J. BONNARD.I
Le document que nous fait connaître M. Bonnard a son intérêt et mérite attention : il suggère quelques observations que nous prenons la liberté de soumettre au le'jteur.
I. M. Bonnard fait remarquer avec raison que, par quelque erreur de copiste, c'est le mot anglais qui se trouve placé le premier. On peut se demander, il est vrai, si le copiste n'a pas oublié la première glose hébraïque, de telle sorte que l'ordre entier doive être interverti, et chaque letti'e hébraïque demander son explication, non aux deux mots qui la précèdent, mais aux deux mots qui la suivent. Ne serait-il pas plus simple, par exemple, de rattacher gimel, non à vox, parole, mais à bonus, bienfaisant? Mais à l'examen, cette thèse ne tient pas ; on reconnaît vite que, pour le plus grand nombre des lettres, c'est la traduction anglaise ou latine précédant l'hébreu qui leur convient. Malgré des incohérenceî, malgré des bizarreries comme celle de Valrf précédé au n" 15 et suivi au n° 1 d'une même traduction doclrina, il faut admettre
que le scribe a placé régulièrement l'anglais avant l'hébreu, le commentaire avant le texte à commenter.
Autre singularité plus frappante et qui nous expliquera la première : les lettres l'épétées deux et quelquefois même trois fois se suivent dans l'incohérence du désordre le plus arbitraire. Ce désordre toutefois n'est qu'apparent et est dû à une méprise.
Prenons d'abord les douze premières lettres et écrivons-les à la ligne, en n'en mettant que deux à chaque ligne :
alef{xi°\]. Tecliiug, doctrina, raz (2).
beth (3). Tclling, narracio, hetk (4).
gimel (5). Gode, bonus, teth (6).
âeleph (7). Biginning, principium, iotk (8.'.
God,
deus,
Sone,
filius,
Voiz,
vox,
Drcde,
timor,
Wayc,
via,
he (9).
Worching, operacio, caph (10}.
Otlielche, salutis, vau [\\]. Worde,
lameth (12).
Lisons maintenant ces mots non plus en lignes horizontales, mais en colonnes, et nous voyons aussitôt l'ordre alphabétique se suivre à la première colonne de gauche, de alef à vau, et reprendre à la seconde colonne de zai [ = zaïn] à lameth. Autrement dit, le copiste reproduisait un manuscrit présentant sur deux colonnes l'ordre alphabétique, du moins pour les douze premières lettres ; mais il a fait sa copie en suivant la ligne, passant de alef & zai, comme de vau à lamelh. C'est ce qui explique également comment, pour chaque lettre, il a commencé par l'anglais qu'il trouve ou qu'il met à gauche des lettres et a fini par l'hébreu, qu'il rencontrait en allant à droite.
Pour les lettres suivantes, une erreur du même genre s'est produite, mais plus compliquée.
Écrivons les lettres à la suite les unes des autres sur cinq lignes horizontales : (pour faciliter la lecture, je mets les cai-actères hébreux à la place de leurs noms en lettres latines) :
Col. 1.
53 (U- 13) ; (iO) 0 (25) [y] (29 Jw).
CûL. 2.
i: il4)
Coi.. 3. Col. 4
wS (15) 3 (22) a (27) 1 (31) n (36)
n (3! (IG)
Col. 5.
Col. p.
:: (it)
et enfin hors rang n (39), i ('40), t (41), s (42) et O (43).
Dans ce tableau, nous avons remplacé 3 (n° IG) par n, le signe inintelligible 0 (n° 17) par 73, et aux n"» 33 et 38 p et r par r et d. Ces changements, amenés par les exigences de l'ordre alphabétique, se
ju.îtifient, comme nous le verrons plus loin, par la nature des traductions.
Or, reportons-nous maintenant aux colonnes verticales, et nous constaterons avec une régularité presque entière l'ordre même de l'alpliabet, deux fois répété. Nous n'avons eu, pour arriver à ce résultat, qu'à ajouter dans la première colonne un S qui peut avoir été oublié par le copiste, laisser quelques lettres à la suite en dehors de nos classements et faire trois ou quatre légers changements qui se justifient d'ailleurs.
Une régularité presque aussi complète ne peut être l'effet du hasard, et il faut en conclure que le scribe avait sous les yeux un double ou triple alphabet en colonnes multiples qu'il a lu par lignes horizontales, comme le premier alphabet partiel.
