Reliques
Isabelle Rimbaud apparaît comme une de ces images mutilées de saintes qu'on trouve parmi les ruines de chaque église dans les régions qui furent envahies, comme cet ange de la cathédrale bombardée qui figure à la fin de son livre de guerre où sa voix est la plainte même des pierres de Notre- Dame de Reims. On la voit droite,bonne, ardente de foi et de pitié, avec une certaine sécheresse de lignes, une rigidité silencieuse, — pierre ou bois, marbre ou chair, mais taillée en divin, — et on la considère avec émotion pour ses souffrances de statue d'église, pour sa tendresse, ses paroles et sa noble attitude.
Sa tendresse d'abord, certes. Car elle a brûlé sans répit d'un feu que sa confiance chrétienne et la plus haute idée du devoir attisaient. Après une enfance provinciale assez douce près de sa mère.
puis au couvent, ce fut une dilection passionnée pour son frère Arthur qui envahit sa jeunesse, déborda ses premiers instincts de femme: « Je m'étais attachée à lui telle qu'une petite poussière d'argent qu'un artiste divin aurait coulée dans le moule d'une colossale statue d'or. » // lui fut une raison, puis un secours pour ne pas épouser quiconque, pour demeurer purement la confidente du poète, pour être sa garde-malade évangélique dont les prières et la présence devaient l'aider à croire, surent le convertir.
« Je connais, dit-elle, ce délice qu'on nomme le dévouement et, par-dessus tout, j'ai senti l'ineffable allégresse d'aimer absolument un être de mon sang et sacré, — oh 1 la tendresse fraternelle d'essence pure et divine ! — de V aimer dans la foie, dans l'épreuve, dans le malheur, m'élançant d'esprit et de cœur vers lui ; de l'aimer dans la souffrance et dans la maladie en ne le quittant plus ; de l'aimer dans l'agonie et dans la mort en l'assistant sans faiblir, et par delà la mort en exécutant sa volonté.
ses simples recommandations, et, si Dieu voulait^ en mourant peu après lui de la même mort que la sienne, pour aller dormir là- bas, près de lui, et rassurer ainsi son âme inquiète qui a craint que sur cette terre je ne l'oublie. L'oublier, moi! Pourrais-je oublier mon bonheur, oublier celui qui a fait naître mon âme à une vie divine ! Est-ce qu'il n'est pas partout et tout dans les horizons merveilleux qu'il m'a découverts, lui, mon ange, mon saint, mon élu, mon aimé, mon âme !... »
On croirait lire dans l'Imitation de Notre-Seigneur. Même élan, même lyrisme du cœur puis des mots. Pourtant cette passion chrétienne, cette adoration fraternelle ne sont point ciiez Isabelle Rimbaud mysticisme de fille solitaire, car le rayonnement de sa flamme dévote et bondissante ne fit que croître en elle et l'illumina jusqu'à sa mort, étroitement enchevêtré avec l'affection profonde et dévouée qu'elle avait alors pour son mari, le poète, le bel et bon artiste Paterne Berrichon. Il faut se souvenir de ses pensées vers lui, de son anxiété dans « les
iO RELIQUES
remous de la bataille », des soins qu'elle lui désirait ou lui prodiguait : « Que ne puis-je aspirer sa maladie pour qu'il en soit délivré! » Son amour conjugal chante avec la même voix que son amour fraternel ou son jaillissement extatique vers le Ciel.
« Dans les Remous de la Bataille ! » A la lecture de ce grave et fier livre ce ne fut point seulement le don de vrai écrivain d'Isabelle Rimbaud qui la fit admirer, ce ne furent point les lignes où. la simple clarté de mots justes faisant briller toutes choses décrites, soulignant les idées, mettant en relief chaque phrase comme une gemme bien ouvrée, donnait à certaines pages la lumière du génie, mais encore on éprouvait ce choc que des pensées féminines — justement féminines — peuvent différemment faire retentir en d'autres esprits, féminins ou masculins.
Ce n'est pas qu'au long de ce livre de guerre — abandon du cimetière, de la maison, des souvenirs aimés, fuite hantée, pénible exode à travers la France brutalisée, — ce n'est pas qu'Isabelle Rimbaud se soit montrée souffrir, ait peint sa manière de
ressentir, mis à nu son « moi » d'épouse et de patriote, décrit sa personne. Non. A la dernière page nous ne savons pas la couleur de ses cheveux et rien d'elle à proprement parler — si ce n'est qu'elle n'a pas dansé devant son miroir, et c'est pourtant la connaître, — mais nous ne pouvons, par son talent, par le ton dont elle parle, ignorer sa bravoure, son intégrité, la douce chaleur de son âme féminine, puis qu'elle a du devoir une conscience absolue. Elle a été un grand cœur toujours élancé vers autrui. « Nous aimions, oui, nous aimions notre prochain comme nous-même ».
// émane de cette femme si grande une extraordinaire pureté, la fraîcheur des sources et des yeux d'enfants. Cette fraîcheur, elle la garda jusqu'à sa dernière minute — toujours comme une sainte, comme une espèce de miracle.
Qu'on la rêve jeune fille, fermière accorte et pratique de roman anglais, pleine de gaieté et de jolie coquetterie ; qu'on la vénère, ange, au chevet de son adoré malade ; qu'on la regarde juger et écrire,
avec le grave et sûr jugement dont elle fait preuve dans son « Rimbaud catholique », par exemple ; qu'on souffre à la voir fuir la terre natale, la terre de son frère, ou qu'on la bénisse au lit de douleur de celui-ci, puis au sien même, c'est toujours la même auréole, le même prisme net d'eau courante et de ciel mouillé.
Tant d'unité au long de son existence et, par ailleurs, à une époque telle que la nôtre où la femme se catégorise et se spécialise volontiers, la large vision qu'elle eut de la vie et des multiples tâches de la femme, des dons si divers qu'il lui faut avoir et prouver — dons qu'elle posséda! — font que Isabelle Rimbaud s'élève au-dessus de la foule de toute son harmonie et de toute sa vérité.
Elle demeurera non seulement comme une artiste admirée, mais aussi comme une apparition angélique. Elle s'est consacrée aux siens avec la ferveur qu'une sainte répand sur tout et elle leur en a donné davantage. Elle touche, émeut ; on l'aime ;
et vraiment, parmi les images d'églises auxquelles elle ressemble, beaucoup ne méritent peut-être ni plus de respect, ni plus de chaude dévotion.
NlCOLETTE HeNNIQUE.
Une fillette de dix ans, mince dans un tablier bleu, ses cheveux foncés en rouleaux sur son front lumineux et le long de son cou gracile, ses traits fins annonçant la beauté qui sera la sienne plus tard, ses larges yeux pleins de réflexion, sa bouche serrée sur le mystère de ses pensées, femme à l'extrême déjà par le besoin d'adorer : telle était Isabelle Rimbaud en 1870, à Charleville. Sa vie, si calme jusqu'à cette date calamiteuse, allait apprendre la crainte et l'angoisse et ces tourments dont souffre tout être qui attache son cœur au cœur d'un autre être.
Sous ses dehors réservés de petite fille bien élevée, elle cachait une âme avide de se dévouer. D'abord, avec ardeur, sans même le savoir, — elle saura plus tard ! — elle aimait la vie. Les farouches paysages ardennais la pénétraient de tendresse. Quand, aux jours de congé. Madame Rimbaud emmenait ses enfants dans cette
prairie qu'Arthur a fait revivre en des vers pleins de soleil et intitulés Mémoire (^), la fillette laissait fondre son cœur dans la joie de la nature. L'amour de la terre, que l'atavisme avait mis en l'âme d'Isabelle, s'ancrait alors par de si fortes racines que rien dans l'avenir ne pourrait plus l'arracher. Or l'amour de la terre n'est-il pas la base de l'amour de vivre ?
Dans sa famille, la fillette certes aimait sa mère, sa mère, l'éducatrice rigide, qui cachait sous sa fermeté — ses enfants le savaient bien — tant d'inquiète sollicitude, une si forte tendresse pour toute sa nichée. Elle aimait sa sœur, à peine plus âgée qu'elle et son inséparable compagne ; elle aimait l'aîné de ses frères, Frédéric. Mais, depuis quelques années déjà, un sentiment plus haut, comme mystique, grandissait au cœur de la petite fille, une adoration timide, un peu apeurée, née d'une admiration passionnée pour son frère Arthur qui était déjà la merveille de la famille.
