DU PARTICIPE DES YBRDRS RÉFLÉCHIS
Dans les pages précédentes nous avons examiné le participe construit avec l'auxiliaire avoir dans les constructions les plus simples : fat écrit wie lettre, la lettre que j'ai écrite. Nous examinons maintenant un cas plus compliqué, c'est celui que présentent les temps passés de verbes réfléchis. Pourquoi, alors que l'auxiliaire est être, l'accord se fait-il comme si l'auxiliaire était avoir ?
On doit distinguer deux sortes de verbes réfléchis :
1® Les verbes proprement réfléchis, verbes essentiellement transitifs qui par hasard se trouvent avoir pour régime direct ou indirect le sujet même de l'action : louer quelqu'un^ se lonei'\ arroger quelque chose à quelqu'un (archaïque), s'arroger quelque chose ; casser le bras à quelqu'un, se casser le bras. Ces verbes sont proprement réfléchis, parce que l'action du sujet se réfléchit, se retourne directement ou indirectement sur le sujet lui-mémo.
2® Les \erhes improprement réfléchis, verbes essentiellement in transitifs, qui se font accompagner, les uns toujours, les autres dans certains cas, du pronom réfléchi, pour exprimer l'activité interne de l'action sans qu'il y ait un retour franc de cette action sur le sujet. Tels sont s'en aller, se repentir, se taire, s'apercevoir de quelque cfiose, se souvenir, se complaire, se plaire, etc. *.
De ces deux classes, la seconde est primitive, et a donné le type de la conjugaison ; la première est formée par voie d'analogio sur la seconde.
Les verbes improprement réfléchis, en qualité de verbes intransitifs, se construisent avec l'auxiliaire être, aux temps composés. A ce temps, en effet, les verbes intransitifs, lorsqu'il s'agit d'exprimer Tétat, le résultat de l'action et non l'action, prennent l'auxiliaire être. Or les verbes improprement réfléchis aux temps composés expriment, de par leur nature de verbes réfléchis, le résultat de l'action aussi bien que l'action.
^ Ajoutons quelques serbes neutres, tels que se nuire, qui par leur signification appartiennent à la première classe, et par la construction grammaticale à la seconde.
Comparez je fomhe et Je me repens;
je suis tombé je me suis repenti ;
il meurt il se meurt ;
il est mort il s*est mort (ancien français).
La nature de ces verbes une fois bien comprise, nous nous expliquerons facilement celle des verbes de la première classe.
Pourquoi l'auxiliaire vire dans il s est loué? Louer n'est pas un verbe neutre comme [se] repentir^ et on no voit pas comment l'analogie des verbes neutres a 'pu agir sur un pareil verbe.
C'est qu'en effet on a commencé, dans les verbes proprement réfléchis, par employer Tauxiliaire avoir. Il sa loué est la forme primitive, qui se maintient durant le moyen âge (quoi jue Ton trouve aussi parfois, et dès le XI® siècle déjà, i7 s est loué] :
Pordlcmcnt s'ad a Deu commandet. (Chanson de saint Alexis, 58, c, poùmo du XI* siècle ) E iùmM s*avoit pené, (Thomas le Martyr, 204, poème du xii* siècle.) Mais Couans'a bien défendu, (Brut, 6, 140, xii* siècle.) Trois fois lo lit, \oTS$*a pasmé. 'Flore, 711, xiu* siècle.)
Au xvi« siècle, le grammairien Du Guez donne pour le verbe accidentellement pronominal, aux temps composés, les paradigmes suivants : cornent m'aij je 2>orté^ s* a il portée nous avons nous porté, vous avez vous porté, se sont ils porté ; cornent m'avoy je^ favois tu, se avoit it^ nous avions nous, vous aviez vous, se avoient ils portée etc. De nos jours le peuple dit : il s'a hlrssé, il s'a cor/né.
Mais Tanalogie s'est iHeiuhie des verbes do la seconde classe aux verbes de li première. On disait j> 7ne repens, ci je me suis repenti; on disait aussi />' me luup\ on dit de même, par analogie, /(^ me suis loué. C'est ainsi (jue le fait pour un verbe d'être conjugué avec un pronom rèlléchi, lui imposa par voie d'analogie Tauxiliairo être, alors que, de par le sens, il aurait dû se conjuguer avec l'auxiliaire avoir. Et cela a lieu même lorsque le pronom rélléchi n'appartient pas en propre au verbe devant lefjuel le hasard de la construction grammaticale le place. On dit : // voulut, il a voulu se surpasser; si on met se devant vouloir, on dira^ // se voulut surpasser, il ,s'est voulu surpasser.