L'original qu'il reproduit n'est lui-même qu'une copie. En effet, si rincohérence apparente de l'alphabet est l'œuvre du scribe anglo-normand, l'ordre alphabétique que l'on reconstitue derrière cette incohérence, a, nous le voyons, ses lacunes, ses omissions et ses erreurs. Si le S> de la 1™ colonne a été sûrement oublié par le copiste du xiV siècle, le t et le T de la colonne 3, le a de la colonne 4, pour ne citer que les faits les plus frappants, n'ont pu être omis que par le copiste antérieur qui arrangeait à sa manière un document plus ancien.
Par ce texte du commencement du xiv° siècle, nous plongeons donc à travers deux copies en plein moyen âge, peut-être, au xii" siècle, ce qui n'étonnera pas pour qui connaît quelque peu l'histoire des transcriptions des manuscrits à cette époque. Peut-on remonter plus haut ? Ici nous rencontrons de nouvelles sources, et la critique de ces sources nous permet en même temps de mieux comprendre la formation de notre alphabet, et d'en corriger les nombreuses erreurs.
II. La Bible contient plusieurs poésies, enseignements moraux, complaintes, psaumes, etc., rédigées de façon à présenter en acrostiches l'ordre alphabétique. Tels sont les quatre premiers chapitres des Lamentations de Jérémie et le fameux psaume cxvm, qui présente, en vingtdeux chapitres de sept versets chacun, sept fois chacune des vingt-deux lettres de l'alphabet. Les Pères de l'Eglise, au lieu de voir dans cette répétition de simples procédés mnémotechniques, n'ont pas manqué d'y chercher et d'y trouver des significations édifiantes ou mystiques. De là des travaux d'interprétation dont sont en particulier l'objet les Lamentations et ce psaume cxviii. A cela s'ajoutent les explications purement étymologiques d'interprètes non juifs, qu'une curiosité de grammairiens pousse naturellement à s'enquérir du sens des noms qui désignent les lettres liébra'iques.
Au ix° siècle, Paschasius Kadbert, l'abbé de Corbie, a laissé un com-
210 ÉTUDES JUDEO-FRANÇAISES
raciitaire eu ciuq livres sur les cinq chapitres des Lamentations et naturellement chaque lettre y est l'objet d'interprétations spéciales (voir Migne, Fatrologie Mine, tome CXX, colonnes 1059-125G).
Ses contemporains, Raban Maur et saint Rémi, ont laissé également, le premier un commentaire, sur Jérémie, dont le huitième livre estconsacré aux Lamentations (Migne, CXI, col. 1083 et suiv.), l'autre un traité intitulé Enarrationes in Psalmos, ou le psaume cxviii est étudié [Migne, CXXXI, 145 et suiv.).
En remontant plus haut, nous rencontrons le célèbre évoque de Séville, Isidore, qui touche aux questions d'étymologie hébraïque, dans le livre YII de ses précieuses Etymologioi (Migne, CXXXII, col. 2'75 et suiv.).
Plus haut encore, nous trouvons deux grands noms, saint Ambroise de Milan, qui commente le psaume cxviii (Migne, XV, imrs posterior, col. 186"3) et le docteur illustre duquel découle, dans sa plus grande partie , la science théologique du moyen âge : j'ai nommé saint Jérôme.
Saint Jérôme a étudié à plusieurs reprises l'alphabet hébreu, d'abord dans une lettre qu'il adresse à Paula, commentaire grammatical, édifiant et mystique, sur le psaume cxviii (Migne, XXII, col. 441-445), puis dans son Liher de nominibus he.braicis qui a tant défrayé les étymologistes du moyen âge (Migne, XXIII, 827); enfin dans un commentaire sur les Lamentations de Jérémie (Migne, XXV, col. 787-'/91). Il est vrai que ce dernier commentaire est attribué par quelques-uns à liède le Vénérable.
C'est la lettre à Paula que reproduisent textuellement Raban Maur et Rémi, dont le témoignage devient dés lors inutile pour nous. Voyons si c'est à ces sources ecclésiastiques que remonte notre alphabet anglouormand.
