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UN LOT : DEUX DENTS

Monsieur le Directeur,

Je viens vous demander si je n'ai rien laissé à votre compte. Je désire changer aujourd'hui de ce service-ci dont je ne connais même pas le nom, mais en tout cas que ce soit le service d'Aphinar. Tous ces services sont là partout et moi, impotent, malheureux, je ne peux rien trouver, le premier chien dans la rue vous dira cela. En-

voyez-moi donc le prix des services d'Aphinar à Suez. Je suis tomplètement paralysé, donc je désire me trouver de bonne lieure à bord, ditesmoi à quelle heure je dois être transporté à bord...

Je l'ai vu ici, venu dans notre maison pour la dernière fois. Inoubliables journées, veilles et nuits qui ne reviendront plus jamais, jamais, amais !

J'ai soutenu son corps chancelant. J'ai porté dans mes bras ce corps souffrant et défaillant. J'ai guidé ses sorties, j'ai surveillé chacun de ses pas ; je l'ai conduit et accompagné partout où il a voulu ; je l'ai aidé toujours à rentrer, à monter, à descendre ; j'ai écarté de son unique pied l'embûche et l'obstacle. J'ai préparé son siège, son lit, sa table. Bouchée à bouchée, je lui ai fait prendre quelque nourriture. J'ai mis à

ses lèvres les coupes de boisson, afin qu'il se désaltérât.

J'ai suivi attentivement la marche des heures, des minutes. A l'instant précis, chacune des potions ordonnées |lui a par moi été présentée : combien de fois par jour ! J'ai employé les journées à essayer de le distraire de ses pensées, de ses peines. J'ai passé les nuits à son chevet : j'aurais voulu l'endormir en faisant de la musique, mais la musique pleurait toujours. Il m'a demandé d'aller, en pleine nuit, cueillir le pavot assoupissant, et j'y suis allée. J'avais peur, seule, loin de lui. Dans les ténèbres, je me suis hâtée; puis j'ai préparé les breuvages calmants, qu'il a bus... Et les veilles recommençaient, durant jusqu'au matin ; et quand il se mettait à dormir, je restais encore près de lui à le regarder, à l'aimer, à prier, à pleurer. Si je m'en allais, à l'aurore, sans bruit pourtant, il se réveillait aussitôt et sa voix, sa chère voix, me rappelait. Et je réaccourais tout de suite près de lui, heureuse de pouvoir le servir encore.

Que de fois, au cours des matinées, quand enfin il goûtait quelque repos, je suis restée des heures, l'oreille collée contre sa porte, épiant son appel, épiant son souffle !

Nulles mains que les miennes ne l'ont soigné, ne l'ont touché, ne l'ont habillé, ne l'ont aidé à souffrir. Jamais mère n'a pu ressentir une plus vive sollicitude envers son enfant malade... Il me parlait du pays qu'il venait de quitter ; il me racontait ses travaux. Il rappelait mille souvenirs aussi du passé, du bonheur perdu ; et ses larmes se mettaient à couler, amères, abondantes. J'essayais de calmer son chagrin ; mais je ne le pouvais, sachant bien moi-même que jamais plus la vie ne lui sourirait ; et, impuissante à le consoler, regardant, muette, tomber ses pleurs, je voyais en même temps se creuser chaque jour davantage ses joues pâles et s'altérer son admirable visage.

Il me demandait souvent en place de qui, lui

si bon, si charitable, si droit, pouvait bien endurer tous ces maux atroces. Je ne savais quoi lui répondre. J'avais peur, et j'ai peur encore, que ce ne fût en ma propre place. Hélas !

Je l'ai aidé à mourir, et lui, avant de me quitter, il a voulu m'enseigner le vrai bonheur de la vie. Il m'a, en mourant, aidée à vivre.

Là-bas, par delà les mers, dans les montagnes de l'Ethiopie, sous le soleil torride, par le vent brûlant qui dessèche les os et altère les moelles, que de fatigues il a endurées ! Nul Européen n'a essayé jamais avant lui d'accomplir les travaux auxquels il s'est astreint. Que d'efforts incessants! Que de marches !

Oh ! ce fatal voyage de Tadjourah au Choa et en Abyssinie. Quel souffle mauvais a-t-il respiré dans ces funestes régions ? Quel ange malin l'y avait donc conduit ? Pendant plus d'une année, oui, pendant plus d'une année, il a subi là, en son corps comme en son esprit, toutes les épreuves, tous les ennuis possibles. Et, en retour, quelle compensation ? Ce furent tous les désenchantements : un complet désastre.

La maladie avait rôdé autour de lui. Tel un reptile venimeux, elle l'avait enlacé, et, peu à

peu, insensiblement mais sûrement, elle devait le conduire, sans qu'il s'en fût aperçu, à la catastrophe finale.

— Allons, courage ! Tu n'as pas été heureux auprès du roi : eh ! bien, redouble d'efforts, multiplie tes facultés, sors des voies ordinaires. N'asiu pas le don d'intelligence, le don de force ? Non pas l'intelligence et la force du commun des hommes, oh ! non. Il y a en toi un génie exceptionnel. L'étincelle divine départie à chacun de nous est dans ton âme un foyer incandescent, une lumière éblouissante qui pénètre tout, partout. Et ce qui fait ta force, c'est la volonté puissante «t hardie à laquelle tu soumets tes muscles et ta pensée, sans écouter leurs plaintes ni leur besoin de repos. Travaille, toi qui as déjà tant travaillé ; instruis-toi, toi qui es une encyclopédie vivante ! Après les journées harassantes, passe une partie des nuits à étudier les multiples idiomes africains,

toi qui parles couramment toutes les langues d'Europe ! Ne trouve aucun goût au boire, au manger, à tous les plaisirs dont se repaissent les autres blancs ! Prends bien garde ! Mène une vie ascétique !... Quelques minutes suffisent pour tes repas, et, pendant onze années, tu ne te désaltères que d'eau. Quand tu réunis des amis, c'est uniquement pour causer avec eux d'affaires, de nouvelles les intéressant tous. Un peu de musique, parfois, beaucoup de lumières ; mais, toujours, et gouvernant tout, ta conversation incomparable, qui sait par soi seule éclairer, égayer, charmer ceux qui ont l'honneur d'être admis chez toi.

