‹ Reliques scientifiquesChapitre 163 sur 167 · FRANÇAISES · texte numérisé non relu

FRANÇAISES

DU TARTICIPE PASSE.

S'il est une partie de la grammaire française riche en règles obscures et compliquées, c'est bien celle qui traite de l'accord du participe passé. La théorie du particiije passé fait, dans nos écoles, le désespoir des élèves, et, avouons-le, des maîtres ; elle rebute l'étranger qui veut apprendre notre langue. Par quelle bizarrerie, construit avec l'auxiliaire avoir, ce participe s'accorde-t-il avec le complément quand il en est précédé, et reste-t-il invariable quand ce complément suit? Pourquoi les temps composés des verbes pronominaux ont-ils le plus souvent la valeur de verbes actifs et la forme de verbes passifs? Pourquoi le verbe faire, suivi d'un infinitif, est-il toujours invariable, alors que d'autres verbes, dans la même position, peuvent varier? Ces règles, et bien d'autres, que je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, ont-elles leur raison d'être? Reconnaissent-elles des causes logiques ou historiques? Peuvent-elles être simplifiées?

Il nous a paru intéressant et même utile de traiter ici rapidement quelques-unes de ces questions. Nos instituteurs y trouveront peut-être

profit. Demandons à l'ancienne langue des renseignements sur l'histoire syntactique du participe, et nous aurons grand'cliance de nous instruire sur le vrai caractère des règles auxquelles l'usage actuel soumet ce mode.

Le participe, disent nos grammairiens, est un temps qui furticipe à la fois de la nature du verbe et de celle de l'adjectif. En tant qu'adjectif, il s'accorde en genre et en nombre avec le substantif ou le pronom qu'il détermine, qu'il qualifie ; en tant qu'élément verbal, il ne peut recevoir d'accord. Construit avec l'auxiliaire éh'e, il est toujours considéré comme adjectif, et par suite il varie. Construit avec l'auxiliaire rt^'OiV, tantôt il est considéré comme adjectif: c'est quand le complément le précède ; dans ce cas, il varie et s'accorde avec ce complément ; tantôt il est considéré comme verbe : c'est quand le complément le suit ; dans ce cas il est invai'iable.

D'où vient que, dans la construction avec l'auxiliaire avoir, le participe est considéré comme adjectif quand il est précédé de son complément, comme verbe quand il en est suivi ? Pour avoir l'explication de cette bizarrerie, remontons à la vieille langue et au latin, ou pour mieux dire, suivons l'histoire du participe, dans sa construction avec le verbe avoir, depuis l'époque latine et à travers le moyen âge jusqu'à nos jours. Cette histoire n'est pas très complexe, ni très obscure. Elle vient d'ailleurs d'être tentée, sur nos conseils et d'après nos indications, par un jeune philologue suisse de nos élèves, M. J. Bonnard, dans une étude assez bien faite sur le participe passé en vieux français '. Prenons-la pour guide.

Où nous disons/»/ aimé, le latin disait, en un seul mot, amavi. Pour rendre l'idée du participe indéfini, le français a donc substitué à un temps simple un temps composé du verbe avoir et du participe passé. Voici comment s'est produite cette substitution.

Les Latins connaissent déjà l'emploi du verbe halere (avoir) avec le participe passé, dans une acception quelque peu différente de celle que nous donnons aujourd'hui à cette construction 5. EpisMam haleo scrij)-

' Lausanne, 1877, in-S", 79 pages.

s Eu voici des exemples, i Divesne est islic Theotimus ? — Etiam rogas ? Qui auro haieal soccis su/ipacliim soUiin > (Piaule, Bacchis, II, 3, 98). Ce Theoiime est-i riche? — Tu le demnn/ics? lui qtù a les semelles de ses sovliers garnies d'or! — I Incliisum in curia senatiim habucrunt > (Cicéron, Lettres à At/ieiis, VIIj 2, 8). Ils tinrent le sénat enfermé dans la curie. — < (Romulus) haluit plebem iu clientelas principum descriplam • (Cicéron, De Bepnblica, II, 9). Somnliis eut le peuple divisé en catégories sous le patronage des grands. — < Si nondum eum satis haies cognitiim • (Cicéron, Lettres familières, XIII, 17, 3). Si tu ne l'as pas, c'est-à-dire s'il ne t'est pas assez connu. — ■ QHaîifwi» ex tuis literis haheho cognitum > (Cicéron, ibid.,Wll, 13, 20i . Ce que j'aurai appris de ta correspondance. — < (SiculiJ ad meam fidem, quam, habeut spectatam jam et diu cojHîVam, confupiunt ■ fCicéron, Divin, in Cmcil., IV, 11). Les Siciliens recourent à ma fidélité qu'ils ont éprouvée et connaissent depuis ■£. II. 48

faiii, '( j'ai la lettre écrite », signifiait, non J'ai écrit la Zp/Z/'ê (scripsi epistolam), mais/«t7à, sons la main, la lettre écrite par moi. Dans cette phrase latine, haheo « j'ai » gardait sa valeur propre de verbe actif, exprimant la possession , et il avait pour régime un complément complexe, epistolam scriptam « la lettre écrite », où scriptam était un participe, c'est-à-dire un adjectif qualifiant epistolam. Au contraire, dans la phrase française, j'ai écrit la lettre, écrit ne fait plus qu'un avec j'ai; j'ai a perdu sa valeur propre de verbe actif pour pren^lre celle d'un auxiliaire, et le participe est devenu de participe-adjectif un participe-verbe, un élément verbal.

Quelles que soient les différences qui séparent ces deux constructions, c'est de la première, de la construction latine, qu'à la longue, soui l'action du temps et de l'usage, est sortie notre construction française.

Dès les origines du moyen âge, on peut en suivre la trace. Il est vrai que les textes français ne commencent guère qu'au ix" siècle ou au x", et que du vi" au ix" on ne possède aucun document écrit dans la langue populaire des Gaules, dans cette langue qui un jour deviendra le français. Mais l'on a des textes du bas latin. Le bas. latin, comme on sait, est une langue artificielle que personne n'a jamais parlée ; c'était le latin classique, le latin des livres, écrit par des hommes plus ou moins ignorants, qui croyaient écrire du latin correct, mais qui, subissant l'action de la langue populaire, mêlaient à ce latin éci'it des idiotisme» pris à l'i'liome du peuple. Or, dans ces documents latins de l'époque mérovingienne ou de l'époque carlovingienne, on trouve des traces nombreuses de la construction nouvelle du participe avec haiere, avoir^ qui tend à se substituer au parfait latin : « Illud sacramentum qmd jiiratum haieo », (ce serment que j'ai juré), (dans Roùèves, Formules, III, 2, texte de l'an 802). — « Pauci sunt monochi qui praedicti Patrij ref/utam siicim abbatibus habeant promissam », (il n'y a qu'un petit nombre de moines qui aient jrromis aux abbéi la règle dudit Père), [coiicilium Turoneiis., III, can. 25). — « Quem jaclicatum hahiii », (celui que j'ai jugé), (Rozières, Formules angevines, XV). — « Cam

longtemps. — • Ut ante calendas sextiles omîtes decuntns ad aquam deporlatas habirehl • (Cicéron, in Venem, II, m, 14, 3i>). Qu'avant les caleiiâes d'août ils cassent apporta toutes Us diiiies an di'trolt de Sicile. — Haleat (oralur) omncs pliilosjphia; notas et tractatos l cas (Cicéron, Oi'dtcr, XXXIII, 118). Que l'oratcii)' possède et ait tiait€ toutes les questions de la p'nilosophie. — < Iiiiiumerabilia qnic collecta Iiabeiit S\.o\c'i • (Cicéron, Divin,, II, "0, 14.Ï). Mille autres excni/it'S que les stoïciens oui recueillis. — « Do Cœsare satis rfîC/«/« habebo • (Cicérou, P/iil., V, 19, 52). J'en aurai assez dit sur Cifsar. — On peut multiplier iudéllaimeut ces exemples. Voyez les grands dictionnaires de l''orcelliui, Freiind, Georg, auxquels nous les empruntons.

