‹ Reliques scientifiquesChapitre 131 sur 167 · LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE · texte numérisé non relu

LES VERS FRANÇAIS ET LEUR PROSODIE

mots, par suite do la suppression de Ve muet, deviennent faux ? Non ; parce que la prononciation répare la perte d'une syllabe par des allon- (jemenls ou des silences compensatifs. Les preuves en sont surabondantes. Prenons, par exemple, ces vers de; Chàliments [Souvenir de la nuit (lu 4] :

X'«7c«?« cependant l'approcliail du foyer

Comme pour récbauITcr ses membres déjà roitics. . .

Dire qu'ils m'ont tue' ce pauvre petit être ! . . .

Que vais- je devenir à présent loiite seule ?. . .

L'enfant n"a pas crié : Fîm la République !

C'est pour cela qu'il faut que les v'e'lles grand'morcs

De \cuTi: pauvres doigis gris que fait trembler le ti-mps

Cousent dans le linceul dos cnl'auls de sept ans. . .

On fait entendre Ye muet dans membres, jiauvre, à cause des groupes l>r, vr, peut être dans vieil/es à cause de / mouillée : on ne le fait pas entendre dans les autres mots soulignes. On prononce TaicnV, com', (T\r', 2'ai-/', ou/', v'w' , fous', en allongeant la syllabe qui précède Ve muet, et c'est ce qui distingue le vers da la prose où la voyelle reste brève : ciieuF, etc , avec eu bref, etc. Cette compensation ne peut s'étendre au-delà des limites indiquéc3, et il serait impossible d'allonger un mot à terminaison masculine de manière à dédoubler le nombre de syllabes. Les vers suivants sont pleins et harmonieux :

On pouvait à des plis qui soulevaient la neige Voir que des régiments s'e'taieut endormis là.

On ne saurait les modifier comme il suit :

On voyait à des pli? qui soulevaient la neige Que des re'gbnenfs . .

(prononcez à peu près reffim^n an)

s'étaient endormis là.

Une conclusion à tirer de ces faits, c'est que la durée joue un rùle certain dans la constitution du vers français, et que la succesiion des s^ilabes accentuées et non accentuées, autrement dit, des temps forts et des temps faibles, amène avec elle une mesure déterminée.

Nous ne nous arrêterons pas sur la question de l'hiatus où l'auteur aurait pu étudier plus rigoureusement les liaisons que, les voj'elles nasales an, en, in, etc., àla fin des mots, forment dans la prononciation avec les voyelles initiales des mots suivants. Ces liaisons ont certainement varié du xvi" siècle à nos jours de manière à donner naissance à de nouveaux hiatus ou à 'supprimer des hiatus existants. Pour l'enjam-

bernent, Tautcur accepte, dans certaines limites, la loi qui l'interdit ; mais il ne paraît pas se rendre compte de la cause de cette loi. Elle est due à la nécessite de maintenir intégralement le temps fort de la fin du vers. M. de Grammont a bien vu qu'à l'hémistiche le temps fort doit être intact pour que le vers conserve sa valeur. Il en e^t de même à la fin du veri. Dans le fameux cnjamliement du début de Hcrnani ;

à l'escalior

Dérobé

1g rejet dérobé annule l'accent fort de escalier parce qu'ici l'épithète fait corps avec le substantif : escalier rUrohé est une sorte de nom compose. Voilà pourquoi cet enjambement est défectueux. Quand l'enjambement no produit pas cet effet et qu'il laisse l'accent intact, il est bon. Ceci nous amène à cette question de l'accent tonique, ou temps fort, dont l'auteur met vivement en lumière le rôle, jusqu'ici assez méconnu. C'est Ackermann qui le premier, en 1839, montra que le vers français repose sur l'accent autant que sur le nombre des sj'llabes. M. Quichcrat admit les principes d'Ackcrmann, mais avec quelque indécision, dans son Traité de versification française. Aujourd'hui M. de Grammont reprenant et fortifiant ces thèses, les développe longuement ; et il faut espérer qu'avec le succès qui attend son livre, ces vérités nouvelles auront définitivement conquis leur place au soleil. Sur un point, toutefois, où il combat M. Quicherat, je crois que l'auteur du Traité de versification a raison contre lui. Il s'agit des mots de quatre svllabes et plus dan> lesquels M. Quicherat voit deux accents. « D-nner deux accents à un mot, dit M. de Grammont, c'est fairo doux mots d'un seul: c'est substituer à des vers mal rhythmés, mais très compréhensibles, des séries de mots n'appai tenant à aucune langue connue. » Cependant il est tellement vrai que les mots d'une certaine longueur ont un double accent, que dans la péi'iode de formation de la langue, cette coexistence des deux accents a été une des causes déterminantes des variations de la phonétique française-. Et de fait, aujourd'hui encore, le double accent est bien visilile. Qu'on en juge parles vers suivants où nous marquons par des italiques les temps forts de la finale et par des petites ca[iitales ceux qui sont au milieu du mot :

Tant le prob/èwe Imjnaia l'avait évovvanié. . . Kt s'il faut accepter la sombre aXTERualive, Croire ou dcsEspéjw, nous déSEspèrerojis. . . Aux APplaudis=;oî«fH/s do la plèbe romaine. . ■ Et le QL/Ldia/eur en mardiant vers Varéne. . .

(M"'" ACKi;nMANN, Pasca!.)

' Cf. liomania, I, ISTG, p. 173 i-ians l'article réimprimé plus ba?, sur la Protoiiijuc lun initiale).

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