(1) Voir Œuvres d'Arthur Rimbaud, pages 134 à 137, et la glose que Paterne Berrichon a écrite de ce poème dans Jean-Arthur Rimbaud le Poète, pages 6S à 71. (Edit. du Mercure de France).
Il est des humains en qui souffle l'esprit et par qui il se répand. On sait qu'Arthur Rimbaud était de ceux-là. Dans sa petite sœur, il eut pour ainsi dire, son premier disciple ; par €lle, dès l'enfance, il fut prophète dans son propre milieu.
Mais quelle épreuve d'aimer un être extraordinaire, et comme un cœur médiocre n'y suffirait point ! Il y faut, plus qu'en tout autre amour, renoncer à soi-même, s'effacer, n'exister plus que par l'élu. Il y faut se préparer à souffrir plus que l'aimé lui-même de l'incompréhension qu'il rencontrera, des déboires qui jalonneront sa route, des jalousies et des malveillances qui l'accompagneront. Il y faut s'attendre à souffrir par lui aussi, car il ne saura pas se plier à l'existence telle que le siècle la comprend, il ignorera les règles qui ligotent et les habitudes sur quoi se fonde une vie tranquille, il heurtera les autres comme il sera heurté par eux.
La petite Isabelle Rimbaud ne savait toutes ces choses auxquelles plus tard son cœur serait égal. Elle savait seulement, elle sentait plutôt, la tendresse émerveillée qui la poussait vers son
frère, vers ce frère dont sa mère était fière d'un orgueil qui ne se pouvait céier quoi qu'il en eût, ce frère qui ramassait en se jouant les palmes des concours généraux, comme il enlevait avec dédain les prix annuels du collège. A côté de ce frère — public, si l'on peut dire, — combien n'aimaitelle pas davantage le frère plus intime vivant à ses côtés, ce frère au visage obstiné, aux yeux tour à tour autoritaires ou caressants, ce frère qui parfois condescendait à jouer avec ses petites sœurs, qui avait réponse, quand il voulait, à toutes les questions, qui pour des heures se plongeait, insensible à tout, la pensée partie bien loin de Charleville, dans la lecture de quelque bouquin, ce frère, parfois nerveux et taquin jusqu'à la brutalité, parfois câlin comme une femme.
Tout ce qui concernait Arthur, la petite fille le serrait en son cœur et les années d'enfance témoignaient déjà de cet envoûtement dont, sa vie durant, elle resterait l'objet — si toutefois ce mot maléfique se peut employer lorsqu'il s'agit du génie et de son emprise sur une âme aussi pieuse et aussi haute que celle d'Isabelle Rimbaud.
D'autant plus allait-elle souffrir des conflits
se préparant entre Madame Rimbaud et son fils Arthur. Déjà elle avait été émue par les éclios de leurs premiers dissentiments.
Quel désarroi pour le cœur d'une enfant de dix ans que de sentir la mésentente entre les deux affections maîtresses de sa vie, entre les deux pôles de son être ! La petite Isabelle se trouvait déchirée. D'une part, sa mère, c'est-à-dire la suprême raison, l'infaillible autorité, les soins toujours vigilants, le foyer enfin ; de l'autre son frère, la beauté, le rêve, l'art, l'aventure, le génie: il est déjà tout cela pour elle. Lequel de ces deux êtres a raison? L'un d'eux pourrait-il avoir tort ? Ah! la fillette ne juge pas; elle souffre tout simplement.
Pour la première fois, en cette nuit de septembre 1870 qui suivit la première fuite du poète vers Paris, elle fait véritablement connaissance avec la douleur. L'angoisse de l'invasion proche (Isabelle Rimbaud devait la connaître à nouveau en 1914) pesait sur Charleville en fièvre et se mêlait au supplice de la mère parcourant la ville à la recherche de son fils. Voit-on les deux petites Rimbaud, emmenées par les rues, tant bien que
mal s'accrochant aux bras maternels, trébuchant sur les pavés tout en ravalant leurs sanglots ? 0 Le cœur de la fillette est meurtri. Elle ne songe qu'à son frère, elle rapporte tout à lui. C'est lui qui est la France, c'est lui qui est la Patrie, c'est lui qui est en danger. Quoi d'étonnant à ce que la nuit soit sinistre : Arthur est parti ! Le murmure de la foule gronde ou gémit : Arthur s'en est allé, Arthur est tout seul on ne sait où ! Et quand un chant clame vers le ciel la grande détresse humaine, priant à la rescousse les forces de tous ceux qui l'entendent, c'est pour Arthur que les voix supplient, c'est sa perte qu'elles pleurent, c'est à son aide qu'elles appellent. Ecoutons-la d'ailleurs parler elle-même :
... Tout à coup, au-dessus de toutes les rumeurs s'éleva un chant mâle et solennel, vibrant appel aux armes pour la patrie. Je n'ai jamais su quels artistes avaient, cette nuit là, entonné ces accents sublimes. Je n'avais et n'ai depuis entendu rien d'aussi beau, d'aussi émouvant. Mais moi, petite, grain de poussière dans la foule, je n'appliquai pas ce chant à la France en danger. La moitié
(1) Wo'iT PaterneBenichon, Jean-Arthur Rimbaud, le Poète, pages 65 et 66.
de mon âme m'était ravie, partie avec Lui loin du foyer, de la sécurité ; et les sanglots de désespoir s'échappant de ma poitrine attestaient déjà l'énorme part de moimême qui avait fui (^).
Isabelle Rimbaud dès lors se connaît. Elle comprend qu'elle ne vit que pour ce frère dont l'existence devait être un perpétuel départ.
Comment se risquer à parler de cette passion si pure, de ce beau joyau d'amour fraternel, alors que celle-là même qui en ressentit les palpitations a écrit les plus émouvantes lignes, les pages les plus poignantes sur cette affection où le dévouement et l'abnégation d'une sœur aboutissent à un véritable dédoublement et la font vivre à toute heure avec l'absent.
Et ce sont pour tous deux les rudes années qu' Isabelle Rimbaud a si puissamment dépeintes- Ce sont, à des milliers de lieues de distance, pour la sœur comme pour le frère, les peines, les labeurs, les privations, puis la catastrophe, survenant au moment où l'on va toucher au but.
(I) Mon Jr ère Arthur.
Rimbaud, mutilé, malade, mourant, revient à la maison familiale. Il est reçu avec tendresse. Mais, faroucliement, Isabelle revendique le droit exclusif de soigner l'invalide. Son double est revenu, son frère, son âme, celui qu'elle aime plus que sa vie. Pour elle, les peines, les veilles, les angoisses du chevet. Elle les réclame comme son privilège, et ce lui sera plus tard une amère douceur que de se dire : « Nulles mains que les miennes ne l'ont soigné, ne l'ont touché, ne l'ont habillé, ne l'ont aidé à souffrir ». (})
Mais quel calvaire ! Ne souffre-t-elle pas autant que lui, plus que lui, pendant ces pénibles journées de Roche, pendant ce dur voyage vers Marseille, pendant les heures enfin de l'agonie ?
L'instant suprême arrive. Le voyageur va goiiter le repos éternel. Son âme, si longtemps inquiète, s'étant rouverte à la foi, il entrera dans la mort comme dans un port aux eaux tranquilles et lumineuses. Mais c'est la détresse pour celle qui pleure au pied du lit funèbre ; car si la mort n'a plus d'aiguillon pour le croyant quittant la terre,
(1) Mon frère Arthur.
elle blesse Cx''uellement ceux qui demeurent après lui.
Arthur Rimbaud est mort. Isabelle reste seule. La douleur humaine, dont elle avait appris depuis des années à connaître la cruelle diversité, lui a livré son dernier, son plus terrible secret. Elle a été «criblée comme on crible le blé»; mais, (( j'ai prié pour vous afin que votre foi ne défaille point», ajoute l'Ecriture. (Saint Luc, chap. 22, V. 31-32).
