‹ Religions et religionChapitre 3 sur 6 · AU THÉOLOGIEN · texte numérisé non relu

AU THÉOLOGIEN

Soit que vous vous coiflîez de turbans en batiste, Ou de mitres mêlant la perle à l'améthyste, 0 prêtres, ô porteurs d'éphods et de rabats. Étant donné le droit de sottise ici-bas, Vous en usez avec une ardeur sans pareille. Parce que le Très-Haut, faisant la sourde oreille, A Tair de ne rien voir et de tout accepter, Parce que Dieu se laisse à peu près insulter,

Et que ce patient des Tedeums ne raille, Dans sa bonté, pas même un évêque qui braille, Vous avez profité de son air bon enfant Pour lui faire endosser Tabsurde triomphant, Là dans les sanhédrins et là dans les conciles, Et pour bâcler beaucoup de livres imbéciles. Prêtres, vous remuez aussi facilement La malédiction, le mensonge inclément.

L'imposture et Terreur dans vos pesants volumes Que le petit oiseau fouille du bec ses plumes.

OÙ prends-tu, moine, abbé de visions imbu,

Ce Tout-Puissant myope et ce Très-Haut fourbu ?

Prêtre, qu'est-ce que c'est que cet Orgon céleste,

Dieu podagre que dupe un démon jeune et leste?

Ah! docteur! quel beau jeu tu donner, imprudent,

Aux rieurs, point faciles travoir Dieu sous la dent ! Écoute-les :

— Fakir, talapoin, muphti, mage, Brave homme. Dieu, dis-tu, t'a fait à son image. x\lors il est fort laid. J'y consens. Prêtre blanc, Prêtre noir, qu'il vous soit à tous deux ressemblant, C'est son affaire. Et moi, je siffle. Que de choses Mal faites dans le tas de ses métempsycoses ! Les diacres aux gros yeux m'ordonnent d'admirer ; Je ris. La cathédrale en vain pour m'attirer Ouvre les deux battants de sa porte cochère; Je laisse bougonner ces bonshommes en chaire. Paix aux dévots béats! quant à moi, je me tiens Le plus loin que je peux des orateurs chrétiens; J'écris sur mon carnet: Fuir Nonotte; et je cloue A mon chevet: Ne point aller à Bourdaloue. Les raisonneurs bigots sont un de mes effrois. J'abhorre ces forêts de piliers lourds et froids

D'où tombent les frissons, les toux, les pleurésies;

Je ne m'expose point aux églises moisies;

Je n'irai point gagner quelques bonnes fraîcheurs

Pour le plaisir d'entendre aboyer vos prêcheurs,

Bavards à barbe ou clercs ras tondus, dont le geste

S'empêtre dans les plis d'une prose indigeste.

Prêtres de plomb! Laynez, Frayssinous, Bellarmin!

L'ennui pleut de leur phrase; et, son croc à la main,

Le chiffonnier qui met les âmes dans sa hotte,

Satan, s'il passe là d'aventure, chuchote:

— Quand plus tard, dans l'enfer vengeur, nous assommons

Tous ces lourds sermonneurs, c'est avec leurs sermons. —

Dieu. Le monde. Anier triste et mauvaise bourrique.

Ah! prêtres! s'il faut croire à votre rhétorique,

Dieu mène tout. Tant pis. L'univers disloqué.

Mal sorti du chaos, penche et se cogne au quai.

On distingue ses mâts sur le ciel d'un noir d'encre.

Il n'a plus sa boussole, il a perdu son ancre.

Et semble par moments faire eau de toutes parts.

Tout ce que l'homme croit, dans l'abîme est épars.

La foi nage, le droit flotte, le vrai tournoie;

On voit les bras levés de l'espoir qui se noie;

Qu'est-ce que votre Dieu fait pendant ce temps-là?

Rien. Je me trompe. Il fait Nemrod, Cham, Attila,

Gengiskhan, Tamerlan, Charles-Quint, Bonaparte;

Il brise Rome, il tue Athène, il détruit Sparte ;

C'est grâce à lui qu'un roi dit: nominor leo;

S'il donne au monde un saint, vite, il lâche un fléau,

Il guide les Colombs, mais conduit les Pizarres;

Il est fantasque; il fait des actions bizarres

Dont Bossuet prendra note derrière lui.