Uemarquez que, dans quelques-uns de ces exemples, hibere perd déjà quelque peu de sa si^'Lilication propre et tend à devenir presque un auxiliaire. Omncs decunus déportâtes liaierc/it est, peu s'en faut, identique à oinnes decuuias déportassent. De Cœsare salis dictum habcbo n'exprime guère autre cliose que De Cesare salis dixero.

autem omtîonemlialuerint faclam, pueri incipiant, etc. », (quand ils auront achevé l'oraison, que les enfants commencent, etc.), [Guidonis Disciplina Farfensis , I, 16). — « Sarmatas absque prœlio sidnlilos hulitit », (il eut soumis les Sainnates sans combat), [Histoire de Richier, I, 14).

Ces exemples montrent bien que liabera a déjà cessé d'exprimer la possession pleine et entière et commence à jouer le rôle d'auxiliaire. Néanmoins le participe garde sa valeur d'adjectif et s'accorde avec le régime de hahere.

Du bas latin passons au français.

Dans les plus anciens monuments de la langue française, dans les fameux Serments de Strasbour// (842), dans la Cantilène de sainte Eu- Mie (x" siècle), on ne trouve pas d'exemples du passé indéfini. Le frag-ment A'Hoir.étie sur teprop/tète Jouas, texte semi-français, semi latin du x^ siècle, ne renferme pas non plus d'exemples décisifs. Seul, le poème de saint Léger, parmi les plus anciens textes français, offre des exemples d'emploi du participe passé avec l'auxiliaire avoir. Dans ces exemples on voit le participe s'accorder avec le régime du verbe avoir, qu'elle qu'en soit la place. La règle latine, à la fin du x° siècle, est encore en vigueur.

Du xi" siècle on possède deux textes littéraires, le poème de saint Alexis, dont on place la rédaction vers 1060, et la Chanson de Roland, qu'on croit avoir été rédigée entre 1070 et 1080. Ces deux textes importants appartiennent à la région occidentale de la France, et relèvent du dialecte normand.

On y voit pour ainsi dire poindre les règles modernes.

En effet, si l'on étudie les différents exemples d'emploi du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir, on constate les trois règles suivantes :

1° Le participe conjugué avec avoir s'accorde avec le régime d'avoir, quand il en est précédé :

Vos li avez luz ses castels toîuz (Roland, vers 236) '. . .

Sa rere-guarie avrat detres sei mise (Ibid., 584) '. . .

Jusqu'à un an avrum France saisie (Ibid., 972). . .

A quinze colps /'ad il fraite e perdue (Ibid., 1323) '. . .

Quant sa raison li ot tote mostrede (Saint Alexis, str. sv, vers 1). . .

Et un anel dont il Z'out esjJosede (Ibid., xv, 3). . .

Si a li enfos sa tendre cliara mudede (Ibid , xxiv, 1) . . .

' Nos citations se réfèrent à l'éjition de M. Léon Gautier. 2 Vous lui avez tous ses châteaux enlevés. . .

Sou arrière-garde aura derrière soi mise. . . ' Jusqu'à un an {avant une année) nous aurons France saisie [compàse). . .

• Par quinze coups il l'a brisée [sa lance] et perdue...

2'76 ÉTUDES FILiNÇAISES

A lui medisme ont l'almosuc donède (Ibid., xxiv, 3}.. . Avec ma sposc que je lor ai giierpide ;Ibid., xlii, 3^ '. . .

Dans le vers suivant,

Noz chevaliers i ont lesset occire (Roland, 2717)

c'est-à-dire, « Ils ont laissé occire nos chevaliers », le participe est invariable parce que }ios chevaliers est le complément, non de ont laissé, mais à'occire.

2° Quand le participe est précédé de l'auxiliaire et suivi de son régime, il s'accorde généralement avec ce régime ; mais il peut aussi rester invariable ; ce dernier cas se produit surtout avec les participes fait Qi (II.

De la contrée Mui purprises les parts [Roi., 3332). . . De noslre prod m'a plevle sa feid ^Rol., 507). . . Guencs li fels en ad fait traison, Del rei païen en ad oût granz dans (Roi., 8J4-5\ . . De son osberc li ad rumput les pans (Roi., 1300) -.

3" Quand le participe précède à la fois le verbe et le régime, ou le régime et le verbe, il reite invariable.

Perdut avum noz seignurs et noz pers (Roi., 21 43)

A quel dolor déduit as la jovente (Saint Alexis, XGI, 2)

Li mien baruns, norrit vos ai lung lens (Roi., 3371) '.

Ainsi dans les documents du xi^ siècle, documents appartenant au dialecte français de la Normandie, nous voyons s'entamer la règle primitive de l'accord absolu du participe avec le régime d'avoir. Lorsque le régime suit le participe, celui-ci semble s'unir plus étroitement avec le verbe et perdre sa qualité d'adjectif. De même quand il occupe la première place dans la proposition, il semble porter le poid j de l'idée verbale, et prendre toute sa valeur de verbe.

Telles sont les deux exceptions qui viennent modifier la règle primitive issue de la construction latine. Toutefois il faut remarquer que les

' Quand il lui a loule sa raison [toute: ses raisons'; exposée...

Kl un ann^-au avec lequel il lavail épousée. ..

Ainsi reniant a toute ta cliair muée {changé to::t son corps].. ,

Avec mon épouse que je Itur ai guerpie [ttàcindOHn&), .. ' De la contrée ils ont enveloppé les parties...

Pour notre bien, il m'a engapé sa foi. . .

Guëne le félon en a lait trahison,

Du roi payen en a eu de grands dons.

' Nous avons perdu nos seiirneurs et nos paiis. . .

A que, le douleur aslu livré la jeunesse ?. . .

Les miens barons, je vous ai nourris longtemps.. .

NOTES SUR LA LANGUE ET LA GRAilMAIRE FRANÇAISES 277

cas d'accord sont de beaucoup les plus nomljreux, et cela à cause de la construction usuelle du vieux ti'ançais, qui le plus ordinairement plaça le régime avant le participe.

Vint la pulcelle qued il out esposede '.

Arrivons au xii" siècle ; ici les textes abondent, textes du dialecte français proprement dit, textes normands, textes picards, textes bourguignons.

Il est impossible de les passer tous en revue, on ne peut au plus qu'examiner les plus importants, et dresser des statistiques plus ou moins complètes. Les conclusions à en tirer ne sont ni très précises, ni très rigoureuses; il s'en dégage, cependant, ce fait que le dialecte normand a une tendance marquée à laisser le participe invariable quand il précède le complément ; cette tendance, on la signale déjà d'ailleurs dans le poème de saint Alexis et la Chanson de Roland. Le dialecte bourguignon parait le plus conservateur. Le français, qui importe surtout dans cette étude, semble offrir un moyen terme : dans la plupart des poèmes du xii<^ siècle qui appartiennent à ce dialecte, le participe s'accorde en général avec le complément de l'auxiliaire quand il en est précédé, et peut s'accorder ou rester invariable quand ce complément le suit. Toutefois, chez les auteurs qui écrivent le plus purement la langue, chez les maîtres de style, comme Chrestien de Troyes, le participe s'accorde d'une façon absolue avec le régime préposé et s'accorde presque toujours avec le régime postposé -, même lorsqu'il se trouve en tète de la prOtOsition avant l'auxiliaire et le régime^.

