‹ Reliques scientifiquesChapitre 126 sur 167 · DU MOYEN AGE · texte numérisé non relu

DU MOYEN AGE

Messieurs,

En montant clans cette chaire où m'appellent la bienveillance des membres de cette Faculté et celle du ministre, au choix duquel ils m'ont désigné, je sens de quelles difficultés est entourée la tâche dont ils me chargent et combien votre indulgence m'est nécessaire pour m'aider à soutenir le poids de l'enseignement nouveau qui m'est aujourd'hui confié.

Je dis « enseignement nouveau » ; j'ai tort, car les études qu'il représente, si elles n'ont pas encore fait l'objet d'un enseignement indépendant, sont loin d'être nouvelles dans la Faculté des Lettres de Paris. Ai-je besoin de rappeler ces noms illustres d'érudits et de littérateurs qui ont fait retentir la Sorbonne, dans la première moitié de ce siècle, de leurs savantes et éloquentes leçons sur les origines de la littérature du moyen âge? C'est ici que Fauriel exposait l'histoire des lettres provençales et faisait revivre, devant un auditoire étonné, cette civilisation si brillante et jusqu'à nos jours oubliée que chantaient les troubadours. C'est ici que M. Villemain, vers 182T, retraçait l'histoire de la littérature des peuples de race latine dans des leçons qui devaient devenir un de ses premiers titi'cs de gloire. Maintenant encore, ces études ne sont-elles pas entre les mains de maîtres éloquents, qui attirent autour de leur chaire des rangs pressés d'auditeurs, dont naguère j'écoutais la parole avec intérêt et fruit, et qui aujourd'hui

' Conférence d'ouverlure du cours de langue et littérature françaises du mojen âge, à la Faculté des Lettres de Paris.

m'invitent à venir, non loin d'eux, en reprendre et en continuer la tradition.

Je vous demande la permission d'exposer aujourd'liui l'ensemble des questions que cet enseignement embrasse ; comme l'indique le titre de ce cours, il comprend deux parties, consacrées l'une à la langue, l'autre à la littérature du moyeu âge. Parlons d'abord de la langue.

Du jour où la découverte du sanscrit donna naissance à la grammaire comparée des langues indo-européennes, uue notion nouvelle fit son entrée dans le cercle des idées humaines : la notion de la vie du langage. On reconnut que toute langue parlée est un organisme qui vit sur les lèvres et dans la pensée des hommes, et qu'à ce titre elle est soumise à la condition essentielle d'existence des êtres organisés : le changement, navta pin, le mot du philosophe ancien est aussi vrai des formes de la parole humaine que des autres phénomènes naturels.

Les langues se transforment graduellement dans le temps et l'espace, et bientôt deviennent autres que ce qu'elles étaient d'abord. C'est ce fait qu'on exprime vulgairement en disant qu'elles donnent naissance à des langues nouvelles.

C'est ainsi que le grec ancien s'est transformé dans le grec moderne, que le celtique a abouti à l'armoricain et au gallois sur les côtes d'Angleterre et de France, à l'irlandais et à l'écossais dans le bassin de la mer d'Irlande. C'est ainsi que la langue germanique primitive a donné ici le gothique, là le haut allemand avec la variété de ses dialectes, plus au nord le bas allemand, le groupe des idiomes Scandinaves. C'est ainsi enfin, pour en venir aux idiomes néo-latins, que le latin populaire est devenu sur le territoire de l'antique Belgia la langue d'oil, et plus tard, par la langue d'oil, le français moderne, comme sur d'autres territoires il est devenu le provençal, l'italien, l'espagnol, le portugais, le ladin, le roumain.

Comparez la langue de Plante à celle de Molière : qui dirait que c'est une même langue à divers degrés de son existence ? Elles sont séparées par un abîme, et pourtant les changements qui les séparent, si considérables qu'ils soient, on peut les suivi-e de siècle en siècle. Ils sont réguliers, et, à ce titre, ils tombent sous la prise de la science, qui peut en retracer l'histoire.

Mais cette histoire est si complexe, elle embrasse tant de faits d'ordres si divers, qu'on est obligé d'en diviser l'élude : nous n'avons qu'à suivre les divisions naturelles des langues.

Toute langue, en effet, offre quatre parties : la prononciation, les formes grammaticales, les constructions syntactiques et le vocabulaire. Examinons rapidement chacun de ces éléments dans l'histoire du français.

La prononciation d'une langue n'est jamais fixée. Pour peu que nous y prêtions attention, nous voyons le français changer sur nos lèvres. De nos jours, les dernières diphthongues ont disparu, et ce que les grammairiens désignent de ce nom, les groupes ta, te, io, ieu, vi, etc., ne représentent plus que des groupes de consonnes et de voyelles. L'Z mouillée s'est éteinte dans le langage de Paris et du Nord ; la prononciation commune a également substitué, dès le premier quart de ce siècle, le son oua au son oité dans le groupe que nous écrivons oi. A la fin du siècle dernier, il existait des voyelles nasales qu'aucune description des grammairiens ne nous permet de nous représenter clairement, mais qui étaient autres que celles que nous possédons actuellement. Remontons plus haut, pas bien haut encore, dans le passé, et les difterences s'accentueront. Reportons-nous au grand siècle, ou plutôt supposons un contemporain de Racine revenant de nos jours écouter Tphù/énie sur la première do nos scènes. Ces consonnes sonores aujourd'hui éteintes, ces e muets à peine prononcés, ces syllabes transformées, frapperaient si singulièrement ses oreilles, qu'il songerait moins à pleurer « Iphigénie en Aulide immolée », qu'à s'indigner de la barbarie de notre prononciation contemporaine.

Remontons -nous jusqu'au xvi'= siècle ? Faites revivre Ronsard parmi nous. Supposez-le conversant avec Sainte-Beuve et ses admirateurs contemporains. Arrivera-t-il à se fitire comprendre d'eux ? Vraiment, je n'ose le croire ; il se trouvera au milieu d'étrangers, et se dira :

Barbarus hic ego sum, quia non intelligor ulli.

Que sera-ce si nous remontons à la langue du moyen âge ? Ici la prononciation sera si différente de la nôtre qu'on devra y reconnaître une autre langue, langue originale en effet, dont le système de sons sans doute est mobile, puisque plus l'on remonte aux origines, plus il se rapproche du système latin ; plus l'on descend vers les temps modernes, plus il se rapproche de notre prononciation actuelle ; mais qui, en même temps, est assez caractéristique pour donner à la langue une physionomie propre. Vers le ix" et le x" siècles, le français possédait des sons dont on ne retrouve plus aujourd'hui les équivalents que dans les langues slaves.

