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LE TALMUD AU MOYEN AGE ET DANS LES TEMPS MODERNES. CONCLUSION

Nous voici arrivé au terme de ce travail. Essayant d'appliquer la méthode critique à l'examen du Talmud, nous avons demandé à une étude analytique la connaissance des éléments qui le composent, et à une étude historique la loi ou l'idée maîtresse qui en a dirigé la formation. Avant de clore cet article, nous croyons devoir jeter un coup d'œil sur les destinées ultérieures du livre au moyen âge et dans les temps modernes, et indiquer rapidement ce que la science peut lui demander encore pour l'histoire générale de 1 humanité.

Quand, un siècle après la clôture de la Ghemara palestinienne, le ïalmud de Babylone, à son tour, reçut sa rédaction définitive, il fut universellement adopté dans les écoles juives ; et les chefs des Acadé^ mies, les Saloraïm (opinaiiles, du vi" au viii" siècle), déclarant le texte fixé, décidèrent qu'on ne pourrait plus y apporter de modification. Malgré les persécutions de Jezdegerd II, de Firouz et de Kobad, qui fermèrent en Perse les écoles durant soixante-treize ans et interrompirent l'enseignement de la tradition, le Talmud devint un livre classique que l'on étudia et commenta. Si les Saliordim s'occupèrent plus spécialement de la grammaire, en établissant pour la Bible le système des points-voyelles, les Ghconhn {exceUentes, du viii° au xi° siècle), à côté de travaux lexicographiques, s'adonnèrent surtout à l'étude du Talmud. Sous leur impuhion, ce livre forma la base de l'enseignement et devint pour les écoles ce que la Mischna avait été pour les Amoraïm. A cette époque appartient la rédaction des Grandes Décisions [Halachoth Ghcdoloih), ouvrage où les principales décisions du Talmud sont classées dans l'ordre des 013 commandements du Pentateuque auxquels on les avait rattachées. Cependant avec les conquêtes des Arabes, les études juives se répandent en Afrique et en Espagne. Le mouvement gagne ensuite la Provence et l'Italie, puis les régions qui se trouvent au nord de la Loire jusqu'aux provinces germaniques des bords du Rhin. De tous côtés s'ouvrent des écoles et se publient des

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œuvres remarquables à divers titres. Au xi<= siècle, R. Hananel entreprend un abrégé de la partie lialacliique du Talmud, dont s'inspire et que fait oublier le travail semblable de R. Jacob de Fez (1013-1103). A la même époque paraît le Commentaire perpétuel de R. Salomon Isaaki, dit Raschi, de Troyes en Champagne, chef-d'œuvre de concision, de netteté et de clarté. Le siècle suivant, Maïmonide, « l'aigle de la Synagogue », donne son commentaire arabe sur la Mischna, et cette œuvre magistrale qu'il appelle Mischne Tliom, « la seconde loi », et où, embrassant tout le domaine de la Ilalaeha, il cherche à coordonner l'immense amas des décisions. En France, Raschi a fait école. C'est A lui que se rattache directement toute cette pléiade de rabbins français à qui l'on doit, aux xii= et xiii" sièoles, les gloses talmudiques, appelées Thosapliotli ou Additions. C'est cette œuvre des Thosaphistes qui, avec le commentaire, devenu classique, de Raschi, encadre dans toutes les éditions le texte de la Mischna et de la Ghemara. De la France le mouvement gagne l'Allemagne du Nord-Ouest, qui fournit au xm" siècle et au xiv'^ son contingent de commentaires et de siijira commentaires. Ces diverses œuvres présentent un même caractère. Partout on compare les diverses décisions auxquelles aboutit la Ghemara dans les différents cas exposés, on cherche à les élucider les unes par les autres, à en déterminer la portée et l'étendue ; l'on suit toujours l'ordre ou plutôt le désordre de la Ghemara, qu'on reproduit légèrement atténué. Mais, en dehors de Maïmonide, on n'a pas encore songé à faire entrer dans ce vaste chaos la lumière de la méthode et à classer toutes les Ilalachoth dans un ordre logique. L'allemand Jacob ben Ascher, au xiv'' siècle, s'inspirant de la Mischne Thora, entreprend un essai méthodique. Pendant un siècle cette tentative reste sans imitateur, car le xv^ siècle ne fournit rien pour la Halacha. Mais au Avi° siècle parait l'école Polonaise, dont les travaux, sans avoir la largeur de conception qui distingue la Mischne Thora de Maïmonide, se font remarquer par une pénétration et une profondeur qui manquent peut-être à ce livre. Cette école se donne pour but d'achever l'œuvre de R. Jacob ben Ascher, et, en 1567, Joseph Karo publie son SchouVian Aroukh [ta table dressée), on toutes les lois religieuses et civiles des Juifs sont, articles par articles, classées dans l'ordre des sujets. La codification de la Halacha est dès lors achevée, mais non pas le travail des commentateurs, qui se poursuit sur le texte du Code durant le xvm° siècle et se continue encore de nos jours en Pologne, en Bohème, en Hongrie, et dans toutes les régions où les Juifs ont conservé le plus fidèlement les vieux us et coutumes des temps passés.

