‹ Reliques scientifiques recueillies par son frèreChapitre 45 sur 48 · DU PARTICIPE PASSÉ · texte numérisé non relu

DU PARTICIPE PASSÉ

8*il est une partie de la grammaire française riche en règles obscures et compliquées, c*est bien celle qui traite de Taccord du participe passé. La théorie du participe passé fait, dans nos écoles, le désespoir des élèves, et, avouons-le, des maîtres ; elle rebute Tétranger qui Yeot apprendre notre langue. Par quelle bizarrerie, construit avec Tauxiliaire avoir, ce participe s*accorde-t-il avec le complément quand il en est précédé, et reste-t-il invariable quand ce complément suit? Pourquoi les temps composés des verbes pronominaux ont-ils le plus souvent la valeur de verbes actifs et la forme de verbes passifs ? Pourquoi le Yorba faire, suivi d'un infinitif, est-il toujours invariable, alors que d'autres verbes, dans la même position, peuvent varier? Ces règles, et bira d'autres, que je n'ai pas besoin do rappeler au lecteur, ont-elles leur raison d*étre? Itcconnaissent-olles des causes logiques ou historiques? Peuvent-elles être simplifiées ?

Il nous a paru intéressant et même utile de traiter ici rapidement quelques-unes de ces questions. Nos instituteurs y trouveront peut-étro

profit. Demandons à Tancienno langue des renseignements sur Thistoire syntactique du participe, et nous aurons grand*chance de nous instruire sur le vrai caractère des règles auxquelles Tusage actuel soumet ce mode.

Le participe, disent nos grammairiens, est un temps qui ^'(frlicipe à la fois de la nature du verbe et de celle de l'adjectif. En tant qu'adjectif, il s'accorde en genre et on nombre avec le substantif ou le pronom qu'il détermine, qu'il qualifie ; en tant qu'élément verbal, il ne peut recevoir d'accord. Construit avec l'auxiliaire ê/re, il est toujours considéré comme adjectif, et par suite il varie. Conitruit avec l'auxiliaire avoir, tant(H il est considéré comme adjectif: c'est quand le complément le précède ; dans ce cas, il varie et s'accorde avec ce complément ; tantôt il est considéré comme verbe : c'est quand le complément le suit ; dans ce cas il est invariable.

D'où vient que, dans la construction avec l'auxiliaire avoir ^ le participe est considéré comme adjectif quand il est précédé de son complément, comme verbe quand il en est suivi ? Pour avoir l'explication de cette bizarrerie, remontons à la vieille langue et au latin, ou pour mieux dire, suivons Thistoire du pai^ticipe, dans sa construction avec le verbe avoir, depuis l'époque latine et à travers le moyen âge jusqu'à nos jours. Cette histoire n'est pas très complexe, ni très obscure. Elle vient d'ailleurs d'être tentée, sur nos conseils et d'après nos indications, par un jeune philologue suisse de nos élèves, M. J. Bonnard, dans une étude assez bien faite sur le participe passé en vieux fran-» çais *. Prenons-la pour guide.

Où nous disons j'ai aimé, le latin disait, en un seul mot, amavi. Pour rendre l'idée du participe indéfini, le français a donc substitué à un temps simple un temps composé du verbe avoir et du participe passé. Voici comment s'est produite cotte substitution.

Les Latins connaissent déjà l'emploi du verbe h^here (avoir) avec le participe passé, dans une acception quelque peu dilTérente de celle que nous donnons aujourd'hui à cette construction *. Epistolam habeo scrip-

« Lausanne, 1877, in-8», 79 pages.