La pureté de tes mœurs est devenue légendaire. Jamais aucun être de luxure n'a franchi ton seuil et tes pieds jamais n'ont pénétré dans un lieu de joie... Sois bon, sois généreux !... Ta bienfaisance est connue, au loin même. Cent yeux guettent tes sorties quotidiennes. A chaque détour de chemin, derrière chaque buisson, au ver-

sant de chaque colline, tu rencontres des pauvres. Dieu, quelle légion de malheureux! Donne à celui-ci ton paletot, à celui-là ton gilet. Tes chaussettes, tes souliers sont pour ce boiteux aux pieds ensanglantés. En voici d'autres ! Distribue-leur toute la monnaie que tu as sur toi, thalaris, piastres, roupies. Pour ce vieux grelotteux, n'as-tu plus rien ? Si. Donne ta propre chemise. Et quand tu seras nu, si tu rencontres encore des pauvres, tu les ramèneras à ta maison et tu leur distribueras les aliments de ton repas. Bref, tu te déposséderas de tout superflu et même du bien-être pour venir en aide à tous ceux qui, sur ton passage, ont faim ou froid... Pour toimême, sois strictement économe ! Point de dépenses inutiles, pas de luxe surtout. Qui a construit, fabriqué les meubles de ton logis ? C'est toi. Tu possèdes donc aussi le secret des artisans ? De même, tu connais l'art du cultivateur : tu as mis enterre des semences d'Europe, et dans^ tes jardins de caféiers, parmi tes plants de bana-

niers, s'entremêlent, vigoureux, magnifiques, les légumes les plus exquis des potagers d'Occident. C'est que ton industrie, ton travail sont féconds dans tous les sens... Quel est ce jeune indigène qui vaque aux soins divers de la maison, de la cour et des magasins ? C'est ton serviteur fidèle, celui qui, depuis huit ans, te vénère et te chérit en t'obéissant. C'est Djami.

0 mon aimé, qui pourrait te haïr ? Tu es la bonté, la charité mêmes. La probité et la justice sont de ton essence. Et puis, il y a en toi un charme indéfinissable. Tu répands autour de toi je ne sais quelle atmosphère de bonheur. Partout où tu passes on respire un parfum délicieux, subtil, pénétrant. Quels talismans portes-tu ? Es-tu magicien ? Quels secrets moyens emploies-tu pour conquérir ainsi les cœurs et les volontés ? Quelles ailes puissantes t'es-tu créées pour planer comme tu le fais au-dessus de tous ? ... Mais^ quelles folies dis-je là ? Tu es bon, voilà toute ta magie, ô cher être prédestiné !... Es-tu heureux^

au moins ? Non. Le pays de tes rêves n'est pas sur cette terre. Tu as parcouru le monde sans trouver le séjour correspondant à ton idéal. Il y a dans ton âme et dans ton esprit des perspectives et des aspirations plus merveilleuses que ce que peuvent offrir les contrées les plus séduisantes d'ici-bas.

Mais on s'attache malgré soi aux pays où l'on a le plus peiné, le plus souffert, tout en y faisant le bien. C'est pourquoi Aden, Harar sont deux noms désormais inscrits dans ton cœur. Ils auront tué ton corps. Qu'importe ? Ton souvenir y voudra rester jusqu'au delà de la mort.

Aden, roc calciné par un soleil perpétuel ; Aden, où la rosée du ciel ne descend qu'une fois en quatre ans ; Aden, où ne croît pas un brin d'herbe, où l'on ne rencontre pas un ombrage ; Aden, l'étuve où les cerveaux bouillent dans les crânes qui éclatent, où les corps se dessèchent... Oh ! pourquoi l'as-tu aimé cet Aden, aimé jusqu'au désir d'y avoir ton tombeau ?

Harar, prolongement des montagnes abyssines: fraîches collines, vallées fertiles ; climat tempéré, printemps perpétuel, mais aussi vents secs et traîtres, pénétrant jusqu'à la moelle des os... L'as-tu assez exploré, ton Harar ? Y a-t-il dans toute la région un coin qui te soit inconnu ? A pied, à cheval, à mulet, tu es allé partout... Oh ! les cavalcades insensées à travers les montagnes et les plaines ! Quelle fête de se sentir emporté vite comme le vent parmi des déserts de verdures ou de rocs ; de parcourir, plus vif qu'un faune, les sentiers des forêts ; d'effleurer légèrement, comme un sylphe, le sol mouvant des marais ! ... Et tes marches intrépides, défiant les indigènes en hardiesse, en souplesse, en agilité... Quelle joie de s'élancer, front découvert, à peine vêtu, dans des vallées aux luxuriantes végétations ; de gravir des montagnes inaccessibles ! Quelle fierté de pouvoir se dire : « Moi seul ai pu monter jusqu'ici, nuls pieds que les miens n'ont foulé ce sol jusqu'à présent inexploré » ! Quel bonheur, quel délice

de se sentir libre, de parcourir sans entraves, par le soleil, par le vent, par la pluie, les monts, les vaux, bois, rivières, déserts et mers I...

