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DU MOYEN AGE ET L'HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Messieurs,

Six ans se sont écoulés depuis le jour où le ministre de l'instruction publique fondait, à la Faculté des Lettres de Paris, une conférence de langue et de littérature françaises du moyen âge, et, sur la proposition du conseil des professeurs, me chargeait de cette conférence.

Pendant six ans j'ai poursuivi ici l'étude de nos vieux textes et l'histoire de notre langue, en même temps que, dans une enceinte voisine, à l'Ecole pratique des Hautes Etudes, je continuais l'enseignement de la grammaire comparée des langues romanes.

Durant l'année scolaire qui vient de finir, un changement considérable s'est produit. Nos études, encore nouvelles, ont reçu une consécration solennelle et définitive ; la conférence a été transformée en chaire. Le vœu de la Faculté, qui appelait depuis longtemps cette transformation, avait été entendu par un ministre dévoué à la cause de l'enseignement supérieur et favorablement accueilli par des Chambres que l'intérêt des hautes études n'a jamais laissées indifférentes. Et la bienveillance de la Faculté et celle du ministre m'appelaient de nouveau à l'honneur d'occuper cette chaire, et m'invitaient à venir prendre place auprès de tant d'hommes éminents par la science et l'art de la parole.

' Leçon d'ouverlure du cours de lanfçue et littéralure françaises du moyen âge, à la Faculté des Lettres de Paris (4 décembre 1883).

24 ÉTUDES FR.\NÇAISES

Cet honneur, ce n'est que justice de le rapporter aux études que je représente. Ce sont elles que le ministre a voulu consacrer, alors que, sous ses auspices, le conseil supérieur de l'instruction publique leur donnait une part de plus en plus considérable dans les programmes de l'enseignement secondaire et supérieur. Si je me sens heureux de voir la place qu'elles ont définitivement conquise dans l'Université, je sens aussi l'étendue de la tâche qui m'est confiée : du moins tous mes efforts tendront à me rendre et à rester digne du choix qui a remis entre mes mains le dépôt de cet enseignement : ce sera encore le meilleur moyen de témoigner ma reconnaissance.

Je n'ai point inauguré tout de suite les leçons que réclamait la situation nouvelle; ei j'ai continué, pendant le cours de l'année scolaire 1882-1883, n'en voulant point interrompre le cours, celles que j'avais commencées, en qualité de maitre de conférences, à la Faculté et à l'École pratique des Hautes Études. Aujourd'hui, après avoir quitté cette École des Hautes Études, qui a vu mes débuts dans la carrière scientifique, et à laquelle m'attachaient par des liens si étroits dix ans d'enseignement et de collaboration avec des maîtres émineuts ; aujourd'hui j'abandonne, non sans regret, cet enseignement de la grammaire comparée des langues romanes, que j'avais été chargé d'y organiser. Les légitimes exigences de la science, le titre même de la chaire que j'occupe, m'imposent une limite dont je suis forcé de reconnaître l'absolue nécessité. Permettez-moi de vous exposer les raisons qui m'obligent à me restreindre, et, par la même occasion, de vous expliquer le caractère général que je désire donner à mon enseignement et la méthode qui doit le diriger.

Grâce à une armée sans cesse grandissante de chercheurs et de savants, les études de philologie romane font de jour en jour des progrès si considérables que désormais elles ne peuvent plus guère être embrassées dans un seul et même cours. Comment suivre dans leur marche simultanée ces vastes recherches sur l'histoire du français et du provençal, de l'espagnol et du portugais, de l'italien et du roumain ? Une exposition aussi large perd eu force et en profondeur ce qu'elle gagne en étendue. Pour demeurer à la hauteur qu'il doit garder, l'enseignement doit se resserrer; il lui faut se restreindre pour ne pas baisser; l'écueil et le danger pour les études scientifiques, c'est d'être superficielles.

D'un autre côté, il est nécessaire de donner en Sorbonne, dans la Faculté des Lettres, un développement plus considérable à l'étude du français. Si la conférence de langues romanes à l'École des Hautes Études a surtout formé des élèves étrangers qui à leur tour sont devenus professeurs dans les gymnases, les universités d'Allemagne, de

Suisse, de Roumanie, de Bohême, de Suède, etc., la complexité d'un pareil enseignement écartait par cela même les étudiants français plus directement curieux des études nationales. Or, il importe de créer en France une école française qui poursuive avant tout l'étude scieutifique de la langue dans toute l'étendue de son développement historique. Ajoutons, et cela va sans dire, l'étude de l'ancienne littérature : cette dernière étude, jusqu'ici, n'avait pu être représentée dans les conférences que je faisais à la Faculté, et cette lacune devait être comblée.

Mais, si je restreins mon enseignement à celui de la langue et de l'ancienne littérature, je n'ai pas l'intention de le resserrer dans des limites tellement étroites qu'il me soit interdit de porter un regard sur la langue et la littérature des autres peuples romans. Je désire lui donner assez de largeur pour que vous puissiez toujours saisir les nombreux rapports qui unissent entre elles les langues et les littératures néo-latines. Tel chapitre de l'histoire de la poésie française est un chapitre de l'histoire de la poésie italienne ou espagnole; telle question de grammaire française doit trouver sa solution dans l'étude des phénomènes linguistiques d'au-delà des Alpes ou d'au-delà des Pyrénées. Ces rapports généraux ne seront jamais perdus de vue. Le français reste l'objet principal de notre recherche; mais, derrière le français, à l'occasion, l'on verra paraître au second plan l'une ou l'autre des langues soeurs, l'une ou l'autre des littératures romanes primitives.

Tel sera l'esprit généi'al de mon enseignement. Maintenant, pénétrant plus avant dans le détail, je dois vous exposer ce que je mo propose de faire dans chacune de mes leçons.

A côté des leçons d'exposition générale dont je vous entretiendrai tout à l'heure, je crois utile d'ouvrir des conférences où les auditeurs travaillent de concert avec le maitre. Nous expliquerons en commun les textes d'ancien français portés au programme de la licence es lettres et de l'agrégation de grammaire. Cette explication sera avant tout pratique. Il ne s'agira pas de faire de la haute criiique, et de rechercher à propos de chaque vers, à travers les variantes des manuscrits, des l'ajeunissements ou des anciennes traductions rigoureusement classés en famille, les leçons d'un original, d'un prototype perdu. Ce n'est pas que parfois, dans certains cas importants ou curieux, choisis comme exemples, nous nous interdisions des excursions sur ce terrain de la critique transcendante ; mais ces cas ne seront que l'exception ; et, en thèse générale, nous nous contenterons de bien comprendre le texte

que les programmes mettent entre nos mains, d'en expliquer les diverses formes grammaticales et de déterminer les traits principaux de la langue française au xi" siècle.

Vu leur caractère d'enseignement pratique, ces conférences seront fermées. Les auditeurs inscrits expliqueront les textes sous ma direction. Je désire qu'ils ne se bornent pas au rôle d'élèves, et qu'ils ne craignent pas, au besoin, de m'interroger. Chacun trouvera son profit à un échange d'observations qui rendent plus intimes les rapports du maître avec les auditeurs, et son action plus efficace. Ai-je besoin de dire que j'accueillerai avec sjmpathie, avec plaisir toute demande d'explications sup[ilémentaires ? Tous les mardis, après la leçon d'histoire littéraire, je resterai à la Faculté, me tenant à la disposition des étudiants désireux d'obtenir des conseils et des directions pour leurs travaux personnels.

J'espère que l'explication des textes portés au programme ne prendra pas toute l'année scolaire, mais que le deuxième semestre nous laissera deux mois ou plus que je voudrais consacrer à des conférences d'un caractère à la fois plus élevé et plus pratique. J'en voudrais faire des conférences de recherches scientifiques originales. Réunissant quelques auditeurs curieux de poursuivre des études qui auront eu le don de les intéresser, j'aborderais avec eux quelques-uns des nombreux problèmes de littérature ou de langue que nous aurons rencontrés sur notre chemin. Il y a là une riche mine de sujets de thèses, dont nous pourrons tracer les plans, que nous pourrons signaler aux futurs candidats au doctorat. A vous. Messieurs, de faire que ce souhait ne reste pas à l'état de simple vœu.

J'arrive maintenant aux leçons proprement dites. Une leçon est consacrée à la grammaire historique de la langue française; une autre, à l'histoire de l'ancienne littérature. Je parlerai d'abord de la langue.

Le titre officiel de la chaire est : Lltià-alure française du mojjen âge, et histoire de la langue française. L'opposition des deux parties du titre montre clairement que nous avons à traiter l'histoire générale de la langue, des orij;ines à nos jours, et non pas seulement l'histoire de l'ancienne langue ; étude immense, infinie, à l'embrasser dans tous ses détails, et où maintes régions restent encore à découvrir et à explorer.