Et la foi de la jeune fille ne défaille point. Sa douleur ne comporte pas de révolte. Elle ne pleure pas, du reste, «commie pleurent ceux qui n'ont pas d'espérance» (Thessaloniciens, chap. 4, v. 13). Son frère, avant de mourir, est revenu à la foi. Cette âme pour laquelle Isabelle Rimbaud avait tant prié, tant pleuré, tant lutté, cette âme, précieuse entre toutes, est sauvée: elle la reverra dans l'éternité !
Pour mesurer dans toute sa profondeur la joie de la chrétienne à cet événement, il faut s'abandonner à l'émotion des lignes par lesquelles elle annonce à sa mère la conversion de son frère, ces lignes d'alleluia triomphant, éperdu, ce cri déli-
rant de reconnaissance envers Dieu : .< Que peut me faire la mort, la vie et tout l'Univei-s, et tout le bonheur du monde, maintenant que son âme est sauvée », (') dit-elle. Certes, au fond de luimême Rimbaud était toujours demeuré catholique. Ses révoltes, ses blasphèmes même, étaient les soubresauts de sa résistance envers un dénouement qu'il savait inévitable. L'instrument définitif de sa conversion ouverte n'en fut pas moins sa sœur Isabelle dont toute la vie avait été foi, espérance et charité, dont les prières ne s'étaient jamais lassées, Isabelle qu'il sentait pourtant si pareille à lui-même : « Nous pouvons bien avoir la même âme puisque nous avons le m.ême sang )) f).
Le poète croyait. L'abandonnée est secourue dans sa détresse par cette pensée. De plus, il lui reste une œuvre à accomplir. Qui, sinon elle, imposera les dernières volontés du mort ? Qui sera le gardien de son souvenir ? Isabelle se sent égale à cette tâche. Déjà nous la voyons, elle, la fille
(1) Rimbaud mourant, Itttre IV.
(2) Lettre précitée.
obéissante et déférente envers sa mère, dresser devant celle-ci une inexorable volonté : « Je lui serai fidèle après sa mort comme avant, et ce qu'il m'aura dit de faire, je le ferai exactement, quand même je devrais en souffrir » ('). Elle ne connaît pas encore, toutefois, l'héritage précieux qui lui sera confié. Elle ignore qu'elle sera bientôt gardienne d'un trésor immortel et qu'elle devra défendre une haute mémoire contre les calomniateurs. Car, à la mort de son frère, Isabelle Rimbaud ne savait pas qu'il eût jamais écrit, elle ne devait l'apprendre que quelques mois plus tard, après la publication du Reliquaire. C'est alors qu'elle écrivit « Mon frère Arthur. »
Mais pour l'œuvre qui lui est assignée, la jeune femme ne sera pas seule. Le disparu ne veille-t-il pas d'en haut sur celle qui a tant veillé pour lui ? Du groupe de ses fidèles et de ses admirateurs, n'est-ce pas lui qui amènera comme par la main, auprès de sa sœur, l'homme destiné à devenir l'époux d' Isabelle Rimbaud ?
Une seconde dévotion est désormais acquise
(1) Lettre précitée.
-à la mémoire du cher mort, à son service se place un dévouement inlassable, une conviction étayée sur l'étude approfondie des documents, enfin un talent multiple et lumineux d'observateur, de styliste et de dialecticien.
Isabelle Rimbaud n'est plus seule. Une autre âme la comprend et la soutient, jusque dans le culte de son frère. La vie enfin va lui offrir des années calmes et douces et fières.
Pour comprendre la femme admirable que fut Isabelle Rimbaud, il fallait connaître ce roman de son enfance et de sa prime jeunesse, cette admiration, ce dévouement passionnés qui l'attachèrent à son frère Arthur et par lesquels s'augmenta singulièrement la ressemblance déjà frappante entre leurs âmes. Car il faut bien admettre — et nous en avons par ce livre la preuve — que ces deux êtres supérieurs étaient à la fois le double et le complément l'un de l'autre. N'ont-ils point en -commun l'activité, la ténacité, et cette bonté, cette charité qui les fait se sacrifier à leur prochain,
cette belle curiosité qui veut connaître tout de la terre et de l'homme ? Le cœur mystique par lequel Rimbaud fut ramené à la foi n'est-il point le même qui chez sa sœur resta toujours si fermement attaché au catholicisme ? Tous deux enfin n'ont-ils point le don de vision et d'expression ? Arthur Rimbaud possédait le mâle génie créateur, sa sœur avait le génie tout féminin de la communion, aussi rare que l'autre, quoi qu'on en pense, et tout aussi douloureux pour celui qui en est accablé. « Sans les avoir jamais lues, dit-elle, je connaissais ses œuvres. Je les avais pensées. Mais, moi, infime, je n'aurais pu les exprimer dans son verbe magique. J'admirais et je comprenais, voilà tout. » (^).
Toute sa vie, Isabelle Rimbaud demeura l'être d'abnégation qu'était la petite fille de Charleville. Ne la vîmes-nous pas toujours se sacrifiant aux autres, oubliant sa fatigue et ses peines propres afin de ne songer qu'à son prochain ? Pour avoir droit à son aide, voire à son affection, point n'était besoin d'être de sa famille ou de ses amis.
(1) Mon frère Arthur.
Car si, tout naturellement, elle réservait à ses proches un attachement et un dévouement ardents, elle était prête à offrir à quiconque pouvait en avoir besoin la sympathie de son cœur et l'appui de sa main.
L'oubli constant d'elle-même lui créait ces deux autres qualités qui la faisaient si grande : la simplicité et la sérénité. Son naturel était extrême dans tous les actes de la vie, et jamais sa charité, pas plus que son travail, n'était matière à ostentation.
Isabelle Rimbaud ne fut ni une mondaine, ni une oisive, encore moins un bas-bleu, mais bien plutôt la femme forte dont parle l'Ecriture. Il n'était pas de soin trop humble pour qu'elle s'y inclinât, — son frère Arthur de même ne sut-il pas se plier à toutes les besognes ? — il n'était point pourtant de sphère trop élevée pour que sa pensée y montât et s'y complût.
Rapatriée des régions envahies, je rencontrai d'abord Isabelle Rimbaud chez elle, au milieu de ses beaux vieux meubles, des étoffes abyssines
rapportées d'Afrique par son frère et de peintures de son mari. Une atmosphère de sérénité semblait émaner d'elle, et je ne sus mieux la comparer en mon esprit qu'à une de ces donatrices des vieux tableaux flamands. Non point de celles qui sont rigides et sévères, mais de celles qui ont un visage d'extase et de douceur, de celles à qui l'on a envie de dire : « Détournez un instant vos yeux de ce que vous voyez, qui est si beau, et consolez-moi ». Pourtant les yeux d'Isabelle Rimbaud ne restaient point fixés sur sa vision intérieure. Ils regardaient autour d'elle, ils savaient voir et comprendre, et dire leur sympathie. Mon cœur toujours se serre un peu et s'attendrit quand je me la représente telle qu'alors, assise, les mains sur ses genoux, le buste un peu penché en avant. Son visage, dont la beauté avait été si frappante, était pâle et fatigué ; mais un sourire illuminait ses traits, car elle était gaie foncièr-ement et douée d'un « humour » très fin qui ne blessait jamais. Elle me fut si bonne et si douce que son souvenir m'est l'un des plus précieux dans la galerie que tout être porte en soi, et, à chacun de nos revoirs, je m'attachai à elle davantage.
Aussi bien je garde précieusement le souvenir d'une journée passée avec cette amie devenue si chère ; ce fut en l'automne 1916. Elle était venue avec son mari nous faire visite en la vallée de Chevreuse, à ma belle-sœur et à moi. Depuis que l'invasion l'avait chassée de Roche, c'était la première fois qu'elle quittait Paris. La terrienne qui était en elle jouissait profondément de ce beau jour d'octobre. Je la retrouve dans ma mémoire, telle qu'elle était ce soir-là, sur la route où nous nous promenions en lisière d'un bois. Restée mince et droite, elle était vêtue d'un noir sévère. Son visage était animé, le vent léger avait détaché de la soie grise de ses bandeaux quelques cheveux qui jouaient sur ses tempes ; un peu de rose était monté à ses joues pâles. Et ses yeux brillaient sous le chapeau sombre, ses beaux yeux si clairs et si profonds pourtant. Ils enregistraient, pour en jouir encore plus tard sans doute, le paysage tranquille, le bois où les châtaigniers jaunissaient, la route blanche où le soleil faisait miroiter des morceaux de silex, et les prairies des-
Cendant vers les peupliers de l'Yvette, et les collines d'en face que la brume bleuissait.