Pendant que le judaïsme, par toute l'Europe, emploie toute son

intelligence et toute son activité à achever le grand travail talmudique, quelle est la ftirtune du livre au milieu des chrétiens ? Les Juifs étaient pourchassés ; le livre qui était l'àme de cette malheureuse nation ne devait pas être plus épargné, a II a été proscrit, brûlé, emprisonné plus de cent fois, dit l'auteur de l'article de la QucuicrJij Revieiij. Depuis Justinien, qui, dès 553, lui fait l'honneur de le proscrire par une norelle spéciale (novella 14(5), jusqu'à Clément VIII, pendant plus de mille ans, les pouvoirs séculiers et spirituels, les rois et les empereurs, les papes et les antipapes ont rivalisé à qui lancera des anathémes, des bulles et des édits d'extermination contre ce livre infortuné. » En 1239, Grégoire IX le fait brûler en France et en Italie; en 1264, Clément IV renouvelle la défense et condamne au bûcher ceux qui en détiennent des manuscrits. Deux siècles plus tard, l'interdiction n'est pas encore levée, et, en 1-484, on met 36 ans pour imprimer 23 traités : la publication était secrète. En 1520 Léon X abroge le décret. Mais en 1553, à l'instigation du Juif apostat Salomone Romano, Jules III rétablit l'interdiction et fait brûler le Talmud à Rome et à Venise. Paul IV, excité par Vittorio Eliano, le digne père de Romano, imite Jules III en 1559. Quatre ans après, le Concile de Trente permet la puljlication du Talmud, mais sous la surveillance d'une censure si minutieuse que les Juifs refusent d'abord de profiter de cette autorisation. Ce n'est qu'en 1518 que parait cette édition de Bàle « tellement expurgée qu'elle peut être lue avec profit même par les chrétiens. » Mais si, malgré le Concile, Pie VI en 1566 et Clément VIII en 1592 et 1599 renouvellent les décrets d'interdiction, bientôt néanmoins les éditions du Talmud se répandent rapidement ; et le xvi" siècle voit, sous l'influence de la réformation, les études juives revenir en honneur auprès des savants chrétiens qui vont s'ins^ truire chez les rabbins. Le plus célèbre au xvi° siècle est Reuchlin, le savant impartial, le champion intrépide du Talmud. L'on remarque aussi, entre autres, le médecin de Maximilien 1°'', Paul Riche, qui essaie une compilation latine, la première, je crois, du Talmud. Au siècle suivant les travaux abondent. En première ligne il faut citer ceux des deux Buxtorf, qui, pendant plus de soixante-dix ans, occupent l'un après l'autre la chaire d'hébreu à Bàle et publient soit des grammaires hébraïques, soit des lexiques, traduisent les auteurs juifs du moyen âge et instruisent leurs contemporains dans les études rabbiniques. L'on tente alors des traductions latines de divers textes talmu^ diques. Constant l'Empereur traduit et annote les traités Baba Kamma et lliddoth; Cocceius, les traités MaJckolh et Sijnhedrin ; Surenhusius, la Mischna, qu'avaient déjà traduite, en espagnol et en latin, le Juif Jacob et son frère Isak Abendana. Selden publie ses savantes études sur la Femme juive, V Année civile, le Droit naturel d'après les Hébreux,

les Tribunaux; Lightfoot donne ses Heures hèhrdiqves et talmucligues ; Schickard, son Droit royal des Héhrm.t « arraché des ténèbres rabbiniques »; Bartolocci, enfin, sa « grande Bibliothèque rabbinique. » Au xviii" siècle l'on a, entre autres, les travaux de Wagenseil, de Danz, de Schœtgger, de Rheinfjld, d'Egger. Mais si tous ces auteurs sont à divers titres recommandables, la plupart écrivent sous l'influence des préjugés religieux ou du fanatisme le plus étroit, et sacrifient, à leur insu ou non, la vérité à l'esprit de parti. Souvent la passion religieuse s'étale ouvertement et a la franchise de s'afficher jusque sur les titres. "Wagenseil, le savant traducteur de Sota, nous donne ses IVaiis enflammés de Satan on les livres secrets et horribles des Juifs contre Jèsiis^ Christ et la reliyion chrétienne, et plus tard sa Dénonciation chrétienne des hlas2)hèmes des Juifs contre Jésus-Christ. Banz, l'auteur du Rahbinisme éctairci, publie les Juifs égorgés avec leur jiropre glaire ; Eisenmenger, le judaïsme recelé ou le complet exposé des calomnies, blasphèmes, erreurs et fables des Juifs. Mais do pareilles études, qu'inspire seul le fanatisme le plus ardent et le plus haineux, ont-elles droit de cité dans la République des lettres?