Dans la leçon d'ouverture que je faisais il y a six ans', je montrais

' Voir plus haut, pp. 3-22.

l'étendue de cette étude qui doit porter sur l'histoire des sons, des mots considérés dans leur forme, leur origine et leur signification, des formes grammaticales et de la syntaxe, et j'exposais la quantité et la complexité des problèmes qu'elle a à résoudre. Un exemple très élémentaire vous en donnera une idée. Prenez une plirase latine, la plus facile, la plus simple : Credo hominem esse ratione •prœditum ; traduisezla maintenant : Je crois que l'homme est doué de raison, et comparez vos deux phrases. Elles présentent entre elles des différences tellement frappantes, que vous songez à peine à les rapprocher. Et cependant les éléments de la phrase française sortent du latin par une lente série de changements insensibles. Les mots latins se sont déformés dans la prononciation et ont pris un aspect nouveau {credo, cred, creid, crei, croi, crois ; hominem, homene, homne, homme ; ratione, rat i/on,rayzon, raison), ou ils sont sortis de l'usage pour être remplacés par des mots nouveaux (prœditum, dotatum, dodadu, dodad, dodcd, doé, doué). Des flexions nouvelles ont graduellement paru : l'article î = illinn dans l'homme, le pronom personnel er/o, ierjo, ieo, jeo, je, dans/e crois ; la syntaxe a été bouleversée, credo hominem esse devient credo quod homo est ; ratione devient de ratione. Je simplifie encore et supprime, pour abréger, des faits notables, tels que la substitution de l'accusatif l'homme à l'ancien nominatif li hom-s, répondant au latin (qi/od) homo {est) '. Celui qui pourrait embrasser d'un coup d'œil les divers changements phonétiques, morphologiques, syntactiques, significationnels (pardonnez-moi ce barbarisme), qui auront amené, à travers les âges, la phrase latine que nous supposons à la phrase française, aura un tableau en raccourci des modifications infiniment complexes qui de la langue de Plante ont fait celle de Molière.

Nous n'avons point l'intention de suivre ici tous ces changements, et de rechercher par le menu l'histoire complète de la langue. Une carrière d'homme ne suffirait pas à épuiser une telle recherche. Dans ces trois dernières années, j'ai appliqué cette méthode micrographique à l'étude de quelques points de syntaxe française, et l'année scolaire 1882-1883 s'est passée tout entière à étudier ce que les six cas de la déclinaison sont devenus dans le passage du latin au français, et

' Le tableau suivant peut donner une idée des transformations successives de cette phrase :

Lat. classique : credo hominem esse ratione prœditum, Lat. populaire: credo quod homo est de ratione dotatus,

cred qiied hom est de ralyon dodats,

(iego) creid jued (li) hom est de raison dodei,

ieo crei que li kom-s est de raison doez,

jo croi que li hom-s est de raison doua,

je crois que l'homme est de raison don^,

je crois (prononcez crwè, crmà) que l'homme est doué de raison.

comment et par quelles pi'épositions ils ont été graduellement remplacés.

L'objet que nous nous proposons est autre. L'ancien français sera pour nous non un. lut, mais vn moyen ; nous ne l'étudierons que pour mieux comprendre la langue moderne.

Assurément, l'étude de l'ancien français pour lui-même a son intérêt. Ce serait un digne sujet de recherches que d'essayer de retrouver toutes les formes, si multiples qu'elles soient, qu'a créées et où a pris corps, du xi= au xvi" siècle, la pensée française. Dans cette variété infinie de faits que produit l'activité incessantes de l'esprit, la psychologie historique trouverait une mine inépuisable d'observations ; mais ce point de vue ici ne saurait être le nôtre.

C'est bien celui, en somme, auquel nous nous placerons quand nous étudiei'ons l'histoire de la vieille littérature, parce que celle-ci a son unité propre et, par elle-même, forme un tout complet. Si, par certains côtés, la littérature moderne se relie intimement à l'ancienne, dans ses grandes lignes, elle en parait assez distincte pour que chacune, vivant de sa propre vie, soit soumise à une étude différente. Pour la langue, il n'y a point de solution de continuité possible entre les époques. Certes, à embrasser le cours de son histoire, on peut reconnaître une triple division : l'ancien, le moyen, le nouveau français, avec le xiviî et le xvii'-' siècle pour points de démarcation ; mais ces divisions, qui ne font qu'indiquer plus nettement des diiférences de direction dans la suite des évolutions, ne nuisent en rien à la continuité nécessaire du développement. Chaque génération transmet avec la vie sa langue à la génération suivante, et le langage d'un siècle continue la tradition du langage du siècle précédent. C est une trame qui se crée indéfiniment à mesure qu'elle avance dans le temps, et chaque maille du réseau se l'elie aux maUles antérieures et les suppose invinciblement. La langue moderne plonge donc par des racines innombrables au fond de l'ancienne langue, et il est impossible de la comprendre sans remonter aux origines.

Mais si la langue du moyen âge est l'origine de la langue moderne, les formes linguistiques qu'elle a produites n'intéressent pas toutes cette langue moderne. Dans le jeu infiniment varié de son activité, nombre de mots, de formes grammaticales, de constructions, ont paru qui n'ont marqué d'aucune empreinte sensible les formes postérieures. Une partie i-estreinte s'est prolongée dans les formes modernes en leur donnant naissance. Ce sont ces tournures, et ces tournures seules, qui tomberont sous la prise de notre recherche ; les autres seront laissées de côté puisque le moyen âge ne doit servir ici qu'à rendre compte de l'usage moderne.

De cette étude se dégagera une conclusion générale qu'il importe

dès maintenant de mettre en lumière. C'est que notre langue moderne est pleine de débris des formations antérieures, débris dont elle est impuissante à rendre compte. Et remarquez bien queje ne parle pas ici des lois générales auxquelles se soumet la langue vivante, lois dont nous comprenons et sentons l'action, sans en reconnaître toutefois l'origine et la raison d'être (l'histoire seule nous peut la donner), mais de faits isolés, incompréhensibles en eux-mêmes, et irréductibles aux lois actuelles du français.

Dans les phrases les plus courantes, nous répétons des sons, des expressions et des tournures qu'expliquent des lois générales antérieures aujourd'hui disparues, et qui ont survécu dans l'usage moderne, comme les derniers témoins vivants de ces lois, comme les dernières formules d'un autre âge. Il n'est guère d'expression familière qui, ainsi interrogée dans sa raison d'être, ne réveille soudain tout un monde évanoui, et ne fasse reparaître à nos regards étonnés les habitudes de langage des ancêtres. Les exemples en sont infinis : en voici quelquesuns. Nous suivons l'ordre des divisions de la grammaire.

Nous commençons par les sons. Une loi générale de la prononciation réduit, du xiv"^ au xvi^ siècle, la diphtongue ié à é dans tous les mots en -chié,-ffi4,-illié,-ffnié, c'est-à-dire après ch,ff, l mouillée, n mouillée : cachiez-, lergier, oreiUier, araigniée, sont ainsi devenus cacher, berger, oreiller, araignée. Seul, le mot cliien, où la diphthongue ié reconnaît une même origine, a échappé à cette réduction. Pourquoi ? Parce que là la diphthongue ié a été saisie par 1"/? suivante qui l'a transformée en nasale, et cristallisant sous cette forme nouvelle, elle n'a plus été reconnue par la langue quand, au xiv° siècle, celle-ci a réduit le son ié à é. La diphthongue primitive ié vit donc dans ce seul mot comme le dernier témoin d'une formation qui a régné des origines au xiv'' siècle. — La voyelle nasale sortie de Ve est en qui se prononçait, jusqu'au xii^ siècle, in ; par exemple, le mot que nous prononçons dan (de dentem) se prononçait dinV. Au xir siècle, le dialecte de l'Ile-de-France change cet in en an, et partout, dans la langue, en reçoit cette nouvelle prononciation an, partout, sauf dans la diphthongue ien [mien, lien, skn, etc.), qui nous conserve encore aujourd'hui un souvenir de la prononciation générale du xi" et du xu" siècle.

Passons au lexique. Les vicissitudes du lexique ont été depuis longtemps reconnues par les écrivains et les grammairiens. Habenl suafata verha. Les mots naissent, se développent et meurent comme des êtres organisés. Ce qui est vrai du mot, l'est également de ses diverses acceptions. Les significations premières disparaissent après avoir donné une ample famille de rejetons, je veux dire de sens dérivés ; mais, en y cherchant bien, on trouvera égaré dans quelque coin de la langue, un emploi qui fait soudain revivre à nos yeux la

sig-nification première depuis longtemps éteinte dans la langue générale. Le sens premier de cueillir (collijere) a disparu, pour vivre dans son composé et remplaçant recueillir ; du sens spécial recueillir (des fruits, des fleurs) en les détachant de la lige, la langue est arrivée au sens de di'lacher de la iiyc, et l'idée de recueillir a disparu : cueillir une rose. Voilà ce que nous montre l'usage général de la langue actuelle. Mais, prenons les termes de métier, et nous verrons l'ouvrier verrier cueillir le verre au bout de sa canne^ le maçon cueillir le plâtre avec sa truelle. C'est là que s'est réfugiée et qu'est encore vivante la signification qu'avait le mot dans la vieille langue. — La préposition en pour la conscience actuelle de la langue est le synonyme de dans, avec cette particularité qu'elle s'emploie devant des noms indéterminés : être en France, aller en Italie, porter en terre, être en danger. Mais comment expliquer : Jésus est mort en croix ? eijmrtrait en pied ? ou casque en tête ? Remontons au moyen âge, à l'époque où en avait encore le sens de sur qu'il tenait du latin, et oii l'on continuait à dire seoir en cheval comme on disait en latin sedere in equo. Les trois exemples que nous venons de citer sont donc les derniers débris de l'usage général de la vieille langue qui attribuait à en le sens de sur à côté de celui de dans.