Puis le regard devenait absent. Isabelle Rimbaud revoyait, chers à son cœur, d'autres paysages, aussi paisibles jadis que celui-ci, arrosés par l'Aisne ou par la Meuse, et que maintenant la guerre ravageait. Si nous avions pu oublier l'œuvre terrible de là-bas, un grondement sourd, qui se renouvelait de minute en minute, nous l'eût rappelée.
Le hameau voisin, tous ses toits rutilants au soleil, la faisait songer à son petit village de Roche dont elle avait dit la fin en une phrase prophétique : « Je vois d'avance le choc dans le village même, les habitations croulant sous la mitraille et l'incendie » ('). Mais en 1916, le cher village existait encore et Isabelle Rimbaud ne devait pas savoir ici-bas que sa vision s'était réalisée.
De même que ses yeux avaient soif alors du pays ardennais, son cœur cherchait autour d'elle l'image de ceux qu'elle avait chéris et qui n'étaient plus, de son frère surtout, toujours préci) Dans les Remous de la Bataille j page 63.
sent à sa pensée. Elle regardait doucement ma belle-sœur et disait :
« Elle ressemble à Arthur... n'est-ce pas, Pierre, elle a les yeux d'Arthur ». Et, à chaque instant, au cours de la conversation, ses yeux à elle revenaient au visage « qui ressemblait à celui d'Arthur )>.
Elle nous parlait de son livre : Dans les Remous de la Bataille, tout récemment achevé, et dont la composition lui avait été, pendant des mois, en même temps qu'un soulagement, une quotidienne souffrance.
Isabelle Rimbaud jamais n'écrivit pour écrire. Quand elle prit la plume, ce fut toujours pour dire quelque chose qui lui brûlait le cœur. Ce fut pour raconter de son frère ce qu'elle en avait vu et compris et qu'il fallait faire savoir, ce fut pour proclamer ce qu'avait été ce frère merveilleux que d'aucuns dénigraient encore (Mon frère Arthur est de 1892, Rimbaud catholique est de 1914), ou, lorsqu'elle eut été saisie et entraînée par les flots de l'invasion dernière, ce fut pour dé-
peindre ce qu'elle avait vu, pour dire l'émotion de ces journées terribles qui certainement hâtèrent sa fin et que peut-être elle voulait revivre en les décrivant.
Elle s'était mise à l'œuvre à l'insu de son tnari. Les réfugiés des Ardennes et du Nord, tous leurs biens demeurés en territoire envahi, devaient faire face, dans le Paris déserté des premiers mois de la guerre, à de terribles difficultés matérielles. M. Paterne Berrichon avait été forcé de se faire donner un emploi officiel, et chaque jour il se rendait à l'Hôtel de Ville pour son travail.
Isabelle Rimbaud avait ainsi devant elle de longues heures de solitude, et, telle qu'une petite fille qui s'essaie à la poésie et qui doute d'ellemême, elle écrivait en cachette. Elle voulait voir le visage de son œuvre douloureuse avant que de l'exposer à la critique, même à la critique bienveillante qu'elle savait trouver à son côté. N'avait-elle pas déjà parlé, dans sa modestie ingénue, de son inexpérience d'écrire ? L'expérience pourtant est peu nécessaire à qui possède comme «lie le don même d'exprimer sa pensée, de faire
revivre les choses passées, d'évoquer dans une langue forte et belle les sensations ou les images dont l'esprit fut frappé.
Les pages toutefois s'entassent. Tour à tour ardentes, anxieuses, tragiques ou apitoyées, elles vont former l'un des plus beaux livres de la guerre»
L'auteur, dans ce livre, repasse par toutes les étapes de son calvaire, elle ressent l'incertitude angoissée du mois d'aoïit. elle revoit la fuite au hasard, le bombardement de Reims, le feu sacrilège déchirant Notre-Dame, les journées sous la pluie dans la plaine rémoise, le retour vers Paris à travers l'immense champ de bataille. Et cette vaillante, que la réalité n'avait pu abattre, plie maintenant sous le souvenir. « Ah ! nous disait-elle, j'étais obligée de m'arrêter, cela me faisait trop de mal, j'étais vraiment malade ! »
Pourtant elle se hâtait d'écrire, comme si elle eût pressenti qu'une main toute-puissante allait bientôt arrêter la sienne pour toujours. Son cœur saignait dans l'évocation de la souffrance qu'elle avait vue et qui durait encore. Quand elle écrivait son apostrophe : « Chers soldats ! vous, les doux, vous les violents, vous les casse-cou,.
VOUS les peureux, vous les timides... », 0 elle ne songeait pas qu'aux troupes jadis vues près de Reims, mais à tous ceux qui continuaient à se battre. Ne l'avons-nous pas vue, un jour, de nos propres yeux, adresser, pleine de sollicitude, la parole à des soldats rencontrés, s'enquérir de leur vie, de leurs peines, de leurs besoins ? Tous leurs maux ne lui étaient-ils pas douloureux ?
Et la chair d'Isabelle Rimbaud s'affaiblissait sous la souffrance morale, la maladie entrait en elle et s'installait.
Elle fut la première à se rendre compte de son état. Certes, elle ressentit d'abord un arrachement. Le temps n'était pas encore bien éloigné où elle avait écrit : « Je ne suis pas résignée à mourir. J'aime la vie... ))(-). Mais voici que maintenant l'inéluctable lui a fait signe. La chrétienne est prête incontinent. La sœur se souvient d'avoir, à la mort de son frère, désiré mourir « peu après lui, de la même mort que la sienne » f). Et
(1) Dans les Remous de la Bataille, page 231.
(2) Dans les Remous de la Bataille, page 216.
(3) Mon frère Arthur.
ce souhait va être exaucé. « Peu après lui ! » — car si les temps nous semblent longs à vivre sans les bien-aimés par qui nous fûmes devancés, qu'ils sont courts pour ceux-là que la mort a libérés des limites et des liens terrestres ! — « de la même mort que la sienne. « Cette maladie, qu' Isabelle Rimbaud a tant combattue chez son frère, l'attaque maintenant elle-même. Une intervention chirurgicale habile permettra sinon de la guérir, du moins de lui éviter les souffrances cruelles de la fin.
La malade a compris, elle accepte. La femme seulement souffre en elle à l'idée d'abandonner celui qui fut le compagnon de sa vie. « iMais, se dit-elle, de l'au-delà, je veillerai sur lui comme mon frère a veillé sur moi. »
Et c'est Neuilly, c'est l'opération. C'est, à la clinique, une cellule toute nue et froide d'un luxe d'hygiène. C'est dans cette petite chambre que je la vis pour la dernière fois. Le jardin était à la fenêtre, le soleil luisait au dehors. Mon cœur était serré à crier. Oh ! qu'elle était pâle, et comme
déjà immatérielle ! Pourtant elle sourit en me reconnaissant et quand je l'embrassai. Vite, elle voulut parler. D'elle, de ses souffrances? Non, des autres et de leurs soucis. Et moi ? Et ma famille ? Et mon travail ? Son esprit était surtout préoccupé du seul être qui l'attachât encore à cette terre.
— Attendez, disait-elle, mon mari va arriver. Il est déjà venu aujourd'hui, mais il va revenir. Vous le verrez.
Elle embrouillait un peu les heures et les noms, et s'en excusait doucement : « C'est la morphine »...
Je pris congé d'elle après quelques instants, tandis que des sanglots m'étreignaient. Pourtant je ne croyais pas sa fin proche. Avant d'ouvrir la porte je me retournai afin d'emporter une dernière image d'elle en moi. Sa tête était un peu soulevée, elle pressait contre son visage la fraîcheur des roses que je lui avais apportées d'Orsay et qu'elle ne « sentait qu'avec les yeux ». Son beau regard me suivait et son sourire était si doux que le cœur me défaillit. « Oh ! elle vivra », me disais-je. Et pourtant mes larmes coulaient tandis que je descendais l'escalier.
Cinq jours plus tard, j'apprenais cette mort à laquelle je ne voulais pas croire.