Aie/, n" 1 : Deus, God ; n° 15 : doctrina, teching. — L'interprétation Deus est mystique : elle se trouve fréquemment au moyen âge ; aleph ou alpha est un des "70 noms de la divinité, et l'un des plus usités : c'est une allusion au mot de l'Evangile « Dieu est Valplia et l'oméga». — i)of/n";îrt ; c'est l'interprétation de P. Radbert, de saint Jérôme (xxv), de saint Ambroise.
Bcth, n" 3 •.fdias ; n" 16: vita; n° 22: domus. — L'explication si naturelle de domus se trouve chez tous nos commentateurs. Pour filitis, le premier auteur de l'alphabet, quel qu'il soit, a confondu beth avec ben. Pour vita (n» 16), cette glose est inexplicable en elle-même. Saint Jérôme et les autres rendent par ce mot l'hébreu heth. Or, c'est justement Jiclh que réclame au n° 16 l'ordre alphabétique. Nous sommes donc eu droit de coi'riger le beth en het/i.
correction d'autant plus simple qus dans l'écritura du moyen âge Vh se confond facilement avec le b. L'erreur est, à n'en pas douter, l'œuvi'e du dernier scribe.
Gimel, n" 5 : vox, voice ; n° 2*7 : pkiiiticdo, plentee, — PleniluJo, Pascli. Radbert ; saint Jérôme (xxir, xxiii, xxv) et ceux qui le reproduisent. Quant à vox, à'ob vient-il? Quelle faute se cache derrière ce mot ?
JDelejjh ou Belefh, n° 1 -: timor, drede ; n» 23 : taheUarius, tabler. — « Daîeth signiflcat latine Hmorem, vel (ut alibi invenimus) nativitatem », dit saint Ambroise. — Saint Jérôme et ses imitateurs pour daîeth donnent tahulcdum ou fabulanim dont se rapproche beaucoup notre tabeïlarhis ; ce dernier en est-il une altération? Quant à tabidarum, ce génitif surprend et on serait tenté d'y voir une corruption de ialulatum ; mais lisez l'interprétation de Jérôme sur la connexio, ou lien mystique, qui réunit cette lettre aux quatre premières : dodrina, domiis, ])lenitudo, tahidanan : k quia videlicct doctrina Ecclesia3 quœ doraus Dei est, in librorum reperiatur pleuitudine divinorum. » C'est bien des iabidœ, des tables de la Loi qu'il s'agit ici.
Hé, n" 9 : via, Avaye ; n° 36 : ista yis. — Jérôme : ista (xxii, xxiii, xxv); saint Ambroise : est ou vivo. Via est une faute de lecture du dernier copiste pour vivo ; ai ce copiste, en faisant suivre l'alphabet hébreu ou latin de la traduction anglaise, a confirmé son erreur en traduisant sa fausse lecture via par traije.
Vau, i\° 11 : saluiis, of helche; n° 19 : signa, tokenes ; n" 40 : ijjse, lie. — Saint Jérôme, saint Ambroise, Radbert, Raban Maur, Rémi, n'ont d'autre explication que i/pse, ille, et, ou et die. D'où notre copiste a-t-il tiré son salutis et son siffna ?
Zai (zain), n" 2 : dodrina, teching ; n° 41, vita, lyfe. — Nos sources nous donnent tout autre chose : saint Jérôme, hœc, cliva ou fornicatio, c'est-à-dire soit zoth, soit zail/i, soit zenoutli ; saint Ambroise, duc te ou Ituc. Sont-ce les sources qui sont en défaut ? Est-ce notre scribe ? Remarquons d'abord que dodrina est l'explication la plus généralement admise pour alefivoir à cette lettre) et que, dans l'original copié par le scribe, zaïn et alef étaient sur la même ligne ; conclusion : pour la glose 2, il a rapporté à zaïn l'explication qui devait revenir à atef. Sans doute alef avait à sa gauche la glose Deus et à sa droite la glose doctrina, et le copiste l'a détachée d'un côté pour la relier à l'autre. — Au n" 41, vita est également extraordinaire ; on soupçonne une méprise du même genre ; la glosse 41 se trouve hors rang dans notre tableau de la page 208, et il est impossible de voir la place qu'elle occupait dans l'alphabet
primitif ; peut-êti'e était-elle voisine d'un licth, la lettre qui la suit immédiatement dans l'alphabet, et que les Pères rendent par vita ; ce serait de ce vita que l'étourderie et l'ignorance de notre copiste l'auraient gratifiée.