Pour les bons écrivains du temps, comme on voit, le participe garde pleinement sa valeur d'adjectif; il n'est donc pas encore assez intimement soudé à l'auxiliaire pour ne faire avec lui qu'un verbe.

Le xiii" siècle présente l'image du chaos. Y a-t-il une règle d'accord suivie par les écrivains? On en doute, lorsqu'on voit le participe rester invariable ou varier quand le régime le suit, admettre ou repousser l'accord quand le régime le précède. Villehardouin écrit : « Nos li [hci] avons sa convenance feniie » (187). « A cui [qui) il avoient jmis faite » (431). Mais il écrit : « Les gens que l'empereres i avoit laissié » (281). « [Ils] avoient lor chars mené avec aus » (492). — Il écrit : a (i?) avoit menée avec lui Yemjjereris (l'impératrice) » (226) ; mais il écrit aussi : « Il n'avoit oï (entendu) noveUs d'als » (437). — Il écrit : « Perdue avons la

' Vint la jeune fille qu'il avait épousée.

- Les seules exceptions ne portent guère que sur le participe du verbe faire :

Qu'il li [lui) ait fet nuU Iciilnrc {chevalier au li/on, C09)

Ou il ot [eut] fet longue demore [id.^ 649).

' Prise a la dame de Landue (21ol,\

vme » (61), mais il écrit aussi : « Perdu avons Yempereor Baudnin et le conte Loeys et le plus de nosire gent » (364).

Dans les diverses œuvres poétiques du xiii" siècle, à côté do nombreux exemples où le participe s'accorde avec son régime préposé, on trouvera des exemples aussi nombreux de non-accord tels que les suivants :

Cbascuns en son pais a sa gent amené (Floovant, 231). Et l'arcevesques a la messe chanté (Olinel, 2092}. Cil qui tex [telles, clioses ont veu (Rose, 18132).

Les errements

Que Jeu vos ai {que je vous ai lus) Rose, 20812' .

De même, quand le régime suit, si l'on peut réunir de nombreux exemples de non-accord, on ne sera pas embarrassé non plus pour prouver que l'accord pouvait se faire :

Et si nos a randues nos terres et nos fiés (fiefs) [Guy de Bourgogne,

(11) m'a au cuer [cœur) mise [3344).

La saleté (flèche, sagitta) par grant roideur (Rose, 1702).

(Je crains d') avoir perdue

Et m'esperance et m'atendue [mon espérance et mon attente) (Rose,

Onqucs mes n'avoie veue [je n'avais jamais vu) [3981).

Celé iaue (eau) qui si bien coroit (Rose, 114).

Il est inutile de multiplier des exemples qui ne nous apprendraient rien de plus.

Il est évident que la langue n'a pas totalement perdu encore le sentiment de la valeur adjectivale du participe, et que le verbe avoir conserve encore quelque chose de son ancienne force. La langue se trouve dans un état de transition. Le participe mérite bien son nom ; car quelque place qu'il reçoive dans la phrase, la langue le considère à volonté comme adjectif variable et comme verbe invariable, et par suite elle donne à volonté au verbe avoir la valeur d'un auxiliaire ou celle d'un verbe actif. Mais cet état transitoire ne saurait durer, la tendance de la langue est de réduire d'une façon absolue avoir suivi d'un participe à un simple auxiliaire, et le participe à un élément verbal qui ne fasse qu'un avec l'auxiliaire. Au bout de cette tendance, la langue devra trouver l'invariabilité absolue du participe. Ira-t-elle jusque-là et ne tieudra-t-elle désormais aucun compte de la place du régime ? C'est ce que nous apprendra la suite de ce travail.

Du quatorzième au seizième siècle, la langue est dans un état de transition. Les vieilles constructions synthétiques que lui a léguées le latin tendent à faire place à d'autres plus analytiques. Le savant

système du moyen âge auquel ont abouti les transformations du latin populaire, se désorganise lentement sous Faction dissolvante d'un esprit d'analyse qui le pénètre de toutes parts. La déclinaison à deux cas où des flexions spéciales distinguent le sujet du régime, — trait caractéristique du français du moyen âge, — sort de l'usage, et du même coup disparait un vaste ensemble de constructions et d'inversions particulières qui constituent la syntaxe de la vieille langue.

Cette transformation, toute radicale qu'elle est, ne s'accomplit pas tout d'un coup. La langue prend deux siècles au moins pour dessiner nettement les nouvelles formes grammaticales, les nouvelles constructions qui vont triompher. C'est dans la seconde moitié du xvi" siècle qu'elles se sont organisées, ou peu s'en faut. Mais, jusque-là, la langue offre le spectacle d'une véritable anarchie. A cette langue du moyen âge, d'une harmonie si pure, d'une correction si élégante et si savante, d'une concision et d'une ampleur si gracieuses, qui foisait l'admiration de toute l'Europe, succède un idiome informe dont la règle semble être de n'en connaître aucune. Mais de ce désordre sortira bientôt l'ordre. Dans la langue du xiv" et du xv° siècle, en effet, on voit poindre la plupart des usages de la langue moderne.

Pour la question qui nous occupe, nous avons tu précédemment que le moyen âge ne connaissait pas, à proprement parler, de règle d'accord pour le participe construit avec le xerhe avoir . L'écrivain pouvait, à son gré, le faire accorder avec le régime du verbe ou non, qu'il en fût précédé ou suivi. On sentait en effet encore assez nettement dans le participe un vrai participe, c'est-à-dire un adjectif variable devant s'accorder avec le régime du verbe actif ai'oir, qu'elle qu'en fût la place ' ; mais en même temps, le verbe avait déjà assez perdu de sa force propre, de sa valeur étymologique, pour être considéré comme auxiliaire et par suite se fondre avec le participe en un temps composé verbal, où le participe naturellement, quelle que fût sa place, restait invariable.

Au siv° siècle, cet état de choses, à première vue, ne parait pas sensiblement modifié ; cependant on voit déjà percer les règles modernes. On peut en effet signaler une tendance à laisser le participe invariable quand il est suivi du régime.

Ouvrons l'Histoire de saint Louis, composée par Joinville ; c'est, comme on le sait, un important monument de la prose française au commencement du xiv' siècle. Dans presque tous les cas, le participe s'accorde avec son régime quand il en est précédé. On ne signale guère que huit ou dix exceptions : « Chaï {il tomha) en la place que l'ost

* Ainsi s'explique la tournure fréquente en vieux français -.Je lésai morts, c'est-àdire ^e viens de les tuer (Ego illos habeo mortiios). Jamais mourir a' esl employé comme verbe actif dans l'ancieune langue.

(l'armée) avoit fait pour boucher le lleuve. » — « Aus cliauciées {cicms les chaussées) que l'on avoit /«//. » — « Des murs et des tours que vous axez fef. » — « Grant partie des faiz nostre saint roy que je ai veu et oy, » — « Ces choses que vous ai je rammteu (que je vous ai rappelées). » — « Ceulx que il avoient enterré. » — « Ces gens estranges que le roy avoit apaisié. » — « Leurs dons et leurs aumosnes que tes devanciers leur auront donné. » — Encore, dans plusieurs de ces exceptions, c'est le verbe faire que l'on trouve invariable ; or le verbe faire, nous l'avons vu, a montré de bonne heure une tendance marquée à l'invariabilité. Dans d'autres, ce sont des sortes de neutres {grant jiartie, ces cJioses] qui ont maintenu le participe dans son invariabilité.