L'étude des changements de prononciation a reçu le nom de phonétique ou phonologie, c'est-à-dire science des sons ; science qui parait aride et sèche, et qui pourtant captive tellement l'esprit que bien des philologues, au lieu de poursuivre toutes les étapes de la science d'une

langue, en sont restés à cette première station et ont renoncé à aller plus loin. C'est qu'à l'attrait de la nouveauté cette science joint le charme d'une méthode rigoureuse. Elle procède, comme la chimie, par analyses inflexibles, car elle porte sur des faits qu'on a pu jadis considérer comme arbitraires, alors que la science du langage n'était pas encore fondée, mais qui se présentent avec tant d'exactitude et de précision qu'on peut maintenant en formuler les lois. En eff'et, quand un changement se produit dans la prononciation , il affecte , non tel ou tel mot isolé, mais tous ceux qui off'rent un caractère identique.

Il y a donc lieu d'étudier les lois qui ont régi la transformation des sons du latin populaire dans les sons du vieux français et du français moderne. Il y a lieu d'en poursuivre rhi«toire de siècle en siècle, et de parcourir tous les anneaux de la chaîne qui rattache notre langue moderne à celle qui fut portée sur notre sol, il y a dix-neuf siècles, par les légionnaires de César.

Avec les formes grammaticales l'étude change d'objet et d'intérêt. Les formes grammaticales sont l'élément constitutif des langues ; elles en sont comme la charpente intérieure et le squelette. Les sons peuvent changer sans que la langue soit atteinte dans son essence ; les formes grammaticales ne le peuvent. Les relations avec les peuples voisins, des circonstances historiques apportent parfois des sons nouveaux, des mots étrangers, mais presque jamais des formes grammaticales nouvelles. L'anglais a reçu du français des sons qui lui étaient inconnus et des mots en quantité presque infinie : l'invasion du français a été impuissante à donner à sa conjugaison un temps de plus ; et l'anglais, en dépit de cette forte empreinte romane, est resté une langue germanique. Le slave a été incapable de modifier dans son essence le roumain, parce que la grammaire de cette langue est demeurée latine. L'arabe a envahi le persan et le turc, au point de noyer leur vocabulaire iranien ou tartare dans des flots de termes sémitiques et ces langues ont continué jusqu'à nos jours d'être iranienne et tartare, parce que leur grammaire n'a pas été atteinte.

Il en est autrement du vieux français comparé au français moderne. Sans aucune action extérieure, par la seule force d'un développement purement organique, les formes grammaticales du vieux français ont disparu en partie pour faire place à des formes nouvelles ; la grammaire de la langue moderne n'est plus celle de l'ancienne langue : voilà pourquoi on peut les considérer comme deux langues différentes.

Les formes grammaticales du vieux français sont naturellement intermédiaires entre les formes latines et les nôtres, et elles nous montrent par quelles transitions insensibles la déclinaison et la conju-

gaison latines sont devenues la déclinaison et la conjugaison du français moderne.

Dans l'étude de la conjugaison, nous aurons à constater un système original, d'une savante et ingénieuse complexité, qui est comme une image, mais une image méthodiquement transformée, de la conjugaison latine. Ce système a été peu à [eu, sous l'action de l'analogie, réduit et simplifié ; il est encore intéressant d'en retrouver les derniers vestiges dans celui de noti'e conjugaison moderne.

Pour la déclinaison, vous savez, messieurs, que la vieille langue possédait un système assez compliqué dont les principes étaient donnés par la langue mère, mais qui a été développé avec originalité par nos aïeux du xii» et duxiii" siècles. Il n'est personne d'entre vous qui n'ait entendu parler de cette fameuse règle de Ys dont la découverte par Raynouard fut la première conquête de la grammaire comparée des langues romanes ; elle ne présente cependant qu'un côté de cette question fort étendue.

L'étude de la déclinaison et de la conjugaison nous fait assister à la formation même de la langue dans ce qu'elle a de plus intime et de plus essentiel. Elle intéresse le lettré et le savant, à qui elle dévoile la constitution de notre idiome ; elle intéresse également le philosophe, qui peut y saisir sur le fait l'action des deux grandes séries de lois auxquelles sont soumises les langues : les lois physiologiques de la phonétique et les lois psychologiques de l'analogie.

Si les langues traduisent la pensée humaine, elles n'existent qu'à l'aide des organes de la voix. Expression plus ou moins parfaite de l'esprit, elles en subissent l'empreinte et se modèlent sur la manière qui lui est propre de concevoir les choses. Les formes grammaticales sont comme des moules que la pensée crée elle-même en même temps qu'elle y vient prendre corps. D'un autre côté, les sons se trouvent déterminés par les conditions physiologiques des organes, qui peuvent en modifier les caractères et les transformer plus ou moins complètement. Mais il arrive parfois qu'il y a conflit entre les deux séries d'actions et que telle forme grammaticale est soustraite à l'action phonétique sous l'influence d'actions analogiques plus fortes. La déclinaison et la conjugaison du vieux français nous montrent plus d'une fois de pareils conflits, et il est curieux de voir en quel sens l'instinct de la nation a décidé de la victoire.

Éclaircissons ces faits par quelque exemple. Vous savez, messieurs, que le /«/«;• français est formé de la combinaison de l'infinitif avec le verbe avoir, habeo. Aimerai est le latin amare-Jiaieo , amarabeo. Dans cette composition l'accent poiie sur Y a de àbeo : atnarâbeo. Or, c'est une loi de la phonétique française que la voyelle qui précède la voyelle accentuée se change en e si c'est un a, disparaisse si c'est une autre

vovclle. Vo'.là pourquoi pergtimïnum devient parchemin, amarâleo devient aimerai, tandis que verecûndia devient ver-gogne, radicina devient ra-cine, consolrinum devient cousin, malntinum devient matin, comme ausii chimriihco Ae\\ei\i devrai, aucTmiheo devient odrai et plus tard orrai.

Si Ve long de l'infinitif ère tombe régulièrement au futur : — devrai et non deverai ; verrai, à l'origine vedrai et non rederai ; tiendrai, à l'origine fenrai et non tenerai, — d'où vient que finir {ait finirai, et que tous les verbes réguliers en ire, contrairement aux lois générales de la phonétique, conservent cet « ?

