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LA PHILOSOPHIE DE LA SCIEN-QE DU LANGAGE

sans fin. L'absolu lui échappera toujours. Xi/Jht est nisi flu.rorum scient ia.

Admettons cependant lo point de départ posé par M. Chaignet comme provisoire ; que la racine avec son élément formel soit pour le philologue ce que la cellule est au physiologiste; ici nous entrons dans le domaine de l'expérience ; voyons ce qu'elle devient entre les mains de M. Chaignet. Préoccupé de retrouver ses principes métaphysiques dans les faits du langage, il les modifie sous cette infiuence. Il cherche à l'etrouver dans le langage les formes mêmes de la pensée, parce qu'il croit que le langage est l'expression de la pensée; c'est une grave erreur ; le langage n'est qu'un effort vers l'expression de la pensée, ce qui est bien différent. Que la pensée ait ses lois formelles, nous l'accordons volontiers ; qu'on les retrouve dans le langage primitif, c'est autre chose, le progrès du langage consistant précisément à en prendre peu à peu possession, et à finir par exprimer toutes les idées, toutes les nuances d'idées, que renferme la pensée humaine '.

Si M. Chaignet avait bien compris ce fait, il n'aurait pas affirmé si hardiment l'existence de racines pronominales primitives, sous prétexte que l'homme primitif a dii avoir conscience de sa personnalité. Au lieu de supposer à l'origine un cri articulé, compris immédiatement comme signifiant ego, il suffit d'admettre un cri indéterminé accompagné d'un geste qui lui donne cette signification, par exemple, un coup de la n?ain sur la poitrine. Il est plus conforme aux procédés du langage de ramener le pronom personnel à une racine démonstrative : « ici ».

Dans la création dcj formes, comme dans les constructions syntactiques, comme dans la signification des mots, on assiste à ce progrès de la langue qui, cherchant à saisir la pensés, s'empare d'elle ]iar un détour, et finit plus ou moins par la posséder pleinement. Quand I3opp expliquait l'augment par '% privatif, et l'aoriste par la négation du présent, Lassen s'écriait : « Comment ! je ne vois pas veut dire

' La pensée est un lan^a^^e intérisur auquel correspond le lanfraf,'e exlérieur, le lanp;age parlé. Si l'un était l'expression adéquate de l'aufre, la science du langage serait exactement celle de la pensée. Mais tandis que le langage parlé ne se compose que de mets, le langage pensé renferme aussi des images, représentations directes des objets. Le progrès du langage consiste précisément à réduire la part de l'image, et c'est en cela qu'il est un elfort vers l'expression extérieure ie la pensée. Ajoutons que les mots qui constituent le langage parlé, ne sont autre clioso que des termes généraux, c'est-à-dire des genres et des espèces, et que dans les langues non encore laites ces genres ont une extension trop vaste. Là encore le progrès du langage consiste à rabattre de ;ette extension, et par snitc à serrer de plus près la pensée. Enfin, comme la pensée elle-même subit des évolutions diverses, qu'elle s'analyse et devient plus rigoureuse, le langage en même temps rellèle cette marche de l'esprit, de sorte que le philosophe doit y retrouver et cet cU'ort vers l'expression de la pensée, et les progrès de la pensée elle-même.

j'ai vu .' » ; Laïsen avait tort. Que l'explication do Ropp soit vraie ou non, elle est conforme aux lois du langage. Je ne rois pas ^ outre la négation du préient, l'enferme deux idées : je ne vois plus, c'est-à-dire j'ai vu, et je ne rois pas encore, c'est-à-dire ;e verrai. Les pliilosoiihes demanderont peut-être pourquoi jilHSj encore; qui sont ici les idées essentielles, ne sont pas exprimées. Les philologues répondront que le langage n'y regarde pas de si prèî, et qu'il lui sufflt qu'une idée se trouve vaguement comprise dans une expression, pour qu'il attache l'expresbion à l'idée, et, par la force de l'usage el des circonstances; la rende adéquate l'une à l'autre.