0 pieds voyageurs, retrouverais-je vos empreintes dans le sable ou sur la pierre ?...

Retrouverais-je surtout les traces de ces travaux exécutés avec un courage inouï ? Les innombrables charges de café, les masses précieuses d'ivoire, et ces parfums si pénétrants d'encens, de musc, et les gommes, et les ors, — tout cela acheté sur d'immenses étendues de pays, après des courses épuisantes ou des chevauchées qui brisent les membres. Et ce n'est rien que d'acheter. Quand les naturels ont livré leurs produits, ne faut-il pas les peser, les soumettre à diverses préparations, les emballer soigneusement pour les expédier par caravanes à la côte, où ils n'arrivent au complet et en bon état qu'au prix de mille soins, de mille soucis et de

mortelles angoisses ? Ce que deux bras, énergiques comme jamais ne le furent d'autres bras, ont fait sans se décourager ni se reposer, au cours de onze années, qui pourrait l'énumérer ? Qui pourrait expliquer les ingénieuses combinaisons de ce cerveau plus complet que nul autre ? Puis, que d'ennuis, que de tourments au milieu des nègres fainéants et obtus ! Que d'inquiétudes •durant les longs jours que mettent les caravanes à traverser le désert ! Les chameaux et les mulets de charge, portant une fortune, sont confiés à la garde et à la direction de l'Arabe entrepreneur de transports. Mille périls guettent dans les solitudes de la route. Outre les pluies et les vents, ce sont les bêtes fauves, lions, panthères ; ce sont surtout les Bédouins, tribus errantes et malfaisantes, les Dankalis, les Somalis... Et, tandis que la caravane s'avance lentement vers la mer, le maître, le négociant, resté à sa factorerie pour opérer de nouvelles transactions et réunir les éléments d'un nouveau convoi, songe

sans cesse avec terreur que le fruit de son labeur géant est, à chaque minute des jours et des nuits, exposé à être perdu sans recours. Il sent sa cervelle se contracter d'angoisse, et la fièvre parcourt son corps. Nuit à nuit, ses cheveux blanchissent. Il suppute le chemin parcouru et celui qui reste à parcourir, tandis que l'inquiétude le dévore. Et ce supplice durera un long mois, temps pour le moins nécessaire à l'aller et retour de l'expédition.

Durant ces transports aventureux, la plupart des négociants ont subi des pertes, souvent considérables. Argent, marchandises, parfois même serviteurs et bêtes de somme, devenaient le butin des maraudeurs du désert. Mon bien aimé frère, lui, n'a jamais rien perdu ; il est sorti victorieux de toutes les difficultés. C'est que la plus heureuse audace présidait à ses entreprises qui, toutes, réussissaient au-delà de ses espérances ; c'est que sa réputation de bienfaisance s'était répandue de montagne à montagne, si

bien qu'au lieu de s'emparer des richesses de celui qu'ils nomment « le Juste », « le Saint », les nomades Bédouins se concertaient pour protéger chacune de ses caravanes 0).

L'or s'amasse, la fortune vient, elle est arrivée. L'avenir est sûr. L'ennemi, c'est-à-dire la pauvreté, les besognes maussades, la solitude et l'ennui, l'ennemi est vaincu. Il n'y a plus qu'à étendre la main pour cueillir la palme, la récompense de tant de surhumains efforts...

(1) Rapprocher de ce passage l'extrait suivant d'une lettre de M. Lagarde, ancien gouverneur d'Obock, à Paul Claudel :

« Rimbaud devait être au Harar en effet, lors de mon arrivée sur les côtes de la Mer-Rouge. Il y luttait d'une part pour la vie (quelle rude vie !) et rêvait ensuite de choses que les indigènes et les chefs musulmans de l'entourage de l'Emir du moment ne comprenaient point... Ils le considéraient cependant comme d'inspiration céleste, tant et si bien que des « fidèles » s'empressèrent autour de lui, suscitant les jalousies et les haines descadis et muphtis menacés dans leurs affaires par le nouveau prophète qu'ils essayèrent,. du reste, défaire tuer sur place. (N. de l'E.).

Etendu pour toujours, souffrant sans répit sur son lit de douleur le plus atroce martyre, du fond de sa petite chambre d'hôpital assombrie par le voisinage de la galerie de pierre et des platanes touffus, que d'enseignements il m'a donnés! En quatre mois, il m'a plus appris que d'autres en trente années. Je lui dois de savoir aujourd'hui ce que c'est que le monde et la vie, le bonheur et le malheur. Je vois ce qu'est vivre, ce <ïu'est souffrir, ce qu'est mourir. Je connais aussi ce délice qu'on nomme le dévouement, et, pardessus tout, j'ai senti l'ineffable allégresse d'aimer absolument un être de mon sang et sacré, — oh ! la tendresse fraternelle, d'essence pure et divine ! — de l'aimer dans la joie, dans l'épreuve, dans le malheur, m'élançant d'esprit et de cœur

vers lui ; de l'aimer dans la souffrance et la maladie, en ne le quittant plus ; de l'aimer dans l'agonie et dans la mort, en l'assistant sans faiblir, et par delà la mort, en exécutant sa volonté, ses simples recommandations, et, si Dieu voulait, en mourant peu après lui, de la même mort que la sienne, pour aller dormir là-bas, près de lui, et rassurer ainsi son âme inquiète qui a craint que sur cette terre je ne l'oublie (').