Et Mignot aujourd'hui aV5^ voulu surpasser (Boileau, Sat. m).
On dit : il fallut, il a fallu se passer de cela, et il se fallut, il s'est fallu passer de cela.
Il s'est fallu passer à cette bagatelle (Corneille, Menteur, l, v).
Telle est la force d'analogie qui, au mépris du sens et de la logique, étend, impose une même construction grammaticale à des verbes de
. ^i*e différente, lorsqu'ils présentent par hasard une forme extérimre
*^^ique. Preuve frappante de cette vérité que les lois grammaticales
^^ purement formelles et n'ont rien à démêler avec les diversités
^^'^lUes d'idées que les expressions soumises à ces lois peuvent pré-
"^^onc, pour résumer cette théorie, les verbes improprement rclléchis
^ont construits dès l'origine avec l'auxiliaire être, on qualité do
^,^^V>6S neutres. Les verbes proprement rélléchis à leur tour ont changé
. ^^Xiliaire avoir contre l'auxiliaire êlre, par analogie avec les verbes
^proprement réfléchis. De il jmsse^ il est passé, on est arrivé à il se
^^^9e, il s'est passé. De il se passe , il s'est passé, on a tiré // se birsse, il
^^i blessé. Et de il se blesse à la jambe, il s'est blessé à la jambe on a
^^Uclu à il se casse la jambe, il s'est cassé la jambe.
Voilà pour l'origine de l'auxiliaire être dans les verbes pronominaux.
^ue l'idée exprimée par le verbe put être active, la langue no s'en est
'pas préoccupée, se laissant guider uniquement par la forme extérieure.
Cette condition va nous expliquer maintenant les règles de l'accord.
Dans la vieille langue, elles sont simples. L'auxiliaire est vire, que le
verbe ait une signification neutre ou active, qu'il soit improprement ou
proprement réfléchi ; le participe par suite s'accorde avec le sujet du
verbe.
Pour les verbes proprement réfléchis, on disait au singulier : Lijilz (filius) s'est lovez (laudatus) ; et au pluriel II fil ,filii, sans s^ sr sont loué (laudati, sans s]. Ces règles se sont maintenues jusqu'en plein xvi° siècle : Jvsques aux enfans qui se sont donnez la mort (Montaigne). Ils se sont frottez leur main (Rabelais). Le nom que vous vous estes (fppropri/'Z (Pasquier). [Ils) se sont donnez trop de licence (II. Estienne); ^Sc .sr;/// eslus des rois (Desportes). Et même au xvii° siècle et plus tard : l^ous nous sommes rendus tant de preuves d'amour (Corneille, J/ch'lc). Du ciH les merveilleux efforts se sont plus d'animer... (Id., Toison d'or. Thomas Corneille, dans ses notej sur Vaugelas, constate avoir lu a dans un livra assez estimé, et qui n'a été imprimé que depuis deux ans : ils se sont persuadez que pour réussir, etc. ; elle s'estoit imrtqinèe quo.^ etc. ; c'est comme parle la plupart du monde », et Thomas Corneille ajoute que c'est mal parler, parce que l'auxiliaire être cache ici un auxiliaire avoir. On trouverait encore facilement des traces de cette construction primitive que condamne Th. Corneillo, chez les écrivains du xviii® siècle et du xix«. Elle n'a pas disparu de la langue populaire. Dans plusieurs provinces on peut entendre des phrases comme les suivantes : Elle s est faite un c1i<tpeau neuf. Ce qu'elle s'est dite. Nous-mème, en plein Paris, avons entendu cette phrase adressée par une femme du peuple à un homme qu'elle rencontrait : Le mal que je me suis faite. Voilà pour les verbes proprement réfléchis. Pour les verbes impro-
prement réfléchis, l'accord avec le sujet est une règle absolue. On ne trouve dans la vieille langue que quelques rares exceptions qu*on peut considérer comme de simples licences ou des fautes de copiste. Cette rè<;le se maintient jusqu'aux temps modernes où, quoique faussée dans sei interprétations, elle est encore toute-puissante.