Son éclipse survient dès que son aube a lui.

Cet astre est un aveugle. Il est contradictoire.

Ce monde est sa défaite autant que sa victoire.

Ce Très-Haut tourne et change. Il est hydre, il est Dieu .

D'une roue insensée il est le noir moyeu.

Il est tantôt Hasard et tantôt Providence.

Toute l'horreur humaine en ce Dieu se condense.

Et vous le façonnez si ressemblant à vous

Que, père, il est vengeur, et, maître, il est jaloux.

Il nous défend le lard tel jour de la semaine ;

Et, si nous en mangeons, l'ange des morts nous mène

Au gouffre où tout est feu, braise, flamme et charbon,

Si bien qu'il a caché l'enfer dans un jambon.

Ce qu'il crée, il le fêle; et s'il met trop de sable,

Trop d'ombre ou trop de neige, il en est responsable.

Une peste nous vient de lui ; quand un essieu

Casse, c'est Jehovah qui se détraque, et Dieu

Est sale quand la boue à mon talon s'attache ;

Le mendiant, — pourquoi des mendiants ? — le tache ;

Tous les haillons du pauvre, à toute heure, en tout lieu,

L'accusent, et, souillés, infects, pendent à Dieu.

Dieu fait tout. Par-dessus le marché, cette droite

Terrible, formidable, immense, est maladroite.

Pour punir un village, il noie un continent.

Moi, je lui dis son fait, je suis impertinent,

Je le lorgne, je flâne et ris, je baguenaude.

Son nez majestueux reçoit ma chiquenaude ;

Certe, il se fâche ; il dit, furieux et rêvant :

— Où diable ai-je fourré ma foudre? — Mais avant

Que ce Géronte ait mis la main sur son tonnerre, Moi, tranquille et marcliant de mon pas ordinaire. Je suis déjà bien loin. Il foudroie à côté. De là votre éloquence et de là ma gaîté. Bons prédicateurs. —

Certe, à cela que répondre?

La foi vient couver l'œuf qu'on a vu l'erreur pondre; L'église sur l'enfant fait peser les aïeux, Et met à l'ignorance un dogme sur les yeux. Le prêtre apporte à l'homme une carte routière Du ciel profond, avec péage à la frontière. Fouille-toi, mort. On paie au pont du paradis. Si tu n'as pas le sou, reste avec les maudits. Un Dieu méchant qu'on loue, un Dieu bon qui menace, Un Dieu signé Sanchez, Trublet, de Maistre, Ignace, Luit dans l'ombre, entouré de vieillards clignotants, Et c'est fini ; voilà de la nuit pour longtemps.

0 prêtres! ce Dieu-là, sous son dais à panache,

Est du monde idiot la suprême ganache;

Il a l'utilité des vieux épouvantails,

On le sculpte, aïeul sombre, au cintre des portails;

Il écoute, un peu sourd, la cloche sa voisine;

11 fait joindre les mains aux passants, il fascine

Les bons moutons humains que mènent les bedeaux,

Et charme les rapins qui, le sac sur le dos

Et les guêtres aux pieds, vont barbouillant des croûtes

Dans les pays, en juin, quand les arbres des routes

S'agitent et se font mille signes de loin.

Joyeux d'avoir peigné les charrettes de foin.

INVENTIO^

Vous avez inventé le diable. Il est très bête. Il empoigne les gens par les pieds, par la tète, Part, et croit avoir fait quelque chose de beau En portant Jésus-Christ au mont Tibidabo. Il dit : Je t'offre ça, la terre. Sois docile. — 11 ne s'est même pas aperçu, l'imbécile, Que celui qu'il a pris par les cheveux, c'est Dieu; Et que Jésus, qui cache étrangement son jeu.

Pourrait lui dire : Affreux Jocrisse, pitre immonde, Tu me donnes la terre, à moi qui tiens le monde!

Peu de religions, rêvant sur Anankè,

Savent faire un titan, et le diable est manqué.

Il est, à n'en parler ici que comme artiste.

Plat et vulgaire; il fait enrager Jean-Baptiste

Et tente saint Antoine avec fort peu d'esprit.

C'est le démon; tremblez. Non, c'est le diable; on rit.