L'oublier, moi ! Pourrais-je oublier mon bonheur, oublier celui qui a fait naître mon âme à une vie divine ? Est-ce qu'il n'est pas partout et tout dans les horizons merveilleux qu'il m'a découverts, lui, mon ange, mon saint, mon élu, mon aimé, mon âme !... Oui, plus j'y réfléchis, plus je crois qu'à nous deux nous avions la même âme. Lui mort, il n'est pas sûr que je pourrai vivre.

(1) Isabelle Rimbaud est morte en effet de la même maladie qu'Arthur. (N. de l'E.).

Je me revois toute petite, à l'époque de son premier départ, en septembre 1870. C'était le soir, bien tard. Sous les grandes allées de marronniers, à Charleville, la foule en tumulte se pressait pour avoir des nouvelles de la guerre, et l'on ne parlait, hélas ! que de défaites. Tout à coup, au-dessus de toutes les rumeurs s'éleva un chant mâle et solennel, vibrant appel aux armes pour la patrie. Je n'ai jamais su quels artistes avaient, cette nuit-là, entonné ces accents sublimes. Je n'avais et n'ai depuis entendu rien d'aussi beau^ d'aussi émouvant. Mais mol, petite, grain de poussière dans la foule, je n'appliquai pas ce chant à la France en danger. La moitié de mon âme m'était ravie, partie avec Lui loin du foyer, de la sécurité ; et les sanglots de désespoir s'échappant de ma poitrine attestaient déjà l'énorme part de moi-même qui avait fui.

Depuis lors, je l'ai suivi partout à travers le

monde, en pensée, en souffrance, en joie, sans y forcer ma volonté, presque malgré moi. Aux mauvais jours, quand il endurait le froid, la faim, je souffrais avec lui. Mon esprit anxieux ne pouvait se reposer nulle part. Positivement, oui, je sentais une part de moi-même en détresse.

J'ai vécu de même des nuits d'égarement et de délire. Mon âme, offensée, pleurait. J'entendais des harmonies étranges, des bruissements mystérieux. Des visions vagues et douloureuses dansaient devant moi. Ces nuits-là, des voiles de neige entouraient mes sens et mon imagination. Je ne saurais définir mes impressions. Je frissonnais et la fièvre me brûlait.

J'étais avec lui, dans le brouillard gris ou le soleil pâle de Londres, sous le ciel bleu d'Italie, dans les neiges du Saint-Gothard. Je suivais avec lui les grandes routes. Nous traversions des bois, des prairies. Un mois durant, nous avons erré dans l'atmosphère brûlante de Java. Mes yeux sont encore pleins des choses et des paysages mer-

veilleux de ce pays. Je vois encore les insulaires tout petits et jaunes dans i'éblouissement de leur campagne... J'étais encore à côté de lui au cap de Bonne-Espérance, quand l'horrible tempête s'apprêtait à l'engloutir. Je fermais les yeux d'épouvante, ma tête se brisait : j'étais sur le point de sombrer aussi.

Et les retours ! Ah ! quelles joies délirantes ! Le bonheur de se retrouver entière et parfaite, après avoir subi longtemps l'absence de la meilleure partie de soi-même 1 Car il était bien supérieur à moi ; il me dominait, comme le plus beau et le plus noble arbre de la création dominerait le moindre des brins d'herbe. Mais il m'aimait tendrement ; et je m'étais attachée à lui telle qu'une petite poussière d'argent qu'un artiste divin aurait coulée dans le moule d'une colossale statue d'or.

Sans les avoir jamais lues, je connaissais ses

œuvres. Je les avais pensées. Mais moi, infime, je n'aurais pu les exprimer dans son verbe magique. J'admirais et je comprenais : voilà tout.

Je suis sortie de l'enfance comme il entrait dans l'âge viril. Nous possédions la plénitude de notre force physique et de nos facultés intellectuelles. Alors la destinée nous a séparés. Des milliers de kilomètres s'allongèrent entre lui et moi.

Chacun de nous avait, séparément, à poursuivre le bien et le beau, l'honneur du présent et la sécurité de l'avenir. Nous avions, lui comme homme, moi comme femme, des aspirations modestes et saintes, les premières et juvéniles ambitions s' étant éteintes. Nous voulions tout bonnement avoir le droit de vivre en plein soleil, dans les champs sacrés de la famille, de la dignité, du devoir.

Onze années consécutives, nous avons poursuivi notre but sans défaillir un instant, si occu-

pés chacun de notre côté que, sans nous oublier, nous nous parlions à peine, de loin. Personne au monde n'a fait l'effort que nous avons fait ; personne n'a eu notre persévérance, notre courage. Les fatigues corporelles que nous avons l'un et l'autre endurées sont inouïes, en dehors des ordinaires possibilités humaines. Les transes morales sous lesquelles nous avons vécu n'ont jamais été subies aussi courageusement par les autres mortels. Toujours nous avons travaillé sans faiblesse, sans hésitation, sans nous permettre la moindre distraction, le plus petit relâchement. Nous n'avons goûté aucun des plaisirs dont ne se privent pas les jeunes gens. Aucune existence n'a été aussi austère que la nôtre. Les Carmélites, les Trappistes ont plus de jouissances que nous ne nous en sommes donné. Et ce n'était ni par sauvagerie ni par avarice que nous menions ce genre de vie. C'était parce que nous étions absorbés par la vision du but saint et noble ; et nous concentrions tous nos efforts vers ce but.

Nous avons été bons, charitables, généreux. Nous ne pouvions voir la misère et l'infortune sans nous apitoyer et sans les secourir dans la mesure de nos forces. Nous étions probes. Que celui à qui nous avons fait tort volontairement se lève ■et nous jette la pierre !