11 est constant que le langage, dans ses transformations graduelles, tend à l'analyse. Plu 3 on remonte vers les- oi'igines, plus on voit de catégories diverses de la pensée confondues dans un même mot ; c'est qu'en effet le langage, non encore maître do lui. est forcé de faire entrer dans une seule expression des idée.3 muliiples, et pour achever sa pensée et la rendre sensiljle, de s'aider de moyens extérieurs, le geste, le jeu de la physionomie. Tel est encore le procédé de l'enfant, impuissant à rendre ses idées, ou de l'homme à qui une violente émotion enlève une partie de ses ressources intellectuelles. Le langage devient plus sur de lui ; il se débarrasse de ses procédés extérieurs, pénètre plus profondément dans l'analyse de la pensée, la rend plus sensible ; et l'idéal pour lui sera atteint, si jamais il l'est, le jour où il deviendra le calque fidèle d'une pensée rigoureuse et précise.

L'erreur première que nous constatons chez M. Chaignet a pour réiultat de fausser les vues les plus justes et de présenter sous un faux jour des idées en elles mêmes exactes. Par exemple, son analyse du substantif et de l'adjectif est fine et vraie ; elle montre bien comment l'adjectif est antérieur au substantif. Dans l'or hrille, le moto;' avant d'être substantif a été adjectif [le Itrillant) '. Mais où l'auteur, préoccupé de ses théories métaphysiques, a tort, c'est quand il croit que le langage a cherche à individualiser, à suhsfan/ialiser le mot or en le faisant passer du rôle d'adjectif (?^/77/ff«/) au rôle de substantif. Les choses ne se passent pas ainsi en fait. L'esprit est frappé d'une qualité dominante dans un objet, il désigne cet objet par cette qualité, puis il attache graduellement à cette désignation, étymologiquement spéciale, les autres qualités dont l'ensemble constitue V image nnc de l'objet. Ici M. Chaignet, au lieu de considérer le progrès historique du langage, n'a vu que le résultat final d'une lente opération, c'est-à-dire un substantif,

' Dans quelle langue M. C.liaipncl prei.d-il ce mol ■? Ea français, or n'a jamais signifié Irillaut, ni en laliu ; mais ne chicanons pas l'auteur sur celle minulie, car il sullit pour sa démonslralion que le radical de aui-iiii) ait eu à l'origine le sens de IfiUant, ce qui est exact.

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une forme grammaticale répondant à une catégorie de l'esprit, l'idée d'individu '.

Pourquoi M. Cliaignet combat-il les théories de Max Muller et de Schloicher sur les trois formes des langues monosyllabiques, agglutinantes, flexionnelles ? Parce que ce ne sont que des hypothèses, indémontrées, et jusqu'ici indémontrables? nullement; parce qu'elles contredisent les théories pliilosoplàques de l'auteur. Au fond, et en nous plaçant à son point de vue, nous ne serions pas très éloignés de partager ses idées : mais sur cette question des origines, nous ne pouvons que suivre l'opinion des spécialistes qui déclarent n'y rien connaître.

C'est la même conception du langage, où le sens historique fait généralement défaut-, qui inspire à l'auteur sa commode théorie des suffixes. Heureusement que les philologues continueront à « s'égarer dans ces recherches obscures » où ils sauront tôt ou tard apporter quelque lumière, je n'en veux pour garant que les études de M. Bergaigne sur la dérivation casuelle ^. A quoi ont donc servi les théories métaphysiques de M. Chaignet ■? A vouloir trancher des questions que les philologues abordent à peine, et à tirer des conclusions générales que renverseront les découvertes quotidiennes des patients chercheurs.

Des remarques qui précèdent, il semble découler cette conclusion que la philosophie n'a rien à voir avec la philologie. Pour la question des origines, oui, jusqu'à nouvel ordre du moins. Laissons les philologues, par une longue et minutieuse investigation, nous débrouiller le chaos de la dérivation et des racines; ce travail achevé, les philosophes auront assez de matériaux pour élever leurs constructions, ou plutôt les vues générales se dégageront assez d'elles-mêmes des faits amassés par les savants. Pour le moment, un seul terrain est ouvert à la philosophie du langage, celui de Vhisioire des idiomes. Les transformations de la syntaxe, des formes grammaticales, des significations des mots, apportent d'innombrables documents, et de longtemps inépuisables, à l'histoire de l'esprit humain.

' Et encore, les métaplu-siciens pourraient trouver à redire, car le nom commun désijrue un f!;enre, et en IransTormant l'adjectif en svibslantif, bien loin de l'individualiser, on le généralise, puisqu'on chaupe un phénomène en un fait général.