Lorsque le participe est suivi du régime, on trouve non rarement l'accord : « Il avoit leue la Bible. » — « J'ai pardue ma mère. » — a Un fort vent ot [eut) rompues les cordes des ancres. » — « Le Sarrasin avoit ostée sa touaille de sa teste », etc., etc. — Mais, dans la plupart, dans la presque généralité des cas, le participe reste invariable. Et cette invariabilité est sensible dans les phrases où un même régime, précédant et suivant deux participes, fait varier le premier et laisse le second invariable : » Orent desconfil les serjans le roy et chasciés de la ville 'ils eurent déconfit les sergents du roi et chassés de la ville). » — « Quant nous eûmes desconfit les Turs (Turcs) et chaciés de leur herberges. »

Cette tendance parait dominer chez les bons écrivains du xiV et du xV^ siècle. Dans Froissard, le participe s'accorde le plus souvent avec le régime proposé, quoique l'on constate de nombreuses exceptions ; il reste invariable, sauf de rares exceptions, quand le régime suit. Dans ces vers de Villon, on trouve une syntaxe toute moderne.

La pluye nous a débuez et lavez Et le soleil desséchez et noircis.

Pies, corbeaux nous ont les yeux cavez Et arraché la barbe et les sourcilz.

Signalons seulement cette construction, usuelle au moyen ilge et qui se maintient jusqu'en plein xvn° siècle, dans laquelle le régime se place entre l'auxiliaire et le participe et impose régulièrement l'accord à ca dernier :

Mort, j'appelle de ta rigueur

Qui m'as ma maîtresse ravie. [Grand Testament, 978.) Le Franc Gonlier et sa compaigne Ilelaine Sussent cesle doulce vie hantée. (Ibid, 1481.)

C'est cette tendance que l'on constate au xvi° siècle. Les meilleurs écrivains en prose laissent généralement le participe invariable quand

le complément suit ; les exceptions où il y a accord font l'infimo minorité des cas ; ils font accorder le participe avec le complément qui le précède ; mais dans ce cas les exceptions d'invariabilité sont plus nombreuses. Quand le complément s'intercale entre le verbe avoir et le participe, il y a toujours accord.

Il y a donc eu un progrès dans la transformation de sens du verbe avoir. Lorsque le régime suit, le participe et le verbe se combinent en un temps composé quant à la forme, simple quant au sens : fai écrit = scripsi, tout comme j'écrirai, c'est-à-dire fécrire-ai [scribere Iiabeo) =: scribam '. Quand le régime est intercalé entre avoir et le participe, avoir, ainsi isolé, garde plus longtemps sa valeur de verbe actif et sa signification première. Cet emploi s'est maintenu jusqu'en plein xvii" siècle dans des constructions autrefois d'un usage ordinaire, aujourd'hui considérées comme des inversions poétiques.

Les cudroils où la torro pressée  des pieds du Sauveur les vestiges écrits.

(Malherbe, Larmes de saint Pierre.)

Aucun élonneraeut n'a leur gloire ftétrie. (Corneille, Horace.)

Quand le complément précède le verbe et le participe, la syntaxe primitive, qui regarde avoir comme un verbe actif et non encore comme un auxiliaire, lutte contre la tendance nouvelle qui réclame l'invariabilité du participe. Cette lutte, longtemps indécise, devait logiquement, et si la grammaire avait obéi aux lois de la langue, se terminer par le triomphe absolu de l'invariabilité, puisque, dans la lettre que j'ai écrite et dans fai écrit ta lettre, aujourd'hui la langue ne fait aucune différence, quant au sens, entre les deux passés indéfinis. Mais les grammairiens en décidèrent autrement.

Rien de curieux comme les discussions des grammairiens du xvii" siècle sur les règles d'accord du participe passé. Ne comprenant pas comment la question se posait, ignorant que les lois d'une langue ne sont pas une création de la logique pure, et le résultat de considéi'ations abstraites et métaphj'siques, ils substituaient au sens grammati-

' 11 suit de là que l'explicalion de l'invariabilité avec le régime postposé, que donne M. Littré avec d'autres grammairiens, est inexacte. Selon lui, dans la phrase j'ai fcrit une lettre, après avoir à\\,j'ai Arit, comme on n'a encore aucune idée de la naturo du réfîime, on suppose un régime neutre, cela: j'ai l'erit c;la, une lettre, et le participe s'accordant avec ce neutre est invariable. Il n'y a ici aucun accord de participe, c'est-à-dire de l'adjeclif, avec un régime neutre exprimé ou sous-entendu, parce qu'il n'y a plus de participe ou d'adjectif: fcrit est fondu avec ai et tous deux forment une expression simple; il n'y a plus do verbe et de participe, mais un temps verbal. D'ailleurs ce qui prouve la fausseté de cette théorie, c'est que dans des constructions comme arrivées qu'elles furent elles se mirent à..., arrivées devrait être invariable, puisqu'on ignore de quel sujet il est attribut.

cal le sens logique. Ne pouvant songer à interroger l'iiistoire de la langue sur ce point, ils ne cherchaient qu'à rendre sensibles par des règles extérieures de grammaire, les différences les plus fines et les plus subtiles que leur esprit d'analyse leur faisait trouver dans les phrases les plus simples. Us s'engageaient là dans une voie tout à fait contraire au véritable esprit grammatical, et, marchant sur leurs traces, les grammairiens modernes ont ainsi surchargé la grammaire de règles minutieuses et compliquées qui ne reposent pour la plupart sur aucun fondement réel.

L'espace nous manque pour reproduire ces discussions oii brillent la science de Ménage, la finesse de Vaugelas, la subtilité de Port-Rojal, de Bouhours. La règle de jMsition déjà indiquée par Marot au xvi° siècle ', repoussée par Ménage, est reprise par Vaugelas. Le participe exprimera l'état quand il sera précédé, exprimera l'action quand il sera suivi du complément. Il ne faudra pas seulement tenir compte de la place du régime, mais encore de celle du sujet. On dira : la j^eine que ccUe affaire m'a donnée, et : la peine que m'a donné cette affaire. La nature du verbe agira encore sur l'accord. On dira : Js commerce nous a vendn pu issans, et nous nous sommes rendus puissans. S'il y a deux participes de suite, nouvelles distinctions. Dites : ils se sont trouvés guéris, et cite s'est trou\é guérie. Et encore dans cette dernière phrase, si vous en croyez Port-Royal, vous ne laisserez le participe invariable que si le verbe a une signification vraiment active, c'est-à-dire si l'on donne à entendre que c'est la femme elle-même qui a trouvé qu'elle était guérie. Mai<, si l'on veut dire que ce sont d'autres personnes qui l'ont jugée guérie, le participe devient passif et il faut écrire : elle s'est trouvée guérie. Est-ce assez de subtilités ?

Le xvii'= siècle sur ce point, faisant fausse route, a hésité, a tâtonné sans reconnaître les vrais principes auxquels il devait se rattacher. Les grands écrivains en général ont laissé le participe invariable quand le complément suivait, cela va sans dire. Quand il précédait, plus d'une fois, conformément aux tendances de la langue, et en suivant l'instinct plus correct que les règles arbitraires des grammairiens, ils ont admis l'invariabilité du participe.

On trouverait des centaines d'exemple de non-accord du participe avec le régime préposé dans Corneille, Racine, Fénelon, Bossuet, Sévigné.

Ce n'est qu'au xviii" siècle avec Restant, Beuzée et Condillac qu'on voit la fin de ces longues incertitudes et que se fixent les règles auxquelles est soumise la langue actuelle. Si les théories grammaticales du

, ' Voir le texte de cette régie dans notre Behiimc sihle en France, TaH^fll i( '" tangue, page 271, note 1.

XTii'= siècle se sont simplifiées, si l'on a renoncé à une grande partie es subtilités de l'école de Vaugelas et de Port-Rojal, c'est cependant

l'esprit de cette école qui a triomphé. Et la règle de position, règle out nrtificielle, a fait loi.

DU PARTICIPi!; DES VERBKS REFLECHIS.

