LA. HALACHA SUIVANT LA SYNAGOGUE
C'est un principe capital du judaïsme qu'à coté du code renfermé dans le Pentateuque, Moïse a reçu de Dieu, sur le mont Sinaï, une loi orale qui est le commentaire développé de cette loi écrite. Il n'e^t pas un précepte, pas une décision, pas une disposition cérémoniale, qui n'aient été accompagnés d'explications orales que Moïse devait transmettre verbalement. Ces explications, d'ailleurs, avaient le même caractère sacré que le reste de la loi écrite. Celle-ci, dans sa concision,- T. I. 3
est souvent obscure ; elle est incomplète, car elle procède le plus souvent par exemples; parfois même, elle renTerme des contradictions apparentes, parfois des répétitions qui semblent inutilei. Les exemplei abondent : « Il sera livré à la mort sur la déposition de deux ou trois témoins », lit-on dans le Deutéronome (xix, 5). Est-ce deux? Est-ce trois? — Lévitique, xxi, 12, il est défendu au grand-prêtre de quitter le sanctuaire. Dans quelles circonstances? Y restera-t-il renfermé toute sa vie? Ailleurs il est dit : « Tu égorgeras les animaux de la manière que je t'ai prescrite. » — Où? On chercherait vainement par tout le Pentateuque un second passage relatif à cette prescription. L'obligation de mettre les Thephilin, une des pratiques essentielles du judaïsme, est à peine indiquée d'un mot. L'on voit, au contraire, répété en trois endroits dili'érents : « Tu ne cuiras pas le chevreau dans le lait de sa mère ». Ailleurs ce sont des faits historiques en pleine contradiction avec la Loi, bien que les hommes à qui on les attribue aient mission d'enseigner cette Loi.
Le pieux roi Ezécliias célèbre la Pàque le second mois, quoique Moïse la fixe au quinzième jour du 1"' mois. Le prophète Elie offre un sacrifice sur le Carniel, malgré la loi du Deutéronome qui interdit tout sacrifice en dehors du Temple. Enfin, dans un autre ordre d'idées, ce qui frappe dans les livres de Moïse, c'est le silence absolu gardé sur les dogmes de l'immortalité de ràrae et de la vie future, ces dogmes capitaux de la religion juive. Ces exemples ne sont pas les seuls. On pourrait amasser un nombre considérable de faits semblables, lois obscures qui ne peuvent se passer d'explications, lacunes importantes, contradictions apparentes. Il est donc évident que la loi écrite a besoin d'un commentaire perpétuel. C'est ce commentaire que Moïse a reçu de Dieu sur le mont Sinaï. De là son nom : Loi de Moïse sur le Sinai (Halaclia h -Moselle mis -Sinaï = lez ad Mosem e Sinaï). Cette loi s'est transmise ensuite oralement de génération en génération. « Mo'ise, dit la Mischna, a reçu la loi (traditionnelle) au Sinaï et l'a transmise à Josué; Josué l'a transmise aux Anciens; les Anciens la transmirent aux Prophètes, et les Prophètes aux hommes de la grande synagogue. » La grande synagogue où l'on trouve les trois derniers prophètes, Aggée, Zacharie et Malachie transmet enfin cette Loi orale aux docteurs qui se succèdent depuis l'avènement des Séleucides en Syrie jusqu'au second siècle de l'ère chrétienne.
Cette loi orale ne devait jamais être confiée à l'écriture, mais rester dans la mémoire des hommes, et former une tradition toujours vivante. Mais quand les malheurs qui frappaient la nation depuis la fin des derniers Macchabées eurent mis en danger la conservation du dépôt sacré, quand Titus eut détruit le Temple et qu'Hadrien eut dispersé le peuple juif et proscrit l'étude do la loi, on craignit de voir briser la chaîne
de la tradition, de voir la Loi orale disparaître dans le cataclysme qui emportait la nationalité juive; et, au nom du salut du judaïsme, 11. Juda le saint se décida à violer la défense et à mettre la Loi orale par écrit. Ce fut la Mischna.