La fin d' Isabelle Rimbaud avait été aussi belle que sa vie. Jusqu'à la dernière heure, ses yeux si expressifs avaient remercié ceux qui l'assistaient, et son dernier sourire, elle l'avait adressé à son mari.
Diminuée par la maladie, engourdie par les stupéfiants, elle n'en avait pas moins conservé cette force de personnalité qui en imposait à tous. Et ceux, même les plus humbles, même les plus habitués à voir mourir, qui l'approchèrent dans ses derniers jours, conservent d'elle un souvenir attendri et un peu émerveillé, une impression d'avoir vu sur elle le reflet de la lumière dans laquelle elle allait entrer. Elle qui avait « pensé » les œuvres de son frère, pouvait-elle ne pas murmurer aux approches de sa fin :
« L'automne déjà ! — Mais pourquoi regretter un éternel soleil si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, — loin des gens qui meurent sur les saisons. » Ç).
Marguerite- Yerta Mêlera.
(1) Une Saison en Enfer.
Marseille, le mardi 22 septembre 1891 .
Ma chère maman,
Je viens de recevoir ton petit mot. Tu es bien laconique. Serais-tu malade ? C'est là mon plus grand souci. Que deviendrais-je, mon Dieu, avec un moribond et une malade à deux cents lieues l'un de l'autre ! Que je voudrais me partager et être moitié ici et moitié à Roche !
Je dois te dire qu'Arthur est bien malade. Je te disais dans ma dernière lettre que je questionnerais les médecins en particulier. Je leur ai parlé, en effet, et voici leur réponse : « C'est un pauvre garçon (Arthur) qui s'en va petit à petit ; sa vie est une question de jours, de quelques mois peut-
être. A moins qu'il ne survienne — ce qui pourrait se produire d'un moment à l'autre — quelque complication foudroyante. Quant à guérir, point n'est besoin d'espérer, il ne guérira pas. Sa maladie doit être une propagation par la moelle des*os de l'affection cancéreuse qui a nécessité l'amputation de la jambe » (^). L'un des méde-
(1) Pathologie d'Arthur Rimbaud (né en octobre 1854), établie d'après les souvenirs de sa sœur :
Janvier-février 1873 : Fièvre, langueurs, irritabilité, amaigrissement.visions, hallucinations. Il vient d'user d'alcool et de haschich, peu et seulement de temps à autre, sur l'espace d'une année (époque des Illuminations). A partir d'alors il a fréquemment des accès d» fièvre, de violents maux d'estomac. Il lui vient progressivement l'horreur du froid et de l'humidité atmosphériques ; aussi les déplacements sont-ils vers toujours plus de soleil. — Juin 1879 : Atteint àt fièvre à Chypre et croyant à l'influence du climat, il revient à Roche, où ta fièvre redouble. Le médecin d'Attigny diagnostique une typhoïde. Guérison. Puis, à l'automne, il redevient fiévreux, attribue ses malaises à la basse température et part pour Alexandrie ; mais à Marseille il est repris par un gros accès qui le fait aussitôt réintégrer Roche, où il passe l'hiver très rigoureux de 1879-80, se plaisant uniquement dans la chaleur des étables. Etudes des sciences mathématiques. ( Depuis 1874, sobriété progressive devant aller jusqu'à l'ascétisme).— Printemps de 1880 : Départ définitif pour l'Orient, où i>
cins, le docteur T..., un vieux à cheveux blancs, a ajouté : «Puisque vous êtes restée ici un mois et qu'il désire que vous restiez encore, ne le quittez point ; dans l'état où il est, ce serait cruel de lui refuser votre présence.... » Cela, chère maman, c'est ce qu'ont dit les médecins à moi toute seule, bien entendu ; à lui, ils disent tout le contraire : ils lui promettent une guérison radicale, cher-
restera jusqu'en 1891, toujours avec des accès de fièvre. — 1887 : Rhumatismes des bras et des jambes. — 1890 : Accès d'irritabilité excessive, dont il s'étonne lui-même et qu'il ne peut dominer. Les douleurs augmentent. — 1891 : Violente douleur au genou droit. Pour vaincre cette douleur, il fait un jour une course folle à cheval ; la bête emportée lui heurte le genou malade contre un arbre. Souffrances atroces, insomnie complète, absorption immodérée de narcotiques d'ailleurs inefficaces. Pas de médecin à Harar. Transporté à Aden, il refuse l'amputation de sa jambe et rentre en Europe. L'amputation est faite à Marseille ; les chairs sectionnées se cicatrisent vite. Durant un mois il va relativement bien, dort, mange, engraisse même. Puis soudain douleur à l'aisselle droite, nouvelle insomnie, engourdissement du bras, amaigrissement, dépression morale. Retour à Roche en juillet. Les souffrances augmentent, le bras droit se décharné. Souffrances générales. Départ le 23 août. Hôpital de JV.arseille : diagnostic : néoplasme de la cuisse. Mort le 10 novembre. Diagnostic du ^écès : carcinose généralisée. (N. de l'E.).
client à lui faire croire qu'il va mieux de jour en jour. Si bien qu'en les entendant je suis confondue au point que je me demande à qui ils mentent, si c'est à lui ou bien à moi, car ils ont l'air aussi sincères en lui parlant de guérison qu'en me mettant en garde contre sa mort. Il me semble pourtant qu'il n'est pas si malade qu'en particulier me le disent les médecins. La calme lui est revenu presque tout à fait depuis quatre jours. Il mange un peu plus ; il est vrai qu'il a l'air de se forcer pour manger, mais enfin il mange et ce qu'il mange ne lui fait pas mal. Son teint n'est plus aussi rouge.
A côté de ces petites améliorations, je constate de nouvelles souffrances, que j'attribue à sa grande faiblesse. D'abord ses douleurs ne cessent pas, ni sa paralysie du bras. Il est très maigre ; ses yeux sont enfoncés et cerclés de noir ; il a souvent mal à la tête. S'il dort le jour, il est réveillé en sursaut, et il me dit que c'est un coup le frappant au cœur et à la tête tout à la fois qui le ré-
veille ainsi. Quand il dort la nuit, il a des rêves effrayants et, à son réveil, il est roide au point de ne pouvoir plus faire un mouvement (le veilleur de nuit l'a déjà trouvé en cet état). Et il sue^ il sue, la nuit comme le jour, par le froid comme par la chaleur.
Depuis que plus de calme lui est revenu, il pleure toujours. Il ne croit pas encore qu'il restera paralysé, si toutefois il vit ; trompé par les médecins, il se cramponne à l'existence, à l'espoir de guérir ; mais, comme il se sent toujours bien malade et qu'à présent, la plupart du temps, il se rend compte de son état, il se met parfois à douter de ce que lui disent les docteurs ; il les accuse de se moquer de lui ou bien les taxe d'ignorance. Il voudrait tant vivre et guérir, qu'il demande n'importe quel traitement, si pénible soit-il, pourvu qu'on lui rende l'usage de son bras. Il voudrait absolument avoir sa jambe articulée pour essayer de se lever, de marcher, — lui qui, depuis un mois, n'a été levé que pour
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être posé tout nu sur un fauteuil tandis qu'on faisait son lit ! Son grand souci, sa grosse inquiétude est de savoir comment il gagnera sa vie, si on ne lui rend pas complètement son bras droit. Et il pleure en faisant la différence de ce qu'il était voilà un an avec ce qu'il est aujourd'hui ; il pleure en envisageant l'avenir où il ne pourra plus travailler, il pleure sur le présent où il souffre si atrocement. Il m'embrasse en sanglotant, en criant, en me suppliant de ne pas l'abandonner. Je ne saurais dire combien il est pitoyable. Il émeut tout le monde ici, où l'on est si bon pour nous que nous n'avons même pas le temps de formuler nos désirs : ils sont prévenus. On le traite comme un condamné à mort à qui rien ne se refuse ; mais toutes ces complaisances, toutes ces petites gâteries sont en pure perte : il ne les accepte jamais. Ce qu'il demande , c'est...
[Le reste de la lettre est déchiré].
Marseille, le 3 octobre 1891.
