CARACTERES GENERAUX
Si l'on ouvre au hasard un de ces lourds in-folios qui forment la collection talmudique, on voit un texte imprimé en caractères hébreux carrés, qu'encadre, à droite et à gauche en étroites colonnes, aux marges d'en haut et d'en bas, en larges bandes, un texte plus fin, imprimé en caractères rabbiniques. L'encadrement est l'œuvre de glossateurs français du moyen i\ge; la partie encadrée forme le TALMUD.
Le Talmud se compose, à son tour, de deux parties distinctes, la MISCHNA et la GHEMARA. La première est le texte dont la seconde est le commentaire. C'est donc par la Mischna qu'il faut commencer cet examen du Talmud.
On désigne sous le nom de Mischna un recueil de décisions et de lois traditionnelles embrassant toutes les parties de la législation civile et religieuse. Ce code, à la constitution duquel ont travaillé plusieurs générations de docteurs, fut définitivement rédigé par Puilhi JuLh-le-Saint vers la fin du second siècle. Il se divise en six ordres, qui se subdivisent, à leur tour, en traités, chapitres et alinéas '.
' L'ordre se nomme SéJer ; le traité, A/assifchelh, litléralomeiit tissu ; le chapitre, Péi-fk ; l'alinéa, l'élément le plus simple du recueil, porte, comme le recueil luimême, le no.ti de Mischna.
Par l'exposé sommaire qui suit du contenu des six livres, on sera à même d'apprécier l'étendue qu'embrasse la législaliou de la Mischna.
l" ordre : des semences. — Après un chapitre consacré aux Bénédictions, il est traité des dîmes, prémices, oll'randes, donations, que l'on doit faire aux prêtres, aux lévites et aux pauvres sur les produits de la terre ; du chômage des travaux des champs pendant la septième année ; des mélanges interdits dans les semis et les greffes. — En tout, huit traités.
11° : des fêles. — Du Sabbat et du repos salbatique, des fêtes et jeûnes : la
Écrite dans un hébreu qui a subi une forte empreinte de clialdaïsme, qui aussi a largement donné droit de cité à nombre de mots latins et surtout grecs, la Misclma nous présente un style simple, concis, parfois obscur dans sa concision ; elle évite les digressions, et les rares anecdotes qu'on rencontre ça et la ont pour but "d'éclairer les opinions à la lumière d'un fait.
Il est inutile de nous arrêter sur cette législation de la Mischna maintes fois exposée et analysée, et récemment encore dans un article de la Quarterlrj Rtview\ et nous arrivons immédiatement à la Ghemara. Mais auparavant il nous faut dire un mot d'un recueil appelé Tliosiflha.
R. Juda-le-Saint n'avait pas fait entrer dans la Mischna toutes les décisions des docteurs qui l'ont précédé. Bon nombre d'en*re elles n'y ont pas trouvé place, soit qu'elles ne jouissent pas à ses yeux d'une autorité suftîsante, soit qu'elles lissent double emploi avec celles qu'il avait publiées. La plupart furent recueillies un peu plus tard, sous le nom de Boraïlhoih [exténue), dans l'ordre même de la Mischna et avec les mêmes divisions et subdivisions, et elles donnèrent naissance à'un nouveau livre, la Tliosifiha ou complément. La Thosiftha, qui est due aux écoles de Babylonie et qui a pour auteurs R. Hy^'a et R. Oschaya, présente les mêmes caractères extérieurs que la Mischna : même langue, même style ; cependant l'anecdote y entre pour une part bien plus considérable. La Thosiftha et les autres BoraithoiU qui n'ont trouvé place ni dans la Thosiftha ni dans la Mischna forment un des éléments constitutifs de la Ghemara.
Nous voici arrivé à la Ghemara, ce commentaire perpétuel qui suit la Mischna dans toutes ses divisions et subdivisions -. Elle se présente
Pâque, les Tentes, le Nouvel-an, le Grand jeûne, les Jeûnes ; des travaux défendus et des cérémonies et sacrifices à accomplir en ces jours. — Onze traités.
IIP : ie% femmes. — Léfrislatiou du mariage, divorce, lévirat, adultère ; des vœux et du naziréat. — Sept traités.
1V° : des dommages. — Législotion civile ; hormis un traité sur l'idolâli-ie et le traité Âboth, où te trouvent recueillies les sentences morales des Docteurs. Cet ordre traite des transactions commerciales, achats, ventes, hypotlièques, prescription, elc ; de la procédure, organisation des tribunaux, témoignages, serments, etc. — Huit traités.
V : des choses saintes. — Législation des sacrifices^ des premier-nés, des viandes pures ou impures ; description du temple d'Hérode. — Dix traités.
VI° : des purifications. — Lois sur la pureté et l'impureté lévitiques ; des personnes et des choses pures et impures ; des objets capables de contracter l'impureté par lé contact. Des purifications. — Neuf traités.
' Emmanuel Deutsch, The ThaUiuid ; numéro d'ortobre de la Quarterly Retieni, U67.
Pas partout cependant. Certaines parties de la Mischna sont privées de leur Ghemara, soit que les discussions qui en devaient faire l'objet n'eussent pas été
à nous SOUS deux formes ou rédactions différentes. L'une est l'œuvre des écoles Palestiniennes, et elle a été rédigée à Tibériade vers 380 ; l'autre émane des écoles de la Babylonie, des académies de Sora, Néhardéa, Poumbeditha, et elle a été rédigée par R Aschi et son disciple Rabina, puis terminée par R. José vers 500. La Gliemara de Babylonie, improprement appelée TaJmud de Balylone, est plus complète et plus claire que la Gliemara de Palestine, qu'on désigne plus improprement encore sous le nom de Talmud de Jérusalem. Aussi la première a-t-elle été adoptée par la synagogue, tandis que l'autre, qui cependant est d'une plus grande valeur pour le critique, grâce à son antiquité relative, négligée par les docteurs et par les copistes du moyen âge, nous est parvenue très endommagée, et non sans avoir perdu plus d'une page dans sa marche à travers les ans. Et malheureusement on ne possède du Talmud de Jérusalem qu'une copie manuscrite, celle qui a servi à l'édition jj;-w?ffji;s; aucun autre manuscrit n'a été conservé qui puisse aider à corriger son texte mutilé. Son rival de Babylone a eu un sort plus heureux : les manuscrits, quoique le plus souvent fragmentaires, ne manquent pas, et jusqu'en 1864, quarante-quatre éditions de ce Talmud, Misclma, Gliemara et commentaires compris, toutes d'une pagination identique, répandaient, chacune à des milliers d'exemplaires, les 2,94T feuillets de ses 12 massifs in-folios.
Si dans la Mischna le fond de la langue est l'hébreu, on n'en peut dire autant de la Ghemara, dont la langue se rapproche bien plus de l'idiome populaire, sorte d'araméen plus ou moins corrompu. Néanmoins on y retrouve de l'hébreu de toutes les époques, et parfois même de 1 hébreu presque classique, selon l'antiquité des textes reproduits. L'hébreu, en effet, depuis le retour de la captivité, était une langue artiflcielle à l'usage des docteurs, langue qui dégénéra peu à peu en bas-hébreu et, s'imprégnant de plus en plus d'aramaïsme, finit par se confondre avec le parler vulgaire. De là vient que souvent une même page du Talmud contient trois ou quatre sortes de langues ou plutôt une même langue à trois ou quatre périodes différentes de sa dégénérescence. 11 n'est pas rare de voir le rédacteur du Talmud citer une opinion d'un rabbin du iV^ siècle et la confirmer en reproduisant une opinion, mot pour mot identique, d'un docteur du ii° siècle, mais écrite en hébreu. On peut établir en thèse générale que, pour les textes reproduits dans le Talmud, la pureté de l'expression est un témoignage d'ancienneté.