Cependant, dès le xvi® siècle, les grammairiens commencèrent à voir dans les verbes pronominaux de faux verbes astifs. Cette théorie gagne du terrain au xvii* siècle et finit par triompher.
Pour les verbes proprement réfléchis, quand le pronom réfléchi était le complément direct du verbe, le mal n'était pas grand ; que le participe s'accordât avec ce pronom ou avec le sujet, le résultat était le même. Elle s'est blessée, ils se so»t blessés à la jambe ; ici la règle moderne est au fond d'accord avec la règle ancienne.
Quand le pronom réfléchi était complément indirect, la règle nouvelle contredisait Tancienne. La vieille syntaxe aurait dit : elle s'est cassée la jambe; la nouvelle dit : elle s'est cassé la jambe. Ici, les grammairiens ont eu raison de la langue et l'ont forcée à se soumettre à leurs règles. Mais dans l'un ou l'autre cas, la théorie nouvelle peut se soutenir, car elle est intelligible.
Où elle devient inadmissible, c'est à Tégard des verbes improprement réfléchis, de ces verbes in transitifs qui s'accompagnent d'un pronom réfléchi uniquement pour marquer l'activité interne de l'action : ici la plupart des grammairiens modernes se sont heurtés à des diffîcultéi inextricables dont ils no sont pas sortis. Comment, par quel tour de force transformer rauxiliairo être en auxiliaire rtewrP II est constant que la langue fait toujours l'accord avec le sujet ; mais comme rauxiliairo êfrfi doit, selon nos grammairiens, cacher un auxiliaire aroi/\ on fera du pronom rélléclii le régime direct du verbe. On expliquera î76' se sont complus dans 1p mal, par ils ont complu eux dans le mal \ ils se sont aperçus de leurs erreurs, par ils ont aperçu eux d^ leurs erreurs !
Dans l'état actuel do la langue, telle que l'ont faite les théories des grammairiens, on peut admettre que les participes des verbes improprement réllécliis s'accordent avec le sujet du verbe ; que le participe des verbes proprement réllécliis s'accorde avec le complément direct du verbe, l'auxiliaire être pouvant dans l'analyse grammaticale se remplacer par l'auxiliaire avoir.
Nous ne pouvons ici nous arrêter aux nombreuses règles de détail que les grammaires présentent au sujet do l'accord du participe construit avec avoir. Qu'il nous suffise de dire qu'elles trouvent toutes leur explication, sinon leur justification, dans l'histoire de la langue, et qu'elles sont pour la plupart récontes et sans racines réelles dans notre idiome. Nous nous permettons de renvoyer le lecteur à deux ^thèses
entreprises sous notre direction et d'après nos conseils, Tune par M. Bonnard sur ïe participe passé en vieux français (Lausanne, Bridel, ISll), Tautre plus étendue, par un professeur récemment enlevé par une mort prématurée à TUniversité et à la philologie française, M. Amédée Mercier [Histoire des participes français ; Paris, Vieweg, 1879). Ces études résument les travaux antérieurs. Ajoutons-y encore une courte, substantielle et profonde étude, — quoique d'exposition trop confuse, — sur îe participe passé dans la tangue française et son histoire^ par J. Bastin (Saint-Pétersbourg et Paris, Maisonneuve, 1880). Avec ces trois travaux, les lecteurs curieux de ces questions grammaticales pourront se faire une idée assez juste et assez nette des divers problèmes que soulève la théorie moderne du participe, des s«)lutions le plus souvent fausses que leur ont données les grammairiens, et des solutions véritables qu*apporte, dûment interrogée, Thistoire de la langue.
ADVEBBES EN ment.
On sait que les adverbes en ment^ si nombreux dans notre langue, sont formés, par voie d'analogie, de composés latins dont le premier terme est un adjectif féminin et le second terme le mot mente , ablatif du substantif féminin mens, mentis, esprit. Bonnement représente le latin hona-mente ; ctairement, le latin cJara mente. Mente du sens dV^- ;nï, caractère, passa rapidement au sens de manière d'être, manière; et c'est ainsi que inent, perdant toute existence comme mot indépendant, devint une sorte de suffixe adverbial qu'il suffit d'ajouter au féminin d'un adjectif pour changer ce dernier en adverbe.
Nous nous proposons d'examiner ici quelques cas bizarres de formation d'adverbes en ment dans lesquels à première vue on ne distingue pas facilement l'adjectif féminin qui a servi à le créer *.