Dans les pages précédentes nous avons examiné le participe construit avec l'auxiliaire avoir dans les constructions les plus simples : j'ai écrit une leltre, la lettre que j'ai écrile. Nous examinons maintenant un cas plus compliqué, c'est celui que présentent les temps passés de verbes réfléchis. Pourquoi, alors que l'auxiliaire est ê/re, l'accord se fait-il comme si l'auxiliaire était avoir ?

On doit distinguer deux sortes de verbes réfléchis :

1" Les verbes iwoiwement réfléchis, verbes cssentietlemen', transitifs qui par hasard se trouvent avoir pour régime direct ou indirect le sujet même de l'action : louer quelqu'un, se louer ; arroger quelque chose à quelqu'un (archaïque), s'arroger quelque chose ; casser le bras à quelqu'un, se casser le iras. Ces verbes sont proprement réfléchis, parce que l'action du sujet se réfléchit, se retourne directement ou indirectement sur le sujet lui-même.

2° Les verbes improprement réfléchis, verbes essentiellement intransiti/s, qui se font accompagner, les uns toujours, les autres dans certains cas, du pronom réfléchi, pour exprimer l'activité interne de l'action sans qu'il y ait un retour franc de cette action sur le sujet. Tels sont s'en aller, se repentir, se taire, s'apercevoir de quelque chose, se souvenir, se complaire, se plaire, etc. '.

De ces deux classes, la seconde est primitive, et a donné le type de la conjugaison ; la première est formée par voie d'analogie sur la seconde.

Les verbes improprement réfléchis, en qualité de verbes intransitifs, se construisent avec l'auxiliaire être, aux temps composés. A ce temps, en effet, les verbes intransitifs, lorsqu'il s'agit d'exprimer l'état, le résultat de l'action et non l'action, prennent l'auxiliaire être. Or les verbes improprement réfléchis aux temps composés expriment, de par leur nature de verbes réfléchis, le résultat de l'action aussi bien que l'action.

' Ajoutons quelques verbes neutres, tels que se nuire, qui par leur signification appartiennent à la première classe, et par la construction grammaticale à la seconde.

Comparez je fomte et je me rej)ens;

Je suis iomhé je me suis rrjienii ;

il meurt il se meurl ;

■// est mort il s'est mort (ancien français).

La nature de ces verbes une fois bien comprise, nous nous expiii|uerons facilement celle des verbes de la première classe.

Pourquoi l'auxiliaire e'/?-e dans // s' est loué? Louer n'est pas un verbe neutre comme [se] repentir, et on ne voit pas comment l'analogie des verbes neutres a ^u agir sur un pareil verbe.

C'est qu'en effet on a commencé, dans les verbes proprement réfléchis, par employer l'auxiliaire aroir. Il s'a loué est la forme primitive, qui se maintient durant le moyen âge (quoi|ue l'on trouve aussi parfois, et dès le xi" siècle déjà, {"/ s'esl loué] :

Porfitoment s'ad a Ueu conunandet. (Chanson de saint Alexis, 58, c, poème du xi° siècle ) E mu\\. s'avait pené. (Tliomas le Martj-r, 204, poème du xn^ siècle.) Mais Couans'a bien défendu. (Brut, 6. 140, xii" siècle.) Trois fois le lit, Xoi&s'a pasmé. '.Flore, 711, xm^ siècle.)

Au xvi" siècle, le grammairien Du Guez donne pour le verbe accidentellement pronominal, aux temps composés, les paradigmes suivants : cornent m'ay je porté, s'a il porté, nous avons no%is porté, vous avez vous iJorté, se sont ils porté ; cornent m'avoij je, t'avais tu, se avoit il, nous avions nous, vous aviez voiis, se avaient ils porté, etc. De nos jours le peuple dit : // s'a blessé, il s'a cogné.

Mais l'analogie s'est étendue des verbes de la seconde classe aux verbes de la première. On disait/i? me repens, et je me suis repienti; on disait aussi /^ me loue; on dit de même, par analogie, /i? me suis loué. C'est ainsi que le fait pour un verbe d'être conjugué avec un pronom réfléchi, lui imposa par voie d'analogie l'auxiliaire être, alors que, de par le sens, il aurait dû se conjuguer avec l'auxiliaire avoir. Et cela a lieu même lorsque le pronom réfléchi n'appartient pas en propre au verbe devant lequel le hasard de la construction grammaticale le place. On dit : il voulut, il a voulu se surpasser; si on met se devant vouloir, on dira, il se voulut sîc> passer, il s'est voulu swpasser.

Et Mignot aujourd'hui s'«^ voulu surpasser (Boileau, Sat. m}.

On dit : il fallut, il a fallu se passer de cela, et il se fallut, il s'est fallu passer de cela.

Il s'est fallu passer à cette bagatelle (Corneille, Menteur, I, v).

Telle est la force d'analogie qui, au mépris du sens et do la logique, étend, impose une même construction grammaticale à des verbes de

nature différente, lorsqu'ils présentent ^^ar hasard nne forme e.Tfériewe identique. Preuve frappante de cette vérité que les lois grammaticales sont pui'ement formelles et n'ont rien à démêler avec les diversités logiques d'idées que les expressions soumises à ces lois peuvent présenter.

Donc, pour résumer cette théorie, les verbes improprement l'éfléchis se sont construits dès l'origine avec l'auxiliaire être, en qualité de verbes neutres. Les verbes proprement réfléchis à leur tour ont changé l'auxiliaire avoir contre l'auxiliaire être, par analogie avec les verbes improprement réfléchis. De il passe, il est passé, ou est arrivé à il se passe, il s'est passé. De il se passe, il s'est passé, on a tiré il se blesse, il s'est blessé. Et de il se blesse à la jambe, il s'est blessé à la jambe on a conclu à il se casse la jambe, il s'est cassé la jambe.

Voilà pour l'origine de l'auxiliaire être dans les verbes pronominaux. Que l'idée exprimée par le verbe put être active, la langue ne s'en est pas préoccupée, se laissant guider uniquement par la forme extérieure. Cette condition va nous expliquer maintenant les règles de l'accord.

Dans la vieille langue, elles sont simples. L'auxiliaire est être, que le verbe ait une signification neutre ou active, qu'il soit improprement ou proprement l'éfléchi ; le participe par suite s'accorde avec le sujet du verbe.

Pour les verbes proprement réfléchis, on disait au singulier : Li/ih ffilius) s'est louez (laudatus) ; et au pluriel li Jil ,filii, sans s] se sont loué (laudati, sans s). Ces règles se sont maintenues jusqu'en plein xvi'' siècle : Jusqiies aux en/ans qui se sont donnez la mort (Montaigne). Ils se sont frôliez leur main (Rabelais). Le nom que vous vous estes appropriez (Pasquier). [Ils) se sont donnez trop de licence (H. Estienne). Se sont eslus des rois (Desportes). Et même au xvii° siècle et plus tard : N^ous nous sommes rendus tant de preuves d'amour (Corneille, Jlélile). Bu ciel les merveilleux efforts se sont plus d'animer... (Id., Toison d'or;. Thomas Corneille, dans ses note 3 sur Vaugelas, constate avoir lu « dans un livre assez estimé, et qui n'a été imprimé que depuis deux ans : ils se sont p)ersuadez que pour réussir, etc. ; elle s'estait imaginée que, etc. ; c'est comme parle la plupart du monde », et Thomas Corneille ajoute que c'est mal parler, parce que l'auxiliaire être cache ici un auxiliaire avoir. On trouverait encore facilement des traces de cette construction primitive que condamne Th. Corneille, chez les écrivains du x\t;ii° siècle et du xix^. Elle n'a pas disparu de la langue populaii'e. Dans plusieurs provinces on peut entendre des phrases comme les suivantes : Elle s'est faite un chapeau neuf. Ce qu'elle s'est dite. Nous-même, en plein Paris, avons entendu cette phrase adressée par une femme du peuple à un homme qu'elle rencontrait : Le mal que je me suis faite.