Pénétrons plus avant dans la Ghemara et étudions-en les divers ca-
mises par écrit, soit que les rédactions ne nous soient pas parvenue?. Ainsi dans le premier et le dernier ordre, un seul traité est commenté. Dans le cinquième, celui des choses sacrées, deux traités sont privés de commentaires.
ractères. Ce qui nous frappe tout d'aboi'd, c'est l'étendue du commentaire, comparée à celle du texte. 11 est telle Mischna de cinq ou six lignes qui a vingt ou trente feuillets d'explication. Mais dans ce développement prolixe, il ne faut pas s'attendre à trouver l'ordre lucide d'une magistrale exposition. On y chercherait en vain les larges lignes d'un plan nettement dessiné où toutes les parties de la Ghemara dussent trouver leur place naturelle. Le savant moderne, avec ses habitudes d'ordre et de méthode, s'y verrait singulièrement dépaysé. La Ghemara nous offre le plus souvent l'apparence d'une mer infinie de discussions, digressions, récits, légendes oii la Mischna qui attend son explication se trouve totalement noyée. En lisant ces pages où les objets les plus disparates semblent naturellement se donner la main, où tout se mêle et tout se heurte dans la splendeur d'un sauvage désordre, on croit assister au déroulement d'une immense rêverie qui ne connaîtrait d'autres lois que celles de l'association des idées. Il n'est pas jusqu'aux discussions les mieux circonscrites où ce désordre n'arrive à se donner carrière. Pour éclaircir, par exemple, un point de discussion, on a besoin d'une citation — une citation d'une ligne. — Croyez-vous qu'on se contente d'indiquer par une incidente le nouvel argument ? Il va se développer tout au long avec ses tenants et aboutissants, si bien que pour l'embrasser dans toute son étendue, il faudra oublier l'objet primitif et capital qui l'avait fait invoquer. Mais ce n'est pas tout. Cet argument en appelle à son tour un autre qui n'offre plus le moindre rapport avec la question, et après que l'esprit se sera égaré pendant quatre ou cinq pages sur des discussions étrangères, il lui faudra revenir péniblement sur toutes ces séries d'arguments et en dégager, s'il s'en trouve, les détails utiles à. la discussion pour remonter au point de départ. Que sera-ce quand le commentaire par la nature même de son objet offrira moins de consistance et de rigueur? On cite l'opinion d'un docteur qui intéresse l'explication de la Mischna ; on va la perdre de vue pour reproduire toutes les opinions qui portent le nom de ce docteur. Parmi celles-ci se trouvent quelques pensées morales, quelques préceptes d'hygiène. Vous voyez alors défiler toute une page do maximes ou de formules médicinales. Voici venir ensuite des formules magiques, puis des contes de démons, puis des légendes populaires. Souvent même le lien immédiat n'est pas visible. Que le hasard ait réuni deux fragments absolument disparates, cela suffisait pour le rédacteur de la Ghemara. Dans ce flux de digressions, la Mischna semble oubliée; le lecteur, du moins, l'a perdue totalemont de vue, tant sa pensée est emportée au loin dans cette course vagabonde que la fantaisie seule semble diriger. Mais tout-à-coup, la voici qui, comme au détour d'un chemin, revient apparaître à ses
regards. Le fll est renoué ; l'explication va reprendre son cours . Mais après combien d'écarts une Miichna aura-t-elle épuisé sa Ghemara ?
« Ce n'est qu'à la longue, dit l'auteur de l'article sur le Talmud de la Qiiarterhj Revie/r, ce n'est qu'à la longue que le lecteur apprend à distinguer deux puissants courants dans ce livre, courants qui parfois suivent des dii^ections parallèles, parfois semblent se croiser et se contrarier l'un l'autre; l'un jaillit du cerveau, et l'autre du cœur; le premier est de la prose, l'autre est de la poésie ; l'un suppose l'exercice de toutes les facultés intellectuelles qui se manifestent par l'argumentation, les recherches approfondies, les comparaisons, les développements, en rattachant mille choses à une seule, et une seule à mille autres. Le second découle du royaume de la fantaisie, de l'imagination, du sentiment, de l'humour.. . Le premier de ces courants se nomme jïalacha, règle, norma, terme qu'on applique soit au procédé qui consiste à développer ces prescriptions légales, soit à ces prescriptions elles-mêmes. Le second s'appelle Hagijada, légende, saga, non pas précisément dans le sens moderne du mot, bien qu'il s'applique à une grande partie de ses matières, mais parce que c'était uu on-dit, une affirmation sans autorité. . . »
En effet, autant le domaine de la Halaclia est nettement déterminé, autant le champ de la Haggada est vague et mal circonscrit. C'est chose ondoyante et qui varie depuis la légende fantastique jusqu'à la sentence morale, depuis la recette magique jusqu'aux récits historiques et aux dates chronologiques. On peut la définir rigoureusement en disant qu'elle est tout ce qui n'est pas la Halacha. Celle-ci, au contraire, est nettement marquée; car tout ce qui est Halacha a un caractère sacré qui emporte le respect du croyant. La Halacha est la LOI dans toute son autorité; c'est elle qui constitue le dogme et le culte; elle est l'élément fondamental du ïalmud, et c'est par elle que nous devons commencer l'examen de la Ghemara.
LA HALACHA.
Sous le nom de Halacha il ne faut pas entendre seulement les lois spéciales établies par les docteurs, mais encore l'ensemble des discussions qui aboutissent à l'établissement de ces lois. Les écoles ne se
sont pas arrêtées au texte fixé par R. Juda, mais l'ont pris pour point (le départ et, avec l'aide des diverses BoroHhoili et de la T/iosift/ia, sont arrivées à expliquer et développer la Mischna et à rendre de nouvelles décisions. La Mischna, en effet, ne pouvait être con-idérée comme un texte définitif. Si elle reproduit les décisions antérieures, c'est d'ordinaire sans en indiquer la source; parfois elle ajoute le nom de leur auteur, mais c'est pour lui opposer une autre autorité également reproduite; et, dans ce cas, si quelquefois elle décide entre le3 deux opinions opposées, le plus souvent elle laisse la question en suspens. Il fallait reprendre tout cela, achever les discussions commencées, trancher d'une manière définitive les points en litige, mettre partout l'ordre et la lumière ; c'est l'œuvre de la Ghemara. Elle s'attache d'abord aux lois rapportées comme définitives, en recherche l'origine, et choisit entre les diverses explications proposées, jusqu'à ce qu'elle en trouve une qui résiste à toutes les objections. Souvent elle montre que la décision donnée par la Mischna est incomplète, obscure, contradictoire, et qu'elle ne peut s'appliquer à tous les cas qu'elle parait devoir embrasser. Ailleurs, on lui oppose une Thosiftha ou une Boraitha de même date ou plus ancienne qu'elle, c'est-à-dire qui ait autant ou plus d'autorité qu'elle-même, et qui dit précisément le contraire. De là grande variété d'hypothèses ; les discussions gagnent en étendue et en profondeur jusqu'à la complète élucidation du texte. On comprend que la forme en puisse varier à l'infini. Il serait difficile d'en donner une idée bien précise. Nous préférons nous risquer à une citation qui dira plus que tout ce que nous pourrions en rapporter. Nous prenons un exemple entre mille, ouvrant au hasard un livre quelconque du Talmud. Voici ce que nous lisons au folio 37, verso, du traité GhiUin ou des Divorces :
MISCHNA : Un esclave, pri>; par l'ennemi, racheté par un tiers pour rester esclave, reste esclave; racheté pour être libre, devient libre. R. Siméon, fils de Gamaliel, dit qu'en tout cas il reste esclave '.