* Eq voici des exemples. « Divesne est islic Theolimus? — Eliam rogas? Qui auro kabeat soccis suppaetunt solum » [Plauto, Barrhis, II, 3, 98). Ce Thcotime est-i riche? — Tu le demanf/es? lui gui a Ut semelles de ses loulitrs garnies d'orî^' « Inrlusum in curia senatum habuerunt • (Cicéron, Lettres à Atticus, VII, 2, S). Ils tinrent le sénat enfermé dans la curie. — « (Homulus) habuit plebem in clientelas principum descriptam » (Cicéron, De Republica, II, 9). Homtilus eut le peuple divisé em catégories sous le patronage des grands. — < Si nondum eum satis kabfs cognitum • (Cicéron, Lettres familières, Xlll, 17, 3). Si tu ne l'as pas, c'est-à-dire s'il ne t'est pas assâ» connu, — « Quantum ex tuis literis habebo cognitum » (Cicéron, ibid,, XIII, 15, 20). Ce que j'aurai appris de ta correspondance. — « (Siculi) ad mram fidem, quam habent spectatam jam et diu cognitam, confugiunt » (Cicéron, Divin, in Cacil., IV, 11). Les Siciliens recourent à ma fidélité qu'ils ont éprouxée et connaissent depuis

iam, n j'ai la lettre écrite », signifiait, non fat écrit la lettre (scripd epistolam), muisfailà, sous la mi'niJahUre écrite par moi. Dans cette phrase latine, haheo « j'ai » gardait sa valeur propre de verbe acti/, exprimant la possession , et il avait pour régime un compléineflt complexe, epistolam scriptam c< la lettre écrite », où scriptam était un participe, c'est-à-dire un adjectif qualifiant epistolam. Au contraire, dans la phrase française, /a/ érnV la letfre^ écrit ne fait plus qu'un avec j'ai ; jai a perdu sa valeur propre de verbe actif pour preniro celle d'un auxiliaire, et le participe est devenu de participe-adjectif un participe- verbe, un élément verbal.

Quelles que soient les difiÀirences qui séparent ces deux constructions, c'est de la première, de la construction latine, qu'à la longue, souj l'action du temps et de l'usage, eit sortie notre conitruction française.

Dès les origines du moyen âge, on peut en suivre la trace. Il est vrai que les textes français ne commencent guère qu'au ix® siècle ou au xS et que du vi® au ix® on ne possède aucun document écrit dans la langue populaire des Gaules, dans cette langue qui un jour deviendra le français. Mais l'on a des textes du bas latin. Le bas latin, comme on saiti est une langue artificielle que personne n'a jamais parlée ; c'était 1^ latin classique, le latin des livres, écrit par des hommes plus ou moia^ ignorants, qui croyaient écrire du latin correct, mais qui, subissan^ l'action de la langue populaire, mêlaient à ce latin écrit des idiotisme pris à riliome du peuple. Or, dans ces documents latins de l'époque mérovingioniio ou de répociue carlovingienne, on trouve des traces nombreuses de la construction nouvelle du participe avec habere, avoir, qui tond à se substituer au parfait latin : c< lUud sacramentum quod juratuni haheo », (ce serment que j'ai juré), (dans Rozières, Formules, 111,2, texte de Tan 802;. — « Pauci sunt monocbi qui pra3dicti Patrii reuidam suam abbatibus htheant promissaiii w, (il n'y a qu'un petit nombre de moines qui niejii promis aux abbé à la règle dudit Père), [concUium Turonens,^ III, can. 25). — « Quem jiidicalum hahui », (celui (11(0 j'ai jifi/éjy (Uozières, Formules angevines^ XV). — « Cum

longtemps. — « Ut anlc caleiidas sexli'.cs omn^s dccumas adaqnara dfportatas hah^rent » (Cu'éron, i>i Vin cm, II, m, 14,3'»). Qn''tva,tt les cclc'xies d'août ils ais.cnt apporta toutes les dîmes au détroit de Sicile. — llabe.it (oralor) omnes philos jphiiP notos cl tracfatos l cas (Ci*.-éron, Oi\ttCi\ XX.X11I, 1 18). Que l'orateur pOi>iidc et ait traité toutci les questions de il phil'iS'i/diic. — • Imiuinerabilia quœ collecta haie ut S\.o\q'\ » [C:céron, Diein.^ Il, 70, 1 i."'»). Mi/lc autres cxemph'S que les stolcic/is ont recueillis. — • De Cii'sure salis dictum habel)o » (Cicéron, Phil.^ V, 1^, o2). J'en aurai assez dit .</f'' Ci^sar, — Ou pLiit muhiplicr iudéliniment ces exemples!. Voyez les j^ranis diclionnaircs de Furcellini, Freund, (icorg, aiix'juels nous les empruntons.