Nous croyions à la vertu des autres, parce que ia nôtre était inébranlable ; et nous ne pouvions soupçonner que ceux-là mêmes qui auraient dû nous aider, nous soutenir et nous aimer, pouvaient nous trahir, nous mentir et nous briser. Nous avions horreur du mensonge, et nous aimions, oui, nous aimions notre prochain comme nous-mêmes. Ah ! nous étions bien naïfs pour le siècle... Mais, taisons^nous. Ne nous amollissons pas ! Ce que nous avons cru et fait est bien. Et, s'il fallait recommencer la vie, nous agirions encore de même.

Tel un palais splendide qu'un architecte au génie unique aurait édifié pierre à pierre, avec

un amour et une persévérance merveilleux, et qui, arrivé au faîte, tandis qu'il attacherait à la coupole le dernier emblème doré, se croyant par une édification aussi glorieuse à l'abri des secousses de la vie, sentirait tout à coup s'écrouler l'œuvre l'ensevelissant sous des monceaux de matières précieuses : telles nos espérances et tel notre avenir se sont brisés soudainement ! Le monument élevé avec tant de peine et de soins s'est effondré sur nos têtes, et nous voici blessés à mort parmi les décombres... Implacable dérision !... C'a été le naufrage dans le port ; la foudre qui détruit en un clin d'œil la cathédrale que des générations ont laborieusement terminée ; la grêle qui, au premier jour de la moisson, saccage en un instant les trésors amassés par le soleil et les rosées de toute une année. Jeunesse^ travail, prospérité, santé, vie, tout est perdu, tout est fini...

Et c'est ainsi que, à mille lieues de distance l'un de l'autre, lui dans un pays de nègres, sous

un soleil d'or et des ombrages enchantés, moi dans une obscure et froide campagne française, nous avons presque au même moment, à l'instant précis où le but Saint allait être enfin atteint, éprouvé, dans un ordre différent et pour des raisons différentes, l'anéantissement irrémédiable de nos radieux espoirs — pourtant si légitimes. Pour nous deux, en même temps, l'heure du Malheur, irrévocable, a sonné...

Roche, 1892.

De Marseille, après l'amputation, le 23 juillet 1891, il s'était fait conduire à Roche avec le désir de s'y reposer pendant deux ou trois mois, avec l'espoir d'y retrouver dans un calme absolu le sommeil qui l'avait fui. Mais rien ne lui réussissait ; il eût semblé que la fatalité s'acharnait contre lui, dans les plus simples choses. Les éléments incléments se liguaient, froid, brouillard, pluie, et, si le soleil tant désiré se montrait parfois, trop chaud, d'une maladive chaleur, c'était pour attirer vers une promenade au cours de laquelle survenait une ondée.

En cette triste année 1891, les blés avaient été gelés. Le 10 août, après une épouvantable nuit d'orage et de grêle, un givre dépouilla les arbres. Les moissons, par suite des pluies estivales, étaient en partie pourries dans les champs.

Arthur, grand amateur de chaleur, de soleil et d'air, souffrait beaucoup de ces troubles atmosphériques.

Le premier jour, à son entrée dans sa chambre, la plus belle de la maison et préparée avec un soin naïf, il avait eu cette exclamation sincère et flatteuse : « C'est Versailles ici ! » Tout de suite, là, ses malles avaient été défaites, ses bibelots disposés ; ses besoins d'infirme et ses désirs de voyageur las avaient été prévus.

Il essaya de se mettre à l'aise, de s'acclimater.

L'insomnie des premières nuits, la fièvre et les souffrances corporelles furent attribuées à la fatigue du voyage ; la solitude, l'ennui, le manque total de distractions se nommèrent calme, tranquillité. Il parlait peu de lui et des années passées en Orient, si ce n'est pour désirer repartir au plus tôt pour Harar, où, disait-il ; « il faut absolument que je retourne ». Alors, il se résignait presque à son amputation, faisait des projets en vue de pouvoir, malgré son membre ab-

sent, monter à cheval là-bas et continuer pendant un certain temps encore sa vie active.

II se fit prendre mesure d'une jambe artificielle soigneusement articulée, celle achetée à Marseille étant par lui jugée insuffisante. II béquillait peu ; l'aisselle droite lui faisait trop mal. Le moignon guéri ne supportait non plus sans douleur très sensible la jambe de bois. Cependant, comme rester en place et à la maison lui était extrêmement désagréable, il sortait beaucoup en voiture découverte. Chaque jour, malgré la fatigue et malgré le mauvais temps, on passait l'après-midi à se promener. Il aimait à être conduit aux endroits où se portait la foule endimanchée, les jours de fête et les dimanches ; et, sans s'y mêler, il prenait plaisir à observer les mouvements et les gestes des gens, ainsi que les changements opérés dans les mœurs depuis dix ans.

Il n'avait pas abandonné ses desseins matrimoniaux : au contraire. Le malheur récent avait plutôt irrité en lui le désir de se créer une fa-

mille. Mais, à présent, il ne « s'exposerait pas au dédain d'une fille de bourgeois ; il irait chercher dans un orphelinat| une fille d'antécédents et d'éducation irréprochables, ou bien il épouserait •une femme catholique, de race noble abyssine ».

S'il parlait rarement de lui, en revanche il détaillait volontiers les habitudes et les faits d'Abyssinie et d'Aden. En peu de mots, il expliquait beaucoup, de façon précise et charmante. Parfois il plaisantait, tournant en ridicule tout, le passé, le présent, l'avenir, les objets qui l'entouraient, les gens qu'il connaissait et lui-même ; et, de son lit, il avait alors le pouvoir de faire rire aux larmes son auditoire.