' Il nous paraît intéressant de donner de ce texte, un peu expliqué dans notre traduction française, une traduction latine dont la littéralité absolue excusera 1 é— tranpe barbarie.
Mischiia : Servus, in captivitatera ductus, et redemptus, in servi nomine, serviel ; in liberi nomine non serviet. R. Simeo ben Gamaliel dicit : seu liic, seu illic serviet.
Ghimara : De quo aginius? An ante repudiationem "? In servi nomine, cur non servie! '? — Verum post repudationem "? In servi nomine, cur serviet ?
Dicit Abaïa : ante quidem repudationem ; in servi nomine, serviet priori hero ; in liberi nomine, nec priori bero, nec posteriori bero serviel. Posteriori hero non, quia in liberi nomine redemit ; priori hero non, ne renuerit eum redimere. R. Simeo ben Gamaliel dicit : seu bic seu illic serviet. Censet, ut ofticium ingenuos liberare, sic serves officium esse liberare.
Dicit Raba : post quidem ; et, in servi nomine, posteriori hero serviet ; in liberi nomine serviet nec priori bero nec posteriori hero ; posteriori hero non, quia in liberi
GHEMARA : De quel cas parle la Mischna? A-l-il clé racheté par le tiers, avant que le premier proprictaire ait renoncé à son droit de possession sur lui? Racbeté pour devenir libre, pourquoi no resterait-il pas esclave? Est-ce après celte reuoncialion? Racheté pour être esclave, pourquoi ne serait-il pas libre ?
Abaïa répond : Voici comment il faut expliquer la Mischna : Il s'agit du cas cil le premier propriétaire n'a pas renoncé à son droit, et l'esclave, racheté pour rester esclave, retourne servir son premier maître; racheté pour être libre, ne sert ni le second, qui la racheté pour le mettre en liberté, ni le premier, qui peut-être l'aurait laissé en captivité. R. Simo'on fils de Gamaliel dit : En tout cas il reste l'esclave du premier maître, parce que c'est un devoir pour tout le monde de racheter les esclaves comme de racheter les hommes libres (et que, par conséquent, on ne peut supposer que le premier maître aurait peut-ôiro laissé captif son esclave).
Raba répond : Voici comment il faut entendre la Mischna. Il s'agit du cas où le premier propriétaire a renoncé à son droit. Et la Mischna déclare que, racheté pour rester esclave, l'esclave sert son second maître ; racheté pour être libre, ne sert ni le premier, qui a renoncé à son droit, ni le second, qui le rachète pour le mettre en liberté'. Et R. Simeon, fils de Gamaliel, dit qu'on tout cas il reste esclave, parce qu'il admet le même principe que IIis:kia, à savoir que, si on leur donnait la liberté', les esclaves iraient d'eux-mêmes se livrer aux ennemis, dans l'espérance d'être rachetés et de redevenir libres.
Mais il est rapporté dans une Boraïlha : R. Siméon, fils de Gamaliel, dit aux Rabbins : « De même que c'est un devoir de racheter les hommes libres, de même c'est un devoir de racheter les esclaves. » — Dans l'explication qu'Abaïa donne de la Mischna, je comprends cette Boraïlha, puisque Abaïa prête précisément à R. Simeon ben Gamaliel cette raison. Mais dans l'explication propose'e par Raba, comment comprendre la Boraïlha, puisque Raba ne peut justifier l'opinion de R. Sime'on ben Gamaliel que par le principe de Hiskia?
noniine redemit eum ; priori hero non, quia post repudiationem est. R. Simeo ben Gamaliel dicit seu hic seu hac serviet, ut tb Hiskiae; quia dicit Iliskias : cur dixere seu hic seu illic serviet, ne siugulus uUro hostibus se olferat et e manu heri viudicet.
Quaestio : dicit eis R. Simeo ben Gamaliel ut olfîcium ingenuos in libertatem vindicare, sic serves esse officium. Quoad Abaïam, qui dicit ante repudium, hoc est quod dicit tô ut. Sed quoad Habam, quid ta ut? Ob ■zh Hiskiae est ?
Tibi dicil Raba : R. Simeo ben Gamaliel iguortbat quid dixisseut Doctores et sic eis locutus est : si ante repudiationem dicitis, hoc est t6 ut ; si post repudiationem dicilis, ut TÔ Hiskiae.
— Et Raba qui dicit post et posteriori hero, posterior herus a quo acquirit? — — A captantibus? —
— Cuptaules ipsi, quis eis acquirit? etc. . .
Maintenant, dans ce bizarre latiu, supprimez tirets, virgules et points. Que depuis le mot Ohemara toutes ces phrases ne forment qu'une eiiGlade de mots placés les uns au bout des autres, où l'on ne puisse distinguer ni le commencement ni la fin des propositions, et vous aurez un fac-similé à peu près exact de ce texte, qui peut compter parmi les plus faciles à déchilfrer.
12 ÉTUDES JUIVKS
Raba répond : Celle Boraitha est incomplète et elle doit elle-même ainsi s'interpre'ter : R. Sime'on ben Gamaliel, ne connaissant pas exactement l'opinion des Rabbins, leur dit : Si vous parlez du cas où le premier maître n'a pas renonce' à son droit, j'admets le principe « de même etc. . . » Si c'est le cas oppose, il faut admettre celui de lliskia.
Mais Raba, qui admet que l'efclave racbole' pour être esclave revient à celui qui l'a racbote', et non à son premier propriétaire, qui a renonce' à ses droits sur lui, comment Raba justific-t-il les droits de possession du second propriétaire"? De qui les tient-il '?
— Des ennemis qui ont pris l'esclave.
— Mais ces ennemis eux-mêmes, d'où tiennent-ils ce droit de possession? etc. . .
Et la discussion continue pendant sept pages entières sur cette Mischna do trois lignes.