Keinarquez que, dans quelques-uns de ces exemples, ktbere perd déjà quelque peu do sa signification propre et tend à devenir presque un auxdiaire. Omnes decmius déportâtes haberent est, peu s'en faut, identique à omnes decumas déportassent. De Casare satis dictuni habebo n'exprime guère auire chose que De dcsare saiis dixcro.

autem orationemhahuerint faciam^ pueri incipiant, etc. », (quand ils auront achevé V oraison , que les enfants commencent, etc.), (Guidanis Disciplina Farfensis, I, 16). — « Sarmatas absque praelio subdilos hahuit », (il eut soumis les Sarmates sans combat), (Histoire de Richier^

Ces exemples montrent bien que hahere a déjà cessé d'exprimer la possession pleine et entière et commence à jouer le rôle d'auxiliaire. Néanmoins le participe garde sa valeur d^adjectif et s'accorde avec le régime de hahere.

Du bas latin passons au français.

Dans les plus anciens monuments de la langue française, dans les fameux Serments de Strasbourg (842), dans la CantiVene de sainte Eu^ laîie (x* siècle), on ne trouve pas d'exemples du passé indéfini. Le fragment à'ffoKiélic sur le prophète Jonas^ texte semi-français, semi latin du X* siècle, ne renferme pas non plus d'exemples décisifs. Seul, le poème de saint Léger ^ parmi les plus anciens textes français, offre des exemples d'emploi du participe passé avec l'auxiliaire avoir. Dans ces exemples on voit le participe s'accorder avec le régime du verbe avoir ^ qu'elle qu'en soit la place. La règle latine, à la fin du x* siècle, est

encore en vigueur.

Du XI* siècle on possède deux textes littéraires, le poème de saint Alexis^ dont on place la rédaction vers 1060, et la Chanson de Roland^ qu'on croit avoir été rédigée entre 1070 et 1080. Ces deux textes importants appartiennent à la région occidentale de la France, et relèvent du dialecte normand.

On y voit pour ainsi dire poindre les règles modernes.

En effet, si l'on étudie les différents exemples d'emploi du participe passé construit avec l'auxiliaire avoir^ on constate les trois règles suivantes :

1® Le participe conjugué avec avoir s'accorde avec le régime A'avoir^ quand il en est précédé :

Vos li avez luz ses castels toluz (Roland, vers 236) *. . é

Sa rere-guarde avrat detrcs sei mise (Ibid., 584) *. . .

Jusqu'à un an avrum France saisie (Ibid., 912). . .

A quinze colps /'ad il fraite e perdue (Ibid., 1323) *. . .

Quant sa raison li ot tote mostrede (Saint Alexis, sir. xv, vers 1). • .

Et un ancl dont il /'eut esposede (Ibid., xv, 3). . .

Si a li enfcs sa tendre charn mudede (Ibid , xxiv, 1). . .

I Nos citations se réfôreDt à l^édilioD de M. Léon Gautier.

s Vous lui avez tous ses châteaux enlevés. . .

Son arrière-garde aura derrière soi mise. . .

t Jusqu'à un an (avant une année) nous aurous France saisie {conquise), * .

Par quinze coups il Ta brisée (sa lance) ei perdue..*

A lui medisme ont l'almosuc donède (Ibid., xxiv, 3).. . Avec ma spose que je lor ai guerpide (Ibid., xlii, 3} '. . .