Eeth., n" 4 : nairacio, telling. — Ni le rHa ou le rivenfes de saint Jérôme, ni le pavor de saint Ambroise n'expliquent cette étrange traduction. Quelle erreur suppose-t-elle ?
Tetli, n° 6 : donus, gode. — Ici Eadbert et Jérôme s'accordent à traduire par honum : ils changent simplement Ulh en ioh (!).
lothj n° 8 : ^irinciphtm, biginniug ; n° 23, idem. — Saint Jérôme (xxiu) : « Jod, principium vel scientia, vel Dominator » ; i.l. xxii et xxv : « principium ». Radbert : « principium vel desolatio ».
Caph, n» 10 : operacio, werching ; n» 18 : manus, hend. — Mamis se trouve dans Radbert et dans saint Jérôme. D'où vient operacio ?
Lameth, n° 12 : serino, worde ; n» 32 : discipUnam, lering. — Paschal Radbert : disciplina ; saint Jérôme, une fois disciplina cordis (xxv) ; une fois disciplina sire cordis (?) (xxii) ; une fois doctrina sire discijjlina (xxm) ; saint Ambroise : « cor, vel ut alia interpretatio habet, servo ; unde videtur admouere vel prudenter hîec intelligenda, vel sollicite servanda prœcepta. » — Corrigeons donc sermo en servo.
Mem, n" 13 : vniciis, oneliche ; n" 37 ; sine cordis, ■«•ytouten cord. Ajoutons ici l'inintelligible 0, ex ipsis, of hem (n° 17), que l'ordre alphabétique réclame à cette place. — Saint Jérôme ; exi2)sis (xxii, xxm, xxv ; ex quo et sive aqiia (xxm) ; saint Ambroise : viscera ou exipsis. La source de « 0, ex ipsis » est toute trouvée.
Mais d'où vient uniciis? d'où sine cordis ^ Cette dernière glose a le n°37 ; or, la lettre n" 32, c'est-à-dii-e b, qui la précède immédiatement dans la colonne 4 de notre tableau, est expliquée par saint Jérôme disciplina sive cordis. C'est ce sive cordis qui a été attribué par le copiste antérieur à la lettre 7: qui venait immédiatement au-dessous. Notre scribe a lu sine pour sive, sans se laisser arrêter par ce génitif cordis dépendant de sine, et a ensuite régulièrement traduit son contre-sens par ivijlouten (without).
Pour vnict(s, remarquons également que c'est la traduction de la glose n° 13 (colonne 1), et que celle-ci a justement au-dessous >^ d'elle la lettre 5 (n" 20}, que saint Ambroise traduit par unicits.^ Confusion de même nature.
Xun, n" 20 : sensus, vfyt; n» 24 : sempifernum, overlastend. — Saint Jérôme explique nun par fus! us, piscis ou sempiternum ; Radbert' par sempiternum, saint Ambroise par una pars eorum et
par itnicus. (Voir la fin de l'article précédent.) D'où vient sensiis ? Sameth (lire samedi, confusion du c et du ;•, fréquente dans les textes du moyen âge), n» 23 : acïjidorium, helping ; n° 29 : vniis, on.. — Acïjidorium est donné par Radbert, par saint Jérôme (xxii, xxv), qui ailleuri (xxiii) dit : « firmamentum, licet quidam erectionem vel adjutorium sive fulturam putent. » Saint Ambroise dit : firmamentum.