L'on voit que la Glieuiara, dans la partie lialacliique, revêt la forme du dialogue. Mais il ne faut pas songer aux dialogues de Platon, à ces dialogues vraiment vivants, où l'on ne voit pas seulement des pensées qui se heurtent et s'entrechoquent, mais des àraes avec leurs passions, leurs sentiments, avec tout ce ijui les fait humaines. Ici, c'est la dialectique sous sa forme la plus sèche et la plus ardue. Ce ne sont point des hommes qui discutent, mais des noms et des arguments. Aussi quel style, si l'on peut donner le nom de st3'le à l'espèce de langage qui enveloppe ces discussions 1 Tantôt c'est une phraséologie diffuse où l'idée se traîne péniblement, affublée d'une dizaine de mots au lieu de trois ou quatre qui pourraient lui suffire ; tantôt, au contraire, c'est une concision désespérante où une lettre est un mot et un mot une phrase. Des questions dont le développement prendrait des lignes sont renfermées dans un seul terme, et lui sont comme suspendues et accrochées. Il y a des formules spéciales où des idées entières semblent être venues se déposer et se cristalliser. Les deux mots Alama tlienan (verum cur rfomi/j veulent dire : « Mais situ prétends que la thèse contraire à celle que je soutiens est seule vraie, pourquoi enseiyne-t-on? » — Le mot MinalaH {viide nohis?) qu'on trouve en tête de nombre de Ghemaras veut dire : « Quelle est l'origine de la décision de la Mischna! » Mais comme d'ordinaire une Mischna en renferme plusieurs, ce n'est que la réponse et les objections faites à celte réponse qui peuvent éclairer la pensée. Supprimez le commentaire do Raschi, ce chef-d'œuvre de précision et de clarté, et, pour un talmudiste même exercé, le Talmud est presque énigmatique. Prenez le Dictionnaire talmudique de Buxtorf fje ne parle pas de grammaire, il n'en existe pas encore de la langue de la Ghemara) ; mettez ce lexique aux mains d'un savant qui possède si bien que ce soit l'hébreu et l'araméen, mais n'a jamais vu de Talmud : il lui sera
impossible d'en déchiffrer une page. Nous disons déchiffrer, et l'image n'est pas exagérée ; c'est bien un véritable texte d'hiéroglyphes ou d'inscriptions en caractères inconnus que l'on a devant soi, et cela est si vrai que les Juifs mêmes, pour qui cette étude offre bien plus de facilité, n'emploient que ce mot : déchiffrer. Supposez l'enseignement du Talniud s'interrompant soudain pendant une génération ; la tradition une fois perdue, il sera à peu près impossible de la retrouver. Les difficultés sont de diverse nature. Elles viennent de la langue et de la pensée. Celles du langage ne sont certes pas allégées par les procédés d'enseignement employés jusqu'ici. L'insuffisance des livres force l'élève à recourir à l'unique méthode de l'enseignement traditionnel, cette pénible méthode où la longue habitude seule permet de se rendre maître de la langue. Mais une bonne grammaiie, un lexique complet, un recueil explicatif des formules talmudiques, et elles ne sont pas très nombreuses, abrégeraient de beaucoup le travail. Néanmoins les plus grandes difficultés resteraient encore à vaincre, difficultés presque irrémédiables, car elles tiennent au caractère même de l'argumentation talmudique. L'espi'it lucide du Français aurait peine à se faire à ces discussions qui se poursuivent à travers les dédales sans fin du plus subtil raisonnement. Il lui faudrait absolument revêtir l'esprit oriental, et prendre cette aisance et cette foi'ce d'imagination qui emporte la pensée au-delà des bornes de notre logique méthodique et étroite et lui permet de saisir les rapports insensibles dans les objets les plus éloignés. 11 faut s'habituer à ce raffinement de raisonnement qui pénètre au plus profond des idées et en analj'se les nuances les plus ténues et les plus fugitives jusqu'à perdre le sentiment de la réalité. On comprend l'influence qu'un pareil livre a pu exercer sur l'intelligence d'une nation. L'étude journalière du ïalmud, qui chez les Juifs commençait à dix ans pour finir avec la vie, a dû être pour l'esprit une rude gymnastique. CJràce à elle, il prenait une finesse et une acuité incomparables ; le raisonnement s'habituait à la rigueur, la pensée à la logique ; l'intelligence, en un mot, se développait en profondeur. En p^^'ofondeur, remarquons-le bien, et non pas en étendue. Elevez un esprit bien doué dans l'étude du Talmud, vous en ferez un esprit raisonneur, puissant par la logique et la pénétration ; vous aurez ces esprits hors ligne des écoles françaises, allemandes ou polonaises, qui ont épuisé toute leur force dans des commentaires de casuistique ; vous aurez un Spinoza, qui porte dans la philosophie la finesse et la profondeur talmudiques. Mais n'allez pas leur demander l'ampleur des vues, la largeur de l'horizon, le vaste rayonnement des idées. La Halacha ignore tout cela. C'est le raisonnement logique, la déduction élevée à sa plus haute puissance ; ce n'est pas l'induction.
Ce caractère de la Halacha fait songer involontairement à un autre monument élevé auisi par des docteurs à la gloire de la religion, et l'on est tenté de prononcer le nom de Scolastique. I.e rapprochement est en effet séduisant. La Scolastique, comme la Halacha, est l'œuvre des écoles ; la Scolastique, comme la Halacha, repose sur la déduction, et, comme la Halacha, a ui,e méthode déductive. Mais si le Talmud, avec ses procédés d'herméneutique, a\ec les sept règles de Hillel, les treize principes de R. Ismaël ou la méthode de R. Akiba, et si la Scolastique, avec le Syllogisme, ne cherchent qu'une chose : démontrer; le but de leurs démonstrations est absolument différent. L'une veut établir par la raison la réalité de vérités dogmatiques ; l'autre ne cherche qu'à se souvenir, à rappeler des décisions légales à moitié oubliées ou mal rapportées et, par un effet de mémoire raisonneu;e. à les retrouver tout entières. La Scolastique est une philosophie, bien réduite, il est vrai, bien mesquine, une philosophie esclave, anciUa theoloffiie ; mais comme on ne fait pas sa part à la raison humaine, cette philosophie un jour dominera et renversera la théologie. La Halacha talmudiiiue est rien moins que cela. Elle ne connaît pas même de nom la philosophie, et ne peut pas la connaître ; bien plus même elle ne le doit pas, puisqu'elle n'aspire qu'à une chose, fonder pour le judaïsme un Corpm Juris Ecckniastici.
Si l'on a bien compris le caractère de la Halacha et si l'on se rappelle, en outre, qu'elle embrasse toutes les parties de la législation religieuse et civile, on voit quel sens restreint il faut donner au mot d'Encyclopédie qu'on décerne volontiers au Talmud. Le Talmud est bien une encyclopédie en ce sens qu'on y retrouve des notions sur toutes les connaissances de l'époque où il a été composé, et que toutes y ont laissé une trace ou un souvenir. Mais il ne faut pas s'attendre à voir les Rabbins traiter ex professa de toutes les sciences. Jetons, en effet, un coup d'œil sur l'analyse sommaire de la Mischna que nous avons donnée au début de cet article. Le premier ordre s'occupe des lois sur les productions des champs. Parmi celles-ci quelques-unes concernent le mélange des semis. Voilà les docteurs amenés à parler incidemment de la botanique et à rappeler de cette science certaines connaissances acquises préalablement, dans le seul but de les faire servir à l'établissement de la Halacha. Le second ordre traite du sabbat et des fêtes. Pour le sabbat, une des grandes questions est celle du repos. Il est interdit en ce jour de sortir au-delà d'un rayon de deux mille pas autour de sa demeure. Mais pour déterminer cette circonférence, en dépit des accidents du sol, vallées, collines, cours d'eau, il faut certaines connaissances géométriques, et voilà nos docteurs obligés de parler géodésie. La fi.\ation des fêtes suppose celle d'un calendrier, lequel suppose des connaissances astronomiques. Voilà encore
nos docteurs demandant à l'astronomie des éclaircissements pour la législation dos fêtes. Ailleurs il s'agit de viandes pures et impures. Les viandes impures sont celles d'animaux présentant certains caractères spécifiques qui doivent les faire interdire, ou ce sont des animaux permis, mais atteints de certaines maladies qui en amènent l'interdiction. Pour déterminer ces caractères spécifiques ou ces états morbides, il faut certaines connaissances en anatomie et en physiologie. Cotte partie de la législation halachique nous montrera donc le résultat d'études en histoire naturelle, sans qu'on puisse dire qu'elle traite spécialement d'histoire naturelle. Ailleurs, enfin, dans les lois sur les causes d'impureté des personnes (écoulements, menstrues, etc.), on fera de la physiologie et de la médecine en appliquant le résultat d'observations physiologiques ou médicinales à la législation religieuse. C'est ainsi que les docteurs sont amenés à parler de toutes les connaissances de l'époque, pour en faire des applications convenables à la fixation des Halachoth. Ces connaissances, d'ailleurs, n'étaient pas acquises pour elles-mêmes, mais pour être mises au service de la Ilalacha. La science n'était pas le but, mais seulement l'instrument qui permettait d'arriver au but.