Dans le vers suivant,

Noz chevaliers i ont lesset occire (Roland, 2717}

c'est-à-dire, « Ils ont laissé occire nos chevaliers », le participe est invariable parce que nos chevaliers est le complément, non de ont laissé^ mais à' occire,

2*^ Quand le participe est précédé de l'auxiliaire et suivi de son régime, il s'accorde généralement avec ce régime ; mais il peut aussi rester invariable ; ce dernier cas se produit surtout avec les participes fait et eu.

De la contrée unt purprises les parts (Roi., 3332). . . De nostro prod m'a plevie sa feid (Roi., 507). . . Guenes H Tels en ad fait trahon, Del rei païen en ad eût granz dans (Roi., 844-5). . . De son osberc li ad rumput les pans (Roi., 1300) *.

3^ Quand le participe précède à la fois le verbe et le régime, ou lo régime et le verbe, il reste invariable.

Perdut avum noz seignurs et noz pers (Roi., 2148) A quel dolor deiuit as id^ jo vente (Saint Alexis, xcr, 2) Li mien baruns, norrit vos ai lung lens (Roi., 3374) *.

Ainsi dans les documents du xi° siècle, documents appartenant au dialecte français de la Normandie, nous voyons s'entamer la règle primitive de l'accord absolu du participe avec le régime à^avoîr. Lorsque lo régime suit le i)articipe, celui-ci semble s'unir plus étroitement avec le verbe et perdre sa qualité d'adjectif. De même quand il occupe la première place dans la proposition, il semble porter le poidi de l'idée verbale, et prendre toute sa valeur de verbe.

Telles sont les deux exceptions qui viennent modifier la règle primitive issue de la construction latine. Toutefois il faut remarquer que les

1 Quand il lui a toute sa raison [toutei ses raisons) exposée. . .

Kt un aniu'au avec lequel il l'avail épousée, .. Ainsi l'enlant a toute ta chair muée {chang<f toi:t son corps].,. Avec mou épouse que je kur ai guerpie [abandonnée], ,,

* De la conlrée ils ont enveloppé les parties...

Pour notre bien, il m'a enpaffé sa foi. . .

Guène le félon en a (ait trahison, L)u roi payen en a eu do grands dons.

^ Nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs. . .

A que.lo douleur as-tu livré la jeunesse ?. . . Les miens barons, je vous ai nourris longtemps.. .

NOTES SUR LA LANGUE ET LA Glt^MMAIRE FRANÇAISES 2T7

cas d*accord sont de beaucoup les plus nombreux, et cela à cause de la construction usuelle du vieux français, qui le plus ordinairement place le régime avant le participe.

Vint la pulcelle qued il oui esposede *.

Arrivons au xii" siècle ; ici les textes abondent, textes du dialecte français proprement dit, textes normands, textes picards, textes bourguignons.

Il est impossible de les passer tous en revue, on ne peut au plus <lu'examiner les plus importants, et dresser des statistiques plus ou moins complètes. Les conclusions à en tirer ne sont ni très précises, ni très rigoureuses; il s'en dégage, cependant, ce fait que le dialecte normand a une tendance marquée à laisser le participe invariable quand ii précède le complément ; cette tendance, on la signale déjà d'ailleurs ^ans le poème de saint AJexis et la Chanson de Roland. Le dialecte bourguignon paraît le plus conservateur. Le français, qui importe sur- ^Ut dans cette étude, semble offrir un mojen terme : dans la plupart ^«8 poèmes du xii® siècle qui appartiennent à ce dialecte, le participe ^accorde en général avec le complément de l'auxiliaire quand il en est précédé, et peut s'accorder ou rester invariable quand ce complément 1^ suit. Toutefois, chez les auteurs qui écrivent le plus purement la langue, chez les maîtres de style, comme Chrestien de Troyes, le participe s'accorde d'une façon absolue avec le régime préposé et s'accorde presque toujours avec le régime postposé *, même lorsqu'il se trouve en tête de la proi^osition avant l'auxiliaire et le régime'.