C'est qu'ici les lois de la phonétique sont contrariées par des lois d'analogie. Les verbes réguliers qui se conjuguent comnte Ji n ir , appartiennent à une classe de verbes dits inchoatifs, dans lesquels certains temps et certaines personnes se sont allongés de la terminaison isco, iscere. Finio a fait place à finisco, Je finis ; finieniem à finiscentem, finissant. Grâce à cette addition, Yi du latin' fin ire, finisco, parait à toutes les personnes de toits les temps. Or on ne pouvait, sous peine de rompre l'harmonie de la conjugaison, soumettre le futur aux lois de la phonétique et dire : finrai, findrai. Ici l'analogie a été plus forte. C'est ainsi que l'histoire de la langue nous montre comment des conjugaisons données comme types de régularité sont irrégulières au premier chef, et comment des formes si simples et si transparentes cachent derrière elles un conflit de lois diverses et contradictoires.

Aux formes grammaticales se rattache la théorie de la formation des mots. Cette étude a pour objet les procédés de dérivation et de composition que la langue met en œuvre pour enrichir son vocabulaire. C'est dans cette étude qu'on voit nettement les forces créatrices de la langue ; c'est là qu'on se rend compte des ressources dunt elle dis[iose pour exprimer les idées nouvelles, les faits nouveaux qui constituent l'histoire intellectnelle de la nation. Les économistes enseignent que ce n'est pas l'abondance du numéraire qui fait la richesse d'un pays, mais l'abondance dos ressources qui procurent ce numéraii'e ; il en est de même pour les langues : ce ne sont point les mots, ce sont les procédés de formation des mots qui sont la vraie richesse d'un idiome. On aura donc à se demander quels sont les procédés dont s'est servi le français pour former son lexique ; quelle en est 1 origine, le cercle d'action, la force relative ; quelle est l'étendue des ressources dont il dispose, et si dans le cours des temps il les a augmentées ou amoindries.

Nous passons à l'étude de la syntaxe historique, c'est-à-dire à

l'étude des variations subies par la langue dans sa syntaxe. Là, nous assistons aux procédés divers auxquels a recours l'esprit pour combiner ses pensées. Les mêmes pensées ne se présentent pas en tout temps sous la même forme à l'esprit des hommes. Les aspects sous lesquels sont vus les objets et les rapports qui les relient varient de siècle en siècle : de là les variations de la syntaxe. La syntaxe historique nous montre le développement de la pensée humaine réfléchie dans la langue.

Pour ce qui regarde le français, l'histoire des constructions nous fait voir la langue se désorganisant lentement sous l'influence de l'esprit' d'analyse qui transforme peu à peu ses vieilles constructions synthétiques, héritage du latin. Elle nous montre comment un idiome synthétique, porté chez un peuple à l'esprit fin et délié, se décompose graduellement pour parvenir à l'état analytique où nous le voyons aujourd'hui.

Cette étude de l'ancienne syntaxe nous fera pénétrer plus profondément dans l'intelligence de la langue actuelle Nombre de constructions usuelles, que l'habitude nous a rendues familières, mais obscures pour qui y réfléchit, ne s'éclairent qu'à la lumière de l'histoire. Telle forme de phrase a disparu de l'usaire général pour ne se conserver que dans quehiues cas tout à fait spéciaux. Qui jJis est, qui mieux est, qui 2)his est, sont les uniques débris de la construction générale qui em-' ployait absolument le relatif qui au sens de ce qui [quod). La vieille construction de Malherbe et de Corneille : j^our (jraiids qi(e soient les rois, n'a survécu que dans pour peu que. L'expression se nourrir de pain, de viande nous reporte aux premiers temps de la langue, alors qu'on disait, non pas manger du pain, de la viande, mais manger pain, viande. La vieille langue a dit jusqu'au xvi" siècle : Je le vous dis, tu le nous dis. il le nous dit ; h partir du xvi", elle intervertit l'ordre des pronoms et commence à dire -.je vous le dis, tu nous le dis, il nous le dit ; muis l'ancienne construction se maintient, on ne sait pourquoi, dans il Je lui dit (au lieu de i! lui le dit). Ainsi vivent égarées dans la langue actuelle maintes expressions qui nous semblent toutes naturelles et qui appartiennent à des formations d'âges antérieurs. C'est ainsi que dans les couches diverses dont la superposition constitue le sol de notre globe, telle strate inférieure vient percer les couches supérieures et affleurer à la surface.

Dans cette revue, nous avons laissé de côté le vocabulaire. Les mots considérés, non plus dans leurs formes, mais dans leurs significations, ont aussi leur histoire. Il n'est pas un fait nouveau, une idée nouvelle chez un peuple qui ne laisse sa trace dans son idiome ; c'est le retentissement de l'histoire dans la langue. Interrogeons le français

à ce point de vue, et nous retrouverons dans les mots l'histoire de la pensée française. Ouvrez ce dictionnaire, où les termes se suivent et se pressent, entassés pêle-mêle dans le chaos de l'ordre alphabétique. Derrière les pensées que ces mots expriment à l'heure présente se cache toute une série de pensées aujourd'hui éteintes et qui ont fait la vie de ces mots dans les :\ges antérieurs. Faites passer sur tous ces mots le souffle de la science histori(iue , et soudain toutes ces pages s'illumineront d'une lumière nouvelle ; derrière ces mots revivra tout le passé de la langue, tout le passé d'un peuple, d'une civilisation.

Le vocabulaire ne se renouvelle pas toujours par la création de mots nouveaux. La langue se contente souvent de détourner un terme de son emploi propre et de lui faire exprimer d'autres idées. Ce procédé d'adaptation d'un mot à une idée nouvelle n'offre-t-il pas luimême un sujet d'étude ? Quelles sont les causes qui agissent sur les mots d'une langue pour en modifier la signification ? Comment tels vocables, transformés depuis les origines par les altérations phonétiques, restent-ils immobiles quant à leur valeur, alors que d'autres voient l'idée qu'ils représentent s'étendre ou se rétrécir, se déformer, et se prêtent à l'expression de nouveaux concepts ? Cette étude des déviations de sens ne fournira-t-elle pas à la psychologie de précieuses indications sur les procédés que l'esprit humain met en œuvre pour exprimer, pour concevoir même ses idées? Nulle part elle ne pourra mieux en étudier l'activité journalière, le développement inconscient que dans le vocabulaire d'une langue, puisqu'une langue à un moment donné représente l'état des pensées d'une nation et dans son développement historique l'histoire intellectuelle de cette nation. Nulle part elle ne trouvera plus de documents et de plus instructifs pour résoudre le problème capital de l'association des idées.