Voila pour les verbes proprement réfléchis. Pour les verbes impro-

286 ÉTUDES l'R.\NÇAISES

prement réfléchis, l'accord avec le sujet est uuG règle absolue. On ne trouve clans la vieille langue que quelques rares exceptions qu'on peut coniidérer comme de simples licences ou des fautes de copiste. Cette règle se maintient jusqu'aux temps modernes où, quoique faussée dans ses interprétations, elle est encore toute-pui<sante.

Cependant, dès le xvi° siècle, les grammairiens commencèrent à voir dans les verbes pronominaux de faux verbes actifs. Cette théorie gagne du terrain au xvii» siècle et finit par triompher.

Pour les verbes proprement réfléchis, quand le pronom réfléchi était le complément direct du verbe, le mal n'était pas grand ; que le participe s'accordât avec ce pronom ou avec le sujet, le résultat était le même. Elle s'est blessée, ils se sont blessés à la jambe ; ici la règle moderne est au fond d'accord avec la règle ancienne.

Quand le pronom réfléchi était complément indirect, la règle nouvelle contredisait l'ancienne. La vieille syntaxe aurait dit : elle s'est cassée ki jambe; la nouvelle dit : elle s'est cassé la jambe. Ici, les grammairiens ont eu raison de la langue et l'ont forcée à se soumettre à leurs règles. Mais dans l'un ou l'autre cas, la théorie nouvelle peut se soutenir, car elle est intelligible.

Oii elle devient inadmissible, c'est à l'égard des verbes improprement l'éfléchis, de ces verbes intransitifs qui s'accompagnent d'un pronom réfléchi uniquement pour marquer l'activité interne de l'action : ici la plupart des grammairiens modernes se sont heurtés à des difficultés inextricables dont ils ne sont pas sortis. Comment, par quel tour de force transformer l'auxiliaire être en auxiliaire ai'oir ? Il est constant que la langue fait toujours l'accord avec le sujet ; mais comme l'auxiliaire être doit, selon nos grammairiens, cacher un auxiliaire aroif, on fera du pronom réfléchi le régime direct du verbe. On expliquera ils se sont complus clans le mal, par ils ont complu eux clans le mal; ils se sont aperçus de leurs erreurs, par //*• ont aperçu eux de leurs erreurs !

Dans l'état actuel de la langue, telle que l'ont faite les théories des grammairiens, on peut admettre que les participes des verbes improprement réfléchis s'accordent avec le sujet du verbe ; que le participe des verbes proprement réfléchis s'accorde avec le complément direct du verbe, l'auxiliaire être pouvant dans l'analyse grammaticale se remplacer par l'auxiliaire ctroir.

Nous ne pouvons ici nous arrêter aux nombreuses règles de détail que les grammaires présentent au sujet de l'accord du participe construit avec ccvoir. Qu'il nous suffise de dire qu'elles trouvent toutes leur explication, sinon leur justification, dans l'histoire de la langue, et qu'elles sont pour la plupart récentes et sans racines réelles dans notre idiome. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à deux thèses

entreprises sous notre direction et d'api'ès nos conseils, l'une par M. Bonnard sur h participe passé en vieux français (Lausanne, Bridel, 187"/), l'autre plus étendue, par un professeur récemmeut enlevé par une mort prématurée à l'Université et à la philologie française, M. Amédée Mercier [Histoire des participes français ; Paris, Vieweg, 1879). Ces études résument les travaux antérieurs. Ajoutons-y encore une courte, substantielle et profonde étude, — quoique d'exposition trop confuse, — sur te participe passé dans ta tangue française et son histoire, par J. Bastin (Saint-Pétersbourg et Paris, Maisonneuve, 1880). Avec ces trois travaux, les lecteurs curieux de ces questions grammaticales pourront se faire une idée assez juste et assez nette des divers problèmes que soulève la théorie moderne du participe, des solutions le plus souvent fausses que leur ont données les grammairiens, et des solutions véritables qu'apporte, dûment interrogée, l'histoire de la langue.

ADVERBES EN ineut.

On sait que les adverbes en ment, si nombreux dans notre langue, sont formés, par voie d'analogie, de composés latins dont le premier terme est un adjectif féminin et le second terme le mot mente, ablatif tiu substantif féminin mens, mentis, esprit. Bonnement représente le latin hona-mente; ctairement, le latin clara mente. îlente du sens dVsprit, caractère, passa rapidement au sens de manière d'être, manière; et c'est ainsi que ment, perdant toute existence comme mot indépendant, devint une sorte de suffixe adverbial qu'il suffit d'ajouter au féminin d'un adjectif pour changer ce dernier en adverbe.

Nous nous proposons d'examiner ici quelques cas bizarres de formation d'adverbes en ment dans lesquels à première vue on ne distingue pas facilement l'adjectif féminin qui a servi à le créer '.

Adverbes en amrnent. — Ces adverbes sont fort nombreux : aliondamment, arrogamment, Irittamment, t)rugamment, constamment, coutamment, couramment, étègamment, étonnamment, galamment, incessamment, indépendamment, instamment, tanguissamment , méchamment, pétutamment, précipitamment, puissamment, savamment, suffisamment, raittamment, etc.

' Cf. Tobler, dans la Zeitsclirift fiir romanische Philologie, 1879, p. 549.

Comment dérivent ils d'adjectifs ? On s'attendrait à aliondantement, arroganlement, IriUanfemcnt, etc. C'est que, dans la vieille langue, pendant longtemps, les adjectifs en «;//, reproduisant des adjectifs latins en ans, aniis, n'avaient comme ceux-ci qu'une forme pour le masculin et le féminin : Cele jJenneiiant lieneilrtdl (cette permanente félicité) ; sa pennenatit vision (Sermons de S. Bernard, p. 528). — Pierres precioses, resplenclissanz, e merveiUoscs (Chroniques anglo-normandes, I, 250). — (Berte) Blanche fu e vermeille e plaisans a devise (Berte fut blanche et vermeille et i)laisa:ile, charmante à dire). (Berte, "Vi.) — La constant obédience (Menngier, i, 6), etc. De là, en combinaison avec ment, des compoiés tels que ahondantment, jwantment ([juissamment) (Psautier d'Oxford, xxx, 30 ; xliv, 4), vaillantmmt (Psautier de Cambridge, IX, 31). Mais suivant les règles d'euphonie auxquelles sont soumis en français les groupes de consonnes, le t tombe et l'on a lei formes alondanment, arroganmcnt, hrillanment, etc. D' Alemaigne et d'ailleicrs vinrent alondanment (Hugues Capet, 1134 ; poème du xiV siècle). Hugues de Vanvenesse y vint ihoidt poisanment (puissamment) (ibid., 1185). Chil vinrent à Paris assez suffisanment (ibid., 1210).

Enfin une modification purement orthographique assimile Yn à Ym, et on a les terminaisons ammenl qui se prononcent durant un fort long temps comme anment, c'est-à-dire an-ment [an-man). En effet, dans l'ancien et le moyen français, quand une voyelle était suivie de deux n ou de deux ?h, elle était nasale : année, donner, honneur, sonner, — homme, femme, etc., se prononçaient an-née, don-ner, hon-neur, son-ner, — hon-me, fen-me {fan-mé).

Le groupe animent [an-man), dans le français proprement dit, par suite de la rapidité de la prononciation, s'est plus tard réduit à a man ; il y a eu disparition du son nasal qui n'a laissé qu'une voyelle pure fi '. Et c'est ainsi que, bien que l'orthographe ne fût pas atteinte, la terminaison animent [an-man] est devenue a man. La prononciation ancienne an-man s'est, on le sait, maintenue dans beaucoup de provinces, notamment dans celles du centre et de l'ouest.