Quant à unus, ce doit être un doublet de unicus, rapporté à la lettre placée immédiatement au-dessous du mm, comme unicus a été rapporté à la lettre placée immédiatement au-dessus. Ma, n» 38 : fortis, stalworth. — Le manuscrit porte la lettre s, quoique l'ordre alphabétique réclame d. Il y a une erreur qui remonte au premier rédacteur ; sur cette erreur, le second copiste a enté la sienne : il alu /o;7/s au lieu defontis (source) et a traduit par stahvorth. Saint Jérôme, saint Ambroise, etc., traduisent correctement aïii par oculus oufons {fons, sive oculus). Phe, n" 34 : os, mouth vel bon ; n» 42 : sine ocuUs, withouten ezen. Saint Jérôme (xxiii) : a os, ab ore, non ab osse, ne litterarum ambiguitate fallaris » ; autrement dit: os, bouche, génitif or/s, et non os, ossement, génitif ossis. — Le plus ancien de nos copistes avait traduit phe par os, sans spécifier s'il s'agissait de os, or i s ou. de os, ossis ; le second, qui ignore le sens de phe et reconnaît à os deux significations, les indique consciemment, moulh vel Ion, c'està-dire bouche ou os. — Sine ociilis est une nouvelle et double bourde de notre copiste anglo-normand : il a lu sine oculis, et a traduit withoiden eyen (sans yeux), là ou il devait lire sive oculus et traduire or ey (ou œil). Et ce sive oculus appartient à une ligne précédente et se rapporte à la lettre y que saint Jérôme interprète par fons sive ocidus. (Voir la lettre et l'alinéa précédents.) Qu'on se reporte à la colonne 1 de notre alphabet reconstitué (p. 208), on verra que notre reconstitution nous avait forcé à admettre un y entre le D (n" 25) et le s (n» 34) ; c'est cet S (n° 29 lis) qui devait être interprété par une glose /ohs sive ocidus, dont une trace nous est conservée, et à une ligne au-dessous, dans la glose sine oculis de notre manuscrit, nouvelle confirmation de la justesse de notre hypothèse.
Sade, n" 14 : consolatio, comfort ; n° 18 : osjusiicie, mouth of rithfulnesse. — Saint Ambroise donne consolatio, saint Jévàme Jnstilia (avec reijio et vcncdio). Le os est obscur ; mais il doit S'expliquer par une erreur du même genre que celle que nous venons de signaler. Dans l'original, la glose 18 fait suite à la glose 38, qui doit être un j^^té) latin os, et c'est à cette lettre qu'il faut rendre
cet OS; indûment rapporté à sadc. Le scribe anglo-normand, lisant os justicie, traduit brayement mouth of rUh/ulnesse, « bouche de justice ! »
CopJi; n° 21 et n° 33 : vocacio, cleping. — C'est la traduction traditionnelle des Pères de l'Eglise.
Hes, n" 26 et n° 39 : cnpitia, of heued. — Ici encore la traduction traditionnelle est conservée.
Sen, n" 30 •.jusiicki, rythfulnesse ; n" 43 : âenfium s'explique de luimême. (Voyez saint Jérôme, xxii, xviii, xxv, etc.) Mais d'où \\eTii JHsiida ?
Tau, n° 35 : foriitudo, strenthe. — Saint Jérôme et d'autres traduisent par si(jnum, saint Ambroise par erravit, constnnmavit . Nous ne \oyons pas comment expliquer cefortUiiilo.
III. De cette discussion ressortent plusieurs conséquences : 1" Le copiste du manuscrit français 1, de la Bibliothèque Nationale, a reproduit un texte contenant seulement le nom des lettres et la traduction latine de l'alphabet hébreu ; il ne comprenait pas son texte, l'a copié de tort et de travers, lisant en ligne horizontale ce qui devait être lu en ligne verticale, rapportant aux lignes supérieures ou inférieures des gloses qui, sans doute, par suite du manque de place, avaient été rejetées à la marge interlinéaire supérieure ou inférieure, se trompant dans ses lectures, prenant tel mot pour tel autre, et confirmant ses contre-sens par ses traductions anglaises. Il voyait bien que l'alphabet qu'il copiait n'était pas l'alphabet latin, sa science allait jusque là ; mais il ne pouvait entrer dans son esprit que ce fût de l'hébreu, et il le baptise bravement d'alphabet grec : « Ci... comence le alphabet en grieu ; ci... finist le alphabet en grieu. » On pourrait peut-être tirer de ces faits de nouvelles inductions sur le reste du manuscrit ; mais ce n'est ni le lieu ni notre aflaire de toucher à ce point.
2° Le texte qu'il copie, lui-même incorrect, avec ses omissions, ne peut être l'original ; nous l'avons montré plus haut, d'ailleurs. Il reproduit un document antérieur qu'il ne serait pas difficile maintenant de reconstituer. Ce document consiste en deux alphabets hébreux (et même plus), placés à la suite des quatre chapitres alphabétiques des Lamentations, et expliquant, d'après la tradition de l'Eglise, le sens des alphabets acrostiches de ces chapitres. Peut-être l'alphabet expliqué était-il quadruple, comme dans le texte de Jérémie.