Ces recherches dès à présent peuvent être entreprises sur le français. Du moins, l'étude de notre langue serait incomplète si on ne les abordait point.

Nous venons d'esquisser, messieurs, le tableau des études générales dont le vieux français peut être l'objet ; mais nous n'avons parlé jusqu'ici que du français proprement dit, du dialecte de l'Ile-de- France, celui qui est devenu la langue commune de notre pays. Mais des recherches du même genre peuvent être poursuivies sur les autres dialectes de la langue d'oil, le normand, le picard, le bourguignon, le lorrain, etc. Car vous n'ignorez pas que le latin populaire, au nord de la Loire, n'a pas pi'oduit une langue uniforme, mais, se diversifiant suivant les régions, a donné naissance à des idiomes qui vécurent indépendants les uns à côté des autres et qui eurent leur floi'aison lit-

téraire, jusqu'au jour où le dialecte de l'Ile-de-France, plus favorisé, les écrasa de sa supériorité et les réduisit à l'humble état de patois.

Quels sont les rapports qui unissent ces dialectes entre eux et avec le français proprement dit ? Quelles sont les différences qui les caractérisent ?

On voit quel vaste champ l'étude de notre vieille langue offre à la science. Nous n'avons pas la prétention de le parcourir dans toute son étendue, et nous nous estimerons heureux d'en ébaucher quelque faible partie dans les leçons que nous consacrerons plus tard à l'histoire de la langue, soit que ces leçons portent sur des points déterminés, sur des chapitres spéciaux de cette ample histoire, soit qu'elles aient pour objet l'explication de textes choisis.

Arrivé à ce point, messieurs, nous n'avons exposé qu'une partie de notre tâche. La langue n'est qu'un instrument donné à l'homme pour exprimer sa pensée. Cet instrument, comment les hommes du moyen âge l'ont-ils manié ? Quelles œuvres littéraires nous ont-ils laissées"? Un champ nouveau, plus vaste encore, s'ouvre devant nous : l'histoire de notre vieille littérature.

Lorsqu'on pénètre pour la première fois dans l'étude de notre littérature du moyen tVge, on ne peut s'empêcher d'éprouver je ne sais quel sentiment de surprise. Là, tout est fait pour étonner et dérouter : le fond comme la forme, les idées comme le style. Il faut oublier le monde classique où nous vivons, où nous sentons, où nous pensons, et prendre l'âme d'un monde nouveau, d'une civilisation nouvelle. D'un autre côté, les quatre siècles qui embrassent la vie littéraire du moyen âge ont été d'une fécondité inou'ie. Les œuvres s'accumulent, de tout genre et de tout ordre, et à l'étrangeté de la forme, qui surprend l'esprit, s'ajoute l'immensité de la matière, qui l'effraye.

Cependant, quand on s'est un peu familiarisé avec ces œuvres et que de haut on en a pu voir l'ensemble, le chaos apparent fait place à l'ordre, et l'on aperçoit les grandes lignes. Les œuvres laissées par le moyen âge peuvent se classer dans six groupes : poésie épique, poésie dramatique et poésie lyrique ; fables, contes et fabliaux ; poésie morale et didactique ; œuvres en prose.

Parlons d'abord de la littérature épique, de cette vaste floraison qui, sortie du fond même du sol français, va pendant plusieurs siècles cou-i-rir la France de ses chants héro'iques et, quand notre sol épuisé se refuse à la nourrir, transplantée sur des terres étrangères, va

porter par toute l'Europe chrétienne, jusqu'à nos jours, la gloire de nos héros légrendaires et du nom françai^s.

Dans ces siècles de barbarie qui voient finir la race mérovingienne et naître la race carolingienne, où l'histoire ne nous o.Tre qu'un chaos fastidieux et sanglant, au fond du peuple circule obscurément une sève puissante de poésie qui bientôt portera des fruits magnifiques. Dans chaque région, dans chaque province, dans chaque ville, le peuple chante quelque héros local qui s'est illustré dans des combats contre les barbares et s'est fait quelque renom d'héroï-sme ou de sainteté. Ainsi se forment des centres de légendes poétiques. Mais bientôt, transportées de province fi province par les trouvères ambulants, ces chansons primitives, ces cantiVenes se fondent et se combinent, et, les plus importantes absorbant les plus faibles, les chansons de geste viennent au jour. Parmi ces chansons de geste, il se produit encore une soite de concurrence vitale : quelques-unes, saisies par une attraction d'un nouveau genre, viennent graviter autour d'une chanson centrale. Ainsi se constituent des groupes de poèmes autour d'un nom unique qui fait disparaître, en les absorbant, les anciens héros.

La geste une fois constituée, les trouvères viennent y ajouter à l'infini leurs inventions personnelles Le peuple ne connaissait qu'un grand exploit d'un héros célèbre ; ils lui raconteront d'autres exploits antérieurs ou postérieurs, sa jeunesse, ses enfances, sa mort, l'histoire de son père, de ses aïeux, de ses parents. Ainsi du viii« au xiv° siècle, naît, grandit et se développe une vaste littérature épique dont les productions viennent se grouper dans trois cycles, célébrant l'un la gloire du grand empereur carolingien, de Charlemagne à la barbe fforie; Vautre, lei révoltes des vassaux et l'indépendance féodale; le dernier, les luttes du Midi contre les Parrazins. Ce sont les trois cycles du Roy, de Doon de Mayence et de Guillaume d'Orange. Quelle activité ininterrompue suppose chez nos trouvères ce travail de huit siècles ! Chez le peuple, quelle passion pour ces grands récits héroïques! On sent vivre dans ces œuvres l'àme de la France guerrière, féodale et chrétienne.

Arrive le xv" siècle. Les poèmes de chevalerie sont mis en prose et deviennent des romans d'aventure. En France, ce genre littéraire s'épuise ; ces romans chevaleresques, de plus en plus délaissés par les hautes classes, puis par la bourgeoisie, relégués dans les campagnes, s'en vont misérablement aboutir à la Bibliothèque bleue. Mais, tandis qu'ils dépérissent et disparaissent sur leur terre nationale, transportés sur le sol étranger, ils y reprennent une vie nouvelle et fournissent jusqu'à nos jours une ample carrière. En France même, ils ne raeul'ent pas sans héritiei-s. Le roman de chevalerie qui dérive du poème.

