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LA PHILOSOPHIE DE LA SCIENXE DU LANGAGE

» Pour achever la forme du mot, nom ou verbe, pour l'individualiser, au thème s'ajoutent les suffixes. Les suffixes sont-ils d'anciennes racines atténuées, et que l'agglutination a accolées au mot de manière à pouvoir exprimer nombre et cas? C'est l'opinion des Max Millier et des Sohleicber ; mais cette opinion est contredite par tous les principes qu'on vient d'exposer. On ne peut y voir qu'un développement organique de la racine même. Ces suffixes usuels sont en eff'et des modifications si légères du thème qu'il est impossible d'y voir d'anciens mots, morts depuis : dominos, chmlno-i, domino-m : dans ces mots s, i, m, sont à peine des sons vivants : ce sont des nuances presque insensibles de prononciation, utilisées après coup pour la détermination des rapports.

» Quant aux autres, ils viennent d'un renforcement, d'un allongement, d'une modification de la racjne, y 7>t- devenant Xîi-, \/ Six devenant Ssix (6£ixrj-[jit). Ces modifications ont-elles des valeurs significatives"? Non. La science s'égarerait dans d'obscures reclierclies à déterminer ces valeurs. Ces suffixes sont dus à des besoins d'euphonie. Les philologues ne font pas la part assez grande au côté artistique du langage, à l'action instinctive de l'harmonie. Ces sons de liaison, ces lettres formatives, par leur insignifiance logique même, servent mieux à souder ensemble le radical et la désinence et à établir l'unité du mot. »

L'auteur donne ensuite quelques exemples de la dérivation nominale et verbale, d'après Curtiuj, Schleicher, etc., en émettant toutefois de prudentes réserves sur les théories de la dérivation qui régnent en Allemagne '.

Le mot avec ses suffixes est-il complet ? Pas encore. L'accent tonique vient l'achever, lui donner la perfection désirable. L'auteur cherche à démêler le chaos des assertions contradictoires qu'offrent les grammairiens anciens grecs et latins ; entrevoit, sans en saisir toutes les conséquences, la distinction de l'accent d'intensité et de l'accent d'acuité, mais a le tort de croire que l'accent tonique est resté identique à lui-même, depuis les Grecs jusqu'à nos jours-.

Dans ce résumé, que nous avons fait aussi exact que possible, quel mélange de vues justes et de vues fausses! Et comme une bonne partie de ces considérations est stérile pour la science ! Sans parler de la fantastique phonétique de l'auteur", que d'hypothèses gratuites,

' Ou plulôt qui régnaient. Car M. Cliaignet ne conuait pas les travaux Je Luilwig.

^ Ua appendice contient une étude sur la philosophie du langage dans Aristote. Notre incompétence nous force à décliner la discussion sur ce point.

^ On a vu plus haut quelques exemples de cette phonétique : se-scur idenlilié avec !c/iweslei-, sislei-, seset- ; les sons oua et o! sortis d'un primitif oî(«i',- les exemples d'alËrmalion de ce genre abondent. Je me contenterai de citer encore une ligne. T. II. 6

inspirées par dos vues a priori, sans fondement! Quelle est l'origine des suffixes? des désinences casuelles? du duel? des pronoins ? des formes verbales? Les racines primitives sont-elles longues ou brèves ? M. Chaignet a réponse à tout. Ses théories métaphysiques lui permettent de triompher de l'ignorance des philologues. Mais ceux-ci auront beau admirer ses réponses triomphantes, ils continueront à dire jusqu'à nouvel ordre que sur toutes ces questions d'origine ils ne savent rien.

L'auteur veut étudier la formation des mots, et commence par établir à l'origine des langues indo-européennes des racines toutes créées spontanément, contenant en elles-mêmes déjà des éléments formels, des principes de suffixe. Cette hypothèse donnée a priori comme chose évidente, c'est V inconcussion quid sur lequel il bâtit l'édifice du langage. Voilà un postulat bien hardi, et posé bien lestement. Ainsi seule de toutes les sciences expérimentales, la science du langage aurait son principe premier au delà duquel il n'y a plus rien à chercher, et tandis que la physiologie, par exemple, part modestement du dernier terme qui tombe sous l'expérience directe, la cellule, dont elle ignore actuellement la formation, quitte plus tard à la soumettre à nouvelles recherches, la philologie aurait la prétention de partir d'une création première parfaitement déterminée : la racine formelle ! Mais n'est-il pas clair que cette langue indo-européeune, que la science reconstruit, n'est pas une langue primitive ; qu'elle a derrière elle un long passé et ([ue chacun des mots qui la constituent n'est que le dernier terme à nous accessible d'une série infinie de transformations qui échappent à notre expérience ? Les racines, que le philologue tire par abstraction de ces mots, n'ont donc qu'une valeur de convention, valeur temporaire et relative seulement à la période étudiée par le philologue, puisque ces mots ne sont vraisemblablement que les résidus de mots avec radicaux ■ et suffixes ayant vécu une longue existence antérieure, durant des dizaines, des centaines de siècles. Si nous ne connaissions que le groupe des langues romanes, nous poserions une racine Ion abstraite de honlc, hoiiità, lionihtd, biwno, etc. Or dans cette racine, venue du latin b omis, ih(-onus, on est suffixe, et la racine ancienne chi n'est plus représentée que par le l transformé de Vu. C'est une prétention singulière de croire que la science puisse atteindre un point de départ originel ; comme elle n'agit que sur des successions .de phénomènes, elle ne peut l'emonter (pi'à des phénomènes antérieurs, et de ceux-ci à d'autres, sans arrêt,

t A Taido d'un redoublement de la racine et d'un suffixe fémiuiu, ceUc même racine

> (aur) donnera en latin aur-ora (pour aur-auf-a ou vr-Or-a] l'auroro, en sanskrit

> vsk-as dout Vs lîjiguale [sh] se chanf:e régulièrement dans la langue laliuc en »• ; • cliangement que nous retrouvons daus l'intérieur de notre langue, qui l'ait égalc-

> ment de risiim, le ris et le rire • (p. 140).

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