3" Est-ce de saint Jérôme que sont tirées directement les traductions ? Nous ne saurions le dire. Sur 43 gloses, 2' se retrouvent dans saint Jérôme, G dans saint Ambroise, une appartient à tout le moyen
ûge théologien (deus-alepJi), une enfin est une explication par à peu près qui peut être le fait du premier rédacteur [hetli-filius].
Restent 8 traductions dont des recherches nouvelles finiraient peutêtre par faire reconnaître les formes erronées ou les origines authentiques. Nous ne pouvons qu'indiquer ici ce point.
IV. En nous en tenant aux résultats généraux, et sans trop presser les détails, cet alphabet nous fait donc remonter sûrement à un système d'interprétation qui appai'tient à saint Jérôme ou à ses contemporains. Il y aurait lieu d'examiner de plus près ce système, d'en déterminer le degré d'exactitude et de science et de discuter la valeur et l'origine de ces traductions ; mais ce serait toucher à une grave question depuis longtemps et longuement débattue, du moins en ce qui regarde saint Jérôme, à savoir la connaissance que les Pères avaient de l'hébreu. Nous n'avons nullement l'intention d'ouvrir incidemment ici le débat. Mais nous devons remarquer que saint Jérôme a pu prendre aux Rabbins, avec les notions d'hébreu qu'il a été leur demander, l'idée do commentaires grammaticaux ou édifiants sur la signification des lettres hébra'iques. La littérature rabbinique nous a laissé quelques traces do ce genre d'interprétation.
Au folio 104 a du traité Sabbat/i, on lit une page consacrée à la signification des lettres de l'alphabet et de leurs conneilons ; ainsi gimel et dalelh sont rapprochées de (/owf/ (charitable, a qui retribuit » ; cf. la retribuiio de saint Ambroise et de saint Jérôme) et de dalim, les pauvres (cf. le daleili-pdtqicr de saint Jérôme) ; de là une conclusion fort édifiante sur la GemiJoidh ffassadim envers les Dalim. Une bonne partie des discussions de cette page est mise en dialogue entre les Rabbanan et R. Josué ben Lévi ; elle se passe vers la fin du ni° siècle, au temps même de saint Jérôme.
Dans la collection des petits Midraschim publiés par M. Adokl Jellinek, sous le titre de Beth-Hammidrasch (t. III, p. 12-49 et p. 50-64), on trouve deux alphabets midraschiques ou allégoriques, attribués à R. Akiba. L'un semble dériver précisément de la page du traité Salbalh que nous venons de rappeler ; l'autre est une œuvre plus originale, où les lettres, étudiées dans leurs noms, leurs formes, leurs successions ou connexions, donnent lieu à une longue suite de considérations morales, allégoriques, religieuses, mystiques, cabalistiques. Il n'est guère admissible que ces alphaljets, signalés déjà au viii^ siècle et au ix" siècle, remontent sous leur forme actuelle au ii" siècle et sortent tels quels de la main d'Akiba ; mais il n'y a rien d'invraisemblable à ce que la première idée de ces Midraschim appartienne en efl'et au célèbre docteur qui avait imaginé dans l'Ecole une méthode nouvelle d'exégèse, qui consistait à expliquer toutes les lettres et tous les signes de l'Ecriture,
et « tirait de cliaque angle de lettre des boisseaux de règles ' ». Le premier numéro do ce Midrasch nous montre dans Valefle symbole de Dieu, dans le f/imel le sj^mbole de la bienfaisance de Dieu à l'égard du monde, dans le daleUi Dieu préoccupé àwpauvre, etc.
Nous n'avons point à étudier ici cette littérature toute spéciale, et renvoyons le lecteur aux travaux dont elle a été l'olijet -. Nous nous contentons de rapprocher le système d'interprétation des Pères de l'Église de celui des Eabbins, en nous demandant si le premier ne dérive pas du second. Cette question n'est d'ailleurs elle-même qu'un point spécial d'une autre beaucoup plus vaste, ce que la littérature des Pères de l'Eglise a reçu ou conservé de la littérature et dos traditions rabbiniques.
[Rnuc des Études juives, 1882, vol. IV, p. 233-208.)
» [Cr. plus haut, p. 39 et sqq.]
' Voir Jellineli, dans l'iulroduction de son Bcllt Ramiiiidrasdi, p. :îiv-xvii ; dans la Monatsschi-ift, II, 429, et Zunz, 0. V., 1CS.