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Si les patois étaient perdus

De ces six mémoires, le cinquième [Recueillir les noms populaires . ..) présente une incontestable supériorité sur les autres. Par l'étendue des recherches, la méthode et la science avec lesquelles elles ont été poursuivies, il tient facilement la tète dans le concours. Ce mémoire est ini\i\x\é Flore populaire des Vosges.

C'est un manuscrit de 341 pages compactes dont les 35 premières forment l'introduction.

L'auteur, après avoir exposé le programme du concours, explique comment il l'a entendu et a cherché à répondre aux questions qui y sont posées. Il ne s'est pas contenté d'utiliser les ouvrages déjà publiés sur la matière ; il a dirigé une vaste enquête portant sur la flore d'une soixantaine et plus de localités du département, enquête faite d'après un plan unique imposé à tous les correspondants de l'auteur. Recueillant ensuite les matériaux amassés de tous côtés, il les a comparés, contrôlés, discutés dans la mesure du possible, vérifiés sur place, dans quelques localités du moins.

Pour le classement des plantes et la rédaction de ses notes, l'auteur a suivi le plan de la Flore lorraine de Godron, dont il a reproduit l'ordre systématique. Les noms spécifiques latins sont donnés avec exactitude, et ils sont suivis du nom du botaniste qui les a imposés lo premier, avec références précises aux ouvrages où ces noms se trouvent. Les synonymes les plus importants sont cités avec le même soin que les noms adoptés. Au point de vue botanique, le travail ne laisse rien à désirer et l'on y reconnaît l'œuvre d'un homme compétent. L'énumération est assez complète pour comprendre jusqu'aux végétaux cellulaires (Champignons, Lichens et Algues). Après chaque nom scientifique latin et français viennent les noms vulgaires et patois.

En tète de la nomenclature se placent les noms qui s'étendent à tout le département ; puis viennent, dans l'ordre alphabétique des localités, les noms populaii'es spéciaux à chacune d'elles. Chaque article comprend le genre, et, s'il y a lieu, les espèces, variétés, sous-variétés fruits et graines. A l'occasion, l'auteur ajoute des détails linguistiques (étymologies, rapprochements, etc.) ou botaniques, agricoles et autres.

Une carte oti sont soulignées toutes les localités étudiées accompagne le mémoire.

La transcription des noms patois présentait de grandes difficultés, le

patois Tosgion ayant un ensemble de sons spéciaux délicats à saisir et à noter. L'auteur expose longuement les principes de sa transcription dans son introduction, et l'on voit par cette analyse qu'il est loin d'être étranger aux méthodes de la linguistique. Peut-être voudrait-on plus de rigueur encore dans le système qui laisse une place trop grande aux habitudes orthographiques de la langue commune et n'est pas assez purement phonétique.

L'ouvrage a d'autres lacunes que l'auteur lui-même a bien reconnues ; il consacre même à un examen minutieux de ce qu'il appelle les desiderata un paragraphe entier de l'introduction. Le temps lui a manqué pour donner à son travail l'étendue qu'il lui souhaitait.

Il est certain que, repris à loisir par son auteur avec les additions, les corrections, les améliorations auxquelles il songe, ce travail ne pourra que lui faire honneur, et beaucoup d'honneur.

Tel qu'il est, et avec ses lacunes et ses insuffisances, il donne un ensemble bien coordonné de matériaux intéressants et neuf?, et présente des qualités de premier ordre.

Les cinq autres manuscrits sont loin de le valoir. Ils sont d'une étendue bien plus modeste, apportent moins de faits nouveaux à la science, témoignent de connaissances linguistiques plus restreintes et de recherches moins amples et moins méthodiquement dirigées et suivies.

Ils viennent les premiers après la Flore des Vosges, mais à une très grande distance. Quelle est leur valeur relative ?

Si les patois étaient perdus. . ., catalogue patois des plantes du département de la Corrèze, manuscrit d'environ soixante-dix pages in-folio. Le mémoire s'ouvre par une courte introduction, écrite assez incorrectement, où l'auteur indique la méthode qu'il a employée et le système de transcription qu'il a suivi. Puis viennent, en dix colonnes, les noms latins et français, et les noms patois des arrondissements de Brive, de Tulle, d'Ussel et de Figeac, les noms romans trouves dans le Lexique de Raynouard, les noms des fruits ou parties utilisables de la plante, et enfin, s'il y a lieu, les traductions des noms patois et des observations.

La nomenclature botanique est correctement donnée d'après la classification de Candolle ; elle est assez étendue pour comprendre les végétaux cryptogames. Les noms patois paraissent recueillis sur place (sauf pour l'arrondissement de Figeac, pour lequel l'auteur, comme il le déclare, s'est servi du recueil de Puel sur les noms vulgaires ; il n'a ajouté cette région à son travail que pour être complet). Sur environ 1 ,500 mots patois cités, les deux tiers semblent recueillis directement de la bouche des paysans.

