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ARSÈNE DARMESTETER IX

pas à latâclie. Quant à l'enseignement classique, il avait été confié d'abord à un jeune licencié de l'Université que le Directeur surprit plus d'une fois jouant à la main chaude avec ses élèves. Il fut remplacé par un autre plus austère qui se fit redouter et apporta dans la pelite institution les terreurs de la discipline du lycée^ qui d'ailleurs s'envolaient aussitôt qu'il avait tourné le dos. Les élèves de cette époque, au nombre d'une quinzaine, ont eu les destinées les plus diverses : quelques-uns, le plus petit nombre, sont devenus rabbins; d'autres ont quitté le Talmud pour le commerce; un d'entre eux est devenu directeur de la Sûreté générale, un autre restaurateur; un des plus doués, qui faisait notre admiration par la verve avec laquelle il déclamait les imprécations de Camille et en qui nous pressentions un futur Talma, est devenu conducteur d'omnibus.

Malgré ces fantaisies de la discipline et de la méthode, l'enseignement que l'on recevait dans cette institution étrange était, avec toutes ses lacunes, certainement plus fécond et moins étouffant pour un enfant à l'esprit original, que celui qu'on donnait à la même époque (1858-1864) dans les lycées de l'État. Certainement, on y apprenait moins bien à tourner la phrase, bien que je me rappelle que ma première intuition du beau et mon premier enthousiasme littéraire tut éveillé par une narration française d'Arsène sur l'éruption du Vésuve, qui avait été lue en grande cérémonie et dans un silence religieux, à l'occasion de la visite d'un inspecteur de l'État. L'enseignement littéraire et classique, par cela même qu'il était assez insuffisant, éveillait de plus grands enthousiasmes comme un objet mystérieux et lointain. Tous les six mois, un petit libraire du quartier latin, très propre, en lunettes, bien rase, avec un bon sourire tranquille et qui nous apparaissait comme une incarnation surnaturelle de ce monde merveilleux, apportait un petit paquet de livres neufs : c'étaient les classiques du semestre et jamais visite de prince ne fut attendue et saluée avec plus d'émotion ; et quand on déballait le paquet, c'était à qui s'emparerait le premier du Feugère, Cours supérieur, du Chevalier, Histoire du moyen âge, du Voltaire, Histoire de Charles XI L

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Je vins rejoindre Arsène an Talmud Tora en 1859 ; la date m'est restée en mémoire par les nombreux congés de cette époque, car il y avait congé tous les quinze jours pour quelque nouvelle victoire en Italie. Nous faisions le chemin de la maison à l'école deux fois par jour; Arsène, qui était mon vrai maître, me faisait réciter les leçons en clieniia : que de fois il m'a consolé et encouragé quand je pleurais de désespoir sur l'Epitome hisloriœ sacrœ et plus fard sur les verbes contractés, qui me tinrent pendant six semaines dans un état de terreur! Il était déjà ce qu'il a toujours été, doux, aimant, joyeux, prompt à l'admiration et à l'enthousiasme. Quand le besoin le demandait, il donnait avec joie un coup de main à l'atelier ou aux affaires de la maison, bien que notre père fît appel le moins que possible à sa bonne volonté parce qu'il considérait qu'il n'avait pas le droit de le faire, et aussi à ce moment la santé d'Arsène donnait des inquiétudes : des migraines violentes effrayaient notre mère qui se rappelait le premier-né perdu, et une anémie persistante le força de suivre un régime qui interrompit presque absolument le travail pendant près de six mois, à l'époque où il approchait de seize ans, l'âge auquel il était convenu qu'il affronterait le redoutable baccalauréat.

Vers cette époque, nous fûmes séparés pour la première fois. Plus favorisé que mon frère — ainsi du moins le pensions-nous tous — j'étais mis, grâce à une fondation toute récente (la fondation Bischoffsheim), en état de faire des études classiques régulières. J'entrais en pension et suivais d'abord à Charlemagne, puis à Bonaparte, l'enseignement aimable et stérile du lycée. Ce fut un déchirement de n'être plus ensemble que quelques heures, les dimanches : il est vrai que nous avions alors tant à nous dire. C'était surtout le lycée, le monde enchanté où l'on apprend à faire des phrases si belles, qui faisait les frais de nos conversations : Arsène admirait, et son regret de n'avoir pu même entrevoir ce monde était perdu dans la joie profonde de le voir ouvert à celui qu'il aimait plus que lui-même. Mais tandis que j'apprenais à tourner des vers latins et rapiécer des centons, Arsène, dans son humble école, où il n'y avait ni prix ni fanfares de gloire, apprenait à chercher et à penser et