Adverbes en amment, — Ces adverbes sont fort nombreux : abon^' damineni, arrogamment, brillamment, bruyamment, constamment, coulamment, couramment, élégamment, étonnamment, galamment, incessam^ ment, indépendamment, instamment, languissamment, méchamment^ péiulamment, précipitamment ^ puissamment, savamment, suffisamment, vaillamment, etc.
> Cf. Tobler, dans la ZeiUehrifl fur romanitché Philologie, 1879, p. 549.
Comment dérivent ils d'adjectifs ? On s'attendrait à àbondanîemmt^ arrogantemeni, brilïaniemenf, etc. C'est que, dans la vieille langue, pendant longtemps, les adjectifs en ant^ reproduisant des adjectifs latins en ans, anlis, n'avaient comme ceux-ci qu'une forme pour le masculin et le féminin : CeJe per menant hieneurieit (cette permanente félicité) ; sa 2)ei'menant vision (Sermons de S. Bernard, p. 528). — Pierres precioses, resjAendissanz, e mervedloses (Chroniques anglo-normandes, I, 250). — (Berte) Blanche fu e vermeille e plaisans a dense (Berte fut blanche et vermeille ei plaisante, charmante à dire). (Berte, vi.) — La constant obédience (Menngier, i, 6), etc. De là, en combinaison avec ment, des composés tels que ahondantment, poantment (puissamment) (Psautier d'Oxford, xxx, 30 ; xliv, 4), raillantment (Psautier de Cambridge, IX, 31). Mais suivant les règles d'euphonie auxquelles sont soumis en français les groupes de consonnes, le t tombe et l'on a les formes ahondanmenl, arroganment^ brillanment, etc. I/Alemaigne et d'ailleurs vinrent abondanment (Hugues Capet, 1134 ; poème du XIV® siècle). Hugues de Vanvenesse y vint moult poisanment (puissamment) (ibid., 1185). C/til vinrent à Paris assez suffisanment (ibid., 1210).
Enfm une modification purement orthographique assimile Vn à Vm, et on a les terminaisons animent qui se prononcent durant un fort long temps comme anment, c'est-à-dire an-ment [an-man). En effet, dans l'ancien et le moyen français, quand une voyelle était suivie de deux n ou de deux w, elle était nasale : année, donner, honneur, sonner, — homm£, femme, etc., se prononçaient an-née, don-ner, hon-mur^ son-ner, — hon-me^fen-me (fan-me).
Le groupe ammcnt [an-man), dans le français proprement dit, par suite de la rapidité de la prononciation, s*est plus tard réduit à a man\ il y a eu disparition du son nasal qui n'a laissé qu'une voyelle pure fl*. Et c'est ainsi que, bien que l'orthographe ne fût pas atteinte, la terminaison amment (an-man) est devenue ainan. La prononciation ancienne an-man s'est, on le sait, maintenue dans beaucoup de provinces, notamment dans celles du centre et de l'ouest.
Adverbes en emment : antécédemmeyit, précédemment, apparemment, ardemment, compétemmmt, concurremment, confidemment, conséquemment, décemment, différemment, diligemment, dolemment, éloquemment, éminemment, èquivalimment, évidemment, fervemmenl, impudemment, indolemment, indulgemment, innocemment, insolemment, patiemment^ pertinemment, 2)rudemment, récemment, réveremment, sciemment, etc.
Cette formation est analogue à celle des adverbes en amment, les adjectifs en eyit n'ayant non plus en général dans la vieille langue
* Comparez la prononciation populaire u-n^homme pour un- homme dana un kowm$.
^V fv'oBd forme pour le masculin et le féminin. Ce qui complique l'kis-
^m' ■nve de cette terminaison, c*est le changement de prononciation qui a
^g' •ftdé la sjllabo nasale en ou em. Jusqu'au xii« siècle, cette svllabe
W *• prononçait in\ on écrivait enfant et Ton prononçait comme nous
i prononcerions infant. Puis, au xii<^ siècle, en s'est changé d«ns la
I prononciation et souvent même dans l'orthographe en an : enfant se
' Pi^nonça comme nous le faisons aujourd'hui, c'est-à-dire an-fant.