Pour les bons écrivains du temps, comme on voit, le participe garde pleinement sa valeur d'adjeclif ; il n'est donc pas encore assez intimement soudé à l'auxiliaire pour ne faire avec lui qu'un verbe.

Le xiii° siècle présente l'image du chaos. Y a-t-il une règle d'accord suivie par les écrivains? On en doute, lorsqu'on voit le participe rester invariable ou varier quand le régime le suit, admettre ou repousser raccord quand le régime le précède. Yillohardouin écrit : « Nos li [lui) avons sa conve)m?ice ienue » (187). « A cui {qui) il avoient pais f aile » (431). Mais il écrit : « Los gens que l'emperoros i avoit laissiè » (281). a [Ih) avoient lor chars mené avec aus » (492). — Il écrit : a (//) avoit menée avec lui Vempereris (l'impératrice) » (226) ; mais il écrit aussi : « Il n'avoit cri (entendu) noveles d'als » t43'7). — Il écrit : « Perdue avons la

ï Viul la jeune fille qu'il avait dpousée.

* Les seules exceptions no portent guère que sur le participe du verbe faire : Qu'il li [lui] ait fct mile Icùltuc {chevalier au hjon, C09) Ou il ol [eut] fet longue demore (trf., G49).

> Prit6 a la dame de Landue (2151}.

veuê B (61), nÛB il écrit aussi : t Perdit avons Yempêreor BaudiAt^

le conte Loeyê et le plm de nosire genl » (364).

Daa« les diverses œuvres poétiques du xtii* siècle, à cAté de breux exemples où le participe s'accorde avec son résiine prépoij, OD trouvera des exemples aussi nombreux de Doa-accord tels que le* suivante :

CbaicQDS on son pala a sa geiU amené [Floovanl, 231). Et l'aroeveaques a la mette ekanlé (OlJnel, 2092). Cil qui tex {teUes) ehom oot KU (Rose, 18132),

Los errements

Que leu vos al (que je vous ai lus) [Rodo, 20812'.

De m^me, quand le régime suit, si l'on peut réunir de nombreux exemples de non-accord, on ne sera pas embarrassé non pluspourprou-

ver quo l'accord pouvait se faire :

El ai nos a raniues nos terrez cl nos fiés {fieft) [Guy de Bourgogne,

(11) m'a au cuor [eceur] mise [3344).

La saiete (flécha, lagitta) par grant roideur (Rose, llOî).

(Je crains d') avoir perdue

Et m'csperancc et m'alcndue {mon eipéraiice et mon attente) (Rose,

Onquos mos n'avoie veue [je it'aoais jamais vu) [3981).

Celé laue (eau) qui si bien coroit (Rose, 114).

Il est inutile do multiplier des exemples qui ne nous apprendraient rien de plus.

11 est évident que la lang^ue n'a pas totalement perdu encore le sentiment de la valeur niljectivalo du participe, et que le verbe mvir

conserve encore quelque choso tlo son ancienne force, La langue se trouve dans un état de transition. Lo participe mérite bien son nom ; cor quolijue plai-o qu'il reçoive lians I;i pliraso, la langue le considère à volonlé comme adjectif variable et comme verbe invariable, et par suite elle donne à volonté au verbe aroir la valeur d'un auxiliaire ou celle d'un verbe actif. Mais cet état transitoire ne saurait durer, la tendance do la langue est de réduire d'une façon absolue aroir suivi d'un participe â un simple auxiliaire, et le participe à un élément verbal qui no fasse qu'un avec l'auxiliaire. Au bout de cetto tendance, la langue devra trouvez- l'invariabilité absolue du participe. Ira-t-elle jusque-là et ne tiendra- t-ello désorni.ii* aucun compte de la place du régime ? C'ôJt ce que nous apprendra la suite do ce travail.

