autant qu'il prend racine comme un arbre ;
L'argile de la foi durcit et devient marbre ;
Soyez un verbe, un rite, une religion,
Apportez-nous des saints groupés en légion
Et des anges coiffés d'étoiles à facettes,
Réglez l'esprit, le cœur, l'âme, ayez des recettes
Pour faire janvier chaud ou juillet pluvieux.
C'est bien ; mais commencez d'abord par être vieux.
Si les autels ont droit d'être environnés d'âmes,
Si c'est le ciel qui parle en chaire aux bonnes femmes,
Si les cultes sont purs, solides, sûrs, certains,
Vrais, cela se mesure au nombre des matins
Qu'a vus le coq juché sur la tour du village;
Une religion qui sent lui venir l'âge
Triomphe à chaque siècle, et dit : Encor cent ans !
J'existe! — Et l'Éternel cherche à gagner du temps!