La nomenclature patoise laisse à désirer ; la trauscription n'est pas

des plus satisfaisantes ; l'auteur confond assez souvent les noms vul-^ gaires et les noms patois. Les citations de Raynouard sont inutiles. La colonne des observations, souvent vide, donne en désordre des remarques linguistiques, botaniques et autres. Mais, malgré ces défauts, le mémoire garde sa valeur, et est un utile recueil de matériaux commodément classés.

Las planios aotis camps. — L'auteur de ce travail a fait sa récolte dans les départements de l'Ariège, de la Haute-Garonne, du Tarn et du Tarn-et-Garonno.

Il a essayé d'employer dans la transcription des noms vulgaires une orthographe phonétique. Le mémoire se divise en trois parties qui sont en réalité le même travail présenté sous trois formes différentes.

La première comprend, sur trois colonnes, les noms spécifiques classés dans l'ordre alphabétique, puis les noms français et les noms patois correspondants. Ces derniers sont suivis çà et là d'explications étymologiques entre parenthèses. Quand les noms ne sont pas communs aux quatre départements, ils sont suivis de l'indication du ou des départements où ils sont usités.

La deuxième et la troisième partie reproduisent les mêmes faits (sauf l'indication des départements) ; l'une dans l'ordre alphabétique des noms français, les noms patois et latins formant la seconde et la troisième colonne, l'autre dans l'ordre alphabétique des noms patois qui occupent la première colonne, laissant les deux autres au latin et au français.

Le travail porte la marque d'un esprit soigneux et attentif, mais assez peu au courant des méthodes scientifiques. L'auteur se tait sur la méthode qu'il a employée dans sa récolte des noms patois. Le domaine géographique qu'il a exploré est assez m.al délimité, et comme les différences des noms locaux ne coïncident pas sûrement avec les limites tout artificielles de nos départements actuels, il eût mieux valu donner les noms des communes où ils ont été relevés. En somme, ce ti'avail, malgré certaines qualités, laisse à désirer pour la précision et la rigueur.

On a heau verie. — Noms patois des plantes dans le département du Doubs.

Ce manuscrit contient une vingtaine de pages in-4<' de texte, plus deux cartes à la main du département.

L'auteur a interrogé une douzaine de communes : elles portent des numéros d'ordi'e dans les deux cartes.

Le travail est divisé en trois parties qui donnent : la première, les dénominations génériques (arbres, bois, buissons, branches, etc.) ; la

seconde, les fruits et productions, la troisième les plantes classées alpliabétiquement. L'auteur commence par les noms français, après quoi viennent les noms patois précédés des numéros qui indiquent les communes du département auxquelles ils appartiennent.

Il est à regretter que dans la nomenclature botanique l'auteur ne suive pas une classification scientifique. Les noms latins des plantes ne sont pas précisés par l'addition du nom de l'auteur qui les a imposés. Le mémoire laisse également paraître une ignorance complète des questions de linguistique. Les mots d'ancien français, du reste inutiles, sont le plus souvent reproduits avec une orthographe incorrecte et sans valeur. La transcription des noms patois est faite sans système bien arrêté, et repose sur l'orthographe de la langue commune plutôt que sur des principes de phonétique sûrs.

Mais ce mémoire a le mérite réel de donner, recueillis sur place, les noms patois de douze communes du département du Doubs.

Les deux mémoires : Ceci n'est qu'un essai. . . nous af tendons le livre, et Mange-t-il bien ? ont le tort de s'écarter du programme en donnant indistinctement toutes les plantes cultivées dans la localité étudiée, les plantes étrangères et de jardin importées aussi bien que les plantes indigènes ; c'est méconnaître l'esprit du concours. Cependant on n'a pas cru devoir les exclure. Le premier de ces mémoires a pour titre Noms pojnitaires des Fiantes de l'Aube et des dèparfements voisins : c'est un manuscrit de quatre-vingt-quatre petites pages. L'auteur donne les plantes classées d'après la classification de Candolle en ajoutant les noms des genres et leurs étymologies (ce qui est à peu près inutile).

Sous chaque genre viennent les diverse 5 espèces avec les noms vulgaires et patois correspondants. Les noms patois du reste sont en fort petit nombre, perdus au milieu des noms vulgaires ; l'auteur ne parait pas avoir su distinguer les uns des autres. Aussi toute la partie linguistique est-elle assez faible. La partie botanique n'offre pas d'erreurs ni de défauts caractéi'istiques.