Du quatorzii>mô au seizième siècle, la langue est dans un état de transition. Los vieilles constructions synthétiques que lui a léguées le latin tendent à faire place h d'autres plus analytiques. Le savant

système du moyen âge auquel ont abouti les transformatiops du latin populaire, se désorganise lentement sous Taction dissolvante d'un esprit d'analyse qui le pénètre de toutes parts. La déclinaison à deux cas où des flexions spéciales distinguent le sujet du régime, — trait caractéristique du français du moyen âge, — sort de l'usage, et du même coup disparaît un vaste ensemble de constructions et d'inversions particulières qui constituent la syntaxe de la vieille langue.

Cette transformation, toute radicale qu'elle est, ne s'accomplit pas tout d'un coup. La langue prend deux siècles au moins pour dessiner nettement les nouvelles formes grammaticales, les nouvelles constructions qui vont triompher. C'est dans la seconde moitié du xvi® siècle qu'elles se sont organisées, ou peu s'en faut. Mais, jusque-là, la langue offre le spectacle d'une véritable anarchie. A cette langue du moyen âge, d'une harmonie si pure, d'une correction si élégante et si savante, d'une concision et d'une ampleur si gracieuses, qui faisait l'admiration de toute l'Europe, succède un idiome informe dont la règle semble être do n'en connaître aucune. Mais de ce désordre sortira bientôt l'ordre. Dans la langue du xiv^ et du xv° siècle, en eflfet, on voit poindre la plupart des usages de la langue moderne.

Pour la question qui nous occupe, nous avons vu précédemment que le moyen âge ne connaissait pas, à proprement parler, de règle d'accord pour le participe construit avec le \erhe avoir. L'écrivain pouvait, à son gré, le faire accorder avec le régime du verbe ou non, qu'il en fût précédé ou suivi. On sentait en effet encore assez nettement dans le participe un vrai participe, c'est-à-dire un adjectif variable devant s'accorder avec le régime du verbe actif aroh\ qu'elle qu'en fût la place ' ; mais en même temps, le verbe avait déjà assez perdu de sa force propre, de sa valeur étymologique, pour être considéré comme auxiliaire et par suite se fondre avec le participe en un temps composé verbal, où le participe naturellement, quelle que fut sa place, restait invariable.

Au xiv^ siècle, cet état de choses, à première vue, ne paraît pas sensiblement modifié ; cependant on voit déjà percer les règles modernes. On peut en effet signaler une tendance à laisser le participe invariable quand il est suivi du régime.

Ouvrons V Histoire de saint Louis, composée par Joinville ; c'est, comme on le sait, un important monument de la prose française au commencement du xiv** siècle. Dans presque tous les cas, le participe s'accorde avec son régime quand il en est précédé. On ne signale guère que huit ou dix exceptions : « Chaï [il tomba) en la place que l'ost

* Ainsi s'explique la tournure fréquente en vieux français : je les ai morts, c'tsi-k» àireje viens de les tuer [Ego illos habeo mortuos). Jamais mourir ik*esi employé comme verbe aclif dans Tancienne langue.

{Varmée) a^tft fait pour boucher le fleuve. » — « Aus chauciées {dans les cJiaussées) que Ton Q,\oit fait, » — « Des mura et des tours que vous a,Yez/et. » — « Grant partie des faiz nostre saint roy que je ai veu et oy, 1» — ce Cei choses que vous ai je rammteu (que je vous ai rappelées). » — « Ceulx que il avoient enterré, » — « Ces gens estranges quo le roy avoit apaisié. » — « Leurs dons et leurs aumosnes que tes devanciers leur auront donné. » — Encore, dans plusieurs de ces exceptions, c'est le verbe faire que l'on trouve invariable ; or le verbe faire^ nous l'avons vu, a montré de bonne heure une tendance marquée à l'invariabilité. Dans d'autres, ce sont des sortes de neutres {ffrant partie^ ces choses) qui ont maintenu le participe dans son invariabilité.