Cependant, au lieu de s'améliorer, son état de santé empirait. Le sommeil n'était pas revenu ; les douleurs, attribuées à tort à l'humidité régnante, augmentaient et le torturaient sans trêve. Le médecin constata que le fémur tranché augmentait de volume. La souffrance à l'aisselle devenait intolérable et, symptôme alarmant, le

bras droit rigide. Un ennui insurmontable, mortel, l'envahissait. Il devenait irritable. Roche, surnommé Terre-des-Loups, lui faisait horreur. Les promenades, en la voiture trop lentement menée et cahotante, le suppliciaient. L'impossibilité de béquiller, l'aisselle étant trop malade, le contraignait à une immobilité insupportable.

Il voulut absolument recouvrer le sommeil. L'effet des potions ordonnées étant presque nul, un simple remède de bonne femme fut essayé, qui ne réussit relativement que trop bien : il but des tisanes de pavot et vécut plusieurs jours dans un rêve réel très étrange. La sensibilité cérébrale ou nerveuse étant surexcitée, en l'état de veille les effets opiacés du remède se continuèrent, procurant au malade des sensations atténuées presque agréables, extralucidant sa mémoire, provoquant chez lui l'impérieux besoin de confidence. Portes et volets hermétiquement clos, toutes lumières, lampes et cierges, allumées, au son doux et entretenu d'un tout petit orgue de

barbarie, il repassait sa vie, évoquait ses souvenirs d'enfance, développait ses pensées intimes, exposait plans d'avenir et projets. Ainsi l'on sut que là-bas, au Harar, il avait appris la possibilité de réussir en France dans la littérature, mais qu'il se félicitait de n'avoir pas continué l'œuvre de jeunesse parce que « c'était mal ». Alors aussi, aux moments de vue dans l'avenir, il commença à désigner ses légataires préférés. Sa voix attendrie, un peu lente, prenait des accents de pénétrante beauté ; il entremêlait souvent à son langage des locutions de style oriental et même des expressions empruntées aux langues étrangères d'Occident ; le tout très compréhensible et clair et prenant dans sa bouche un charme singulièrement exquis.

Au bout de quelques jours, l'intoxication se poursuivant, les hallucinations commencèrent. La mémoire eut d'étranges faiblesses, cependant que le corps débilité expulsait d'abondantes et continuelles sueurs et qu'après chaque repas,

quelque réduit qu'il fût, se produisaient des congestions partielles. Une nuit, se figurant ingambe et cherchant à saisir quelque vision imaginaire apparue, puis enfuie, réfugiée peut-être en un angle de la chambre, il voulut seul descendre de son lit et poursuivre l'illusion. On accourut au bruit de la chute lourde de son grand corps ; il était étendu complètement nu sur le tapis.

Relevé, point blessé d'ailleurs, la secousse ressentie en tombant produisit immédiatement effet. Désormais lucide et sans exaltation, il renonça à endormir ses souffrances physiques, puisque le soulagement obtenu modifiait son état moral au point que lui, Arthur Rimbaud, avait pu faire d'intimes confidences. Il se désola : ainsi ce nejui était même pas possible d'user d'un remède efficace ; il était condamné à souffrir.

Les douleurs revinrent plus vives et l'ennui

plus accablant. II essaya encore de dompter la maladie, se fit appliquer toute la thérapeutique possible : remèdes internes et externes ; potions réactives et préventives, frictions, onctions, massages. Mais c'était le torturer sans utilité ; les remèdes digérés lui aigrissaient l'estomac, tandis que les frictions aiguisaient son mal en irritant horriblement nerfs, muscles, os. Le bras droit mourut littéralement, sans, pour cela, cesser de faire souffrir le pauvre Arthur. L'appétit se perdit presque complètement. Les douleurs se généralisèrent.

L'état moral se ressentait naturellement de l'effondrement physique. Ce furent des crises de désespoir, des larmes, une colère nerveuse à laquelle succédaient, sans transition, des attendrissements angéliques et des caresses. Il était possédé de la crainte affreuse de devenir et de rester paralysé — l'immobilité forcée dans l'avenir ! — autant que du désir intense de guérir, à tout prix. Tout, des mois, des années de traitement

LE DERNIER VOYAGE DE RIMBAUD llî

barbare et de drogues infectes, tout, il eût tout subi avec joie, pourvu que l'usage de ses bras et de sa jambe lui fiit rendu et conservé.

Puis, l'idée fixe de retourner au Harar (au moins pour quelque temps) le hantant, d'autant plus fortement que de jour en jour se montrait l'impossibilité d'entreprendre un long voyage, iï résolut de partir pour Marseille « où du moins il aurait du soleil et de la chaleur et se ferait soigner à la Conception par le chirurgien qui l'avait opéré ». Enfin, de là il serait « à portée de se faire embarquer pour Aden, au premier mieux senti ».

Le 23 août 1891, un mois juste après son arrivée, il repartait.

Le voyage s'augura mal. Très ému, Arthur réclamait, dès 3 heures du matin, qu'on l'habillât et le conduisît à la gare, distante d'environ 3 kilomètres. Le train passait à 6 heures et demie. Maisles domestiques n'en finissent pas d'atteler à la

voiture qui doit le conduire au chemin de fer ! En route, le cheval, dérangé probablement trop matin, refuse de marcher, et, point de fouet pour l'activer ! Arthur ôte sa ceinture de cuir afin d'exciter le maudit animal : peine perdue ! Le train est parti depuis deux minutes quand on atteint la station... Que faire ? L'usage de la voiture était devenu extrêmement pénible au malade, et voilà qu'à cause d'un retard de cinq minutes, il faudra parcourir deux fois encore les trois ou quatre kilomètres séparant le village de la gare !