Arrivons aux formes grammaticales. Dans les noms, le vieux français connaissait une déclinaison à deux cas, sujet et régime, que la langue a abandonnée pour ne garder que la forme du régime. Quelques mots seulement ont conservé la forme du sujet, parce qu'ils étaient d'un emploi fréquent au vocatif et que le vocatif se confondait avec le cas sujet. Voilà pourquoi on a dit sœur = sbror, et non soureur = sororem, prêtre et non prouraire, peintre et non peinteur, etc. Dans quelques cas, les deux formes ont duré jusqu'à nos joui's, chacune avec un emploi spécial : chantre et chanteur, sire et seigneur, etc. Mais, dans l'un et l'autre cas, le nominatif s'emploie avec la valeur d'un régime aussi bien qu'avec celle d'un sujet : la forme seule s'est maintenue, non la fonction . Un seul mot a échappé à cette réduction et a gardé à la fois la forme et la fonction du nominatif, puisqu'il reproduit phonétiquement un nominatif latin, et ne peut être employé que comme sujet du verbe ; c'est le pronom on, l'on. Oi^ dit est littéralement le latin homo dicit, dernier débris, toujours vivant, d'une construction disparue dès le moyen âge, et qui, par delà le moyen âge, nous fait remonter jusqu'à l'étage latin. — La conjugaison nous offre à chaque pas des exemples de ce genre. Que sont nos soi-disant verbes irréguliers, sinon les survivants des systèmes de conjugaison antérieurs, issus du latin"? Les exemples ici sont ti'op abondants et trop connus pour qu'il soit utile d'en rappeler.

C'est surtout dans la syntaxe que ces restes des anciens usages linguistiques se pressent nombreux et serrés. Jadis la langue disait :

LA LITTÉR-iTURE FIL^NÇAISE DU MOYEN AGE 31

manger pain, se nourrir arec ])(t>n, donner jioiir iKtin, etc. ; l'article partitif a pénétré les constructions de ce genre, et l'on a dit : manz/cr du^iain, se nourrir arec du pain, donner pour du pain. Seule l'expression se nourrir de pain a résisté à la pénétration de l'article partitif du, et la langue au lieu de dire se nourrir de da pam, a continué, mais là seulement, l'usage du moyen âge. — Jusqu'au xvi'^ siècle on dit : je le vous dis, tu le nous dis, il le nous dit ; à partir de cette épofjue, la langue intervertit l'ordre des pronoms :je vous le dis, tu nous le dis, il nous le dit ; mais l'ancienne construction se maintient dans il le lui dit (au lieu de il lui le dit). — L'ancien français traduisait la double construction du comparatif latin doctior quain Petrus et doctior Petro par plus savant que Pierre et plus savant de Pierre ; plus savant que Pierre se maintient jusqu'à nos jours: plus savant de Pierre disparaît, sauf dans la construction :^;?ks d'un, moins d'nn ; ils sont plus de quatre; il a moins de vingt ans. — C'est une construction usuelle de la vieille langue que d'intercaler le complément du verbe enti'e l'auxiliaire avoir et le participe passé s'accordant avec ce complément. Enfin cette leautè m'a la place rendue, dit Malherbe. Les exemples de cette construction abondent encore dans la poésie du xvii^ siècle. Tournure disparue totalement aujourd'hui, même de la langue poétique, sauf quand le complément est l'un ou l'autre de ces deux mots, tout, rien : il a tout fait, il n'a rien dit. — Pourquoi la préposition de après les particules négatives j)as, point : 2Jas d'argent, pas de suisse : point d'affaires? Pourquoi il n'apias d'amis, à côté de il n'a pas un ami ? Simple souvenir, aujourd'hui incompris, de l'emploi primitif de^;«s eijjoini comme substantifs : Il n'a point d'argent, c'est à-dire, il n'a même pas un point, pas la plus petite quantité d'argent ; le de est le de partitif qu'on trouve après beaucoup, peu, trop, assez. — Jadis la préposition par pouvait s'employer devant l'infinitif. Cet usage général se maintient jusqu'au xvii<^ siècle. Encore dans La Fontaine : « Et ne confondons point, par trop approfondir, leurs affaires avec les nôtres. » Tournure disparue excepté au cas où j3«/' est amené par commencer ou finir : Il a comtnencé'par rire ; il finira lien par avouer.

Voilà assez d'exemples. Ils suffisent à nous monti'er combien la langue actuelle, cette langue qui vit dans notre pensée, sur nos lèvres, contient de débris des temps passés ; véritables fossiles, puisque la langue moderne n'en peut plus rendre compte avec ses lois générales de formation ou de construction, mais fossiles toujours vivants, puisqu'ils ont encore leurs fonctions propres et leurs emplois spéciaux.

Cette permanence des traces d'organismes antérieurs dans l'organisme linguistique actuel reporte invinciblement notre pensée sur des faits analogues que présentent des sciences que je puis appeler voisines, les sciences naturelles. Dans la vie organique des végétaux et des

animaux, comme dans la vie linguistique, nous retrouvons l'action des mêmes lois. Les êtres vivants eux aussi offrent des exemples innombrables de débris d'organismes antérieurs, fossiles vivants, puisque la force organique les a adaptés à des fonctions nouvelles, mais véritables fossiles, puisqu'ils ne sont pas expliqués par les conditions actuelles de la vie et n'ont leur raison d'être que dans les formes antérieures par lesquelles a passé l'espèce.

Et la comparaison s'étend plus loin. Dans le langage comme dans la matière organisée, nous assistons à cette lutte pour l'existence, à cette concurrence vitale qui sacrifie des espèces à des espèces voisines, mieux armées pour le combat de la vie. Souvent, dans une langue, le hasard de la formation met en présence des expressions, des formes, identiques d'emploi ou de signification. La langue choisit l'une d'entre elles pour la faire triompher, et abandonne les autres qu'elle condamne à disparaître, à moins que l'adaptation à des fonctions nouvelles ne les rappelle à la vie. D'une façon générale, la biologie tout entière n'est que l'histoire des différenciations que les organismes d'un même type ont subies en s'adaptant à des milieux divers ; de même, la linguistique n'est que l'histoire des évolutions, diverses suivant les races et les lieux, par lesquelles a passé le type primitif. Cette coïncidence est frappante entre les lois de la matière organisée et les lois inconscientes que suit l'esprit dans le développement naturel du langage. Ne semble-t-elle pas nous dire que la vie, sous quelque forme qu'elle se présente, est soumise aux mêmes lois, et si ce n'est pas dépasser les justes limites de l'induction, que l'esprit et la matière ne sont que les deux faces d'une même force à jamais inconnaissable, l'Être •?

J'ai hâte d'abandonner ces considérations trop ambitieuses, mais qu'appelaient si naturellement les faits que nous avons observés, et je reviens à la question.

Vous voyez comment je comprends l'enseignement de la grammaire historique du français : suivre le latin populaire dans ses développements successifs, en éliminant tout ce qui n'a pas atteint la langue moderne ; montrer, d'un côté, la naissance et la formation des lois générales qui régissent cette langue moderne, de l'autre, la disparition des lois ou des faits généraux de la vieille langue qui, en s'éteignant, ont laissé, dans nombre de cas, des souvenirs plus ou moins obscurs, des traces plus ou moins effacées de leur existence. Ainsi la langue moderne sera expliquée dans ses lois générales et dans ses nombreux archaïsmes. Je compte donner deux ans à cette étude ; dans la première année, nous verrons l'histoire do la prononciation, du lexique, des formes grammaticales ; dans la seconde, celle de la syntaxe.

Arrivé à ce point, nous n'avons exposé qu'une partie de notre pro-

gramme : un autre sujet nous appelle, aussi vaste et d'un intérêt aussi vif, l'histoire de notre vieille littérature.

Une première question se pose d'abord : quelles sont les limites de cette histoire ? Les origines, on les voit bien ; elles se confondent avec les origines de la langue. Mais où s'aiTéte la littérature du moyen âge ?

Une division, adoptée par des critiques autorisés, établit une correspondance entre son histoire et celle du français. Le développement linguistique de ce dernier présente, nous l'avons vu, trois périodes : l'ancien français, des origines au xii° siècle ; le moyen français, du xiV à la fin du xvi" ; le français moderne, du xvii" à nos jours. De même l'histoire littéraire pourrait se diviser en ti"ois sections : l'ancienne littérature, héroïque et féodale, qui s'ouvre avec ces chefsd'œuvre qu'on appelle la Chanson de saint Alexis et la Chanson de. Roland ; la littérature du moyen irançais, qui fleurit sous les Valois, moins chevaleresque, moins courtoise, plus terre à tei're, et d'allure souvent lourde et pédantesque ; on peut la faii'e dater d'Eustache Descliamps et d'Alain Clmrtier ; la littérature moderne, notre littérature classique; sur son seuil, se dresse l'énergique et sévère figure de Malherbe.

Cette division est séduisante et a quelque chose de spécieux, mais, à l'examiner de près, ne repose pas sur une base solide. La deuxième période, malgré certains traits qui lui sont propres et la séparent des deux autres, se divise incontestablement en deux tronçons dont l'un va rejoindre la première, dont l'autre prépare et amorce la troisième. En réalité, si l'on en embrasse d'un regard le développement complet, notre littérature et plus particulièrement notre poésie (nous pouvons écarter la prose quand il s'agit du moyen âge, elle n'y joue qu'un rôle tout à fait secondaire) est partagée en deux périodes d'inégale longueur par un grand fait, la Renaissance des lettres. Dans ce mouvement de la Renaissance, qui s'étend sur un siècle et plus de notre histoire, on peut même saisir une date précise. Le manifeste de la Pléiade, lancé par Joachim du Bellay, en février 1550, date la naissance de la poésie moderne, et la fin de la poésie du moyen âge.