Néanmoins il fallait de longues études pour arriver à embrasser la Halacha dans toute son étendue et toute sa variété. Ce n'était pas en quelques années que l'on pouvait gagner son tilre de Rabbi ; et à une époque où les livres étaient rares, où surtout la tradition ne pouvait s'écrire, un long séjour était nécessaire sur les bancs de l'école pour devenir capable do prendre part aux discussions des sages. L'on serait presque tenté de prendi'e à la lettre ces récits talmudiques qui nous parlent de vingt années pr.ssées par quelques érainents docteurs de la Halacha dans l'apprentissage de la loi.
Pour terminer cet examen des divers caractèi'es de la Halacha, il nous reste à parler de la forme de l'enseignement. Les docteurs tenaient, dans les localités qu'ils habitaient, des écoles [Belh ham-midmsch, maison Je l'étude] où ils réunissaient de nombreux disciples. Ceux-ci recevaient d'avance un point de doctrine à étudier et, le jour de la discussion, se présentaient avec les arguments tout préparés. Le maître alors les interrogeait, et, par une série de questions habilement posées, les amenait à trouver eux-mêmes les réponses. Ce n'était doi.c pas un enseignement ex professa, mais une vaste conversation à laquelle les docteurs conviaient leurs disciples et dont ils se vantaient de profiter autant qu'eux. Les disciples, à leur tour, allaient répandre au loin la doctrine du maître. De là les expressions qu'on rencontre à chaque pas dans le Talmud : « Un tel dii au nom d'un tel, qui l'a reçu d'un tel, etc. » Quant aux diseussions qui devaient aboutir à la fixa^ tion de la loi, voici comment elles avaient lieu. Les docteurs se réunis-
saient dans le tribunal ou sjnhédrin, souvent accompagnés de leurs élèves, qui, derrière une barrière, écoutaient en silence. Les docteurs, après une discussion publique, décidaient à la pluralité des voix le point de doctrine. La séance était dirigée par le Agassi, ou prince, et le président du tribunal [Ah Belh TJin, le chef de la maison de justice), les deux chefs religieux de la nation. Le Talmud admet que ces deux dignités l'emontent à l'institution de la grande synagogue, et que depuis Siraéon le Juste, contemporain d'Alexandre le Grand, et le dernier membre de cette assemblée, elles se sont perpétuées sans interruption. La Mischna cite une série de couples [Zour/ofh) de docteurs qui depuis Siméon le Juste jusqu'à Hillel et Chammaï se succédèrent dans l'enseignement de la loi orale, et elle semble conférer au premier de ces docteurs le titre de Kassi et au second celui cVAIj Belh Din. Avec Hillel et Chammaï finit la dernière couple et leurs successeurs portent explicitement ces deux titres. Comme l'enseignement était obligatoire et que les écoles étaient nombreuses en Palestine, tout homme, à quelque rang qu'il appartint, pouvait aspirer aux plus hautes dignités. En dehors de la prêtrise, la science seule faisait la noblesse. Témoin Akiba, qui de simple berger devient le grand docteur de la Mischna, « le second Mo'ise ». Le Talmid Hacham (étudiant), s'il se distinguait, recevait de ses maîtres le titre de docteur, et si la reconnaissance et l'admiration publiques semblèrent attacher à l'illustre famille de Hillel le titre de Nassi, du moins les suffrages des Rabbins permettaient de choisir entre les plus dignes pour les fonctions A'' Ah Beih Din. Quand l'étudiant était jugé digne du titre de Docteur, l'autorité rabbinique lui était conférée par une cérémonie particulière qu'on appelait la Semiclia ou Imjjosilion [des mains). Cette oi'dination était absolument nécessaire pour lui donner le droit de décider et de défendre, et pour lui conférer de fait le pouvoir que la science lui donnait moralement. Elle était pour les Juifs de la plus liante importance, car elle assurait efficacement la perpétuité de la tradition. C'est ce qui apparaît bien par les persécutions d'Hadrien, lors de la révolte de Bar-Cochebas. Voulant détruire la nationalité juive, il s'attaqua à la religion, et non content d'en proscrire l'exercice, il condamna a mort tout docteur convaincu d'avoir donné ou reçu la Semicha. « Un jour, raconte le Talmud, un décret du gouvernement condamna au supplice et celui qui donnerait et celui qui recevrait l'imposition. La ville où aurait eu lieu la cérémonie devait être détruite avec ses faubourgs, à deux mille pas à la ronde. Que fît Juda ben Baba? Il se plaça dans une vallée entre deux grandes villes, Uscha et Schepharam, et consacra cinq anciens, R. Méïr, R. Juda, R. Siméon, R. José et R. Néhémia. A peine la cérémonie était-elle terminée que les ennemis les aperçurent. R. Juda ben Baba n'eut que le temps de dire aux docteurs : « Fuyez, meg en-
fants! — Et toi, ô maître ? — Je suis comme une pieri'e qui reste là immobile. — Et, dit-on, les soldats romains n'abandonnèrent pas son cadavre, que, de trois cents coups de lances, ils ne l'eussent troué comme un crible. » Plus tard, quand le droit de la Semiclia fut irrémédiablement enlevé aux Juifs de la Palestine, le travail des écoles fut arrêté et la tradition détruite. La puissance sans cesse grandissante de l'Eglise amena ainsi la fermeture des Balhé-31idrascMm, et vers 370 la situation critique où se trouvait l'école de Tibériade força les docteurs à rédiger la Ghemara palestinienne {Tahnud Jeroiichalmi) .
LA HAGGADA.