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certes le milieu où il travaillait péniblement était fait pour susciter et élargir les idées, plus que la routine élégante du Ij'cée. Les éludes bibliques qu'il continuait avec les études classiques éveillaient nécessairement la curiosilé et provoquaient des comparaisons. Il m'a souvent conté son saisissement quand il fut initié au système de Strauss par un mot d'un des jeunes professeurs de l'institution, M. Zadoc Kahn, à présent grand Rabbin de France. Il avait lu le chapitre 53 d'Isaïe et était frappe et troublé de la précision avec laquelle le Christ était prédit : M. Kahn lui dit : « c'est la prédiction de la Passion qui a fait la Passion ». Ce mot fit une révolution dans sa pensée : tout le problème religieux se déroula devant lui, et à seize ans il était en avance sur toute la philosophie officielle et se mouvait dans un monde d'idées dont les générations formées par le lycée ne s'inquiétaient guère et qu'elles n'auraient guère comprises. L'esprit ne s'élargit pas dans un seul sens. Il avait étudié à l'école primaire tout ce que l'on y enseigne de mathématiques élémentaires : il voulut aller au-delà : il avait la passion des figures et des nombres, il suivit les cours de mathématiques et de géométrie supérieures de la Société philotechnique, puis passa aux cours de physique et de sciences naturelles : ce qui l'attirait là avant tout, c'était la philosophie de la nature, c'étaient ces théories, alors nouvelles, de l'unité des forces et dont la révélation lui donnait un éblouissement pareil à celui que lui avait donné la révélation de Strauss. Enfîn^ au milieu de ces larges aventures de la pensée, il y avait un point spécial qui éveillait de plus en plus sa curiosité : c'étaient ces Laaz de Raschi, ces vieux mots français déformés sous leur vêtement hébreu, qui, enfant, l'avaient tant de fois intrigué, et il se disait que ce serait beau un jour de les rendre à la France.

Cependant l'âge fatidique était arrivé, et il se présenta au baccalauréat. C'est une épreuve qui aujourd'hui encore n'a pas perdu de ses terreurs pour les lycéens les mieux préparés : on peut imaginer ce qu'elle était pour un enfant dont la vie se passait si loin de tout contact universitaire. Arsène savait une foule de choses que la plupart des bacheliers ignorent, mais il en ignorait absolument quelques-unes que sait

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le dernier des candidats : il n'avait jamais fait do discours latin. Il échoua à l'écrit, se remit au travail, lut du latin à force et six mois plus tard, à seize ans et demi, passa haut la main. C'était M. Patin qui présidait l'examen : frappé de la phj-sionomie de cet enfant, à la fois timide et souriant, qui ne venait point d'un lycée et ressemblait si peu à la moyenne des candidats, il l'interrogeait avec intérêt, et satisfait de ses réponses, pour terminer, lui fit expliquer les présages de la mort de César : arrivé aux mots riqitis fornacibiis /Etnam, le bon lettré tressaillit de surprise et de plaisir quand il entendit le jeune candidat, au lieu de la traduction littérale, donner le vers de Delille :

l'Elna, rompaiii ses arsenaux.

« Mais c'est bien, IMonsieur, c'est très bien », et il fut proclamé bachelier avec la note très-hirn. Ce fut un beau jour dans la petite maison de la rue du Grand-Prieuré et bien des jours de tristesse et de découragement furent oubliés en un instant. Ce n'était point pour nos parents la fin des sacrifices et de la lutte pour l'idéal : mais c'était la preuve qu'ils ne s'étaient point trompés et que leur sacrifice n'avait pas été inutile.

Cependant notre père s'était fait d'avance de la carrière d'Arsène un programme très net et très arrêté. Il désirait qu'il entrât au Séminaire Israélite, et d'autre part qu'il fît ?a licence et passât le doctorat es lettres. Son ambiiion était qu'Arsène lût le premier rabbin ayant passé le doctorat. Arsène hésitait : sa foi religieuse, très vivo et très candide dans son enfance, s'était peu à peu affaiblie : on ne fait pas au scepticisme sa part et l'esprit historique, en lui expliquant la formation du Nouveau-Testament, avait aussi attaqué on lui le prestige de l'Ancien. De Strauss, il était remonté à Astruc: il avait interfolié une traduction du Pentateuque, il l'avait divisée en ses deux éléments, Elohistes et Jéhovistes, et dès lors il ne pouvait plus guère croire, comme nous l'en- Feignait M. Frédéric Lévi, que c'était Moïse qui avait écrit la Bible, y compris le récit de la mort de Moïse et l'histoire des Rois. La foi en s'en allant emporta la vocation. Cependant il continua ses études bibliques et lalmudiques et entra

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