Adverbes en emment : antécédemment, précédemment, apparemment, ardemment, compétemment, concurremment, confidemment, conséqufmment, décemment, différemment, diligemment, dolemment, éloquemment, éminemment, èquivalanmcnt, évidemment , fervemment , impudemment, indolemment, indulgemment, innocemment, insolemment, patiemment, pertinemment, 2n'udemment , récemment, réveremment, sciemment, etc.

Cette formation est analogue à celle des adverbes en amment, les adjectifs en ent n'ayant non plus en général dans la vieille langue

' Comparez la proconcialion populaire u-n'homnie pour Mn-'hommt dans un homme.

qu'une forme peur le masculin et le féminin. Ce qui complique l'histoire de cette terminaison, c'est le changement de prononciation qui a affecté la sjllabo nasale en ou em. Jusqu'au xii" siècle, cette syllabe se prononçait in; on écrivait enfant et l'on prononçait comme nous prononcerions infant. Puis, au xn<= siècle, en s'est changé dnns la prononciation et souvent rjôme dans l'orthographe en an : enfant se prononça comme nous le faisons aujourd'hui, c'est-à-dire anfant. C'est ainsi que lingua, cinr/iiki, en ancien français Icnguc et cengle ou sengle, sont devenus langue, sangle. Pour les adjectifs en eut, ils conservèrent, sauf un petit nombre, l'orthographe en tout en prenant la prononciation an. Par suite les adverbes qu'ils formèrent avec 7nent furent d'abord en entment (prononcez in-man), envient et emment {anman). La prononciation assimilait donc entièrement ces adverbes aux adverbes en animent. La même réduction les atteignit dans le français proprement dit ; la nasalisation de la voj'elle an disparut, pour ne laisser qu'une voyelle pure rt. Delà la prononciation «Hia« qui est affectée à l'orthographe emment. C'est ainsi que la voyelle latine pure e est arrivée , sous l'action de Vn qui la suivait dans ent, à produire successivement les voyelles nasales en {in) et en [ait] pour se transformer enfin, après la chute de la nasalisation, en la voyelle pure a.

Dès le xii'= siècle la langue montre une tendance à donner un féminin anfe, ente aux adjectifs en ant, cnt, et par suite à transformer en anicment, entement les adverbes en anment, enment. Cette tendance paraît surtout dans les textes en prose écrits par des clercs qui traduisent ou imitent des textes latins.

Elle parait plutôt le fait de lettrés modifiant de parti pris l'usage par amour pour la logique, que le résultat des tendances naturelles de la langue populaire. Elle se développe au xiv° siècle et prend une extension considérable au xv<= et au xvi" siècle, pour disparaître ensuite sans laisser presque aucune trace dans la langue moderne '.

Ardentement (Muvot, Amyot, xvi° siècle).

Srui/antemenl (Tahureau, xvi° siècle).

Courantement (xvi° siècle). Décentement (Calvin, xvi' siècle).

Differentemeiit (Amyot, xvi' siècle).

Diligentetnent (Dialogue de Saint- Grégoire, 271, 10, xu" siècle; Perceforest, xv" siècle).

Dolentement (Clironique de Rains, xili" siècle). Eioqueiilement (Rabelais, I, 23, xvi" siècle).

1 Les exemples accompagnés du nom de l'auteur sans indication des passages sont empruntés à Littré.

JUxcelleiilement (Bi-unetlo Lalini, 625, xiv« siècle ; Mena^ier, I, 31 , id. ; Oresmc, xiv° siècle; Calvin, xvi^ siècle". Ferventement (Crélin, xvi'' siècle).

Galantement (Uabelais, Amj'ol, Régnier, xvi''-xvu' siècle). Insolentement (Amyot, xvi" siècle,\ Méchantemeat (Rabelais, II, 31 ; Despérier, xvi" siècle). Négligeafemcit (Dialogue de Saint-Grégoire, 152, 20 ; xii° siècle). Tatientement [MAV^Manla, Lettres, 5, xvi" siècle). Pesantement (Amyot, xvi° siècle).

Prudentemsnt (Orcsme, xiv° siècle).

Recentement (Paré, xvi" siècle).

Sçaventement (Colgrave, xvi° siècle).

Deux adverbes, appartenant touj deux à la langue spéciale et savante de la pratique, irrèseniement et rèhèmenlemcnt , ont conservé le souvenir de cette refonte, plus ou moins artificielle, des adverbes en amment et en emment. Présentement existe déjà au xiii" siècle, véhémentement au xiv^ siècle : je ne connais pas d'exemples de véhémemment ni de ijrésemment.

Avec les adjectifs en ens, entis, il ne faut pas confondre les adjectifs en entus : ceux-ci donnaient aussi une terminaison masculine ent et Une terminaison féminine ente : tels sont lent, ojnilent, siwculent, tiirlident, violent.

Lent a donné régulièrement lentement qui date des premiers temps de la langue et s'est maintenu intact jusqu'à nos jours. Violent et opulent ont formé leurs adverbes dans le moyen français : viotentement (Lanfranc, xiv^ siècle; Calvin, Préface de l'Institution chrétienne ; Amyot, xvi" siècle) ; opulentement (Amyot, xvi" siècle). Puis, confondus avec les adverbes en entement, ils eu ont suivi le sort, et sont devenus comme eux, mais indûment, des adverbes en emment.

Succulent et turbulent ont formé leurs adverbes au siècle dernier; la langue ne distinguant plus dans les adjectifs ent ceux qui remontent à un latin ens de ceux qui remontent à un latin entus, ces adverbes ont suivi dans leur formation l'analogie générale : de là siicculemment et turhulemment.

Il n'y avait pas que les adjectifs en ant et en ent {ans, antis ; ens, entis) qui n'eussent à l'origine qu'une forme pour le masculin et le féminin. Les adjectifs en al et el (du latin alis), tels que 7-oi/al, mortel ; en il (du latin ilis), tels que gentil, vil, soutil (subtilis) ; d'autres parisyllabiques comme /or/ {àe fortis), grand {de grandis), etc., gardaient leur forme unique dans les adverbes auxquels ils donnaient naissance : royalment, mortelment, genlilment, vdincnt, soutUment,fortment ou forment, grandmenl ou granment, etc. Tous ces adverbes ont été réformés, et l'adjectif a pris la forme féminine que lui donnait la syntaxe nouvelle de

la langue : royalement, mortellement, vilement, souiilement, et suttilemenl, fortement, grandement, etc. De l'ancienne syntaxe, il n'est resté que deux exemples, gentiment et communément. Gentiment est pour gentilment avec suppression de 17 mouillée finale de gentil ; commune' ment est pour comnnmelment de l'ancien adjectif fow?M««eZ (latin foramunalis), disparu de la langue moderne qui a repris au latin communal.

Adverbes en ément, aiment, iment, vment. D'une façon générale on peut dire que dans ces terminaisons, l'e muet caractéristique du féminin a disparu après Yé, Vai, Vi ou Vu devant ment. Aisément est pour aiséement, vraiment pour vraiement, joliment ^our joliement, absolument pour absohiement.

Aiséement (Des Pe'riers, Cymbalum, II, xvi° siècle). A.ssurdemeni (Amyot).

Délibéi'éement (Amyol).

Démesuréement (Roland, xi° sicclc).

Désespéréemeat (Amyot).

L'e muet, dans ces mots, est tombé d'abord dans la prononciation, puis dans l'orthographe, comme il est tombé dans licou pour liecou = lie-cou, dans la forme ^oéV\c[ne Je jnirai pour je prierai, dans remerciment çouc remerciement, dans éternument \}ouv éternuement, dans gai té ])ouv gaieté, etc.