Lorsque le participe est suivi du régime, on trouve non rarement raccord : « Il avoit leue la Bible. » — a J'ai pardue ma mère. » — <t Un fort vent ot {eut) rompues les cordes des ancres. » — «. Le Sarrasin avoit ostée sa touaille de sa teste », etc , etc. — Mais, dans la plupart, dans la presque généralité des cas, le participe reste invariable. Et cette Invariabilité est sensible dans les phrases où un mémo régime, précédant et suivant deux participes, fait varier le premier et laisse le second invariable : a Orent desconft les serjansle roy etc?iasciés de la ville (ils eurent déconfit les sergents du roi et citasses de la ville). » — « Quant nous eûmes desconfit les Turs (Ttircs) et chaciés de leur herberges. »

Cette tendance paraît dominer chez les bons écrivains du xiv^ et du xv<^ siècle. Dans Froissard, le participe s'accordo le plus souvent avec le régime proposé, quoique l'on constate de nombreuses exceptions ; il reste invariable, sauf de rares exceptions, quand le régime suit. Dans ces vers de Villon, on trouve une syntaxe toute moderne.

La pluyc nous a débuez cl lavez Et le soleil desséchez et noircis, Pies, corbeaux nous ont les yeux cavez Et arraché la barbe et les sourcilz.

Signalons seulement cette construction, usuelle au moyen âge et qui se maintient jusqu'en plein xvii° siècle, dans laquelle le régime se place entre l'auxiliaire et le participe et impose régulièrement laccord à ce dernier :

Mort, j'appelle de ta rigueur

Qui m*fl5 ma maitresse ravie. (Grand Testament^ 978.) Le Franc Gonticr et sa compaigne Helaine Eussent ceste doulce vie hantée, (Ibid, 1481 .)

C'est cette tendance que l'on constate au xvi« siècle. Les meilleur écrivains en prose laissent généralement le participe invariable quand

le complément suit ; les exceptions où il y a accord fontTIlifimo minorite des cas ; ils font accorder le participe avec le complément qui le précède ; mais dans ce cas les exceptions d'invariabilité sont plus nombreuses. Quand le complément s'intercale entre le verbe avoir et le participe, il y a toujours accord.

Il y a donc eu un progrès dans la transformation de sens du verbe avoir. Lorsque le régime suit, le participe et le verbe se combinent en un temps composé quant à la forme, simple quant au sens : j'ai écrit = scripsi, tout comme fécnrai^ c'est-à-dire fécrire-ai (scrihere habeo) = scribam *. Quand le régime est intercalé entre avoir et le participe, avoir, ainsi isolé, pardo plus longtemps sa valeur de verbe actif et sa signification première. Cet emploi s'est maintenu jusqu'en plein xvii" siècle dans des constructions autrefois d'un usage ordinaire, aujourd'hui considérées comme des inversions poétiques.

Les endroits où la terre pressée A des pieds du Sauveur les vestiges écrits,

(Malherbe, Larmes de saint Pierre.)

Aucun étonnemcnl n'a leur gloire flétrie. (Corneille, Horace.)

Quand le complément précède le verbe et le participe, la syntaxe primitive, qui regarde avoir comme un verbe actif et non encore comme un auxiliaire, lutte contre la tendance nouvelle qui réclame l'invariabilité du participe. Cette lutte, longtemps indécise, devait logiquement, et si la grammaire avait obéi aux lois de la langue, se terminer par le triomphe absolu de Tinvariabilité, puisque, dans la lettre que j ai écrite et dans fai écrit la lettre, aujourd'hui la langue ne fait aucune différence, quant au sens, entre les deux passés indéfinis. Mais les grammairiens en décidèrent autrement.