Le dernier mémoire a pour devise Mange-i-il bien ? C'est un gros manuscrit intitulé : Catatocjuc déplantes cultivées clans le canton de

arrondissement du département de

la divisé en sept 2iartirs : plantes agricoles, arbres fores-

tiers, arbres fruitiers, arbres et arbustes d'ornement, 2]lantes potagères, fleurs de pleine terre, plantes indigènes, croissant dans l'arrondissement, accompagnées de leurs noms se i e ni i figue s, vulgaires et patois, par

A en juger par les formes des mots patois comme par la flore étudiée, la région appartient au nord ou au nord- ouest de la France.

Ce mémoire, en apparence, est plus volumineux que le mémoire sur

la Flore des Vosges ; mais le texte, écrit d'une grosse écriture sur le recto des feuillets, à lignes espacées, so réduit en réalité à des proportions plus modestes, quoique assez considérables encore. C'est un cata-logue contenant, dans l'ordre des divisions empiriques qui viennent d'être indiquées, les noms scientifiques des plantes, suivis au-dessous, des noms populaires et, dans une colonne à la marge, des noms patois.

Ce gros travail vise à la quantité plus qu'à la qualité. Nulle précision, nulle exactitude. Si les noms spécifiques sont accompagnés des noms de leurs auteurs, ils sont cités avec de singulières incorrections ; il n'est guère de page où l'on ne trouve les mots latins déformés par des fautes inouïes. L'auteur ne dit pas où il a pris les noms patois ou vulgaires, si c'est sur place ou dans les livres ; il ne cite point les communes dans lesquelles les noms sont usités : beaucoup de noms français sont inutiles, parce qu'ils ne sont certainement pas en usage. L'auteur, qui prétend distinguer les noms vulgaires des noms patois, par la disposition qu'il a prise, fait entre eux de perpétuelles confusions. Ceux-ci d'ailleurs, bien moins nombreux que les autres, sont perdus au milieu de noms vulgaires. Pour la transcription, nul principe arrêté ; çà et là des citations parfaitement inutiles d'anciens textes français où sont cités tels noms de plantes. C'est un recueil désordonné de matériaux très abondants, mais présentés sans cette précision qui seule en fait la valeur.

Il ressort de ces appréciations que le premier rang est accordé sans discussion possible à la Flore des Vosges. Pour les autres travaux, le mémoire Mange-l-il Ii'en ? occupe la dernière place dans notre classement. Des quatre autres, le mémoire Si lesjMiois étaient perdus occupe au contraire la premièi'e. La seconde doit être assignée au mémoire : Las jûanlos aous camps ; la troisième au mémoire On a lem verie, la quatrième au Ceci n'est qu'un essai. La générosité de feu M. Lavallée avait accordé au concours quatre médailles, deux d'or et deux d'argent. La Commission ne croit pas qu'on puisse donner deux médailles d'or, la Flore des Vosges présentant, comparée aux autres travaux, des mérites qui la placent bien au-dessus d'eux. Elle lui accorde donc la méJaiile unique d'or.

Pour les auti-es mémoires, elle les divise en deux groupes : le premier groupe contient, par ordre de mérite, les mémoires :

Si les p)atois étaient perdus ; Las lûantos aous campis ; On a beau verie ;

Le Jury leur décerne, dans l'ordre où ils viennent d'être cités :

Une médaille d'argent, grand module ; Une 1'''^ médaille d'argent, petit module ; Une 2° médaille d'argent, petit module ;

Et pour le second groupe, il décerne :

Une P^ mention honorable au mémoire Ceci n'est qu'un essai ; Une 2" mention honorable au mémoire îlangc-t-il bien?

Après lecture de ces conclusions, la Commission prend connaissance des plis cachetés contenant les noms des concurrents et après avoir confronté les devises décerne le prix comme il suit :

1" Prix. Médaille d'or : M. Haillant, avoué à Épinal.

2* Prix. Médaille d'argent, grand module : M. Gaston Godin do Lépinaj, à Brives (Corrèze).

3° Prix. 1™ Médaille d'argent, petit module : M. Axel Duboul, à Toulouse, rue d'Astorg, 3.

4*^ Prix. 2« Médaille d'argent, petit module : M. Cyril Clerc, directeur des Ecoles, à Pontarlier (Doubs).

l"'^ Mention honorable : M. Louis Hariot, pharmacien à Méry-sur- Seine.

2° Mention honorable : M. Paul Hauguel, jardinier cliez M'"" V° Donouette, à Montivilliers i^Seine-Inférieure).

(Extrait du Journal de la Socie'td nat. et cent. d'Horticiiltui-e de France , cahier de juillet 1885, p. 3.')2 à 353.)

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