épique, est le père du roman moderne. Quand même la preuve historique ferait défaut, le nom serait là pour n0U5 l'apprendre, puisque le mot roman, qui à l'origine a signifié « récit historique en français », n'est arrivé que par l'intermédiaire des romans de chevalerie à sa signification actuelle de récit d'imagination.

A côté de,3 trois grands cycles qui constituent la littérature épique proprement dite, s'en placent d'autres de caractères différents Les plus impoi'tants sont le cijcJe breton et le cijcle de l'antiquité.

Les légendes bretonnes, c'eit-à-dire les vieilles légendes celtiques conservées en Bretagne, pénétrèrent au xu" siècle dans le courant de la littérature française, grâce à des textes latins et des versions en prose. Elles furent mises en vers par des poètes de talent, dont un fut un écrivain de premier ordre, Chrestien de Troyes. Sous cette forme nouvelle, elles reprirent une vie nouvelle. Du coin de l'Armorique et de l'Angleterre, où elles sommeillaient, ces vieilles traditions, ces histoires merveilleuses de fées, d'enchanteui's, de héros mythiques, s'éveillèrent au souffle de notre poésie et, portées sur ses ailes d'or, allèrent enchanter des oreilles qu'elles n'avaient jamais bercées.

Mais sous la plume de nos écrivains cette littérature se transforme. Faite pour être lue et non plus, comme les chansons de geste, pour être chantée, s'adressant aux grands seigneurs et aux nobles dames, cette poésie héroïque, religieuse, mystique même à ses origines, devint une poésie de cour, élégante et raffinée. Il ne faut pas lui demander les rudes tableaux de l'épopée féodale. Elle ignore ces âpres et farouches guerriers qui ne connaissent d'autres amours que celle de leurs épées, chastes et pures héroïnes fidèles jusqu'à la mort. Elle se complaît aux amours ralfinées, lascives, criminelles, où le vice se couvre d'un vernis de galanterie qui semble l'excuser, bien plus, le faire aimer.

Le donne, i cavalier, l'arme, gli amori. Le cortesie, l'audaci imprcse io canlo.

Ces vers, par lesquels l'Arioste ouvre son Orlando furioso, peuvent s'appliquer à cette poésie, dont ils reproduisent fidèlement l'esprit et le caractère

A la fin du xui^ siècle, le cycle breton, en pleine faveur, a pris place à côté du cycle féodal.

Ces deux poésies, d'abord opposées et rivales, l'une toute nationale et née d'un fond historique, l'autre étrangère et née d'un fond mythique, finissent par se rejoindre et se combiner. Des trouvères ingénieux font rentrer dans le cadre de l'épopée carolingienne les agréables nouveautés des légendes ai'moricaines. De là ces romans d'aventure dont le modèle est le charmant poème qui conte l'histoii'e de Huon de

Bordeaux et de son puissant protecteur, le nain Obéron. Ce nain, grand de trois pieds tout juste,

Si u'a de grant que trois pies mesurés,

nous l'aurions oublié s'il n'avait eu la bonne fortune d'être chanté, d'après nos chansons de geste, par Shakespeare, Wieland et Weber.

A ces cycles s'ajoute un troisième et dernier cycle, celui de : Rome la Granl, c'est-à-dire le cycle des poèmes narratifs qui ont pour objet l'antiquité.

La scission entre le moyen âge et l'antiquité paraît si complète qu'on peut à bon droit s'étonner de voir la matière antique fournir le sujet de poèmes, et toute une littérature se développer qui chante la Grèce et Rome. Mais il ne faut pas oublier que des traditions classiques, par l'obscur courant de la littérature alexandrine et byzantine, s'étaient conservées, plus ou moins altérées et déformées, dans les écoles et dans les cloîtres. Parmi ces traditions plus ou moins savantes, il y en avait une, devenue presque populaire, qui rattachait les Francs aux Troyens et faisait des Romains les ancêtres des peuples du moyen âge. Quand Ronsard tente de célébrer le fils de Priam, Francus, père de la race franque, il n'est que le dernier écho d'une tradition jadis vivante et presque nationale.

Ceci suffit à expliquer que l'antiquité ait fourni le sujet de longs poèmes. Athènes, Rome, Troie, Thèbes, Alexandre, Enée, César, tous ces noms illustres sont familiers à nos trouvères. Benoit de Sainte-More chante les destinées de Troie ; il veut faire revivi'e ce passé si loin de lui ; il s'en flatte sans doute : mais quelle illusion ! Comme ils appartiennent au moyen âge , ces héros et ces héroïnes qu'il met en scène ! Comme ils en ont revêtu les sentiments et les idées I Ce n'est pas le moindre intérêt de ces œuvres que ce travestissement d'une littérature antique habillée à la moderne.

Comme le poème épique, le poème dramatique représente une grande action ; mais ce qui là est donné comme récit est offert ici aux yeux mêmes des spectateurs. Telle est la différence théorique qui sépare les deux genres. Faut-il croire que le poème dramatique est né du jour où l'écrivain a porté sur la scène le récit de quehjue poème épique? Ce serait une erreur. Les théoriciens peuvent après coup trouver les rapports qui relient des faits d'ordres divers ; mais ceux-ci, dans leur développement, suivent souvent des chemins si détournés qu'aucune conception a priori ne permettrait d'en déterminer les lois. Notre littérature dramatique, sous sa forme la plus importante, esc sortie des cérémonies du culte.

Les mystères portaient sur la scène les événements les plus remar-

quables de l'histoire sainte, la vie et la mort de Jésus-Christ, l'histoire de la Vierge, d'Adam, des patriarches, des saints. Comment ce théâtre édifiant a-t-il pris naissance au sein même des offices sacrés ? Comment, sorti de l'Eglise, a-t-il graduellement été abandonné par les prêtres aux mains des poètes et même des acteurs laïques? Comment est-il arrivé à rayonner sur la France ? Questions obscures que la science commence à peine à débrouiller.

Ce théàti'e national grandit rapidement. A Paris, au XV^ siècle, il reçoit une organisation officielle avec l'institution de la Confrérie de la Passion. La province voit se former également des associations du même genre, semi-laïques et semi-religieuses. Toute la France se couvre de représentations pieuses. En même temps, le drame prend des proportions plus grandes. Par un développement presque analogue à celui que nous avons observé dans la naissance de l'épopée, il se forme des cycles dramatiques, le cycle de la Passion, le cycle des Apôtres, etc.; les miracles, les mystères s'allongent, et de quinze cents ou deux mille vers arrivent à dix, vingt, trente mille et plus. Le nombre des acteurs se multiplie ; les représentations durent plusieurs jours, plusieurs semaines.

