ARSÈNE DARMESTETER VII
que faire ? II y avait dans chaque année bien des semaines de privations et d'angoisse. Ils s'en consolaient avec la pensée que Paris valait mieux pour l'éducation de leurs enfants, qu'il y avait là de meilleures écoles et de meilleurs maîtres. Notre père n'avait pas eu le temps de recevoir une instruction très développée : il avait les connaissances primaires, en y ajoutant de l'allemand, l'hébreu et un peu de Talmud : mais il avait le culte de la science, et il voulait que ses enfants, s'ils y montraient quelque aptitude, pussent atteindre l'idéal qui lui avait été interdit. Notre mère était une âme et un cœur avec lui.
Arsène avait six ans quand la famille arriva à Paris: il continua à l'école primaire de la rue des Hospitalières-Saint- Gervais les études commencées à l'école de ChAteau-Salins. L'atelier du père était une succursale de l'école et faisait la bibliothèque de l'enfant : quand il y avait un livre trop intéressant, roman ou histoire, le client en était quitte pour attendre qu'il ne fût plus en lecture. Le directeur de l'école, le vénérable M. Trêves, était fier d'Arsène comme de son meilleur et sa suprême ambition était que cet écolier modèle restât avec lui jusqu'à l'âge de treize ans pour se présenter au concours de Turgot, où il était sûr d'obtenir la première bourse, au jirand honneur de l'école. Ce fut une profonde douleur pour le digne homme quand mon père vint lui annoncer qu'il retirait Arsène, alors âgé seulement de douze ans, pour le mettre dans l'école supérieure du consistoire israélite, le Talmud Tora. L'école Turgot, cependant, c'était à brève échéance une position assurée pour l'enfant, et pour les parents la fin des sacrifices ; car un enfant intelligent et laborieux arrive vite, en sortant de là, à une position lucrative. Mais nos parents auraient considéré comme une sorte de dégradation de sacrifier aux promesses du présent ce qu'ils considéraient comme l'avenir plus noble de leurs enfants. Et ils fermaient l'oreille aux conseils et aux reproches bien intentionnés de parents et d'amis qui leur remontraient que c'était folie que de se sacrifier ainsi, que le premier devoir de parents sans fortune est d'apprendre à leurs enfants à gagner leur pain, que l'instruction est bonne pour les riches et qu'il y avait peut-être dans leur cas un orgueil déplacé et
Vjn ARSÈNE PARMESTETEU
coupable. Il faut avoir vécu dans des milieux humbles pour comprendre tout ce que cette résolution obstinée demandait d'héroïsme continu et de souffrances acceptées, et jamais ma pensée ne se reporte vers ces souvenirs d'un passé disparu tout entier et vers tous ces sacrifices que nous recevions sans en sentir alors tout le prix, sans me sentir pénétré d'une reconnaissance douloureuse et presque mêlée de remords.
Le Tahnnd Tora on Arsène entrait au sortir de l'école communale était et est encore, je crois, une sorte de lycée et de petit séminaire réunis en un. Le consistoire essayait d'y attirer les élèves les mieux doués de l'école communale Israélite, et l'on y menait de front les études classiques et les études hébraïques : ceux qui avaient la vocation entraient de là au séminaire et embrassaient la carrière rabbinique. C'était une des écoles les plus originales qu'on puisse imaginer. Le malin, de huit heures à midi, était consacré à l'étude de la Bible et du Talmud ; l'après-midi, de deux heures à cinq, au français, au latin et au grec; à cinq heures on allait à la prière du soir, à la synagogue de la rue Notre-Dame-de-Nazareth ; le Talmud Tora était dans la même maison. Le professeur d'hébreu était un respectable et c'range vieillard, auteur d'une traduction du Pentateuque, qui nous expliquait la Bible d'un bout à l'autre, sans passer une ligne et sans s'arrêter pour une seule explication historique ou grammaticale. Cette méthode enlevait beaucoup do son charme à la Bible, sauf les Juges et Samuel qui restaient toujours passionnants. Le cours du Talmud était également fait à un point de vue tout à fait pratique : mais il n'en était pas moins animé pour cela : l'esprit casuistique du Talmud gagnait le jeune public d'étudiants: c'était à qui inventerait un cas nouveau que n'aurait pas prévu le livre, pour le mettre en contradiction avec lui-même, à qui trouverait une qachia ingénieuse et dont le maître ne pourrait pas donner la solution. Puis il y avait les Laaz dans le commentaire do Raschi et des Tosaphistes, c'est-à-dire ces mots français du moyen âge que le vieux commentateur avait insérés dans son œuvre, et qu'on s'ingéniait à expliquer, Dieu sait comment, car ni élèves ni maîtres ne connaissaient le vieux français et ne se doutaient que le français de 1860 ne suffisait