Il était très sombre. Découragé, il hésita un moment, préférant presque attendre là, en cette gare, le prochain train, plutôt que d'affronter le supplice du véhicule. Mais le froid brouillard matinal le faisait grelotter. Il se décida à rebrousser chemin vers la maison.

Le second train partait à midi 40 minutes. A 9 heures et demie, il se réveille en sursaut et ordonne le départ tout de suite. C'était deux heures trop tôt. Par un suprême effort, il s'ha-

billa seul, presque entièrement. Très excité, il veut partir à tout prix, vite, vite ! Il refuse de prendre aucun aliment ! Il n'a qu'une idée .-partir ! La voiture est amenée. On va l'y transporter. Alors son excitation tombe tout d'un coup ; il promène ses regards autour de lui et pleure:

« 0 mon Dieu ! dit-il à travers ses larmes, ne trouverais-je pas une pierre pour appuyer ma tète et une demeure pour y mourir ? Ah ! j'aimerais mieux ne pas m'en aller ! Je voudrais revoir ici tous mes amis et leur distribuer ainsi qu'à vous ce que je possède ».

Rien ne saurait rendre l'accent de ses paroles. C'était le désespoir d'un être supérieur pleurant ses amis et sa vie ; c'était la résignation d'un martyr à la mort. Il nous tenait contre son cœur, dans ses pauvres bras ; il sanglotait. Nous lui disions :

« Reste, veux-tu ? On te soignera bien, on ne te <juittera plus jamais ».

Mais les pas lourds des domestiques qui vien-

nent pour le porter se font entendre : « Non, répond-il en refoulant ses larmes, il faut essayer de guérir )>,

On part. Et cette fois, c'est deux heures de pénible attente qu'il faut subir à la gare. Il prend quelques gouttes d'élixir bromure, breuvage nauséabond destiné à calmer tant soit peu l'agitation fébrile. En buvant pur un remède qui, fort étendu d'eau, est encore détestable au goût, ses yeux tombent sur les deux domestiques occupés à suivre ses mouvements d'un air d'ardente convoitise : les imbéciles s'imaginent sans doute qu'il vient d'absorber une liqueur délicieuse. Leur méprise éveille en Arthur un reflet de ses caustiques gaîtés d'autrefois. 1! nous communique sa réflexion. En même temps une saillie d'esprit bien à lui s'échappe, au sujet du parterre en miniature entretenu par le chef de gare (quelques pieds de reines-marguerites attristées autour d'un dahlia maigre, le tout cerné d'une rondelle de sable sous le marronnier qui nous ombrage).

Coup de sifflet. Voici le train. Arthur dans son fauteuil est transporté, puis hissé dans le wagon, hélas ! non sans souffrance. Péniblement il s'installe sur les coussins.

La trépidation du train lui est cruelle. Il pleure. Oh ! ce moignon, quel bourreau ! Il le tient à deux mains : « Que je souffre, que je souffre ! » répètet-il. Les oreillers et les coussins sont empilés sur la banquette de face. Il essaye de s'y appuyer, de se mettre debout, de s'asseoir. Mais aucune position ne lui est favorable ; le dos, les reins, les épaules, les bras, surtout l'épaule et l'aisselle droites et le moignon sont autant de foyers atrocement douloureux. Il s'affaisse brisé par l'effort. « Je croyais, dit-il, prendre intérêt au voyage et m'y distraire un peu ; mais je vois que c'est fini, je n'aurai plus aucun plaisir, je suis trop mal ! »

Amagne. Changement de train et 20 minutes d'arrêt.

A la requête formulée, les employés s'empressent de descendre Arthur. On le mène en fauteuil roulant dans la salle d'attente grande ouverte.

Quand, le mois d'avant, il était arrivé ici, le transbordement avait été moins pénible qu'aujourd'hui et il avait alors l'espoir d'un mieux à venir... Il compare avec tristesse le voyage passé avec le présent, et il constate combien il s'est affaibli. De grosses larmes roulent sur ses joues ^couvertes d'une rougeur inquiétante. II se plaint, mais sans égoïsme ni monotonie. Au contraire, il s'enquiert avec bonté des besoins présumés de qui l'accompagne et exige, avec douceur, qu'on ne se prive de rien pour le servir.

Enfin, on appelle les voyageurs en voiture. Le chef de gare, très complaisant, fait monter Arthur. Mais malgré ses « Prenez garde! » et nos « Allez bien doucement! », malgré les précautions évidentes des porteurs, des exclamations douloureuses s'échappent de ses lèvres. Quel martyre ! et en quel état va-t-il arriver à Paris ?

Il est assis sur le coussin rouge ; il a fait mettre sa valise contre lui et il s'y appuie du bras droit ; le burnous et la couverture atténuent un peu la dureté du soutien au membre malade ; du coude gauche il se soulève sur le bord de la fenêtreportière. De cette façon, le tressautement est moins rude pour son pauvre moignon, mais quelle fatigue que la sienne ! « Assurément, dit-il, on sera obligé de couper le reste de cette maudite jambe ; bien sûr, quelque chose de malade est resté là ; je souffre trop » . La surface est absolument saine cependant ; peut-être ne s'agissait-il que de névralgies et de rhumatismes ? L'extraordinaire sensibilité du membre amputé n'est-elle pas un effet de son état maladif ? Le désir de guérir convainc Arthur davantage que les meilleures suppositions ; et, brisé de fatigue, il se laisse aller à une somnolente torpeur.