Mais en prenant de telles proportions, le drame perd de ce caractère liturgique et religieux que lui a imprimé l'église, dont les voûtes augustes l'ont vu naitre. Aux mystères édifiants, aux miracles qui traduisent sur la scène les récits des deux Testaments ou les merveilleuses aventures des saints, s'ajoutent des mystères profanes qui représentent des événements historiques ou légendaires : le mystère de GriseUdis, de la Destruction de Troie, du Sièt/e d'Orléans. Le drame profane est né.

L'époque qui voit la suprême grandeur du théâtre populaire eu voit aussi le déclin. Les mystères dégénérés servent, non plus à l'édification d'un peuple, mais au divertissement d'une populace grossière. En 1548, le parlement de Paris interdit aux Frères de la Passion les sujets religieux et ne leur permet que les mystères profanes, honnêtes et licites. C'en est fait du vieux théâtre national ; quatre ans après, Jodelle crée le théâtre moderne.

L'histoire de cette décadence est saisissante. Interdits à Paris, les mystères continuent en province ; mais, éclipsés par les splendeurs du nouveau théâtre du xvii" siècle, ils se retirent dans les campagnes, où ils ne sont pas encore tout à fait éteints. On peut en voir les derniers restes dans le spectacle de la Passion que des comédiens ambulants donnent dans les foires ; les acteurs sont devenus des marionnettes !

A côté de ce grand théâtre religieux se fonde le théâtre comique. En face de la Confrérie de la Passion s'établissent les corporations

judiciaires des Clercs de la Basoche et des Enfanls sans souci, à qui est octroyé le privilège de faire jouer des farces, des sotties et des moralités. Pendant trois siècles, ils font retentir la France de leurs éclats de rire moqueurs et grossiers. Comment ces représentations joj-euses ont-elles pris naissance ? Quel lien les rattache aux jeux comiques de la fin de l'empire romain ? Ces problèmes d'origine sont aussi obscurs, et plutôt posés que résolus. Le xv' siècle est également l'iige d'or de ce théâtre. Au xvi°, il languit ; au xvii», clercs de la Basoche et Enfants sans souci cessent leurs représentations. Toutefois l'association des clercs du parlement se maintient avec son organisation jusqu'à la fin de l'ancien régime. Alors, comme toutes les autres corporations, elle disparaît dans la tourmente révolutionnaire.

L'épopée et le drame n'épuisent pas à eux seuls l'activité poétique du moyen âge : il a encore fait vibrer la corde lyrique.

Longtemps on a cru que si la palme revenait à la littérature de la langue d'oil pour la poésie épique, elle revenait à la littérature provençale pour la poésie lyrique. Aux trouvères, les chansons de geste ; aux troubadours, les causons. C'est une erreur. Dès le xii" siècle, d'aussi bonne heare qu'en Provence, retentissent dans la France du Nord les refrains des chansons lyri(iues. Seulement leur caractère est autre que dans le Sud. Au lieu d'exprimer des sentiments personnels, ce sont de courts récits d'amour ; ils ont encore quelque chose d'épique et l'appellent les cantilènes d'où sont sorties les chansons de geste. Mais déjà, à la même époque, paraissent des chansons populaires, des pastourelles.

Au xiii" siècle, des poètes de cour composent ces jolies chansons d'amour qui forment un des plus beaux fleurons de notre vieille littérature. Le xm" et le xiV siècles sont l'âge d'or de ce genre littéraire que cultivent les Quesnes de Béthune, les Thibault de Champagne, les Gace Bruslé, les Adam de la Halle, les Colin Muset et ces centaines de poètes anonymes qui nous ont laissé tant de jolis chefsd'œuvre. Quelle science du rhythme ! quel sentiment de l'harmonie! quel art du stylo ! quelle délicatesse et quel raffinement dans la pensée 1 Toutes les formes sont mises en œuvre : chansons, complaintes d'amour, tensons, serventois, jeux-partis, aubades, pastourelles, retrouanges, saints, rondeaux, virelais, ballades, que sais-je encore ? La poétie lyrique n'est pas un fruit du Midi ; elle a eu une riclie floraison sous le ciel du Nord.

N'oublions pas la brillante littérature des fables, des contes et des fabliaux, récits légers, joyeux, mordants, satiriques, grossiers quelquefois, cil défile toute la société du temps, le clergé, les nobles, la bourgeoisie, les manants, les clercs, les femmes. Tableau souvent

chargé et que la verve maligne de nos conteurs rend souvent trompeur, mais tableau toujours vivant de la comédie humaine au mnjen âge. Cette littérature dont le chef-d'œuvre est l'épopée burlesque de Maître Renard, poursuit sa tradition jusqu'au cœur de l'époque classique où elle suscite La Fontaine.

Les découvertes récentes d'une science étrangère nous ont appris que le cadre de la plupart de ces contes et de ces fables s'est firme loin, bien loin des rives de la Seine, et dans une civilisation bien différente de la nôtre. C'est sur les bords du Gange qu'ils ont été créés par des prêtres boudhistes pour l'édification des fidèles. On les. voit, portés par des traductions pehlvies, arabes, syriaques, hébraïques, latines, marcher de l'Inde jusqu'en France, où Fart de nos conteurs les rajeunit et les rappelle à une vie nouvelle.

Au xv« siècle, les fabliaux subissent une importante transformation. Ils sont portés sur le théâtre, où ils donnent naissance aux farces, qui sont le germe de la comédie moderne. A l'étranger, en Italie spécialement, ils sont traduits en prose et deviennent des nourellcs. Au xv« siècle et au xvr, ces nouvelles repassent les monts et reprennent racine dans le pajs même d'où elles étaient sorties et qui les avait oubliées ; les nouveaux contes en prose, à leur tour, aboutissent au roman de mœurs. Ainsi le genre si considérable du roman moderne retrouve à ses origines, d'un côté le roman de chevalerie et le poème épique, de l'autre le conte et le fabliau.