C'est une opinion encore bien accréditée que la poésie moderne

commence avec Malherbe. Mallierbe cependant n'est pas un créateur,

ce n'est qu'un réformateur. Celui qu'on peut saluer comme le père de

la poésie moderne, c'est Ronsard. A lui la gloire d'avoir ouvert la voie

à Malherbe, et par Malherbe à Boileau et à tout le xvii<' siècle. Car c'est lui qui, directement ou par ses disciples, a introduit dans notre littérature tous ces genres antiques, l'ode, la tragédie, la comédie, la satire, le poème épique considéré comme œuvre savante et artificielle. C'est lui qui, poursuivant l'œuvre de Leraaire de Belges et de l'école savante du commencement du xvi« siècle, mais la poursuivant avec plus de vigueur, de suite, de logique, et surtout avec un art supérieur, a naturalisé dans notre poésie cette mythologie ancienne dont les fictions devaient désormais s'imposer à tous nos poètes jusqu'à Lamartine, et régnent encore aujourd'hui dans les arts plastiques. C'est lui qui a donné à notre poésie lyrique cette richesse de rythmes savants, ingénieux, harmonieux, trop oubliés du xvii° et du xviii» siècles, et dont la réapparition au xix" a fait une partie du succès de l'école romantique. C'est à lui enfin qu'on doit ce vaste effort pour débarrasser la langue de tous les éléments latins introduits par les rlièio liqueurs de l'âge précédent, pour lui donner un vocabulaire nouveau, tout français dans ses éléments, d'une singulière richesse, d'une ampleur jusqu'alors inconnue. Comparez la phrase poétique de 1515 ou de 1530 à la phrase poétique de 1570 ou de 15S0, et vous mesurerez le progrès accompli. Pendant quarante ans qu'a duré le régne incontesté de Ronsard, cette forme de poésie, nouvelle dans ses sujets, nouvelle dans son style, a définitivement triomphé, est entrée dans le domaine commun de la république des lettres, est devenue la propriété de tous.

C'est de tous ces avantages qu'hérita la génération de MalJierbe. Malherbe recueillit tout naturellement, et à sou insu, le meilleur de ce qu'avait produit la Pléiade, et il ne vit plus, il ne dut plus voir que les excès et les erreurs où elle était tombée, les défauts et les faiblesses qu'elle avait laissés dans son œuvi'e. De là la réaction à hv^ueUe il attacha son nom. 11 crut opposer école à école en rejetant une partie de l'héritage de Ronsard, et, en réalité il en conserva la plus grande partie, la plus considérable, qu'il soumit à un travail d'épuration légitime et nécessaire. Il chercha à donner à la langue poétique cette perfection de forme, cette mesure dans le goût, dont la Pléiade avait eu le vif sentiment, l'aspiration généreuse, mais qu'elle n'avait guère su réaliser. Après lui, et en sinspirant de quehiues modèles admirables qu'il a laissés, le xvii» siècle reprit l'œuvre ébauchée, et, la ressentant dans des limites plus étroites encore, avec un art et un génie supérieurs, la porta à la perfection.

Ainsi se forma une littérature qui eut pour caractères essentiels d'être artistique, savante, classique. Elle fut artistique et savante, parce qu'elle s'inspira de l'imitation de plus en plus éclairée des chefsd'œuvre antiques ; elle y apprit le goût et la juste notion du beau; et,

dressée à l'école des grands maîtres de la Grèce et de Rome, grâce à la perfection de la forme, elle devint à son tour classique, c'est-à-dire qu'elle devint capable, comme les modèles grecs et latins, de former l'intelligence, d'apprendre à penser et à coordonner ses pensées, en un mot à composer. En même temps qu'elle enseigna cet art de la composition, cet art de développer les diverses parties d'un sujet de manière à leur faire rendre une impression simple et unique, elle enseigna à sentir, à goûter et à poursuivre ce je ne sais quoi qu'on appelle la perfection .

Mais ces qualités éminentes qui font de notre littérature du xvii" siècle l'éternel honneur de notre pays et une des plus belles dont se soit jusqu'ici enrichi le trésor commun de l'humanité, ces qualités éminentes en font aussi l'apanage d'un nombre trop restreint de personnes. Pour comprendre et goûter la plupart de ces chefs-d'œuvre (j'excepte La Fontaine, Molière et les sermons de Bossuet), il faut une initiation spéciale, une éducation classique, quelque teinture de l'antiquité.

Or, parmi les trente-six millions d'habitants qui composent notre nation, combien ont reçu cette initiation? six à huit cent mille, un million au plus peut-être. Toute la population des campagnes, presque toute la population ouvrière des villes demeure étrangère à notre littérature classique ; ces chefs-d'œuvre sont lettre morte pour elle, et leurs oreilles restent sourdes à la mélodie de cette poésie enchanteresse. Notre grande littérature n'est pas populaire.

Il s'en va autrement de la littérature du moyen âge. D'inspiration populaire, elle sort de la foule. Elle est l'écho des passions et des sentiments de tous, et, faite pour tous, est goûtée et comprise de tous. Seigneurs et vassaux, nobles et vilains, serfs et bourgeois, écoutent avec ravissement les beaux récits des trouvères qui chantent les exploits de Roland et d'Olivier, qui disent la grandeur de Charlemagne ou de Guillaume d'Orange ; rient des mêmes contes et des mêmes fableaux ; assistent avec la même émotion aux drames qui représentent à leurs yeux les mystères de la Passion, les martyres ou les miracles des saints.

Mais cette littérature ignore l'art. Quand la pensée est forte et le sentiment profond, l'expression devient forte. Si certains de nos vieux poèmes (en général les plus anciens et les plus voisins de l'inspiration populaire) peuvent être regardés comme des chefs-d'œuvre, ce sont les produits d'un art qui s'ignore ou d'un art à peine conscient. Bien peu nombreux sont les écrivains qui ont le sentiment du goût et la notion nette du beau. On chante pour chanter ; on conte pour conter, avec plus ou moins de bonheur. On ne songe guère à polir une œuvre, et à

la mener au point suprême de la perfection. De là, même chez les meilleurs, des longueurs et des faiblesses ; on soignera le détail, on oubliera l'ensemble et la valeur que le détail doit recevoir pour concourir à l'unité d'effet. L'art de la composition est inconnu, et bien que le talent abonde au moyen âge, la littérature qu'il nous a laissée n'est pas artistique.

La littérature du moyen âge n'est donc une littérature d'art qu'à l'état d'exception ; elle est avant tout une littérature populaire ou nationale. Ce double caractère doit déterminer la nature de notre enseignement.

Dans les quatre années où nous pensons le répartir, nous ne prétendons point passer en revue tous les documents écrits du xi'' au xvr siècle que le temps a épargnés. C'est affaire à la savante compagnie qui siège à l'Institut de rédiger l'histoire littéraire de notre paj's, et de nous faire connaître par le menu toutes les œuvres que, durant cette période, nous a laissées la vieille France. Pour nous, nous n'avons à étudier et à analyser que les plus belles, celles qui faisaient l'admiration de nos aïeux, et qui, après l'oubli plusieurs fois séculaire où elles se sont endormies, rappelées à la vie par la baguette magique de la science contemporaine, ont encore aujourd'hui le don de charmer les espi-its les plus délicats et les plus raffinés. Ces œuvres, nous les étudierons avec une attention sympathique, et nous croirons n'accomplir qu'un simple devoir d'équité et de justice, en faisant revivre et rentrer dans la circulation intellectuelle tant de belles ou de jolies pages où, malgré les imperfections de la forme, éclatent la grâce, le sentiment, l'esprit. A considérer l'immensité de l'œuvre léguée par le moyen âge, elles semblent noyées dans une mer d'écrits incolores, plats, fastidieux. Mais en les recueillant, en les mettant en lumière, à leur vraie place, quel écrin à faire dont la richesse et la valeur étonneront encore les esprits les mieux prévenus en faveur du moyen âge !

A côté de ces analyses littéraires prennent place des études sur l'histoire des grands genres littéraires.

Notre littérature classique a emprunté ses genres à la Grèce et à Rome; le moyen âge a créé les siens. Delà une étude toute nouvelle sur la genèse et le développement de ces genres, étude d'un intérêt supérieur, qui touche aux problèmes les plus délicats et les plus difficiles de la psychologie et de l'art populaires. Ce n'est plus l'œuvre d'hommes, de poètes isolés que nous avons ici à considérer; c'est l'œuvre anonyme d'un peuple entier, œuvre immense à laquelle pendant plusieurs siècles ont travaillé sans relâche des générations d'hommes.