Or, déclare la synagogue, depuis la révélation sinaïtique jusqu'à la reconstruction du Temple,, après le retour de la captivité, bien plus mémo, jusque un peu avant l'ère chrétienne, la Loi orale s'était maintenue intacte sans aucune incertitude ni aucune obscurité. Mais depuis le j'etour, la situation nouvelle faite à la nation amenait des questions nouvelles que la tradition n'avait pas résolues. Que devaient faire les docteurs ? Evidemment le=! ramener aux cas prévus par la tradition, en employant certains procédés de raisonnement. Or ces procédés d'exégèse sont eux-mêmes enseignés par la tradition. Dieu avait prévu qu'un jour viendrait où certaines prescriptions religieuses pourraient s'oublier, où de nouvelles questions pourraient se poser, et il donna à Moïse un système d'herméneutique grâce auquel on peut retrouver dans la loi écrite les décisions de la loi orale, rattacher au texte tous les enseignements de la tradition et appliquer en toute sûreté les principes généraux aux détails nouveaux et aux cas imprévus. 11 n'y avait donc qu'à faire l'application de ces procédés herméneutiques aux points en litige. Mnis alors pouvaient se produire des dissidences. Car si l'application du principe pouvait dans son évidence emporter immédiatement l'assentiment de tous, parfois aussi l'on pouvait hésiter et discuter. Dans ce cas, on allait aux voix, et là encore on suivait le principe établi par l'Ecriture-Sainte, que l'on doit, pour employer l'expression consacrée, suivre la majorité. La pluralité fait loi. Nous en avons un curieux exemple dans le récit suivant de la Mischna. « Akabia ben Mahalalel soutenait quatre propositions. Les docteurs lui dirent : Abandonne-les et nous te donnons le titre de chef du grand-tribunal. Il leur répondit : Je préfère passer pour un fou toute ma vie que de commettre un instant une infamie devant Dieu, en livrant mes convictions pour des honneurs.. . Néanmoins, au moment de mourir, il dit à son fils : Abandonne les quatre propositions que je t'ai enseignées. — Et pourquoi n'as-tu pas cédé? — G' est que je Jes avais reçues de docteurs qui étaient aussi nombreux que ceux qui avaient enseigné à mes adversaires les opinions contraires, et moi Je soutins fermement ce que j'avais appis, comme eux maintenaient leurs traditions. Jlais toi, tu n'as appris ces quatre décisions que de moi seul, et les opinions d'un seul doivent céder devant celles d'un plus grand nombre. » — A ce principe ajoutez cet autre qu'à nombre égal, les opinions des anciens l'emportent sur celles des docteurs plus l'écents. Et cela est juste. Car la vérité est plus sujette à s'altérer en s'éloignant de son origine, à travers les âges ; et s'il est vrai que les divergences d'opi-
nions n'ont commencé à se faire jour que très tard, s'il est vrai que Ilillel et Scliammaï, au commencement de l'ère chrétienne, n'étaient en désaccord que sur trois points, néanmoins, en l'espace de trois siècles, ces divergences se sont multipliées de manière à produire cette vaste « mer du Talmud ». Or il est naturel qu'une opinion qui a passé par moins d'intermédiaires ait plus de poids que celle qui a passé par plus de bouches. Un Amora, ou docteur postérieur à la rédaction de la Misclina, ne peut donc pas prévaloir contre un Tltana, ou docteur de la Mischna, pas plus qu'un Thana ne peut faire triompher une opinion combattue par les Dihrè Sofherim, les paroles des Scribes.
Avec ces principes qui dirigent la discussion, tout s'enchaine d'une manière simple, sans que rien soit livi'é au hasard de l'arbitraire. La discussion se réduit à la déduction ; les lois nouvelles sont donc sacrées au même titre que la loi révélée, puisqu'elles y sont renfermées implicitement. Le travail des docteurs ne consiste qu'à les en faire sortir, et ainsi s'explique cette déclaration du Taliuud : a L'Ecriture, la Tradition, les décisions des docteurs et tout ce qu'un pieu.x disciple pourra enseigner a été donné à Moïse sur le Sinaï. »
Telle est celte théorie de la tradition, théorie remarqualde de simplicité et de rigueur, et qui repose sur une vue profondément vraie. Si la criti(iue ne peut nous apporter de grandes lumières sur l'histoire de la tradition dans sa période primitive, elle ne fait que confirmer la justesse de cette vue que le développement de la Halacha a été logique et nécessaire. C'est ce que vont nous montrer les pages suivantes.