Rien de curieux comme les discussions des grammairiens du x\ii* siècle sur les règles d'accord du participe passé. Ne comprenant pas comment la question se posait, ignorant que les lois d'une langue ne sont pas une création de la logique pure, et le résultat de considérations abstraites et métaphysiques, ils substituaient au sens grammati-

' Il suit de là quo Texplicalion do rinvariabilité avec le régime postposé, que donne M. Littré avec d'autres grammairiens, est inexaclc. Selon lui, dans la phrase fai écrit une lettre^ après avoir dit^'ai ^criV, comme on n*a encore aucune idée de la nature du régime, on suppose un régime neutre, cela: j'ai écrit e*la, une lettre, et le participe s'accordant avec ce neutre est invariable, il n'y a ici aucun accord de participe, c'esl-à'dire de radjeciif, avec un régime neutre exprimé ou souseutendu, parce qu'il n'y a plus de participe ou d'adjectif: écrit est fondu avccat et tous deux forment une expression simple; il n'y a plus de verbe et de participe, rouis un temps verbal. D'ailleurs ce qui prouve la fausseté de cette théorie, c'est que dans des constructions comme arrivées quelles furent elle» se mirent à..., arrivées devrait être invariable, puitqtt*OQ ignore de quel sujet il est attribut.

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cal le sens logique. Ne ponvant songer à interroger Fhistoire de la langue sur ce point, ils ne cherchaient qu*à rendre sensibles par des règles extérieures de grammaire, les différences les plus fines et les plua subtiles que leur esprit d*analjse leur faisait trouver dans les phrases les plus simples. Us s'engageaient là dans une voie tout à fait contraire au véritable esprit grammatical, et, marchant sur leurs traces, les grammairiens modernes ont ainsi surchargé la grammaire de règles minutieuses et compliquées qui ne reposent pour la plupart sur aucun fondement réel.

L*espace nous manque pour reproduire ces discussions où brillent la science de Ménage, la finesse de Vaugelas, la subtilité de Port-Rojal, de Bouhours. La règle de position déjà indiquée par Marot au xvi* siècle *, repoussée par ^lénage, est reprise par Vaugelas. Le participe exprimera Tétat quand il sera précédé, exprimera l'action quand il sera suivi du complément. Il ne faudra pas seulement tenir compte de la place du régime, mais encore de celle du sujet. On dira : la peine que celte affaire m'a donnée, et : la peine que ma donné cette affaire, La nature du verbe agira encore sur l'accord. On djra : le cominercs nous a Tenàupuissans, et nous nous sommes rendus puissans. S'il y a deux participes do suite, nouvelles distinctions. Dites : ils se sont trouvés guéris^ et elle s'est trouvé guérie. Et encore dans cette dernière phrase, si vous en croyez Port-Royal, vous no laisserez le participe invariable que si le verbe a une signification vraiment active, c'est-à-dire si l'on donne à entendre que c'est la femme elle-même qui a trouvé qu'elle était guérie. Mai 4, si l'on veut dire que ce sont d'autres personnes qui l'ont jugée guérie, le participe devient passif et il faut écrire : elle s'est trouvée guérie. Est-ce assez de subtilités ?

Le XVII® siècle sur ce point, faisant fausse route, a hésité, a tâtonné sans reconnaître les vrais principes auxquels il devait se rattacher. Les grands écrivains en général ont laissé le participe invariable quand lé complément suivait, cela va sans dire. Quand il précédait, plus d'une fois, conformément aux tendances de la langue, et en suivant l'instinct plus correct que les règles arbitraires des grammairiens, ils ont admis ri n variabilité du participe.

On trouverait des centaines d'exemple de non -accord du participe avec le régime préposé dans Corneille, Racine, Fénelon, Bossuet, Sévigné.

Ce n'est qu'au xviii*' siècle avec Re.staut, Beuzée et Condillac qu'on voit la fin de ces longues incertitudes et que se fixent les règles auxquelles est soumise la langue actuelle. Si les théories grammaticales du

* Voir le texte de celle règle dans notre Seizième tiède en France, Tableau de la langue^ page 271, note 1.

XVII® siècle se sont simplifiées, si Ton a renoncé à une grande partie des subtilités de Técole de Vaugolas et de Port-Royal, c'est cependant Tesprit de cette école qui a triomphé. Et la règle de position, règle tout artificielle, a fait loi.

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