C'est ainsi que, sorties des chants primitifs qui dans chaque province, dans chaque ville célébraient quelque héi'os local, les chansons de geste, venant par une sorte d'attraction irrésistible, se fondre dans l'unité de

groupes supérieurs, donnèrent ce splendide épanouissement des cycles épiques, et après avoir pendant quatre ou cinq siècles rayonné sur le solde la France, et épuisé, à la fin du moyen âge, leur vitalité dans les romans de chevalerie, allèrent, à l'époque moderne, aboutir misérablement à la Bibliothèque bleue. C'est ainsi que, né de l'office dialogué de Noël ou de Pâques, le drame religieux, grandissant à l'ombre des cathédrales, s'émancipant ensuite de l'Eglise, aboutit à ces immenses mystères du xv" et du xvi° siècles, et après avoir édifié, charmé, amusé dans de monstrueuses représentations des populations entières de villes, tué par le théâtre classique de la Pléiade et du xvii" siècle, s'en alla finir obscurément sa longue destinée au fond des campagnes, dans les représentations foraines de la Passion, avec des marionnettes pour acteurs. C'est ainsi encore que, porté par de mystérieuses migrations des bords du Gange aux bords de la Seine ou de la Loire, le conte ou fableau s'épanouit dans toute la richesse de sa fantaisie au xiii" et au xiv" siècles, pour disparaître tout à coup, ou plutôt pour reparaître sous une double forme, d'un côté, sur la scène dans la farce qui doit bientôt être une des origines do la comédie; de l'autre, dans la nouvelle italienne et française qui aboutira à son tour au genre littéraire le plus fécond et le plus vaste de notre époque, le roman. Quelles sont les forces qui ont produit, dirigé ces grands mouvements littéraires ? Voilà le problème qui s'impose à notre recherche. Essayer de découvrir, de saisir sur le fait et de suivre le jeu de ces forces obscures et latentes, quel sujet plus grand et d'une portée plus vaste ? Cette étude nous fera pénétrer, non moins que l'histoire de la langue, jusqu'au fond de l'àme de la nation : elle nous montrera les dons de création d'une race ingénieuse, vive, alerte; les tendances obscures et les sympathies secrètes qui ont dirigé à son insu sa pensée et ses goûts : elle nous expliquera une partie de son génie. Elle nous donnera du même coup son esthétique, non l'esthétique, consciente et maîtresse d'elle-même, du génie qui poursuit un idéal, lutte à le saisir et à l'emprisonner dans le moule d'une forme sublime ; mais l'esthétique inconsciente de la foule ignorante et naïve qui met d'elle-même la poésie, la foi, l'enthousiasme dont son àme déborde, dans l'œuvre qu'elle voit jouer, qu'elle entend conter, et la transfigure de toute la puissance de son sentiment. Tel l'enfant, au jeu de sa naïve et complaisante imagination, pare et revêt de splendeur le jouet banal qu'il tient dans sa ■ main.

Aussi pour juger ces œuvres, plus grandes encore par FeiTet qu'elles ont produit que par leur valeur propre, faut-il, par une largo sympathie, par une connaissance approfondie des temps et des mœurs, retrouver cette inspiration populaire d'où elles ont jailli; il faut se refaire l'homme du moyen âge, en reprendre les sentiments, les impressions,

les pensées, sentir son cœur battre des mêmes émotions, son âme vibrer aux mêmes accents, en un mot revivre de sa vie.

Cette disposition d'esprit nous permettra de comprendre un autre caractère de notre ancienne littérature. Echo de la civilisation du moyen âge, elle nous apportera sur cette époque des renseignements abondants et en général sûrs. Elle complétera par l'histoire des mœurs et de la société les informations incomplètes que nous laissent les chroniqueurs trop souvent occupés de transmettre à la postérité les faits de l'histoire politique, et trop peu attentifs à l'histoire des idées, des croyances, de la vie publique ou privée. Cette littérature fera revivre à nos yeux, comme nous le disions jadis, « la vieille France sous ses aspects multiples et contraires : ici héroïque, guerrière, chevaleresque; là joyeuse, pétulante, licencieuse; ici s'inclinant dans une communauté d'idées et de sentiments devant la puissance morale de l'Église; là s'essayant, dans des dissidences plus ou moins latentes, à la libre pensée; ici se soulevant contre le pouvoir monarchique, là baissant la tête devant le sceptre auguste de la royauté ' ».

Tels seront les divei's points de vue auxquels nous nous placerons tour à tour, suivant les temps ou les œuvres. Après une rapide introduction sur les premiers monuments de la langue, sur ces vénérables documents du viiii=, du ix" et du x" siècle où nous entendons ses premiei's balbutiements, nous exposerons successivement l'histoire de la poésie épique, lyrique, satirique, didactique, religieuse, du théâtre, et enfin de la prose. Nous analyserons avec soin les œu-vres remarquables par leur valeur littéraire ; nous suivrons le développement des divers genres, leur grandeur, leur décadence, leur disparition ou leur transformation ; enfin nous essayerons de retrouver dans ces œuvres l'écho des passions du moyen âge.

Si vous voulez me suivre dans cette étude longue et souvent sévère, je ne crois pas que vous aurez à regretter votre peine. Vous retrouverez avec intérêt, sous les formes spéciales que leur donnent les mœurs et la civilisation d'un autre âge, ce fond éternel et immuable des sentiments humains, ces passions toujours les mêmes qui nous agitent comme elles agitaient nos aïeux et dont la persistance, à travers les temps, fait que l'homme d'aujourd'hui sympathise avec l'homme du passé, et retrouve en son cœur l'écho de ses joies et de ses douleurs. £t mentem morlalia tangwit.

Vous admirerez la puissante vitalité de l'inspiration populaire qui, après avoir créé ces formes multiples de la poésie é[)i(jue, lyri(|ue, dramatique, a produit cette incomparalile fioraison de poèmes, de chansons, de drames, les a livrés à l'admiration infatigable de la France, et

' Voir plus haut, page 21.

en a fait rayonner l'épanouissement par tous les pays de l'Europe chrétienne. Ne sont-ce pas ces œuvres que nous retrouvons à l'origine de presque toutes les littératures modernes, qui en suscitent souvent l'éclosion; dans les pays Scandinaves et en Allemagne; en Grèce où les descendants d'Homère apprennent les exploits d'Achille dans le poème de Benoit de Sainte-More ; en Italie où la « matière de France » reçoit une forme immortelle sous la plume de l'Arioste; dans l'Angleterre dont la littérature pendant trois siècles n'est qu'un chapitre de notre littérature nationale ? Et quand la mère patrie, attirée vers d'autres objets, nourrie d'autres idées, oublie ces œuvres qui ont porté la gloire de ses lettres de l'Atlantique aux bouches du Danube, de la mer du Nord à l'Archipel, ces œuvres qui ont mis une parcelle de son àme partout où battait un cœur chrétien, ne sont-ce pas elles que nous retrouvons charmant toujours l'imagination populaire dans les coins les plus éloignés de l'Europe ? Au fond de l'Irlande, de la Suéde, de la Norwège ; que dis-je "? jusqu'en Islande, ce sont les derniers échos de nos vieux poèmes qu'écoute aujourd'hui encore avec ravissement l'homme du peuple ; chaque année encore, par toute l'Italie, cent mille exemplaires se vendent des Recdi di Francia, cette imitation de plusieurs de nos chansons de geste.

Cette littérature a fait la France grande dans l'esprit des peuples. Saluons-la donc avec reconnaissance et avec orgueil ; abordons-la avec la sympathie de letti'és curieux d'étudier une production originale, sinon toujours belle, de l'esprit humain, et avec le respect de fils fiers d'un glorieux passé.

[Bévue internationale de l'enseignement du lo décembre 1883.)

Le Origini dell'Epopea francese, indagale da Pio Rajn.v, Fircnzc, ISSi. Un vol. grand in-S° de xiii et 530 pages.

M. Pio Rajna, professeur à l'université de Florence, porte un nom bien connu des romanistes. Il a débuté par des recherches sur les origines françaises de la poésie épique italienne, et une série d'heureuses découvertes lui a permis de renouveler ou, pour mieux dire, de créer l'histoire littéraire épique de l'Italie au xiii« et au siv' siècle. Dans l'un de ses plus importants ouvrages, les Recherches sur les Royaux de France [Riccrche intorno ai Reali di Francia), il touchait par certains côtés au problème des origines de l'épopée française, car les Histoires de Fioravante [Slorie di Fioravante), qui forment les premiers livres des Reali, ne sont qu'une imitation indirecte d'un poème français, le Floorent ; or ce poème remonte, par ses éléments primitifs, à l'époque mérovingienne et est un des débris les plus notables du cycle mérovingien.

M. Rajna, ayant touché à la question des origines, a voulu aborder le problème de front et l'étudier dans toute son étendue. De ses longues et minutieuses recherches, exposées en leçons publiques à l'université de Milan où il était d'abord professeur, il a tiré le livre que nous annonçons aujourd'hui, l'un des plus considérables qui aient depuis longtemps paru sur l'histoire littéraire de l'ancienne France.

L'ouvrage s'ouvre par une Introduction, où l'auteur exprime sur l'épopée et ses origines ses vues personnelles telles qu'elles se dégagent de l'étude spéciale à laquelle il a soumis Tépopée germanique et l'épopée française. Cette introduction n'est que la conclusion du livre généralisée et devrait le terminer, si l'auteur n'avait sans doute craint de détourner l'esprit du lecteur des conclusions particulières qu'il donne au problème capital dont il a cherché la solution.

Viennent ensuite dix-huit chapitres avec deux appendices. Ces dix-

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huit chapitres peuvent se diviser en deux sections ; pour la commodité de notre analyse nous supposerons cette division générale établie.

Dans la première section (ch. i-ix), M. Rajna se propose de reconstituer l'épopée mérovingienne ; dans la seconde (ch. x-xviii), il en recherche les origines, là formation et le développement.

Section I. L'auteur (ch. i) commence par établir que, aussi haut que l'on peut remonter dans l'histoire des Germains, on les trouve en possession d'une épopée historique. Ils ont l'usage de célébrer dans des chants guerriers leurs héros anciens ou contemporains. Tacite, au 11° siècle, nous les fait voir chantant le grand chef chérusque Arminius. Deux siècles plus tard, Cassiodore et, après lui, Jornandès nous montrent chez les Goths une épopée historique en pleine floraison : autour du nom d'Ermanric se groupe un ensemble de poèmes et de traditions poétiques. Chez les Lombards, de nombreuses traditions poétiques sont encore facilement reconnaissables dans la prose tardive de Paul Diacre. L'épopée saxonne a laissé jusqu'à nos jours d'importants monuments. Chez les Bourguignons, les témoignages contemporains d'écrivains latins, tels que Sidoine Apollinaire, prouve l'usage des chants guerriers à la cour des princes burgondes. Enfin, si l'on n'a aucun témoignage touchant les Francs avant la conquête, nous savons cependant que les princes mérovingiens et carolingiens connaissaient également des chants naiTatifs ; témoin les allusions de Fortunat, et plus tard, les assertions formelles d'Eginhard et du poète saxon.