En face de la littérature satirique (nous n'en indiquons ici que les principales formes ; car la satire affecte des formes bien diverses au moyen âge), se place la littérature morale ou didactique : récits édifiants des vies de saints, contes dévots, dits ou difiés moraux, sentences et proverbes, traités didactiques, bestiaires, récits allégoriques. L'allégorie fleurit surtout au xiii^' siècle, et elle arrive à son complet épanouissement dans l'interminable Eoman de la Rose. Il nous est impossible de donner ici une idée de ce vaste ensemble d'œuvres si diverses. Indiquons-en au moins un trait essentiel, qui caractérise le moyen âge religieux : le besoin de moraliser. Tout sert aux clercs pour faire pénétrer quelque pensée édifiante dans l'esprit de leurs lecteurs. Les contes les plus étranges, ceux qui se prêtent le moins à l'interprétation morale, deviennent entre leurs mains, par des miracles de subtilité, des allégories édifiantes. Rien ne les arrête dans leurs commentaires parfois grotesques et qui ne respectent pas toujours la décence.

Jusqu'ici nous sommes restés sur le domaine de la poésie : c'est qu'en effet, dans la France du moyen âge comme dans tous les pays, la poésie a devancé la prose. Les prosateurs sont de beaucoup moins nombreux que les poètes ; cependant les genres sont très variés ;

recueils de lois, textes administratifs, traités d'économie, ouvrages didactiques, traités moraux, sei'mons, contes, traductions de la Bible et des Pères, chroniques et histoires. Un petit nombre seulement de ces œuvres présente un intérêt littéraire : quch^ues textes religieux, et surtout les récits des chroniqueurs et des historiens. Vous avez sur les lèvres les noms de Villehardouin, de Robert de Clary, des Joinville, des Froissart, ces créateurs de la prose française.

Par ce rapide tableau, bien incomplet, vous pouvez juger de la richesse de notre littérature au moyen âge. Et encore sommes -nous loin de la posséder tout entière. Nombre de textes d'une haute importance ont disparu, perdus à jamais. Un manuscrit est chose fragile ; souvent quelques feuillets de parchemin trouvés par hasard dans la garde d'un livre sont les uniques débris de toute une série d'œuvres, de tout un groupe littéraire. Les manuscrits que nous possédons du xii", du xiii'= et du xiv^ siècle suffiraient à remidir des milliers de volumes, et ce n'est qu'une faible partie de ce qu'a composé le moyen Age.

Mais cette fécondité par elle-même n'est qu'un titre médiocre pour une littérature. Celle du moyen âge, heureusement, a d'autres titres à faire valoir. Cette preuve directe que ta richesse n'est pas stérile, c'est l'inJluence puissante et durable que pendant de longs siècles elle a exercée sur la littératuie des peuples voisins.

L'empire que les lettres françaises ont exercé sur l'étranger dans les deux derniers siècles, elles l'avaient exercé cinq cents ans plus tôt sur une étendue plus vaste encore et avec une action plus profonde.

De l'extrémité de l'Angleterre jusqu'aux côtes delà Grèce, du fond de l'Espagne jusqu'au nord de la presqu'ile Scandinave, toutes les inventions, tous les chants de nos trouvères étaient traduits ou imités. Chaque année, nous voyous nos bibliothèques envahies par des savants étrangers qui viennent demander à nos manuscrits le secret des origines de leur propre littérature. Toutes les littératures de l'Europe, en effet, retrouvent la nôtre à leur berceau. En Angleterre, Chaucer est le disciple de nos trouvères normands. L'Allemagne, les pays Scandinaves, l'Islande oubliaient leurs poèmes nationaux et mythiques, les Kieheliingcn, VEdda, pour écouter et répéter les chants français. Les Minnesinger vont jusqu'à emprunter leur rhythme à nos poètes lyri([ues ; et les sagas islandaises sont souvent des échos fidèles de maintes chansons de geste, de maints poèmes de la Table-Ronde dont nous ne possédons plus en France que quelques rares débris ou que les titres et les noms. En Grèce, les petits-fils des Athéniens, oubliant \ Iliade, apprenaient l'histoire poétique de leurs aïeux dans les récits d'un trouvère, et Benoit de Saiute-More détrônait Homère.

C'est en Italie surtout qu'une brillante fortune attendait l'œuvre de nos trouvères. Leurs chansons furent d'abord traduites ou imitées dans un dialecte semi- français, serai-italien, qui était du xiii" au xiv" siècle la langue littéraire du nord de l'Italie. Peu s'en fallut que cette langue plus française qu'italienne ne devint la langue nationale de la Péninsule. Ces poèmes franco-iialiens sont l'origine directe des poèmes toscans qui, au xv" siècle, aboutissent à l'œuvre de Pulci, du lîojardo et enfin de l'Arioite, ou de ces récits en prose qui forment le célèbre recueil des ReaU di Francia. S'il est un livre populaire en Italie, c'est bien ce recueil de légendes qui racontent les origines fabuleuses de la maison de France. De nos jours encore il trouve plus de cent mille lecteurs, et sa popularité n'est pas près de s'éteindre. Eh bien ! cette compilation remonte à des poèmes français pour la plupart perdus.

Ainsi, du nord au midi, la littérature française exerce par toute l'Europe une action profonde et vraiment populaire. Tandis que notre littérature du xvii° et du xviii" siècles agit sur l'aristocratie européenne, celle du moyen âge pénètre plus profondément dans le peuple. Manants, ouvriers, bourgeois autant que grands seigneurs, s'intéressent à ces récits poétiques et se laissent captiver par le charme des œuvres françaises. L'esprit de la France pénètre partout la société chrétienne : la France est partout où bat un cœur chrétien.

Comment se fait-il qu'une littérature douée d'une telle puissance ait chez nous si rapidement vieilli ? A la fin du xiv'' siècle elle languit ; au xv' siècle elle meurt, et déjà commence une littérature nouvelle.

Une des principales causes de cette prompte décadence, la première du moins qui frappe le regard, se trouve dans l'état de la langue. De demi-siècle en demi-siècle, l'idiome passait par des modifications si rapides que bientôt les œuvres de l'âge précédent devenaient inintelligibles si elles n'étaient rajeunies dans la langue du temps, remaniées et, par suite, déformées.

Mais pourquoi la langue a-t-elle si vite changé '? Pourquoi aucune de ses œuvres ne l'a-t-elle fixée? C'est qu'en réalité dans toute la littérature du moyen âge, malgré sa richesse, sa fécondité, son éclat, il n'y a pas eu d'œuvres assez fortes pour s'imposer aux écrivains de second ordre et devenir classiques.