Ma chère maman, Je te supplie à genoux de vouloir bien m'écrire ou me faire écrire un mot. Je ne vis plus, de l'inquiétude où je suis ; je suis même sérieusement malade de la fièvre où me met cette inquiétude. Que t'ai-je donc fait pour que tu me fasses un tel mal ? Si tu es malade au point de ne pouvoir m'écrire, il vaut mieux me le faire savoir et je reviendrai, malgré Arthur, qui me conjure de ne le point quitter avant sa mort. Que t'est-il donc arrivé ? Ah ! si je pouvais m'en aller tout de suite vers toi ! Mais non ; sans savoir au juste si tu es malade, je ne peux quitter ce pauvre malheureux qui, du matin au soir, se plaint sans discontinuer, qui appelle la mort à grands cris, qui me menace, si je le quitte, de s'étrangler ou de se
suicider n'importe comment, — et il souffre tant que je crois bien qu'il le ferait comme il le dit ! Il s'affaiblit beaucoup. On va essayer un traitement par l'électricité : c'est la dernière ressource.
J'attends de tes nouvelles avec fièvre. Je t'embrasse, chère maman.
Isabelle.
Si tu m'as écrit et que ce soient tes lettres qui ne me parviennent pas, adresse-les à M. le Directeur de l'hôpital de la Conception et dans l'enveloppe tu mettras une lettre cachetée pour moi avec mon adresse.
Marseille, le lundi 5 octobre 1891.
Ma chère maman,
Merci mille fois de ta lettre du 2 octobre. Que j'ai souffert en l'attendant, mais que je suis heureuse de la recevoir ! Oui, je suis bien exigeante. Il faut m'excuser, c'est l'affection qui me rend ainsi.
Je comprends combien tu dois être occupée. Prends patience et courage vis-à-vis des domestiques. S'ils venaient à te quitter en ce moment, tu serais encore bien plus embarrassée. Si les moissonneurs sont partis, tu dois être un peu moins surmenée ; mais le « woyen « est aussi un bien mauvais moment à passer. J'espère que tu ne prendras pas la batteuse maintenant. Le père Warin ou un autre pourrait battre pour des fourrages le peu de blé qu'il y a. Que fais-tu du lait ? Le plus gros veau ne doit plus boire que du « mat-
ton ». Tu pourrais vendre le lait au laitier. J'espère que tu as tari la petite : elle fera son veau au commencement de novembre ; n'hésite pas à la vendre, si elle est toujours en bon état. Les porcs doivent être assez gras et bons à vendre. Qu'a donc eu Comtesse ? Prends garde aux autres chevaux, surtout à Charmante qui doit se trouver bien malheureuse, car je lui donnais souvent de l'avoine à part. Qui va « râger » le blé pour semer ? Que je souffre à penser que je ne puis rien faire pour t'aider !
Je ne dois pas songer à quitter Arthur en ce moment : il va mal ; il s'affaiblit toujours, il commence à désespérer de vivre, et, moi-même, je perds confiance. Je ne demande qu'une chose, c'est qu'il fasse une bonne mort.
Nous pensions voir Ries Q) hier dimanche,
(1) Commerçant français attaché à la maison César-Tian, d'Aden. Il voulait parler à Rimbaud d'une affaire d'armes avec les autorités abyssines. (N. de l'E.).
mais personne n'est venu. Je ne crois pas qu'Arthur entreprenne en ce moment quelque opération commerciale, il est trop mal. Dans tous les cas, je l'en dissuaderais de toutes mes forces...
Ne t'inquiète pas de. moi, chère maman. C'est ici qu'il faut venir pour se voir et se sentir respectée et même honorée comme on le mérite. Quelle différence entre les mœurs polies d'ici et la sauvage rustrerie de la belle jeunesse de Roche! Je ne connais aucune personne là-bas qui puisse être comparée avantageusement avec les habitants de ce lieu-ci. D'ailleurs, comme je ne parle qu'aux vieux, personne n'a à y trouver à redire. Ici, il fait toujours radieusement beau ; il a cependant fait trois orages qui ont duré quelques heures, puis aussitôt le soleil s'est remontré plus brillant que jamais. Mais après chaque orage le mistral souffle pendant un jour et une nuit et rafraîchit le temps pour deux ou trois jours sans que, en dépit de cela, le soleil soit moins brillant ni le ciel moins bleu.
Il y a des avalanches de fruits de toutes espèces. L'on en est saturé. Malgré toutes ces splendeurs, que je voudrais être près de toi en même temps qu'ici !
Au revoir, chère maman, garde bien ta santé et ne sois pas trop longtemps sans m'écrire.
Isabelle.
P.-S. — Je t'envoie ce griffonnage au crayon, que j'ai fait hier dimanche ; c'est l'emploi de ma journée. Ne te donne pas beaucoup de peine pour le déchiffrer, il ne mérite pas d'être lu :
Dimanche 4 octobre 1891. — Je suis entrée dans la chambre d'Arthur à 7 heures. II dormait les yeux ouverts, la respiration courte, si maigre et si blême avec ses yeux enfoncés et cerclés de noir ! Il ne s'est pas éveillé tout de suite. Je le regardais dormir, en me disant qu'il est impossible qu'il vive ainsi bien longtemps : il a l'air trop malade ! Au bout de cinq minutes il s'est éveillé en se plaignant, comme toujours, de n'avoir pas dormi de la nuit et d'avoir beaucoup souffert ; il souffre encore en se réveillant. Il m'a dit bonjour comme tous les matins, m'a demandéaussi comment j'allais, si j'avais bien dormi, etc. Je lui ai répondu que j'étais très bien. A quoi bon lui
dire que la fièvre, la toux et surtout l'inquiétude m'ont empêchée de reposer : il a bien assez de ses propres maux.
Il se met alors à me raconter des choses invraisemblables qu'il s'imagine s'être passées à l'hôpital pendant la nuit, et c'est la seule réminiscence de délire qui lui reste, mais elle est opiniâtre au point que, tous les matins et à plusieurs reprises pendant la journée, il me raconte la même absurdité, se fâchant que je n'y croie pas. Je l'écoute donc et cherche à le dissuader : il accuse les infirmiers et même les sœurs de choses abominables et qui ne peuvent exister ; je lui dis qu'il a sans doute rêvé, mais il ne veut pas en démordre et me traite de niaise et d'imbécile.
Je me mets en devoir de faire son lit. Mais depuis plus de huit jours il n'a pas voulu qu'on le descende : il souffre trop quand on le prend pour le mettre sur le fauteuil ou qu'on le remonte sur son lit. Faire le lit consiste pour lui à boucher un creux par ci, à réduire une bosse par là, à arranger le traversin, à remettre les couvertures (sans draps), tout cela, bien entendu, avec une foule de manie maladives. Il ne peut souffrir un pli sous lui ; sa tête n'est jamais bien ; son moignon est trop haut ou trop bas ; il faut mettre le bras droit complètement inerte sur des plaques de ouate, entourer le bras gauche, qui se paralyse de plus en plus, de flanelle, de doubles manches, etc.
On frappe. C'est la sœur qui apporte le café noir d'Arthur et vient me chercher pour la messe : il est sept heures et demie. Mais je ne puis quitter mon malade
qui n'est pas encore complètement soigné ; j'irai à la messe de neuf heures.
Je lui fais boire son café. A présent ce sont les frictions. On m'a confié tout ce qui dans la pharmacie sert pour l'usage externe : huile, alcool, baume, Uniment ; tout ce qui existe pour adoucir les douleurs est rangé là sur la commode. Quand on veut panser les autres malades^ on vient me demander pour un instant le flacon nécessaire.
On apporte la carafe de lait. Il la boit de suite, espérant combattre ainsi sa constipation et surtout sa rétention d'urine. Je crois que ses organes intérieurs se paralysent à leur tour et j'ai peur, et lui aussi, qu'ils ne se paralysent ainsi petit à petit, jusqu'au cœur : alors il faudrait mourir.
Sa jambe gauche est toujours froide et tremblante, avec beaucoup de douleurs. Son œil gauche est moitié fermé. Il a quelquefois des battements de cœur qui l'étouffent. Il me dit que lorsqu'il se réveille il sent sa tête et son cœur qui brûlent, et toujours il a des points douloureux dans la poitrine et le dos, du côté gauche.