Nous arrivons à ce deuxième courant dont nous avons reconnu l'existence au sein de la « mer Talmudique », pour employer l'expression des Docteurs. A cette question : qu'est-ce que la Ilaggada'? nous avons répondu, en disant que tout ce qui dans le Talmud n'appartient pas à la discussion légale et ne concourt pas à l'explication de la Halaoha est du domaine de la Haggada. Elle n'embrasse pas seulement l'homélie, la prédication et l'exégèse édifiante de la Bible, tout ce qui parle au cœur pour le toucher, à l'esprit pour le persuader; mais on y retrouve l'histoire réelle ou légendaire, des notions sur les sciences les plus variées, mathématiques, astronomie, physique, médecine, histoire naturelle La Haggada est le dire dans toute son étendue et sa vague généralité, le on dit journalier, la conversation simple ou l'enseignement moral qui vient interrompre ou suivre les savantes et pénibles discussions de l'école et reposer l'esprit fatigué. On voit donc que la Haigada ne peut avoir aucune autorité, et si elle peut imposer à la foule la vénération, parce qu'elle provient de bouches autorisées dont les paroles sont respectées, elle n'implique pas le caractère de la légalité Elle ne fait pas loi. « On ne fait pas d'objection aune Haggada » est une des règles du Talmud. Ailleurs il est dit : « On ne décide pas d'après la linggada. » Les docteurs plus spécialement portés à l'étude de la Halacha appliquaient malignement à l'Aggadiste le verset de l'Ecclésiaste : C'est un homme à qui Bien donne des Mens et à qui Une permet pas d'en Jouir, parce qu' « il ne peut faire usage de ses connaissances dans la Haggada ni pour permettre, ni pour défendre, ni pour déclarer pur, ni pour déclarer impur. »
C'est dans l'immense champ de la Haggada que se développe librement l'e^pint oriental dans toute sa richesse et sa plénitude. C'est surtout dans la Haggada qu'il faut rechercher les croyances, les idées, les sentiments qui animaient le monde juif et raème le monde asiatique, dans ces siècles si féconds qui ont vu s'épanouir l'immense floraison de superstitions de l'empire, et germer et grandir la religion de Jésus et des apôtres ; qui ont vu le riche développement du mysticisme oriental et le suprême effort de la philosophie grecque, jetant une dernière et éclatante lueur. Dans ce trésor où sont entassées péle-mèle les plus nobles croyances qu'ait pu connaître le monde, comme aussi les plus bizarres pensées qui aient jamais traversé cerveau humain, on trouve comme une sorte de microcosme où toute cette civilisation disparue reparait dans ses traits les plus saillants. Ajoutez tout ce qui caractérise le judaïsme et lui donne son cachet propre, ses croyances religieuses et morales, ses coutumes et ses usages, dérivant de ses doctrines l'eligieuses, ou, s'ils sont un emprunt à des nations voismes, si complètement transformés, et si bien marqués de l'empi'einte juive qu'ils paraissent originaux, et vous comprendrez quel profond intérêt présente la Haggada au penseur et au savant qui recherchent les manifestations de la pensée humaine, sous quelque forme qu'elles se produisent. Il y aurait un grand travail à faire et qui consisterait à trier et coordonner tout cet amas confus de richesses que nous présente la Haggada. Il faudrait la reprendre, la classer méthodiquement comme nous autres modernes le demandons, montrer ce qu'elle connaît dans les sciences exactes et dans les sciences naturelles, la part de vérités qu'elle a pu trouver, et la part d'en'eurs qu'elle a reL^ueillies. Il faudrait étudier de près sa morale et sa philosophie religieuse (la seule qu'elle connaisse;, et voir jusqu'à quelle hauteur elle a pu s'élever. Et comme, pour l'histoire de l'esprit humain, rien n'est plus instructif que l'étude des maladies intellectuelles, qui font mieux comprendre l'état de santé de la pensée, de même que la physiologie trouve un puissant secours dans l'examen des phénomènes morbides, ce serait surtout dans ses bizarreries, ses fables, ses superstitions qu'il faudrait l'étudier. Plus les mœurs des autres nations nous semblent, étrangères, plus leur manière de sentir et de comprendre les choses nous parait bizarre, plus féconde est pour le philosophe la source des observations et des enseignements. Il faudrait donc ne rien négliger, et sans craindre de heurter nos habitudes ou de choquer notre goût moderne, prendre le caillou comme la pierre précieuse, la boue et le limon comme le flot limpide et pur ; recueiUir, en un mot, quelles qu'elles soient, toutes ces productions de l'imagination populaire, où la nature s'exprime en toute sa na'iveté et se met à nu. Voilà l'œuvre qui serait à entreprendre, œuvre non sans gran-
deur et sans charme, et qui pourrait tenter un esprit à la fois patient et hardi. Mais il est plus facile de tracer un plan et de signaler un desideratum. Le tout est de les remplir l'un et l'autre.
Nous n'avons pas la prétention de donner même une esqu'sse du travail que nous indiquons. Nous nous contenterons de recueillir ici quelques traits qui donnent au moins une idée de la Ilaggada.
Dans les sciences exactes, la Haggada nous présente ce singulier caractère d'un mélange de vérités et d'erreurs ensemble confondues : ce qui semble pi'ouver plutôt l'existence de certaines traditions scientifiques reçues de l'étranger que l'emploi d'une méthode d'investigation. Partout dans le Talmud le rapport de la circonférence au diamètre est de 3 à 1, alors que quatre ou cinq siècles auparavant Archimède avait déjà trouvé ^. La méthode que la Mischna indique pour mesurer la largeur d'une colline est des plus primitives. Deux hommes l'arpentent avec une chaîne de 4 coudées de long, l'un de ces hommes en tient une extrémité contre l'estomac et le second tient l'autre extrémité à ses pieds. On lit dans le Talmud : La circonférence du monde (c'est-à dire la longueur de l'orbite décrite par le soleil dar.s sa course du levant au couchant) est de 6,000 Feras, et l'épaisseur du firmament (c'est-à-dire la distance du soleil à la terre est de 1,000 Feras. La première de ces assertions est une vieille tradition ; la seconde est une induction qui s'appuie sur ces paroles de R. Jolianan ; Un homme, marchant d'un pas ordinaire, peut faire 30 000 pas dans sa journée, 5,000 du lever de l'aurore aux premiers rayons du soleil, et 5,000 du coucher du soleil à l'apparition des étoiles. Ainsi le temps qu'emploie le soleil à nous envoyer sa lumière (cette durée de 5,000 pas des deux crépuscules) est le sixième de celui qu il met à nous éclairer (cette durée de 30,000 pas). Donc l'épaisseur du firmament Cit 6 fois moindre que la longueur de l'orbite solaire. « — A côté de ces enfantillages, on trouve des affirmations comme celles-ci : R Gamaliel dit : « C'est une tradition de famille dans la maison de mon grand-père, que la nouvelle lune est tantôt en avance et tantôt en retard ; en tout cas, elle n'apparaît jamais qu'après 29 jours 4, plus ^ d'heure et 73 parties d'heure ». L'heure dans le Talmud est divisée en 1,080 ^)(7;-/«fS ; — remarquons, en passant, l'heureux choix de ce nombre divisible par les 9 premiers chiffres, hormis 7, — ce qui donne, toute réduction faite, 29', 12'', 44™, 3% 3. L'approximation n'est pas mal considérable, puisque le mois synodique, dans le mouvement moyen de la lune, est de 29', 12'', 44"', 2^ 8. — Voici une assertion bien curieuse : « Les sages d'Israël prétendent que la sphère est immobile, et que ce sont les planètes qui se meuvent ; les savants des autres nations prétendent que les planètes sont fixées à la sphère qui tourne ». — Mais que
•iO ÉTUDES JUIVES
dire de celle-ci : « Les sages d'Israël prétendent que le jour le soleil roule au-dessous du firmament et la nuit au-dessus (ce qui le rend invisible), les sages des nations étrangères prétendent le contraire ». — Il semble que R. Josué (vers la tin du i"' siècle) ait su calculer Fapparition de la comète à laquelle Halley a attaché son nom. Le Talmud parle des profondes connaissances astronomiques de Samuel le babylonien, ()ui avait spécialement étudié la lune. C'est lui qui déclarait connaître les routes du ciel aussi bien que celles de Néhardéa, à l'exception des comètes dont il ne s'e.xpliquait pas la nature. « Nous savons seulement par tradition, ajoutait-il, que les comètes ne traversent pas Orion, sans quoi elles briseraient le monde, et si elles paraissent le traverser, c'est la lueur qu'elles projettent qui traverse la constellation, et non elles-mêmes. » Ces citations oti l'on remarque plusieurs fois le mot tradition, semblent prouver que, si quelques-uns s'occupaient plus spécialement des sciences exactes, celles-ci étaient absolument étrangères au reste des docteurs. Possédait-on une méthode scientifique de recherche? Nous ne le pensons pas, et nous sommes plutôt incliné à croire que la plupart de ces connaissances étaient empruntées soit aux habitants de l'Irak, soit aux Grecs.