. De nos jours la science se doit à elle-même d'étudier le Talraud avec impartialité. Elle jugera digne de son attention ce monument d'une religion et d'une civilisation dont l'influence n'a pas été nulle dans le monde, et, quelque appréciation qu'elle porte sur sa valeur absolue, elle saura le comprendre et en étudier la formation et le développement. Elle lui demandera des enseignements ou tout au moins des renseignements presque aussi variés que les nombreux sujets qu'elle peut embrasser. L'historien s'adressera à lui pour éclairer l'histoire des premiers siècles de l'ère chrétienne et des derniers siècles qui la précèdent, et, sans y rechercher des notes précises, qu'il ne peut lui fournir, sera sûr d'y trouver un fidèle tableau des croyances et des idées de la nation juive, de sa vie intérieure et morale. Le naturaliste lui demandera de nombreux renseignements sur les sciences physiques, naturelles ou médicinales. A-t-on jamais songé à faire, sinon la Faune, du moins la Flore du Talraud, c'est-à-dire de la Palestine et de la Babylonie, à l'époque de l'Empire? 11 serait facile do donner par là à V Histoire naturelle de Pline, une seconde édition à coup sur aussi précieuse que la première. Le jurisconsulte l'interrogera sur l'histoire de sa jurisprudence, recherchera si le droit romain et les coutumes perses n'ont pas agi sur elle, et comment, et par quels intermédiaires ; et ce sera un curieux siyet d'études que de comparer les résultats auxquels ont abouti dans le Jus cii'ile et dans le Jus Talmudirum deux civilisations difterentes et dirigées par des principes opposés. Le mythologue approfondira de même ses légendes et, par une sage application de la méthode comparative, déterminera l'histoire de

sa mytliologie midrascliique. Le philologue s'attachera à la langue, cette langue abrupte et hérissée, avec laquelle le Talmud semble à plaisir entasser les obscurités de la forme sur celles de la pensée, et il sera sur d'y faire plus d'une heureuse trouvaille. Car, comme dit l'auteur de VHisioire des lanyues sèmiiiqites, « le dépouillement lexicographique et l'analyse grammaticale de la langue talraudique d'après les procédés de la philologie moderne sont encore à faire. . . Cette langue remplit une lacune dans l'histoire des idiomes sémitiques ». Enfin, le philosophe demandera au Talmud, avec l'histoire des institutions juives, l'explication du judaïsme, et comme les livres talmudiques en offrent l'expression la plus comiilète, et qu'il en a sous la main tous les éléments constitutifs, une analyse scrupuleuse lui donnera la loi du développement de cette religion.

(Écrit vers 1866, publié apris la mort de l'auteur dans la Revue des Études juives, 18S9, Actes et Conférences, ccclxxxi.)

KATIA BAR SGHALOM

FLAVIUS CLEMEXS

La critique historique présente parfois de curieuses singularités. Dans ce vaste champ de la discussion scientifique, où se débattent tant de questions de nature et d'objets si divers, il est naturel de rencontrer des problèmes revêtus de formes plus ou moins étranges et insolites. Hypothèses hasardées, rapprochements aventurés, discussions portant à faux, questions mal posées et mal résolues, quel recueil, instructif à plus d'un titre, pourrait-on dresser de ces bizarreries historiques .' Dans ce recueil trouverait facilement sa place le problème qui fait l'objet de cet article. Un même personnage est revendiqué à la fois par deux groupes opposés d'historiens Juifs et Chrétiens '. Sur la foi d'un texte équivoque, qu'appuient des probabilités assez faibles, ils le réclament, ceux-là pour la Synagogue, ceux-ci pour l'Eglise, et cela à l'insu les uns des autres. MM. Rossi, Beulé, Aube, qui voient un disciple des apôtres dans Flavius Clémens, seraient assurément bien étonnés si on leur apprenait que certains historiens font de ce Flavius Clémens un prosélyte juif. Mais, ni M. Grretz, dans la première édition du troisième volume de son Histoire, ni M. Derenbourg, dans son Essai, ne donnent à entendre que l'identification établie par eux entre le prosélyte Katia bar Schalom et FI. Clémens ait été l'objet de la moindre

' Voir, d'un côlé : Gr.etz. Gesckichte der Juâca, III, 433 et sqq et la note 12 (2* édil.) ; Derendodrg, Essai sur l'histoire de la Palestine, 334 et sqq. — Voir, de l'autre : Kossi, Sullelino d'anhcologia crisliaiia, mars 18B3 ; Borna Sotterranea, I, 135, 263 et sqq. — Beulé, Journal des savants, janvier 1870.

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