C'est ainsi que Ungua^ cingula^ en ancien français Ungne et cengh ou
^^kj sont devenus langue^ sangle. Pour les adjectifs en ent, ils con-
*€ryérent, sauf un petit nombre, l'orthographe en tout en prenant la
prononciation an. Par suite les adverbes qu'ils formèrent avec m^nt
ftpent d'abord en entment (prononcez in-man), enment et emmcnt 'an-
^'^n), La prononciation assimilait donc entièrement ces adverbes
^QX adverbes en amment. La mémo réduction les atteignit dans le
^'ançais proprement dit ; la nasalisation de la voyelle an disparut,
pour ne laisser qu'une voyelle pure a. De là la prononciation aman
^ui est affectéo à l'orthographe emment. C'est ainsi que la voyelle
;'*tîne pure e est arrivée, sous l'action de l'w qui la suivait dans
^'*', à produire successivement les voyelles nasales en (in] et en (an)
*^ur se transformer enfin, après la chute de la nasalisation, en la
^^jelle pure a.
Dès le XII* siècle la langue montre une tendance à donner un ^minin ante^ ente aux adjectifs en a?ity ent, et par suite à transformer ^^ antement^ entement les adverbes en anment^ enment. Cette tendance paraît surtout dans les textes en prose écrits par des clercs qui traduisent ou imitent des textes latins.
Elle parait plutôt le fait de lettréi modifiant de parti pris l'usago ^îar amour pour la logique, que le résultat des tendances naturelles de la langue populaire. Elle se développe au xiv^ siècle et prend une extension considérable au xv<^ et au xvi** siècle, pour disparaître ensuite sans laisser presque aucune trace dans la langue moderne * .
Ardentement (Marot, Amyol, xvi» siècle).
Bruyantement (Tahureau, xvi* siècle).
Caurantement (xvi*' siècle).
DécerUemeni (Calvin, xvi' siècle).
Diffîérentement (Amyot, xvi» siècle).
DiligentemoU (Dialogue de Saint- Grégoire, 271, 10, xii« siècle; Perccforest, xv® siècle).
Dolentement (Chronique de Rains, xiii» siècle). Eloquentement (Rabelais, I, 23, xvi« siècle).
> Les exemples accompagnés du nom de Tauteur sans indication des passages sont empruntés à Littré.
Sxcellenlemeni (Brunctlo Latini, 625, xiv» siècle; Mcna^icr, I, 31, id. ; Oresme, xiv° siècle; Calvin, xvi« sièclo\ Ferventement (^Crélin, xvi^ siècle).
Oalantement (Kabelais, Amyot, Régnier, xvi°-xvii' siècle). Insolentement (Amyot, xvi* siècle}.
Méchantement (Rabelais, II, 3 A ; Despérier, xvi* siècle). Négligentement (Dialogue de Saint-Grégoire, 152, 20; xii° siècle). Patientement (Marguerite, Lcllres, 5-, xvi** siècle). Pesantement (Amyot, xvi° siècle).
Prudentemsnt (Oresme, xiv® siècle).
Recentement (Paré, xvi® siècle).
Sçaventement (Golgrave, xvi° siècle).
Deux adverbes, appartenant tous deux à la langue spéciale et savante de la pratique, jjrésentement et vèMmenkment^ ont conservé le souvenir de cette refonte, plus ou moins artificielle, des adverbes en amment et en emment. Présentement existe déjà au xiii® siècle, vélUmeniement au xiv^ siècle : je ne connais pas d'exemples de véhémemnient ni de présemment.
Avec les adjectifs en e7is, entis, il ne faut pas confondre les adjectifs en entus : ceux-ci donnaient aussi une terminaison masculine ent et une terminaison féminine enle : tels sont lent, ojmîetit, succulent, ttirhulent, violent.
Lent a donné régulièrement lentement qui date des premiers temps de la langue et s'est maintenu intact jusqu'à nos jours. Violent et opulent ont formé leuri adverbes dans le moyen français : violentement (Lanfranc, xiv^î siècle; Calvin, Préface de V Institution chrétienne ; Amyot, xvi° siècle) ; opulentement (Amjot, xvi« siècle). Puis, confondus avec les adverbes en entement, ils en ont suivi le sort, et sont devenus comme eux, mais indûment, des adverbes en émanent.
Succulent et turbulent ont formé leurs adverbes au siècle dernier; la langue ne distinguant plus dans les adjectifs eni ceux qui remontent à un latin ens de ceux qui remontent à un latin entus, ces adverbes ont suivi dans leur formation l'analogie générale : de là succulemment et turhulemment.