En histoire naturelle et en anatomie, la Ilaggada ai plus nette. Les docteurs ont fait des observations, sans doute parce que la Halaclia est ici plus particulièrement intéressée, et qu'elle a, par exemple, à légiférer sur les cultures et les semis, qu'elle doit classer les mammifères, les poissons et les oiseaux, en purs et en impurs, qu'elle doit étudier les diverses maladies qui peuvent atteindre les animaux purs. On a donc recueilli des faits, disséqué des animaux, étudié les organes : le cerveau, dont on connaît la membrane supérieure et la membrane inférieure ; le cervelet, dont les maladies peuvent produire l'impuissance ; la moelle épinière, qui est le prolongement du cervelet, et dont les lésions, dans certains cas déterminés, sont mortelles, dans d'autres, n'entraînent pas la mort ; le cœur avec ses deux ventricules, ses deux oreillettes et le péricarde. Les poumons et l'estomac sont l'objet d'études spéciales. A côté d'observations partielles ingénieuses, l'on trouve des principes généraux : « Tout animal cornu a le sabot du pied fendu ». — « La présence des écailles prouve l'existence de nageoires ». — La forme de l'œuf indique la classe de l'oiseau. Les docteurs ont remarqué que le lait d'un animal impur ne caille pas; que les animaux mettent bas le jour ou la nuit, selon qu'ils s'accouplent de jour ou de nuit ; que les animaux ayant même mode d'accouplement et même durée de gestation donnent ensemble des produits féconds. Ils connaissent l'amiante qui blanchit au feu. Mais ils déclareront, d'accord en cela avec Lucrèce, Pline et toute l'antiquité, que le lion a peur
LE TALMl'D 21
du cri du coq : ils ne désavoueront pas ce même Piine affirmant que la salamandre éteint le feu ; pour eux, les singes de la grande espèce seront des demi-hommes ; ils connaîtront le Schamir, créé, dit la Mischna, au crépuscule du sixième jour de la création, ver grand comme un grain d'orge, et dont le regard fend les pierres : aussi comme le temple devait être construit avec des pierres que le fer n'avait pas touchées, avait-on employé le Schamir à les tailler.
L'histoire naturelle nous amène à la médecine. La médecine fut toujours cultivée par les Juifs, et elle resta chez eux comme une tradition de science jusqu'aux temps modernes. On ne sera donc pas étonné d'en trouver des notions assez étendues dans la Ilaggada. Il y a des pages entières consacrées à l'exposition de formules médicinales et de recettes pharmaceutiques. On y lit des séries de préceptes sur l'emploi des simples, et des leçons d'hj-giône. Notre ignorance en ces matières nous interdit de faire im choix et de donner des extraits. Nous croyons cependant qu'il serait intéressant de voir s'il y a là un ensemble d'observations personnelles et de recherches empiriques propres, comme le pensent des savants juifs du moyen-âge. L'auteur du Cozari, Juda Halévi, prétend que le Talmud possède des connaissances que l'on ne retrouve ni dans Aristote, ni dans Galien. Peutêtre aussi ces notions sont-elles reliées entre elles par des vues générales et systématiques, et, dans ce cas, il faudrait examiner si ces théories médicales ne sont pas un emprunt aux écoles d'Hippocrate, de Galien, de Soranus, ou si du moins elles n'en ont pas subi l'influence. Quoi qu'il en soit, il y a hi, selon nous, un problème intéressant pour l'histoire de la médecine.
Les docteurs favorisaient-ils la médecine magique, cet amas de pratiques superstitieuses dont la Chaldée inonda l'Asie et l'Europe ? Avec les dispositions qu'on leur connaît, on peut répondre hardiment : non. Ils racontent quelque part dans le Talmud que le roi Ezéchias cacha et détruisit un livre de médecine et ils le louent de cet acte, parce que, dit Maïmonide. ce livre renfermait des remèdes talismaniques. On ne sera pas surpris néanmoins de trouver dans la Haggada une large part faite à la magie. Mais on ne verra figurer parmi les maîtres du grand art ni Samuel le Babylonien, ni Théodos le Palestinien, dont le Talmud vante la science médicale. Ce seront des docteurs, rappelant avec plus ou moins de crédulité ces superstitions populaires, dont l'étude n'est pas d"un mince intérêt, d'ailleurs, car il est très curieux de voir comment ces pratiques, communes à toute l'Asie, revêtent chez les Juifs des formes particulières, où se révèle leur génie propre. S'il faut en croire Pline, la fièvre quarte se guérit en attachant au cou la dent la plus longue d'un chien noir, ou en-
fermée dans un petit linge, et attachée avec un fil rouge, de la poussière où s'est roulé un épervier. R. Houna est plui exigeant : « 11 faut prendre sept épines de sept palmiers, sept ételles de sept poutres, sept chevilles de sept ponts, sept grains de cendre de sept fours, sept grains de poussière de sept trous de gonds de porte, sept grains do pois, sept pépins de sept cumins et, enfin, des cheveux «. Vous reconnaissez à cet entassement de conditions l'imagination excessive de l'Oriental, et à ce chiffre sept l'habitude juive qui en fiiit un nombre sacré? Peut-être cependant faut-il voir dans cette recette de R. Houna une ironie cachée contre ces préjugés populaires qu'il combat secrètement en paraissant y condescendre. Le conseil suivant est caractéristique, et ne donne lieu à aucune incertitude d'interprétation « Contre la fièvre ardente, dit R. Johanan, prenez un couteau tout en fer, allez dans les bi'oussailles attacher une tresse de cheveux; puis le jour même bi'isez une épine, en disant le verset de l'Exode : « L'ange de Dieu apparut à Mo'ise, etc.. » (au buisson ardent). Le lendemain brisez une autre épine, et dites : « Dieu vit que Mo'ise s'était écarté pour regarder ». Le surlendemain retournez et dites : « Dieu dit à Mo'ise : n'approche pas d ici ». Ceci fait, penchez-vous à terre et prononcez ces pai'oles : « Buisson ! Buisson ! ce n est pas parce que tu es le plus grand, mais bien le plus humble des arbres que le Saint béni soit-il a fait descendre sa gloire sur toi, et comme le feu s'est allumé devant Hanania, Michael et Azaria, et a fui devant eux, que de même la lièvre qui s'allume en moi fuie devant moi !» — Si cette pratique a été inspirée par des usages étrangers, le judaisme la singulièrement transformée, et lui a donné son empreinte propre. On trouve moyen de faire servir la superstition populaire à l'édification, et de mettre dans une recette de bonne femme une leçon assez élevée de moralité. — Ailleurs, c est Aba'ia rapportant de nombreuses formules au nom de sa mère, femme célèbre dans la démonologie talmudiqiio : trois fils de garance (est-ce le/?/ rotige de Pline?) autour du cou arrêtent les maladies, cinq les chassent, sept préservent des sorts. — « Oui, dit R. Aha bar Jacob, si en portant cette garance on ne voit ni le soleil, ni la lune, ni la pluie, si l'on n'entend ni le bruit du fer, ni celui de la torge, ni le cri du coq. — 'V^oilà alors les vertus de ta garance tombées dans l'eau, réplique R. Nahman, car tu demandes 1 impossible. »