Cette poésie narrative était historique et non mythique : non pas que l'élément mythique ne s'y vint mêler, mais par accident, et en tant que le mythe était reçu par la tradition comme l'histoire des épopées primitives. M. Rajna, qui combat, ici une école allemande, tire ingénieusement des rares témoignages dont il dispose la preuve de cette hypothèse qui est la clef de voûte de son système.

Le premier chapitre repose sur un nombre restreint, trop restreint de textes, connus d'ailleurs et cités plus ou moins complètement par les historiens de nos origines littéraires. M. Eajna a le mérite de les avoir tous léunis en un faisceau uuique de preuves qui donnent pour les Germains la certitude qu'ils chantaient leurs héros guerriers dans des poésies narratives d'un caractère historique, « memorife et annalium genus », et pour les Francs la présomption très vraisemblable qu'avant Ja conquête de la Gaule ils n'ont pas fait exception à la règle générale.

Arrive la conquête. Les Francs mérovingiens chantent-ils leurs princes et chefs ? Oui, répond M. Rajna, qui emploie les chapitres ii-ix à établir l'existence d'une épopée mérovingienne. Deux ordres de preuves sont à sa disposition : 1" les traditions poétiques dont sont remplis les récits de Grégoire, de Frédégaire et les Gesta région fmncorum ; 2^ di-

vers poèmes français du xii", du xiii'' ou du xiV siècle, qui remontent, à n'en pas douter, à des poèmes plus anciens, dérivant de poèmes mérovingiens perdus. Ainsi l'épopée mérovingienne se laissera saisir dans les échos qu'en ont recueillis les historiens contemporains et dans les derniers débris qu'en auront gardés les remaniements poétiques postérieurs.

A la première série appartient l'histoire de Childéric (ch. ii), de Clovis (ch. ni), de Théodoric et de Théodebert (ch. iv), de Clotaire II et de Dagobert (ch. v).

A la seconde série appartiennent les chansons de geste de Floovent (ch. vi), de Gisbert au fier visage (fragment épique, ch. vu), de Sihilie (ch. viii\ de Mainei et des Quatre fils Aijmon, de Girarf de RoussilJon et Huijues cV Auvergne (ch. ix).

M. Rajna a beau jeu de montrer que l'histoire de Childéric n'est que l'écho d'un poème germanique ; cette révolte des Francs, cet exil du prince en Thuringe, ce partage de la pièce d'or, ce retour préparé par la ruse politique de Viomadus et la sottise des Gallo-Romains, cet amour de la reine Basine pour le prince franc, sont autant de traits qui indiquent une composition poétique et une composition d'origine germanique. Sur la première version donnée par Grégoire, les Gesia regum francorum etFrédégaire ajoutent chacun leurs variantes. Il faut voir avec quelle habileté M. Rajna démêle tous ces éléments et montre la formation de la légende qui raconte les célèbres visions de Childéric.

Je ne puis m'attarder aux discussions ingénieuses, subtiles, souvent profondes auxquelles M. Rajna soumet le récit du mariage de Clovis et des dernières années de son règne, celui de la guerre de Thuringe avec Théodoric et de la guerre des Frisons avec Théodebert. Sur certains points, il a été précédé par des critiques antérieurs, Ozanam, Fauriel, Junghaus ; ailleurs il est original. Signalons le rapprochement que fait M. Rajna entre l'histoire de Théodebert et de sa lutte contre le Frison Cochilaïc et le fragment du Béovulf où nous voyons les Francs triompher du géant frison Hagylàc ( — Cochilaïc) ; la tradition poétique de cette lutte était encore vivante au x'^ siècle, comme le montre un passage du traité de Monstris.

Le chapitre v est consacré à l'analyse du récit de la guerre saxonne de Clotaire II et de Dagobert. Ce récit, ignoré de Frédégaire, le contemporain de Clotaire II, et qui est recueilli pour la première fois par l'auteur des Gesta regum francorum, ce grand amateur de légendes populaires, nous raconte la lutte épique de Bertoald, le chef des Saxons, contre Dagobert d'abord, puis contre son père Clotaire, venu du fond des Ardeunes aux bords du Wéser pour porter secours à son fils blessé et sur le point d'être vaincu.

Cette arrivée miraculeuse du vieux Clotaire, la scène entre Bertoald

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et ses soldats qu'intriguaient et effrayaient les cris de joie des Francs saluant leur vieux chef, la situation des deux princes sur chaque rive du fleuve, le passage du Wéser à la nage, la fuite de Bertoald dans la forêt, le dialogue de Bertoald avec Clotaire, le duel solitaire et le retour du vieux Clotaire au milieu des Francs haletants d'émotion, et, après la défaite des Saxons, le couronnement tragiquement épique de la guerre, le massacre universel de tous les hommes qui dépassent la hauteur de l'épée royale, tout ce récit, par les invraisemblances et les contre-sens historiques accumulés à plaisir, et par cette minutie de détails pittoresques qui relèvent de la poésie, et par le souffle épique qui anime les pages du chroniqueur, décèle, à n'en pas douter, une traduction latine d'un poème épique.

Les plus éminents critiques, depuis Adrien de Valois, sont tous d'accord à voir dans ce récit un poème, et, s'il pouvait rester le moindre doute, un passage de la Vifa S. Faronh de Helgaire suffirait à le dissiper. Car Helgaire (moine du ix" siècle) résumant ici, comme le montre M. Eajna, un passage d'une Vita S. C'hillem, vie perdue qui date de la fin du vii« siècle, raconte comment Bertoald ayant fait insulter Clotaire par ses ambassadeurs, Clotaire, au mépris du droit des gens, condamna à mort les messagers qui furent sauvés par saint Faron, puis marcha contre les Saxons et les extermina, ne laissant vivants que les enfants mâles qui ne dépassaient pas la hauteur de son épée. A la suite de cette victoire, ajoute le chroniqueur, fut fait un chant populaire dont Helgaire reproduit en son latin quatre ou cinq vers. Le témoignage est donc formel, et nous avons dans le récit des Gesta un important fragment d'une chanson de geste du vii° siècle.

Ici s'arrête la première partie des restitutions entreprises par l'auteur.

Dans la seconde, la méthode change. L'auteur étudie des chansons de geste françaises et en recherche les origines mérovingiennes. Il commence par cette chanson de geste de Floovent qui, à tant de titres, a appelé dans ces dernières années l'attention de la critique et dont nous avons été le premier à reconnaître la haute importance pour l'histoire des traditions mérovingiennes '. Il n'a pas de peine à réfuter les critiques allemands qui nous reprochaient d'en avoir exagéré la valeur et ne voyaient dans ce poème rien d'archaïque, sauf le nom qui se serait conservé, on ne sait comment, dans la tradition écrite. On sait que ce nom àe Floovent, d'après la belle étymologie trouvée par M. G. Paris, est un mot franc, Hlodovinc, signifiant lejils de Clovis. M. Rajna ne veut pas avec nous reconnaître Dagobert dans ce fils de Clovis, mais, prenant ce nom de Hlodovinc à la lettre, y voit plutôt Théodoric. Son argumentation ne nous convainc pas : mais il n'en

' [De Floovante . . . et de Mcrovingo cyclo... Paris, Vieweg, 1877 ; thèse de doctorat à la Faculté des Lettres].

reste pas moins acquis que, dans cette histoire, plus ou moins profondément transformée par la poésie ultérieure, du roi Floovent, fils de Clovis, nous avons un précieux monument des chansons de geste mérovingiennes.

La légende italienne de Gishcrf au fier visage, racontée longuement dans les Reali di Francia, vient d'un poème français perdu auquel il est fait allusion dans le poème de Gajdon. Ce Gisbert ou Girbert, dans l'orgueil de sa puissance, ayant blasphémé Dieu, aurait été soudain puni par le ciel irrité. Grégoire raconte une légende analogue sur Caribert : faut-il voir dans le poème français un souvenir de la légende de Caribert? On n'ose l'affirmer. Toutefois M. Rajna ne veut pas négliger cet indice d'une tradition poétique populaire, si faible qu'en soit la valeur.

Dans le poème (franco-vénitien) de Sibille, on a une variante de l'histoire de l'épouse de Charlemagne, faussement accusée et injustement condamnée. M. Rajna cherche à l'etrouver une origine historique à cette légende où les uns ont vu un mythe, les autres un lieu commun de la poésie populaire. Cette origine historique, il la demande à l'histoire lombarde.

Avec Mainei et les Quatre Fils Ai/mon, nous sommes sur un terrain solide : l'histoire poétique de l'enfance persécutée de Charlemagne (dans Maillet], comme l'avait jadis bien vu M. G. Paris, s'applique parfaitement à la jeunesse de Charles Martel. M. Rajna, avec une rare vigueur d'argumentation, met hors doute que le souvenir des luttes de Charles Martel contre Chilpéric et son ministre Raginfred (des chroniqueurs presque contemporains, par une confusion très commune du nom de Chilpéric avec celui de Chitdéric, disent déjà : Chitdèric et Raginfred) s'est conservé dans le récit des persécutions dirigées contre l'aïeul de Charlemagne par Eeudri et Rainfroi [Heudri et Rainfroi sont les formes françaises des noms de Childéric et Raginfred].