Il n'y avait pas que les adjectifs en ant et en ent [ans, antis ; ens, entis) qui n'eussent à l'origine qu'une forme pour le masculin et le féminin. Les adjectifs en al et el (du latin alis), tels que royal, mortel ; en il (du latin m^), tels que gentil, vil, soutil (subtilis) ; d'autres parisyllabiques comme fort {de fortis), grand (de grandie), etc., gardaient leur forme unique dans les adverbes auxquels ils donnaient naissance : royalment, mortelment, genfilment, vilment, soutilment, fortnunt ou forment, grandment ou granment, etc. Tous ces adverbes ont été réformés, ot l'adjectif a pris la forme féminine quo lui donnait la syntaxe nouvelle do
la langue : royalement, mortellement, vilement, soidilement , et subtilemeiit, fortement, grandement, etc. De l'ancienne syntaxe, il n'est resté que deux exemples, gentiment et communément. Gentiment est pour gentilment avec suppression de 17 mouillée finale de gentil ; commune" ment est pour communelment de Tancien ïià]Q(t\M communel (latin com^ munalis), disparu de la langue moderne qui a repris au latin corn* munal.
Adverbes en ément, aiment, iment, vment. D'une façon générale on peut dire que dans ces terminaisons, ïe muet caractéristique du féminin a disparu après Vé, Vai, Yi ou Vu devant ment. Aisément est pour aiséement, vraiment pour vraiement, joliment ^our joliement, absO" lumen t pour absoluement.
Aiséement (Des Pdriers, Cymbalum, II, xvi® siècle). Assuréement (Amyot). Délibéréement (Amyol).
Démesuréement (Roland, xi° siècle).
Désespéréemen t ( A my o t) .
Ve muet, dans ces mots, est tombé d abord dans la prononciation, puis dans l'orthographe, comme il est tombé dans licou pour liecou = lie-cou, dans la forme i^oétique Je prirai pourri? prierai, dans remerciment pour remercienient , dans éternument pour éternuement^ dans gatté ^OMV gaieté, etc.
Les nombreux adverbes en ément qui reposent sur des adjectifs ou des participes en é se divisent en deux classes : les adverbes de formation ancienne qui ont eu certainement la terminaison éement, tels sont ceux dont nous venons do citer les formes primitives; et les adverbes de date récente qui, formés sur le modèle des précédents, alors qu'ils avaient déjà réduit éement à ément, ont immédiatement reçu la terminaison ément : tel carrément. Dans l'une ou l'autre de ces deux classes viennent prendre place, d'après la date de leur formation, af-fectionnément , aisément, assurément, carrément^ décidément, délihétément, démesurément, dérèglement, désespérément, désintéressement, désordonnémenty déterminément, effrénément, effrontément, enragément, erronément^ figurément, forcément, inconsidérément, indéterminément, inspirément, inopinément, isolément, modérément, momentanément, nommément, obstinément, outrément, passionnément, posément, prématurément, pressément, privément, proportionnèment , sensément^ séparément^ simultanément, spontanément.
Comment s'expliquent aveuglément, commodément, conformément, confusément, diffusément, expressément, immensément, importunément, impunément, obscurément, opiniâtrement, opportunément, précisément, pro-^ fondement, profusément, uniformément? On s'attendrait à aveuglement^
292 ÉTODES FRANÇAISES
commodetnent, eonformaneni, ton-, tUf-, pro-fusemtnl, txpressement, ti vmisemmi, im-, op-portwiement, obscuremenl, précisément, pro/oitiUmtà uiii/ormemenl. Cliaciui de ces mots doit être examiné à part.
AveuijUmeul et opiniâlrémmt viennent, non do avet'ij!e et opiniâlif, mais de aveuglé et o/miiâlré, et sont corrects. De même CDii/oritiêmeiit, anciennemont conformé/ment, dérive, non de conforme, mais <\s conformé . et sert de type à uniforntémntt. Commodément est dû à l'analogie de l'nrchaïriue accomodèmenf, au xn* siècle aeeomod^menl [Amyot, Plutarque, Qiuvres mêlées, xxii, 131, édilion de 1822). Confusément, diffusément, profusément sont difficiles à expliquer. Les plus anciens exoRiplej que l'on ait de ces mots datent du xt° et du xvi' siècle et ils olTrent les formes correctes confusément, diffusément, proftisemeiit, ce qui prouva (jue ce j formes sont primitives et qu'on ne doit pas. pour expliquer ces adverbes, aller chercher ou supposer dei adjectifs ou des participes hypothétiques confuse, diffusé, profusé, dont on n'a d'ailleurs aucun o.'cemplo. Diffusé, dont se réclama M. Littré, est un mot tout récent, appartenant À la langue spéciale des sciences. La question e^t donc de savoir comment les formes primitives ont cliangé leur e muet en i fermé. M. Tohier supposa — avec raison, ce semble — une action des mots latins confuse, diffuse, profuse, prononcés ù la françaiso, — termes d'écolo entrés dans l'usage, et qu'un aurait pris dans nos trois adverbes en ment pour des participes passés français, Le premier exemple de cette action se rencontrerait danj A.myot qui a confuséemmt.