On a prétendu quelquefois que la langue a fait défaut aux auteurs du moyen âge ; mais la langue de cette époque, dans sa grammaire et son lexique (je ne parle pas de la syntaxe), est bien loin d'être inférieure à la nôtre. D'ailleurs, n'eùt-elle été qu'un informe outil, c'était aux écrivains à la perfectionner. L'italien vulgaire était certes audessous du français quand le génie de Dante le pétrit et en tira l'italien classique. Si nos vieux auteurs n'ont pas su fixer leur langue, serait-ce qu'il leur manquait le génie ?

Lorsqu'on commença à connaître les plus remarquables de nos chansons de geste, la Chanson de Roland en particulier, des savants, dans leur enthousiasme pour cette littérature qu'ils venaient d'exhumer, n'hésitèrent pas à la comparer aux chefs-d'œuvre de l'épopée grecque. « Si ces poèmes étaient écrits en grec, disaient-ils, nous les admirerions comme les œuvres d'Homère : ils n'ont qu'un malheur, c'est d'être écrits en français. » D'un autre côté, les littérateurs élevés dans l'admiration exclusive de l'antiquité refusèrent tout mérite à ces produits d'une langue et d'une époque barbares.

Notre ancienne littérature n'a mérité

Is'i cet excès d'honneur, ni cette indignité'.

Il est difficile de traiter en quelques mots une question aussi délicate et aussi complexe. Essayons au moins d'esquisser une réponse.

De toutes les littératures qui composent le trésor commun de l'humanité, la première en valeur et en originalité est sans contredit la littérature grecque. Le trait qui la distingue est la perfection de la forme. Le génie grec a trouvé d'instinct l'art de composer, c'està-dire l'art de développer les diverses parties d'un sujet de manière à leur faire produire une impression unique. Dans les œuvres grecques, le fond et la forme coïncident et se concilient dans une admirable unité d'effet. C'est par cette qualité dominante qu'elles ont pu s'imposer à l'imitation. Eome se forma à l'école d'Athènes, et voilà pourquoi sa littérature devint classique à son tour. Notre xvii" siècle également demanda à l'antiquité le secret de l'art de composer, et il laissa d'inimitables modèles qui sont l'éternel honneur des lettres françaises.

C'est cet art suprême de la composition qui a manqué à notre littérature du moyen ;\ge et qui lui interdit d'entrer en compétition avec la littérature grecque. Mais du moins, à ce rang secondaire, parmi les littératures non classiques de l'Europe, la première place lui revient sans conteste. Seule des littératures européennes du moyen âge, elle possède cette puissante spontanéité qui fait éclore de son sein les genres les plus divers et leur donne des développements inattendus. Vraisemblablement les autres peuples de langue romane ont eu des germes de la poésie épique et de la poésie dramatique ; mais nulle part ces deux genres n'ont atteint la puissance qu'ils ont développée en France. Nul n'a eu cette influence universelle, cette force d'expansion, cette surabondance de vie qui fait rayonner l'esprit français hors de sa patrie et qui transforme durant des siècles les littératures de l'Europe en colonies dont la métropole est en France.

Il est vrai que le moyen âge n'offre pas un seul grand écrivain qu'on puisse placer à coté d'un Corneille, d'un Pascal, d'un Bossuet, d'un

Molière ; mais le talent et la verve abondent, et les genres secondaires, chansons, fabliaux, contes, farces, etc., offrent de petits chefs-d'œuvre de grâce, d'esprit, de style qui feraient aujourd'hui encore les délices des hommes de goût.

Quant à la poésie dramatique et à la poésie épique, plus l'on remonte vers les origines, plus belles et plus grandes sont les œuvres qu'elles nous ont laissées, parce qu'elles dérivent plus directement de l'inspiration populaire qui les a créées, parce qu'elles nous donnent une image plus spontanée de cette immense œuvre anonyme où tout un peuple a mis ses pensées, ses rêves, son idéal.

Parmi ces compositions, combien sont remarquables ! Notre littérature ne commence-t-elle pas par un chef-d'œuvre, le Poème de saint Alexis, d'une forme si pleine et si concise, d'une langue si pure et si grave, d'une poésie si intime et si pénétrante ? Et ce chef-d'œuvre n'est-il pas immédiatement suivi d'un autre chef-d'œuvre, la Chanson de Roland, notre plus beau poème épique ? Dans les poèmes du xii» siècle, malgré les longueurs et les prolixités, que de parties vraiment supérieures, sublimes même, dans Aimery de Narbonne, dans Renaud de Montauban, dans Ogier le Danois, dans Maiuet, dans la Geste do Guillaume d'Orange, dans celle des Loherains, dans toutes ces œuvres qu'anime un soufle épique !

Pourtant cette littérature du moyen âge n'est pas de celles que l'on puisse toujours étudier avec les dispositions d'esprit du lettré savourant des beautés esthétiques et en quête de belles pensées et de beau style. Elle tromperait souvent notre attente. Mais elle ne trompera jamais celle de l'historien, devant qui elle fera revivre la vieille France sous ses aspects multiples et contraires : ici héro'ique, guerrière, chevaleresque ; là joyeuse, pétulante, licencieuse ; ici s'inclinant dans une communauté d'idées et de sentiments devant la puissance morale de l'Eglise ; là s'essayant, dans des dissidences plus ou moins latentes, à la libre pensée ; ici se soulevant contre le pouvoir monarchique, là baissant la tête devant le sceptre auguste de la royauté.

N'oublions pas enfin que cette littérature du moyen âge touche par bien des points à notre littérature moderne. Si l'œuvre du xvi" siècle se résume dans la révolution de la Pléiade, il ne faut pas croire que celle-ci, rompant tout à coup avec le passé, ait créé un monde entièrement nouveau. En renouant la tradition avec l'antiquité, la France nouvelle n'a pas brisé tous les liens qui l'unissaient à la France du passé. Aussi le xvn'^ siècle, pour être compris tout entier, demande parfois d'être éclairé à la lumière du moyen âge. Nos écrivains les plus français, Molière, La Fontaine, ne se rattachent-ils pas par des liens plus ou moins directs aux conteurs du xiu" siècle ? Il est possible que

Corneille doive l'inspiration de Pohjeiide aux mystères qu'en sa jeunesse il voyait jouer dans les campagnes rouennaises.

Pour toutes ces raisons, ces études sur notre vieille littérature s'imposent à notre attention. Elles sont d'intérêt national ; elles nous apprennent à mieux connaître notre pavs et par suite à mieux l'aimer, et elles font revivre à nos yeux un passé trop oublié dont nous avons le droit d'être fiers.

{Sevue politique et lilffraire, 19 jaavier 1S78.)

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