Avec non moins d'art, il fait rentrer dans l'histoire de la jeunesse de Charles Martel, fils bâtard de Pépin d'IIéristal, la légende poétique relative à la mère de Charlemagne, Berte, victime de la servante qui se substitue à elle dans la couche royale auprès de Pépin le Bref.

Enfin, prenant avantage de la belle découverte de M. Auguste Longnon qui rattache à l'histoire des luttes de Charles Martel contre le roi de Gascogne Eudon ou Ton (l'a'ieul du célèbre Gaïfier ou "Waïfre) l'épisode le plus notable du poème des Quatre Fits Aijmon, il montre que Charles Martel est le premier inspirateur des poèmes appliqués plus tard à son petit-fils Charlemagne et que plusieurs poèmes du cycle carolingien dérivent en droite ligne du cycle de Charles Martel.

Je ne puis qu'indiquer rapidement le résultat le plus apparent de toutes ces recherches. Assurément, avant M. Rajna, on avait bien vu

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qu'il ne fallait pas hésiter à remonter jusque avant Charleniagne pour retrouver l'origine des nombreuses traditions poétiques du xii° et du XIII^ siècle. M. Gaston Paris, en particulier, dans un chapitre de son Eisfoire jjoélique de Charlemar/ne, avait indiqué déjà plusieurs des points sur lesquels porte l'observation pénétrante de M. Rajna. Mais M. Rajna a poussé sa pointe avec une telle sûreté et une telle vigueur qu'où ne doit plus hésiter à le suivre dans la route frayée par ses devanciers, et par lui largement ouverte.

Avec le chapitre ix se termine ce que j'appelle la première section de l'ouvi'age, la première partie de la thèse : l'auteur a démontré l'existence d'une poésie narrative mérovingienne qui célébrait Childéric, Clovis, ses fils et ses petits-fils, Clotaire II et Dagobert, et les chefs de la seconde race, les Pépins de Landen et d'IIéristal et Charles Martel. Autour de Charles Martel, en particulier, se groupent trois séries de poèmes, ce qu'on pourrait appeler trois gestes, la geste personnelle à Charles, la geste des vassaux révoltés (Renaud de Montauban, Girart de Roussillon, etc.), la geste des luttes contre les Sarrazins.

Seclioii II [q\i. x-xviii). Ici l'auteur aborde les problèmes longs et difficiles que soulève cette épopée mérovingienne.

Avant d'en entreprendre l'analjse, une observation préjudicielle qui sera peut-être la critique la plus grave que nous ayons à adresser à M. Rajna. Elle a rapport au style de l'auteui'.

L'ouvrage est écrit avec une élégante facilité. Mais le style gracieux, aisé, a parfois les défauts de ses qualités et devient trop ingénieux et raffiné : l'auteur joue avec sa plume. De là, çà et là, une cei'taine coquetterie et, je dirais presque, une afféterie qui, sans nuire à la vigueur de la pensée ni à la portée de la démonstration, gênent quelquefois dans l'expression de l'.argumentation. Ce défaut est surtout sensible dans la deuxième partie où les questions à résoudre, empiétant les unes sur les autres, se confondant par certains points, n'ont pas la netteté de contours des problèmes détachés que présente nécessairement la première partie. A diverses reprises, l'auteur pousse sa pointe, revient sur ses pas, tourne agilement autour des problèmes avant de les résoudre définitivement. Pour donner plus de netteté à notre analyse, nous serons obligé de briser en deux ou trois endroits l'ordre suivi par l'auteur. L'ouvrage aurait sans doute gagné, au point de vue littéraire, à une allure plus simple et plus droite, à moins de mouvements et de contre-mouvements, si agile qu'en soit la manœuvre.

Cette réserve faite, poursuivons notre examen.

Et d'abord ce qui frappe, ce sont les rapports intimes qui unissent l'épopée mérovingienne et l'épopée carolingienne ; mêmes traits généraux, mêmes lieux communs (ch. x). Dans le seul fragment épique de

la guerre saxonne de Clotaire et de Bertoald, on retrouve toute la forme extérieure des chansons de geste du xi" et du xii" siècle : ambassades insolentes envoyées par les ennemis, les ambassadeurs pris sous la protection d'un sage conseiller, les armées campées de chaque côté des fleuves, un duel épique finissant la guerre entre les deux nations ennemies. Il n'est pas jusqu'au début de la cantilène de saint Faroa De Chhthario est canere regc Francorum, qui ne rappelle le début habituel des chansons de geste: Oiez, seit/neur, chançon de vraie esfoire, etc. Ce n'est point d'ailleurs seulement la foi'me extérieure qui montre l'unité des deux séries de poèmes, c'est le fond, la nature intime des sujets et des développements (ch. xii). La poésie carolingienne continue si bien la poésie mérovingienne qu'elles sont indissolublement liées l'une à l'autre. Le cycle de Charlemagne se ramène à celui de Charles Martel qui en est le prototj'pe ; celui-ci a créé l'autre et s'est fondu en lui. Or, admotti'e un cycle épique parfaitement constitué sous Charles Martel, c'est dire que l'épopée était constituée sous les princes antérieurs, car Charles Martel n'est pas un commencement dans nos traditions épiques comme Charlemagne a été, lui, un recommencement. Le cycle de Charles Martel continue des traditions poétiques plus anciennes : d'ailleurs le poème do Floovent ne remonte-t-il pas à tout le moins à Dagobei't, et le poème de la gueri'e saxonne ne nous montret-il pas le genre épique constitué sous Clotaire II ? De là à remonter aux fils de Clovis et à Childéric, il n'y a plus qu'un pas, facilement franchi, en songeant aux récits poétiques incontestables qui ont pénétré l'histoire réelle de ces princes.

Donc, entre l'épopée mérovingienne et l'épopée carolingienne, point de solution de continuité. Si l'épopée mérovingienne a disparu, elle a disparu en laissant à sa place l'épopée carolingienne, édifice immense construit avec les ruines de l'ancien et où les débris de la construction primitive sont encore reconnaissables. S'il en est ainsi, il faut repousser la théorie qui fait naître nos poèmes romans de cantilènes primitives, de courts chants lyrico-épiques dont ils seraient un développement et une combinaison postérieure. En effet, cette théorie, soutenue en particulier par M. Léon Gautier, n'est pas fondée (ch. xvii). Elle repose: 1° sur un passage de la VUa S. Giiillelmi, texte du commencement du xii" siècle qui parle de cantilènes chantées en l'honneur de Guillaume d'Orange ; or l'existence de chansons de geste du cycle de Guillaume est constatée au x.« siècle, par le fragment de La Haye ' ; 2" sur la cantilène germanique qui célèbre la victoire remportée par Louis III à Saucourt sur les Normands, cantilène qui semblerait avoir inspiré un

' C'est un fragment de traduction en vers latins (remis en prose) d'une chanson de geste du cycle de Guillaume ; voir G. Paris, Hist. pot'tiqiie de Charlemagne, p. 50 et p. 405. 11 se trouve dans un ms. du x" siècle, découvert à la Haye.

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poème français du même sujet dont on possède un notable fragment du xi« siècle [Gormoncl et Isembard] ; or il est démontré que cette cantilène, poème germanique d'inspiration religieuse et monacale, n'a rien à voir avec la chanson de geste qui contait les exploits de Louis ; 2" enfin sur la cantilène de saint Faron ; or cette prétendue cantilène n'est qu'une citation de la chanson de geste parfaitement constituée dont il faut reconnaitre un fragment dans le récit du duel de Clotaire avec Bertoald. On avait cité l'exemple, — déjà réfuté par M. Paul lleyer, — des romances espagnols, courts poèmes lyrico-épiques qui sembleraient avoir donné naissance au poème épique du Cid. Mais voilà que M. Mila y Fontanals démontre que le romancero est postérieur au Poema del Cid, et que le poème épique a donné naissance aux cantilènes espagnoles, au lieu d'en sortir.

Donc il faut admettre la continuité absolue de l'épopée franque mérovingienne avec l'épopée romane carolingienne. Il y a eu changement de langue (ch. xi et première partie du ch. xiv) ; mais ce changement de langue, devant lequel se sont jadis arrêtés MM. G. Paris et Paul Meyer comme devant un obstacle insurmontable, n'offre aucune difficulté à expliquer, bien plus s'impose de lui-même. Les Francs ayant désappris leur langue pour parler roman, il a dû y avoir une période où ils parlaient le franc et comprenaient le roman, une seconde période où ils parlaient les deux idiomes et une troisième période où ils parlaient le roman et comprenaient seulement le franc. C'est par cette marche que s'explique la disparition de l'idiome franc, et d'une marche semblable on possède d'autres exemples nombreux '. Or, quoi d'étonnant à ce que les poètes qui chantaient à la cour des princes et des seigneurs francs, s'adressant d'ailleurs à deux sortes de populations, l'aristocratie germanique et la population romane, usassent tour à tour les deux idiomes et tantôt traduisissent en roman les chants germaniques composés par eux ou reçus de tradition, tantôt en composassent en roman? Le « bilinguisme » était donc une nécessité de l'époque.