Il est huit heures un quart. Eugène apporte l'appareil électrique : c'est la première séance. L'électricien dispose l'appareil et puis fait ses passes sur le bras droit pendant un quart d'heure. La main d'Arthur, pendant l'opération, fait quelques mouvements nerveux, s'ouvre et se referme vivement ; mais, aussitôt l'appareil enlevé, l'immobilité revient ; il ne ressent plus qu'une chaleur vive et une douleur assez violente dans le bras et dans la main;
néanmoins l'opérateur se déclare satisfait de cette première épreuve, et, à neuf heures moins un quart, nous sommes enfin seuls. Je l'arrange encore dans son lit, je le relève sur l'oreiller ; nous faisons de nouveaux essais d'urinal et de bassin.
Je mets mon chapeau, mes gants ; je sors sur la galerie et me mets à la recherche de la dame espagnole. Cette dame est avec son mari près d'un malade, leur oncle, qu'on a placé dans la chambre où était Arthur quand on l'amputa. Ce malade, vieillard de soixante douze ans, atteint en pleine rue, voici un mois, d'une hernie étranglée, a été heureusement opéré par le major, mais son grand âge est dominé par une fièvre débilitante dont il aura peine à se débarrasser. Il était de passage à Marseille avec son neveu et sa nièce, quand son mal le prit. Ce sont des gens qui paraissent très riches. Le neveu est officier de la Légion d'honneur. Malheureusement pour moi, ils ne savent pas un mot de français.
Je suis partie seule pour la messe, la dame espagnole n'étant pas encore arrivée. C'est grande fête de la Sainte- Vierge, Notre-Dame du Rosaire. La chapelle est tout illuminée. Les deux aumôniers sont présents. La grand'messe est parfaitement servie par six jeunes garçons aux surplis de dentelle sur dessous bleu céleste. Il y a des chantres accompagnés par l'harmonium et des chœurs de jeunes filles : tous chantent admirablement bien, comme du reste la plupart des méridionaux. Les religieuses occupent leurs stalles. La chapelle est presque pleine, II y a bien longtemps que je n'ai assisté à une aussi belle
«t bonne cérémonie. Après la messe, les uns s'en vont, les autres récitent le chapelet ; moi je me hâte de monter, car Arthur prétend que lorsque je ne suis pas près de lui il se croit déjà dans son cercueil...
Il m'attendait avec impatience. On vient d'apporter «ne caisse renfermant sa jambe articulée ; on a réclamé 5 fr. 50, qu'il n'a pu donner puisque c'est moi qui tiens la bourse. Je trouve aussi sur la commode un bol de lait chaud que la sœur, la bonne sœur, m'a apporté, comme «lie le fait tous les jours, pour « faire passer ma toux ». Je bois au galop ; je descends au bureau pour payer les frais de transport de la jambe ; je m'adresse à un jeune homme qui, m'entendant parler de payer les frais d'une caisse qu'on vient d'apporter s'imagine que cette caisse est un cercueil et me demande avec compassion des détails sur la mort du destinataire ; j'ai quelque peine -à le détromper.
Revenant près d'Arthur, je le trouve en larmes. Sa jambe tant désirée, si impatiemment attendue, il n'est plus en état de l'essayer ! « Je ne la mettrai jamais, dit-il; c'est fini, bien fini, je sens que je vais mourir. » Je le calme de mon mieux ; mais, comme lui et même plus que lui, je pense qu'il aura beaucoup de peine à s'en tirer ; c'est là d'ailleurs l'opinion de tout le monde ici et l'on ajoute qu'il vaudrait bien mieux être mort que de vivre dans l'état de souffrances où il se trouve.
Il est onze heures. Je le fais manger : potage de semoule, pommes de terre frites et rognon, omelette, raisin, poire, tranche de gâteau. On lui donne toujours ce qu'il pré-
fère, on lui choisit ce qu'il y a de meilleur et c'est en effet très bon, mais il trouve tout détestable et ne touche à presque rien. J'arrange sans cesse son lit, ses couvertures, ses oreillers : jamais il n'est bien. Une plainte perpétuelle s'échappe de ses lèvres. Jamais personne autre que moi ne l'a touché, ni soigné, ni arrangé, pendant la journée : la vue, la pensée seule des infirmiers lui fait mal ; et c'est ainsi que pendant la nuit il se laisse inonder de sueur, retient ses besoins plutôt que d'avoir recours au veilleur de nuit. Il m'a fait, hier, raser ses cheveux, afin que personne autre que moi ne l'approche.
A midi et demie, le facteur, si impatiemment attendu, guetté avec tant d'anxiété, est passé sans me rien remettre. Je vais déjeûner la mort dans l'âme. Mais une demi-heure plus tard, à peine revenue à l'hôpital, la sœur me fait un signe ; j'accours à son appel et elle me remet deux lettres, une pour moi, l'autre pour Arthur. Avant de rentrer dans la chambre, je lis la mienne, car je ne veux pas qu'elle soit lue par mon frère avant moi. Enfin, depuis quinze jours que je n'avais pas de nouvelles de Roche, voici une lettre rassurante ! Je l'embrasse, je la baigne de mes larmes. Moi, exilée si loin avec un pauvre malade, il y a bien longtemps que je n'ai eu une après-midi aussi heureuse que celle que je passe avec ma chère lettre. Je veux donner à Arthur celle qui lui est adressée : il la refuse...
Je dois m'ingénier toute la journée pour l'empêcher de commettre de nombreuses sottises. Heureusement que j'ai quelque influence sur lui. Son idée fixe est mainte-
nant de quitter Marseille pour un climat plus chaud, soit Alger, soit Aden, soit Obock. Ce qui le retient ici, c'est la crainte que je ne l'accompagne pas plus loin, car il ne peut plus se passer de moi.
Quelquefois il est très bon et très tendre, me remerciant avec effusion des soins que je lui donne, m'appelant son bon génie, son seul appui. Surtout il me fait promettre de ne pas le quitter avant sa mort et de veiller à l'exécution de ses dernières volontés, en particulier touchant son enterrement. Ils sont hélas ! bien malheureux ceux qui, pour les soigner, n'ont que des infirmiers. Il y a près de nous trois hommes paralysés, dont deux aussi jeunes qu'Arthur. L'un de ceux-ci va mieux, mais il est complètement idiot et ne peut plus causer ; l'autre est arrivé de l'île de Madagascar depuis quinze jours, c'est un ingénieur français, il a le délire depuis son arrivée. Ces deux malheureux sont maltraités par les infirmiers ; nous entendons leurs cris, leurs plaintes, et je me dis que si j'étais repartie, Arthur aurait été soigné de la même façon. Son délire, au lieu de se calmer, serait devenu de laf olie furieuse.
Tout ceci, je l'écris pendant qu'il est plongé dans une sorte de léthargie, qui n'est pas un sommeil, mais plutôt de la faiblesse.
Quand il se réveille, il regarde par la fenêtre le soleil brillant toujours dans un ciel sans nuages et il se met à pleurer, disant que jamais plus il ne verra le soleil dehors: « J'irai sous la terre, me dit-il, et toi tu marcheras dans le soleil ! » Et c'est ainsi toute la journée une plainte incessante, un désespoir sans nom.
A quatre heures et demie, on apporte le dîner. Il y goûte à peine. Il exige que je mange le dessert. Je dois le contenter, sous peine de le fâcher.
A cinq heures, c'est la visite. Hélas ! les médecins l'ont tant trompé qu'il ne les croit plus guère, et cependant c'est encore avec une sorte d'espérance qu'il écoute les encouragements du jeune médecin qui lui marque le plus de sympathie. Quant à moi, on ne me trompe pas et, entre toutes ces belles paroles, je discerne très bien que le succès de l'électricité est tout à fait incertain.
Maintenant il faut allumer la bougie, car à cinq heures et demie, il fait tout à fait nuit dans la chambre. Notre veillée va, jusqu'à neuf heures, se passer à frictionner, à changer de linge, à arranger le lit.., etc. Puis il retardera, minute à minute, l'instant de le quitter, et alors il me fera ses adieux comme si demain matin je ne devais plus le retrouver vivant. Et c'est ainsi tous les soirs.
Marseille, mercredi 28 octobre 1891 C)
Ma chère maman,
Dieu soit mille fois béni ! J'ai éprouvé dimanche le plus grand bonheur que je puisse avoir en ce monde. Ce n'est plus un pauvre malheureux réprouvé qui va mourir près de moi : c'est un juste, un saint, un martyr, un élu !