Les nombreux adverbes en ewp;;/ qui reposent sur des adjectifs ou des participes en é se divisent en deux classes : les adverbes de formation ancienne qui ont eu certainement la terminaison éement, tels sont ceux dont nous venons de citer les formes primitives; et les adverbes de date récente qui, formés sur le modèle des précédents, alors qu'ils avaient déjà réduit éement à ément, ont immédiatement reçu la terminaison ément : tel carrément. Dans l'une ou l'autre de ces deux classes viennent prendre place, d'après la date de leur formation, ctffectionnément , aisément, c(ssurément, carrément, décidément, délibérément, démesurément, dérèglement, désespérément, désintéressement, désordonnèment, déterminément, effrénément, effrontément, enragément, erronément, Jjgurément, forcément, inconsidérément, indéterminément, inspirément, inopinément, isolément, modérément, momentanéinent, nommément, obsiinément, autrement, passionnément, posément, jjrématurément, pressément, p)rivèment, proportionnément , sensément, séparément, simultanément, spionianément.

Comment s'expliquent aveuglément, commodément, conformément, confusément, diffusément, expressément, immensément, importiinément, impunément, obscurément, opiniâtrement, opportunément, précisément, profondément, profusément, uniformément ? On s'attendrait à aveuglement^

commodcmeni, coiifonnemcnf, con-, dif-, pro-fuscmmt, exprcssemeid , im viciisement, im-, op-poiiunement, ol/sciirrincnf, jirèciscmeni, profundcmcnl, uniformément. Chacun de ces mots doit être examiné à part.

Aveuglément et opiniâtrement "viennent, non de aveugle et opiniâtre, mais de aveuglé et opiniâtre, et sont corrects. De même conformément , anciennement conforméement, dérive, non de conforme, mais de conforme, et sert de type à uniformément. Commodément est du à l'analogie de l'archaïnue accomodèment , au xvi" siècle accomodéemenl (Aniyot, Plutarquo, (Euvres mêlées, xxii, 131, édition de 1822). Confusément, diffusément, profusément sont difficiles à expliquer. Les plus anciens exemples que l'on ait de ces mots datent du xv° et du xvi° siècle et ils offrent les formes correctes confusément, diffusément, profusément, ce qui prouve que ces formes sont primitives et qu'on ne doit pas, pour expliquer ces adverbes, aller chercher ou supposer des adjectifs ou des participes hypothétiques confuse, diffusé, profusé, dont on n'a d'ailleurs aucun exemple. Diffusé, dont se réclame M. Littré, est un mot tout récent, appartenant à la langue spéciale des sciences. La question est donc de savoir comment les formes primitives ont changé leur e muet en é fermé. M. Tobler suppose — avec raison , ce semble — une action des mots latins confuse, diff'use, prof use, prononcés à la française, — termes d'école entrés dans l'usage, et qu'on aurait pris dans nos ti'ois advei'bes en ment pour des participes passés français. Le premier exemple de cette action se rencontrerait dans Amyot qui a confusèement.

C'est une action de ce genre qu'il faut reconnaître dans impunément , corruption sous l'influence du hitin impune de la forme ancienne impuniement, et dans ^j;w/seme«/, corruption sous l'influence du latin précise de la forme ancienne précisément. En est-il de même de expressément ? Faut-il voir dans ce mot une corruption analogue de l'ancien français cspressement sous l'action du latin expresse? Mais à côté de expressément, l'ancien français dit aussi esjn-esseement, forme qu'on rencontre dans des textes de la fin du xiii" siècle ou du xiV siècle [Livre des Mestiers, 137 ; Jubinal, Nouveau Recueil, II, 129), et dans laquelle le second des deux ee consécutifs se prononçait encore comme un « mimuet. Il est donc impossible de voir là une action du latin expresse, sans parler d'autres raisons tirées de l'histoire de la langue qui militent contre cette hypothèse. On est donc amené à admettre un adjectif csjiressé formé sur le modèle de pressé et tiré par dérivation de ctpressus. Iinportunément, dans Montaigne imjwrtunéement, est dû à l'analogie de l'archaïque infortunéemcnt , et il amène à son tour opportunément. Restent immensément, profondément et obscurément. Immensément est moderne; peut-être a-t-il subi l'action analogique de sensément, inscnsément, censément. Les deux autres adverbes datent des origines de la

langue et sont jusqu'au xvii" siècle oscurement et plus tard oi.inirement, profondément. Par quelle action Ye muet e^t-il devenu é fermé? nous ne pouvons le dire.

Vraiment et r/aiment étaient autrefois vraiement et gaiement: réduction régulière de aie à ai.

Hardiment, indéfiniment, infiniment, joliment, poliment, uniment, ont de la même manière perdu le muet de la finale primitive iemenf.

Mêmes faits à constater dans adsolument, amligument, assidûment, congrûment, continûment, crûment, dissohnnenf, dûment et indûment, éperdiiment, (loulument, infjenument, nûment, résolument. Remarquons seulement la bizarrerie de l'orthographe qui, après avoir marqué dans tous ces mots Vu d'un accent circonflexe, pour rappeler Ve muet suivant disparu, supprime au hasard cet accent.

Il nous reste, pour terminer cet examen, à parler d'adverhes en ment dont le premier terme présente, non une forme d'adjectif incorrecte en apparence, mais une forme inconnue : hrihvement, yrierement, nuitamment, sciemment, traîtreusement ; — ajoutons comment et quasiment.

Brièvement et grièvement reposent sur les adjectifs archaïques hrief, Irïeve ; grief, griéve, qui dérivent régulièrement du latin populaire irevis, grevis (latin classique gravis]. Ces adjectifs ont disparu en laissant, entre autres souvenirs de leur existence, leurs composés adverbiaux en ment ; et ils ont été remplacés par les formes savantes correspondantes, reprises directement au latin classique, Irief ]}av hrrf tiré de Irevis. grief \)ar grave tiré de gravis.

Nuitamment vient d'un adjectif ou participe nuitant qui se trouve dans le composé anuitant {(\\x\evhe anuiter, faire nuit), mot de l'ancienne langue. Nuitamment est donc, soit une réduction d'un adverbe anuifamment, soit un composé avec m?nt d'un participe nuitant abrégé de aniiiter.

Sciemment vient de même de scient, qui est plus usité sous la forme escient (scientem).

Traîtreusement présente une histoire assez compliquée. Le vieux français, pour traître, dit au sujet traître, au régime traiter, traiteur. La forme du régime traiteur donne un féminin traiteuse, d'où l'adverbe traiteusement. Puis, sous la double influence de la syllabe initiale tra dans traiteur, traiteuse et de la dernière sjilabe tre dans traître, il s'intercale un r dans leur, ieuse; de là trait/ eur, traitreuse et par suite traîtreusement et traîtreusement. Cela n'empêche pas traître de former à son tour son adverbe traifrement, Iraîtremsnt. Traîtreusement repose donc sur l'accusatif traiteur = traditorem (latin populaire tradîclorem) ; traîtrement repose sur le nominatif traître ^ tradîtor (latin populaire tradictor) .

Comment et quasiment sont des exemples de la pui-jsance de l'analogie : ment a si bien été considéré comme le suffixe caractéristique do l'adverbe de manière qu'on l'ajoute à des adverbes mêmes, pour en mieux marquer la fonction. Comment est l'archaïque corn (c'est-à-dire comme), plus ment; quasiment est l'adverbe latin devenu français quasi, également enrichi d'un sufftxe adverbial.

(Ren(c pàlogogii^iii, t. I, p. 280-28S, et t. IX., p. 2S7-310.)

Page 1