• Pourquoi M. Rajua n'a-t-il pas cilé, enire autres exemples, celui que présente l'histoire des Normands, si analogue à celle des Francs Saliens. Ce sont, eux aussi, des bas Allemands qui viennent, un peu plus tard, s'établir dans la Neustrie pour se fondre, eux aussi, au milieu des populations romanes. Les chroniques normandes nous montrent parfaitement la coexistence du danois et du roman en Normandie. Guillaume, au si» siècle, envoie son lils Richard de Rouen à Ba^'eux pour apprendre le danois, parce qu'à Bayeux on parle plus danois que roman, tandis qu'à Rouen c'est le contrdire : t Rotomagensis civitas romana poiius quam danisca utitur eloquentia et Bayocensis l'ruitur frequentius danisca lingua quam romana. • (Dudon de Saint-Quentin, éd. Lair, p. 221.) Adhemar dit explicitement que les Danois abandonnèrent leur langue nationale pour parler le roman : c Omnis eorum Normannorum qui juxta Franciam iuhabitaverunt multitude lidem Christi suscepit, et nentiltm liiKjuam omitlens, Latiiio sermoni assuefacia est • [Chronicon Adhemari C/taiaiiiieiisis monachi S. Eparchil Engolismensis, a principio moiiarchia Frauda ad anmim cioxxix dans Labbé, Nova Bibliothcca manmcriptorum, ii, 166J.

48 ÉTUDES FR.\NÇAISES

Que conclure sur les origines de l'épopée française ? Est-il besoin d'indiquer cette conclusion "? Notre épopée sort de l'épopée germanique (ch. XIII;. Allons plus à fond dans la question. Il ne peut y avoir que quatre origines possibles : l'origine celtique, l'origine latine, l'origine romane et l'origine germanique. On a de solides raisons pour écarter dès l'abord les deux premières hypothèses. Eeste l'hypothèse de l'origine romane. C'est l'hypothèse qui était le plus en faveur ; soutenue d'abord par M. G. Paris et M. Paul Meyer, elle avait rallié la plupart des romanistes, entre autres l'auteur de cet article. Elle avait pour elle les présomptions les plus grandes. En effet, de la fusion opérée entre les Francs Austrasiens et les Romans après Charlemagne était sortie une civilisation nouvelle, un peuple nouveau avec ses tendances propres et son originalité. Le x° siècle est l'époque de cette fusion intime, de cette combinaison chimique des races qui fond ensemble Francs et Romans pour en faire des Français. Quoi de plus naturel que d'admettre que cette nouvelle nation se soit créé sa poésie et qu'il lui faille rapporter l'origine de l'épopée du xi'=, du xii« et du xin° siècle ■? Oui, si les faits n'allaient contre. Cette épopée des xi''-xiu° siècles n'est pas née après Charlemagne ; elle lui est antérieure, elle est contemporaine de Charles Martel, témoin Mainet, Renaud de Montaubaii; elle est plus ancienne encore, témoin, entre autres le Floovant qui remonte au moins à Dagobert. Donc la fusion des Francs avec les Romans après lo traité de Verdun, la naissance de la nationalité française, n'a rien à voir avec l'origine de notre épopée. Voudrait-on reculer la date de la fusion et la reporter au vi', au vii'= siècle, et faire naître la nationalité nouvelle de la fusion des Francs Neustriens avec les Gallo-Romains? Cette hypothèse n'explique en rien le problème qu'il faut résoudre et se heurte de même contre las faits. Ici M. Rajna rencontre la théorie soutenue avec tant de vigueur par M. Fustel de Coulanges, théorie qui nie la suprématie des Francs et la réalité de la conquête en Gaule. Il la soumet à une critique vive, véhémente, violente même, irrésistible. Il reprend, un à un, pour les détruire, les arguments du célèbre auteur des Insiitutions mérovingiennes, et entasse dans soixante-quinze pages serrées de texte une série de preuves qui entraînent la conviction. 11 y a eu conquête, les Francs mérovingiens ont formé une minorité, mais une minorité privilégiée, à qui appartenaient l'autorité et les honneurs, surtout les honneurs d'une aristocratie guerrière. Et c'est précisément parce que ces Francs formaient une aristocratie guerrière que l'épopée, qui est la littérature propres de ces aristocraties, a pu pénétrer et se fixer sur le territoire de la Gaule et que, quand les Francs désapprirent leur langue pour parler celle des vaincus, leur épopée adopta également la langue des vaincus et devint une épopée romane, une épopée française.

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Il est vraisemblable que, si les invasions austrasiennes n'étaient venues renforcer dans l'est de la Gaule l'élément germanique, l'épopée de la race mérovingienne qui, vei's le vii° siècle, pouvait déjà être devenue romane (la Vita S. Faronis nous montre que la chanson de Bertoald et Clotaire était rédigée en roman), aurait disparu sans produire de rejetons. Mais elle fut ranimée par un afflux nouveau d'élément germanique. De là une nouvelle épopée, certainement germanique, qui se romanisa peut-être au ix° ou au x" siècle.

Si cette épopée plonge par ses racines dans la poésie germanique primitive, on s'explique maintenant (ch. xiv, deuxième partie) pourquoi elle refleurit spécialement dans les provinces du nord et de l'est de la France, provinces qui ont subi le plus fortement l'influence germanique ; pourquoi elle nous conserve si fidèlement dans sa forme la plus ancienne (par exemple dans la Clumsoa de Roland) une image, non des mœurs contemporaines du temps où elles ont été rédigées, mais des mœurs germaniques les plus anciennes (la poésie, le plus souvent, a fixé pour des siècles des types primitifs une fois saisis) ; pourquoi enfin (ch. xv-xvi) elle présente tant de traits communs avec la poésie germanique de la seconde époque (viii-xm'^ siècles), issue comme elle de la même source.

Notre analyse vient de retracer dans ses grandes lignes la théorie de M. Rajna' ; elle ne peut donner une idée de la magistrale puissance avec laquelle cette théoi-ie est exposée, tour à tour d'une analyse minutieuse et subtile et d'une synthèse vigoureuse. La masse infinie des faits étudiés, des textes discutés, l'auteur la porte et la distribue avec aisance, la domine sans cesse par la vue toujours présente de l'ensemble. Malgré les défauts que nous avons signalés plus haut et qui viennent de l'abus de qualités originales, de l'excès de souplesse d'une intelligence vive et alerte, la démonstration, dans son ensemble, marche d'un pas égal, assuré, d'une allure ferme. Depuis V Histoire poétique de Charlemagne de M. G. Paris, c'est sans contredit l'œuvre la plus puissante qu'ait suscitée l'étude de notre vieille poésie.

Assurément, dans le détail, la critique aura à contester plus d'une assertion téméraire, plus d'un rapprochement hasardé. Dans la première section où l'auteur poursuit à la piste l'épopée mérovingienne et les chroniques du temps, à coté d'argumentations décisives, il en

' Elle omet le ch. xviii, la Sytlimique de l'épopée, un des plus remarquables du livre, où l'auteur soumettant à uue critique protonde toutes les hypothèses laites sur les orifiines des vers épiques français, rejette l'oriiiiiie latine savante ou populaire, et l'origine germanique, et penche, sans oser se décider, pour une origine celtique. Le ch. SIS et dernier suit l'esteLsion primitive de l'épopée dans l'est et le sud-esl de la France (ancienne Bourgogne) et donne la conclusion finale de l'œuvre.

parait d'autres où l'imagination de l'auteur se laisse séduire plus par l'apparence que par la réalité des preuves.

Les discussions sur les formes ultérieures données à la légende de Cliildéric et les conclusions que M. Eajna tire de l'épisode de Constantinople n'ont guère de solidité ; simplement possibles sont encore les rapprochements entre l'iiistoire de Théodoric et la légende de Hug- Dietrich. De même dans l'étude des origines de Gisbert au fier visage et de Sibille, le lecteur, en voyant manier si facilement les hypothèses, peut se dire: Se non e vero. . . Les rapprochements établis soit entre l'épopée carolingienne et l'épopée mérovingienne, soit entre l'épopée française et l'épopée germanique, peuvent être pour un certain nombre contestes: ainsi le travestissement des ambassadeurs, le dépouillement des cavaliers volés dans leur sommeil par des pèlerins (p. 255, 257) ; l'explication des ffctJis du Pèlerinage de Chademagne par l'usage assez fréquent de vœux faits par les chevaliers avant de combattre (p. 404). Certains traits communs aux deux épopées peuvent être d'emprunt postérieur. Qui prouve que les personnages comme le nain Picolef dérivent par descendance directe des génies germaniques du premier âge ? Ne peut-il y avoir, comme aujourd'hui encore, sur les territoires frontières, des légendes orales passant des Français aux Allemands ou des Allemands aux Français, légendes qui entrent ensuite dans la littérature poétique des deux nations, sans qu'on ait le droit d'affirmer qu'elles remontent à l'époque où les Francs n'habitaient pas encore la Gaule ?

On pourrait multiplier ces réserves : il n'en resterait pas moins un ensemble de preuves solides établissant un lien d'ascendance directe de l'épopée carolingienne à l'épopée mérovingienne, et de celle-ci à l'épopée germanique primitive. N eùt-on que le récit des Gesta région franconan sur la guerre saxonne, pour la période neustrienne des princes mérovingiens, et pour la période austrasienne Alainet et Renaud de Montauhan que la démonstration serait faite. Ces deux poèmes nous prouvent, sans contestation possible, l'existence au xii" siècle et au xni° d'une tradition poétique de Charles Martel, non cléricale, latine et savante, mais populaire et orale ; le récit de la guerre saxonne nous prouve la constitution au vu» siècle d'une épopée, romane ou germanique, qui a déjà tous les traits et tous les caractères de l'épopée carolingienne. Ceci suffit à établir solidement une thèse qui, à nous, nous parait maintenant parfaitement démontrée.

Nous étions depuis longtemps arrivé aux mêmes résultats que M. Rajna, sur l'existence d'une épopée mérovingienne ', et sur la non-

' Voir noire livre De iloomale. ., et de Merotingo cydo, Paris, 1877.

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