Pendant le courant de la semaine passée, les aumôniers étaient venus le voir deux fois ; il les avait reçus, mais avec tant de lassitude et de découragement qu'ils n'avaient osé lui parler de la mort. Samedi soir, toutes les religieuses firent ensemble des prières pour qu'il fasse une bonne mort. Dimanche matin, après la grand'messe» il semblait plus calme et en pleine connaissance :
(1) Quelques passages de cette lettre ont été utilisés par Paul Claudel dans sa préface aux Œuvres de Arthur Rimbaud. (N. de l'E.)»
l'un des aumôniers est revenu et lui a proposé de se confesser ; et il a bien voulu !
Quand le prêtre est sorti, il m'a dit, en me regardant d'un air troublé, d'un air étrange : « Votre frère a la foi, mon enfant. Que nous disiezvous donc? Il a la foi, et je n'ai même jamais vu de foi de cette qualité ! » Moi, je baisais la terre en pleurant et en riant. 0 Dieu ! quelle allégresse, quelle allégresse, même dans la mort, même par la mort ! Que peut me faire la mort, la vie, et tout l'univers et tout le bonheur du monde, maintenant que son âme est sauvée ! Seigneur, adoucissez son agonie, aidez-le à porter sa croix, ayez encore pitié de lui, ayez encore pitié, vous qui êtes si bon! oh, oui, si bon. — Merci, mon Dieu, merci!
Quand je suis rentrée près d'Arthur, il était très ému, mais ne pleurait pas ; il était sereinement triste, comme je ne l'ai jamais vu. Il me regardait dans les yeux comme il ne m'a jamais regardée. Il a voulu que je m'approche tout près, il m'a dit : « Tu es du même sang que moi :
crois-tu, dis, crois-tu ? » J'ai répondu : «Je crois; d'autres plus savants que moi ont cru, croient ; et puis je suis sûre à présent, j'ai la preuve, cela €st ! » — Et c'est vrai ! j'ai la preuve aujourd'hui ! — Il m'a dit encore, avec amertume : « Oui, ils disent qu'ils croient, ils font semblant d'être convertis, mais c'est pour qu'on lise ce qu'ils écrivent, c'est une spéculation ! » J'ai hésité, puis j'ai dit : « Oh ! non, ils gagneraient davantage d'argent en blasphémant ! » Il me regardait toujours avec le ciel dans les yeux ; moi aussi. II a tenu à m'embrasser, puis : « Nous pouvons bien avoir la même âme, puisque nous avons un même sang. Tu crois, alors ? » Et j'ai répété : « Oui, je crois, il faut croire. » Alors il m'a dit : a II faut tout préparer dans la chambre, tout ranger : // va revenir avec les sacrements. Tu vas voir, on va apporter les cierges et les dentelles : il faut mettre des linges blancs partout. Je suis donc bien malade !... » Il était anxieux mais pas désespéré comme les autres jours et
je voyais très bien qu'il désirait ardemment les -sacrements, la communion surtout.
Depuis, il ne blasphème plus jamais ; il appelle le Christ en croix, et il prie. Oui, il prie, lui !
Mais l'aumônier n'a pas pu lui donner la communion. D'abord, il a craint de l'impressionnner trop. Puis, Arthur crachant beaucoup en ce moment et ne pouvant rien souffrir dans sa bouche, on a eu peur d'une profanation involontaire. Et lui, croyant qu'on l'a oublié, est devenu triste; mais il ne s'est pas plaint.
La mort vient à grands pas. Je t'ai dit dans ma dernière lettre, ma chère maman, que son moignon était fort gonflé. Maintenant, c'est un cancer énorme entre la hanche et le ventre, juste en haut de l'os. (^) Ce moignon, qui était si sen-
(1) Sarcome du fémur. Pour empêcher la généralisation, en mai précédent on eût dû, paraît-il ici, désarticuler la hanche plutôt que -de trancher la cuisse. (N. de l'E.).
sible, si douloureux, ne le fait presque plus souffrir. Arthur n'a pas vu cette tumeur mortelle : il s'étonne que tout le monde vienne voir ce pauvre moignon auquel il ne sent presque plus rien ; et tous les médecins (il en est déjà bien venu dix depuis que j'ai signalé ce mal terrible) restent muets et terrifiés devant ce cancer étrange.
A présent, c'est sa pauvre tête et son bras gauche qui le font le plus souffrir. Mais il est le plus souvent plongé dans une léthargie qui est un sommeil apparent, pendant lequel il perçoit tous les bruits avec une netteté singulière.
Pour la nuit on lui fait une piqûre de morphine.
Eveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel : il dit des choses bizarres très doucement, d'une voix qui m'enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu'il dit, ce sont des rêves, — pourtant ce n'est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait, et je crois, qu'il le fait exprès.
Comme il murmurait ces choses-là, la sœur m'a dit tout bas : « Il a donc encore perdu connaissance ? » Mais il a entendu et est devenu tout rouge ; il n'a plus rien dit, mais, la sœur partie, il m'a dit : « On me croit fou, et toi, le crois-tu ? » Non, je ne le crois pas, c'est un être immatériel presque et sa pensée s'échappe malgré lui. Quelquefois il demande aux médecins si eux voient les choses extraordinaires qu'il aperçoit et il leur parle et leur raconte avec douceur, en termes que je ne saurais rendre, ses impressions ; les médecins le regardent dans les yeux, ces beaux yeux qui n'ont jamais été si beaux et plus intelligents, et se disent entre eux : « C'est singulier ». Il y a dans le cas d'Arthurquelque chose qu'ils ne comprennent pas. 0
Les médecins, d'ailleurs, ne viennent presque plus, parce qu'il pleure souvent en leur parlant, et cela les bouleverse.
(1) Faut-il rappeler qu'à la date où elle écrivait ceci, Isabelle Rimbaud ignorait tout des œuvres littéraires de son frère. (N. de l'E.)
Il reconnaît tout le monde. Moi, il m'appelle parfois Djami, mais je sais que c'est parce qu'il le veut, et que cela rentre dans son rêve voulu ainsi; au reste, il mêle tout et... avec art. Nous sommes au Harrar, nous partons toujours pour Aden, il faut chercher des chameaux, organiser la caravane ; il marche très facilement avec la nouvelle jambe articulée, nous faisons quelques tours de promenade sur de beaux mulets richement harnachés ; puis il faut travailler, tenir les écritures, faire des lettres. Vite, vite, on nous attend, fermons les valises et partons. Pourquoi l'a-t-on laissé dormir ? pourquoi ne l'aidé-je pas à s'habiller ? Que dira-t-on si nous n'arrivons pas au jour dit ? On ne le croira plus sur parole, on n'aura plus confiance en lui ! Et il se met à pleurer en regrettant ma maladresse et ma négligence : car je suis toujours avec lui et c'est moi qui suis chargée de faire tous les préparatifs.
Il ne prend presque plus rien en fait de nourri-
ture, et ce qu'il prend, c'est avec une extrême répugnance. Aussi a-t-il la maigreur d'un squelette et le teint d'un cadavre. Et tous ses pauvres membres paralysés, mutilés, morts autour de lui ! 0 Dieu, quelle pitié !
A propos de ta lettre et d'Arthur : ne compte pas du tout sur son argent. Après lui, et les frais mortuaires payés, voyages, etc., il faut compter que son avoir reviendra à d'autres ; je suis absolument décidée à respecter ses volontés, et quand même il n'y aurait que moi seule pour les exécuter, son argent et ses affaires iront à qui bon lui semble. Ce que j'ai fait pour lui, ce n'était pas par cupidité, c'est parce qu'il est mon frère, et que, abandonné par l'univers entier, je n'ai pas voulu le laisser mourir seul et sans secours. Je lui serai fidèle après sa mort comme avant, et ce qu'il m'aura dit de faire de son argent et de ses habits, je le ferai exactement, quand même je devrais en souffrir.
Que Dieu m'assiste et toi aussi : nous avons bien besoin du secours divin.
Au revoir, ma clière maman, je t'embrasse de cœur.
Isabelle.
Dicté par Arthur Rimbaud à sa sœur, le 9 novembre 1891, c'est-à-dire la veille de sa mort.