Tournons un feuillet, et des recettes magiques nous entrons dans la magie pure. La Haggada vous dévoilera d'étranges mystères. Elle vous racontera tout au long les faits et gestes des démons qui mangent et boivent, vivent et meurent, se reproduisent comme nous autres mortels, partageant en cela la faiblesse humaine, mais qui sont ailés, se transportent en un instant par tout l'univers, connaissent l'avenir, et, invisibles, peuvent prendre toute forme qu'il leur plait. Vous saurez
que les uns ont pour mission de se frotter contre vous, à votre insu, et voilà pourquoi les vêtements s usent; que les autres se plaisent à détruire les demeures inhabitées, mais les quittent à la vue d'un homme. Aussi tout propriétaire doit remercier celui qui vient habiter sa maison déserte. Les uns vont s asseoir sur les gouttières et guettent les passants pour leur jeter des sorts; les autres, sur les rognures d ongles imprudemment jetées à terre : malheur alors à la femme enceinte qui marcherait dessus ! d'autres sur les oignons, les ails épluchés : qu'on prenne garde de ne pas les avaler avec ces légumes ! D'autres se cachent la nuit dans l'eau. Aussi quelles précautions à prendre quand on a soif la nuit ! Ecoutez :
« Ne buvez pas la nuit. Le démon Schabriri qui se loge dans l'eau est à craindre ; il rend aveugle ceux qui boivent. Si pourtant vous avez soif, réveillez votre compagnon et dites-lui : buvons ensemble. Le démon se tiendra coi. Si vous êtes seul, faites du bruit avec votre oreiller et dites à haute voix : toi un tel, fils d'un tel, ia mère t'a dit : garde-toi de Schabriri, briri, riri, iri, ri, i, dans les vases blancs. »
Nous pourrions poursuivre nos citations à l'infini. C'est toute une fantasmagorie que le lecteur voit passer sous ses yeux, tantôt étrange, bizarre, ridicule, tantôt pimpante, hardie, éblouissante d'audace, qui semble se jouer des lois de la nature, et défier les règles du bon sens ou du goût. Sous la baguette enchantée de la Ilaggada, l'univers s'anime d'une vie nouvelle. L'âme humaine semble avoir pénétré la nature entière avec ses sentiments, ses passions, son langage. Les arbres, les animaux, les pierres ont le don de la parole. Les âmes des morts causent entre elles dans les cimetières. L'infiniment grand et l'infiniment petit s'entremêlent et se confondent ; à côté du Schamir, le merveilleux insecte dont le regard fend le roc, l'on voit les monstres gigantesques, le BehèmoUi, qui broute chaque jour l'herbe de mille montagnes, mais que Dieu a châtré pour empêcher que sa race ne détruise toute la végétation terrestre ; le Léviaihan, dont la femelle, tuée par semblable précaution, entoure la terre de son cadavre. C'est le déroulement d'une immense féerie, où la raison, bon gré, mal gré, cède à l'imagination entraînée.
Qui dira l'histoire de ces poétiques ou singulières légendes, et leurs transformations successives dans la mythologie mahométane ou chrétienne? Qui dira l'histoire de ces contes sur Asmodée, Lilith, Sammael, venus sans doute du fond de la Chaldée et qu'une pieuse tradition a conservés à travers les siècles jusqu'à nos jours. Allez au fond de l'Alsace, ou en Allemagne, ou en Pologne, pénétrez dans ces familles juives dont la civilisation moderne a peine à entamer les vieilles coutumes ; et là, dans les causeries des soirées d'hiver, une bonne vieille vous narrera avec une pieuse terreur ces récits fantastiques que ses
ancêtres captifs entendaient peut-être raconter il y a deux mille ans sur les rives de l'Euphrate.
De la légende à l'histoire, la distance n'est pas grande, surtout pour des imaginations orientales. Franchissons-la et demandons-nous quelle est la valeur de la Haggada comme autorité historique. Cette question admet deux réponses contradictoires, car il est tout aussi juste de lui reconnaître que de lui refuser une valeur quelconque, selon le point de vue auquel on se place. Espérer trouver dans la Haggada des chroniques exactes et minutieuses, des récits scrupuleux et bien circonstanciés des faits, c'est s'exposer à une complète déception. La Haggada ne connaît pas du tout ce qu'on appelle à proprement l'histoire. Pour elle, la réalité et le songe se mêlent dans un vague nuage. Elle ne parait pas avoir une juste idée du temps. L'Orient, d'ailleurs, immobile dans son immuable durée, ne peut pas en avoir celte notion précise que ses perpétuelles évolutions donnent si clairement à l'homme d'Occident. C'est ainsi que les diverses époques, du passé semblent se trouver sur un même plan. Edom, Nabuchodonozor, Vespasien, Titus, Hadrien, tous les ennemis de la race juive, se confondent dans uno même-individualité et se substituent l'un à l'autre dans ce long martyrologe de son histoire. S'il est un fait, par exemple, qui eût du laisser des traces bien profondes dans le souvenir de la nation, c'était assurément la destruction de Jérusalem et de la « Maison-Sainte ». Cependant sur les diverses phases de la lutte, sur les hommes qui y prirent pai't et la dirigèrent, sur la catastrophe finale, on chercherait vainement des données claires et précises. A part quelques vagues détails où la critique en est encore à démêler la parcelle de vérité qu'ils peuvent renfermer, on ne trouve absolument rien. Mais ce que la Haggada saura, ce sont ces légendes poétiques qui émeuvent la foule et vont au cœur. Elle vous dira l'histoire de Martha, la riche épouse du pontife Josué ben Gamala, la femme élégante et délicate à qui on appliquait le mot du Deutéronome « La plus tendre, la plus délicate d'entre vous, celle qui n'osait pas poser son pied sur le sol », et qui meurt de faim dans les rues de Jérusalem, ou qui, selon un autre récit, est traînée à travers champs, attaeh.ée par les cheveux à la queue d'un cheval furieux. Elle vous dira l'histoire de ce Zadoc. qui pleure les maux de la patrie, et dans sa douleur, se condaaine à un jeûne de quarante ans. « Il ne mangeait qu'une figue par jour, et il était devenu si maigre qu'on voyait cette figue passer à travers son gosier. » Elle vous racontera avec toute la précision possible ce que devinrent le fils et la fille du grand-prêtre Isniaël ben Elischa, après le sac de la Ville Sainte. « Ils furent vendus comme esclaves à deux maîtres voisins. — J'ai, dit le premier, un esclave d'une lieauté sans