Il dort mais de quel sommeil î Ses yeux sont

ouverts, sa bouche garde une expression d'indicible souffrance ; la fièvre creuse ses joues et les sème de taches ardentes, ses pauvres mains exsangues et maigres s'abandonnent, inertes aux cahots du train. Il a l'air bien, bien malade.

D'abord, nous étions seuls dans le compartiment. Aux stations, des voyageurs ouvraient la portière avec l'intention de monter ; mais, à la vue du cher malade, ils se retiraient, allant chercher ailleurs plus gaie compagnie. A la fin montèrent des jeunes mariés ; puis un jeune ménage avec de petits enfants. On entrait de notre côté et, chaque fois, les voyageurs s'étonnaient aux « Prenez garde à lui, ne le touchezpas, ne le blessez pas ! » et l'on se serrait, on se gênait pour lui laisser un peu plus de place. Lui se réveillait et regardait les gens avec des yeux étrangement brillants, mais d'un air si indifférent et si las ! Puis, tout aussitôt, il retombait dans sa torpeur douloureuse.

Les jeunes mariés se parlent avec animation

et gaieté ; les enfants jouent et rient, leurs parents engagent des conversations. Les villes et les villages se succèdent ; les vignes, les moissons, lès meules nouvelles passent rapidement. Partout, c'est la trêve du dimanche : dans les gares, sur les routes, par les sentiers, sur la campagne il y a des groupes vivants, joyeux, bruyants. Tout ce monde est en habit de fête et étincelle, pour ainsi dire, sous le soleil d'août.

Meaux, et les petites stations des environs de Paris. L'animation redouble et les tableaux de vie se succèdent vertigineusement le long du chemin. Les innombrables villas sont en liesse. Des Jardins et des fenêtres ouvertes s'échappent des fusées de rire, des chants, des cris de joie, de la musique. Sur un fleuve, une multitude de canots fuient ou glissent doucement ; des petites voiles blanches se mirent dans l'eau ; les toilettes claires et jolies sont partout ; la foule se promène heureuse.

II y a une fête dans la banlieue de Paris. On s'y presse, on y vole. C'est la vie tout cela ! Et lui, Arthur, le voyageur infatigable et curieux, reste insensible à force de souffrir, est immobile dans ce coin étouffant du wagon.

Paris. Il est environ 6 heures et demie du soir. L'engourdissement résultant de la fatigue a atténué l'angoisse et le supplice de la descente. Hésitation. Peut-être serait-on plus efficacement soigné ici qu'à Marseille ? Et puis... c'est Paris et, après tant d'années d'existence presque sauvage, c'est à Paris qu'il conviendrait de contempler le monde civilisé... En tout cas, on y couchera à Paris ; et on réfléchira pendant la nuit.

Mais, au cours du trajet de la gare de l'Est à l'hôtel, la pluie s'étant mise à tomber et le fiacre secouant terriblement, Arthur renonça à séjourner en ce Paris ; et, changeant l'itinéraire, il com-

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manda au cocher de le conduire sur le champ à la gare du P.-L.-M.

Il n'y avait, ce dimanche là, presque personne sur les boulevards, ni dans les rues. Les pavés, luisaient sous la pluie, et les gouttières bruissaient tristement. Les magasins étaient fermés. C'était lugubre. Arthur, quoique accablé, regardait fiévreusement à travers la vitre.

Effondré lam.entablement sur des sièges de velours, à P.-L.-M. il attendait impatiemment le départ de l'express vers Marseille. A jeun depuis le matin, il essaya de prendre quelque nourriture ; mais tout lui répugnait, il dut s'abstenir. L'énervement et la fièvre excitaient son cerveau jusqu'au délire. Il eut un instant d'extraordinaire et navrante gaieté, occasionnée par la vue de l'uniforme d'un officier. Il envoya chercher une potion soporifique. Comme aux moments d'exaltation fébrile succédaient de

profondes prostrations, ce fut un corps presque inerte que les employés, au moment du départ, vers onze heures du soir, transportèrent le plus doucement possible au coupé-lit réserve, où, tout de son long, fut étendu l'infortuné voyageur.

On avait espéré que le moelleux relatif du coupé-lit atténuerait pour le malade la trépidation du train et qu'il pourrait reposer, tant par l'effet du narcotique absorbé que par celui des fatigues de la journée. Il n'en fut rien. Le chagrin, le jeûne, la faiblesse, la souffrance allumèrent en lui une fièvre intense ; le délire s'affirma •et, pendant cette affreuse nuit où l'express emportait Arthur Rimbaud vers Marseille, la personne qui l'accompagnait, agenouillée et recroquevillée dans l'espace exigu, assista au plus effroyable paroxysme de désespoir et de torture physique qui se puisse imaginer.

Le matin, quand, à Lyon, le soleil levant fit resplendir les étoiles dorées du pont sur le Rhône, le voyageur, épuisé, s'assoupissant dans une

sorte d'anéantissement comateux, oublia, durant quelques heures, la triste réalité. Mais des rêves affreux peuplaient son sommeil. Bientôt des cauchemars le réveillèrent baigné de sueur et divaguant. Le pauvre corps endolori, martyrisé, essayait en vain de se mouvoir sur son étroite couche. L'ankyîose s'accentuait.

La chaleur méridionale se faisait sentir. On étouffait dans l'étroit compartiment. Le coupé était une infernale prison d'où il n'y avait aucun moyen de s'évader.

Arles ; La Camargue, Marseille.

Vers le soir, à la descente du train, Arthur fut transporté à la Conception, où il se fit inscrire sous le nom de Jean Rimbaud.

Il ne devait plus sortir vivant de sa chambre d'hôpital.

Charle ville, 1897.

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