* Cà et là le vrai sens des choses du langage se dégage avec tant de force des fa'ls observés qu'il s'impose à l'auteur. Dans plusieurs passages il voit bien que Tellipso joue un lôle capital et que le langage dit plus par ce qu'il donne à entendre que par ce qu'il exprime. Signalons spécialement, p. 183, ce passage très juste et très Terme : < Les rapports grammaticaux sont pour la plupart des relations subjectives, > que l'esprit établit spontanément entre les idées. C'est une grande erreur do 1 croire que tout s'exprime et doive être exprimé, que tout ce qui est pensée ail besoin i d'avoir dans le langage une représentation spéciale, etc... i Si l'auteur s'était partout inspiré de celte idée si juste, il aurait refondu son livio.

3 Dans les Mémoires de la Sociiftfde liiiguistiqne de Paris, t. H.

Quelles sont les causes qui agissent sur les mots, pour en modifier la si^ïiiification ? Comment tels vocables, transformés depuis l'origine par les altérations phonétiques, restent-ils immobiles quant à leur valeur, alors que d'autres voient l'idée qu'ils représentent se déformer, s'étendre ou se l'étrécir, et se prêtent à l'expression de nouveaux concepts ? Dans cette histoire de la signification des mots, n'y a-t-il pas à suivre l'histoire des idées humaines? Les formes grammaticales, désinences flexionnelles, suffixes de dérivation, temps et modes, etc., peuvent également fournir des indications précieuses sur les conceptions des peuples, et la manière dont ils saisissent les rapports des idées. Si l'allemand a emprunté son pronom relatif à un adjectif démonstratif (der), n'a-t-on pas le droit de conclure de ce fait à une conception primitive toute particulière de l'idée de relation? L'histoire de la syntaxe enfin off"re d'abondants matériaux pour une histoire de la pensée humaine. Les belles études de M. Bergaigne sur l'ordre des mots dans les langues indo-eui'opéennes ' nous montrent déjà que l'ordre logique à l'origine était absolument l'opposé de ce que nous désignons aujourd'hui par ce nom, d'où il semble résulter que les lois formelles de l'intelligence ne sont que des habitudes de la pensée. Les philosophes étudient généralement les lois de l'esprit humain dans des conditions qui sont en dehors de l'ordinaire : c'est sur eux-mêmes qu'ils expérimentent, c'est-à-dire sur des intelligences d'élite, et ils considèrent l'esprit poursuivant un. but précis, la recherche d'une vérité, ce qui est l'exception ; mais les procédés que l'esprit met en usage dans son activité journalière et banale, les lois qu'il suit inconsciemment dans son développement instinctif, l'étude du langage les enseignera, parce qu'une langue à un moment donné nous représente l'état d'esprit d'une nation, et, dans son développement historique, l'histoire intellectuelle de cette nation.

Les affirmations qui précèdent ne sont pas téméraires. Déjà l'étude générale des faits du langage permet de constater quelques lois. Les grammairiens ont depuis longtemps noté sous le nom de catachrescs, synecdoques, métaphores, etc., toutes les figures de mots par lesquelles les sens se transforment. Ces figures existent également dans les formes grammaticales et dans les constructions syntactiques et elles reposent toutes sur le raisonnement suivant : l'esprit se porte sur une qualité spéciale dans un objet, ou sur un point particulier dans une conception quelconque, y attache une expression, une forme grammaticale, ou une construction syntactique adéquate, perd ensuite de vue la qualité première, le point spécial de la conception, pour se porter sur une qualité secondaire, sur une seconde-conception, que le hasard a faite voisine

' Mi'moircs de la Sociale de linguistique de Paris, t. III.

LA PIItLOSOniIE DE L\ SCIENCE PU LANGAGE ST

dos premières, et cependant, an mi'jiris de la logique^ il contiime d'y attaclier la première expression, la première forme grammaticale, la première construction sjntactique, qui dès lors cesse d'être adériuate. 11 Y a là un passage d'un point à un autre, qui consiste à dire cum hoc, crgo per hoc : telle idée se trouve conjointe à une autre, donc elle sera naturellement rendue par le terme qui exprime cette autre ' . Les pliilosoplies ont des noms pour désigner cette déviation de raisonnement, ce raisouHinenf oMiçiuc ; ils l'appellent /ww/o^/sw*'. Eh bien ! on peut déjà l'affirmer, les transformations des idiomes reposent pour la plus grande partie sur ce raisonnement oblique, et le langage, ce grand fait do l'humanité, a pour principe premier un paralogisme.

' Voir l'articie suivant.

{licmc Ci-iliqnc, ISTI!, n" Î12.)

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