Trop massif, il se traîne, ou, trop maigre, il s'efflanque.

Belphégor ne ferait pas vivre un saltimbanque;

Belzébuth, promené de foire en foire, aurait

Moins de succès qu'un loup pris dans une forêt.

Quant à moi, si j'étais montreur de phénomènes.

Pour faire écarquiller les prunelles humaines,

J'aimerais mieux, plutôt que Sadoch, nain bougon,

Ou Moloch, vieux pantin en forme de dragon.

Ou Bélial soufflant le feu de sa narine,

Avoir un bon lapin savant qui tambourine.

Le gouffre étant donné, toute l'ombre et l'horreur Amoncelée autour d'un géant éclaireur, On est surpris du peu que votre fable en tire; Vous n'avez rien trouvé de mieux que le satyre. Le paganisme en lui chez vous est revenu. Toujours le pied fourchu, toujours le front cornu. Toujours la même ampoule au dos du même gnome. Aveugle, plus, boiteux, c'est là tout le binôme. Lucifer, Asmodée ; un infirme, un serpent ; L'un ne voit pas Dieu ; l'autre erre clopin-clopant. La maison d'or, à Rome, a sur ses vieilles briques Des fantômes qui font des gambades lubriques, Des nains à grosse tête et d'affreux chèvrepieds ; L'enfer chrétien les a simplement copiés. Vous avez baptisé le faune; et c'est le diable. Le vaste mécontent qui tire sur le câble De l'univers, et veut casser l'amarre, afin Que tout rentre au chaos, et que le séraphin, L'étoile, le ciel, l'homme, et Dieu lui-même, roulent L'un sur l'autre à vau-l'eau pêle-mêle, et s'écroulent;

Le fourbe qui, pensif, sous Jeliovah créant,

Construit la trahison immense du néant ;

L'être noir, l'effrayante âme démesurée

Qui fait refluer l'ombre ainsi qu'une marée,

Le parodiste amer et tevrible qui prend

L'homme, et qui fait petit tout ce que Dieu fit grand,

Ce monstre, ce méchant d'une si fière taille

Qu'il attend le tonnerre et lui livre bataille,

Qu'il a pour plaie au front le mal universel.

Et que tout l'océan n'aurait pas trop de sel

Pour sa raillerie acre et son rire insondable.

Ce colosse enchaîné sous l'Etna formidable.

Se retrouve en vos mains pygmée, avec l'ennui

D'avoir la petitesse et la laideur sur lui ;

Il était dans l'Érèbe énorme; il est au bagne,

Et se voit une bosse au lieu d'une montagne.

En somme, vous avez fort peu d'invention. Vous refaites le cercle où tournait Ixion.

La nature a le singe, et l'église a le diable; Vive le singe ! il est plus gai. Dans votre fable, Le Capricorne, étoile, astre, tombe si bas Qu'il n'est plus que le bouc immonde des sabbats ; L'enfer triste est doublé d'un paradis féroce ; Démons, damnés, maudits, sont dans la cuve atroce. Leur tourment fait le ciel plus céleste, et le bain Qui les cuit, rafraîchit là-haut le chérubin ; Mais le démon a beau rôtir, il est fort terne ; Et l'on ne comprend pas que dans cette citerne Du flamboiement sans fond, avec un tel grief Et tant de haine, Iblis ait si peu de relief. La femelle d'Othryx, la pieuvre dont les pattes Sans quitter l'Ararat s'accrochaient aux Carpathes, Et qui, plongeant sous l'eau, faisait hausser les mers, N'est plus qu'une nabote aux petits ongles verts, Et le peuple, qu'au fond votre impuissance blesse, Rit devant la titane avortée en diablesse; Linus, venant du ciel sur Pégase, au relai. Trouve votre sorcière enfourchant son balai ;

La diablerie au moine apparaît, et pullule, Espèce de vermine, au mur de la cellule ; Mais ces monstres sont vils, ces nains sont plus blafards Que le lourd sphinx sortant la nuit des nénuphars Et que l'impur crapaud caché sous les broussailles ; Et Ton dirait que ceux qui firent ces grisailles Et tous ces à-peu-près et tous ces camaïeux, IN'ont ébauché Satan que pour créer Mayeux.

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