C'est une action de ce goure qu'il faut roconnaître dans impunément, corruption sous l'influence du hlin împune de la forme ancienne impunimtent, et dans précisément, corra'^iXoa sous l'influence du latin pretUe do la forme ancienne pn'memeH;. En est-il do laèm^ i^o ej-pressiment ! l'aut-il voir dans ce mot une corruption analogue do l'nncion français tsiiressemenl sous l'action du latin exjtresse? Mais à côté de expresstvient, l'ancien françaii dit ausii espresseemeni , forme qu'on rencontre dans des textes de la fln du siii" siècle ou du xiV siècle [Litre dti Mestiers, 137 ; Jubînal, Nouveau ReeueH, 11, 129), et dans laquelle lo second des deux ee consécutifs se prononçait encore comme unenl^ muet. Il est doue impossible de voir là une action du latin s. sans parler d'autres raison» tirées da l'histoire do la langue
tent contre cette hypothèse. On est donc amené à admettre un at^ectif t-spressé formé sur le modèle de pressé et tiré par dérivation de exprtfsut. Importunémmt, dans Montaigne imporlunéement, est dû à l'analogie do l'archaïque inforluniement, et il amène à son tour opportunimeni. Restent immensément, profomlément et obscurément. Immensément est moderne; peut-être a-t-il subi l'acllon analogique de seiiBénie/il, intensément, censément. Les deux autres adverbes datent des origines de !>
langue et sont jusqu'au xvii« siècle oscuretneni et plus tard ohgcurement, pro/ondêinetii. Par quelle action Ye muet est il devenu é formé? nous ne pouvons le dire.
Vraiment et {/aiment étaient autrefois vraieinent Qi gaiement; réduction régulière de aie à ai,
Hardinientf indéfiniment, infiniment, joliment, poliment, ^miment, ont de la même manière perdu Ye muet do la finale primitive iemenf.
Mêmes faits à constater dans absolument, amlifjnment, asMument^ congrûment, continûment, crûment, dissolument, dûtnent et indûment, éperdument, goulûment, ingénument, nûment, résolument. Remarquons seulement la bizarrerie de Torthographe qui, après avoir marqué dans tous ces mots Yu d'un accent circonflexe^ pour rappeler Ye muet suivant disparu, supprime au hasard cet accent.
Il nous reste, pour terminer cet examen, à parler d'adverbes en ment dont le premier terme présente, non une forme d'adjectif incorrecte on apparence, mais une forme inconnue : hrièvement, grièvement, nuitamment, sciemment, traîtreusement ; — ajoutons comment et quasiment.
Brièvement et grièvement reposent sur les adjectifs archaïques hrief, hriève ; grief, grièvc^ qui dérivent régulièrement du latin populaire hrevis, grevis (latin classique gravis]. Ces adjectifs ont disparu en laissant, entre autres souvenirs do leur existence, leurs composés adverbiaux en ment ; et ils ont été remplacés par les formes savantes correspondantes, reprises directement au latin classique, &n>/*par bref tiré do brevis, grief {^ar grave tiré âo gravis.
Nuitamment vient d'un adjectif ou participe nuilant qui se trouve dans le composé anuilant (du verbe anuiter, faire nuit), mot de l'ancienne langue. Nuitamment est donc, soit une réduction d'un adverbe anuitamment^ soit un composé avec ment d'un participe imitant abrégé de anuiter.
Scienvnent vient de même do scient, qui est plus usité sous la forme escient (scientem).
Traîtreusement présente une histoire assez compliquée. Le vieux français, pour traître ^ dit au sujet fraifre, au régime traitor, traiteur, La forme du régime traiteur donne un féminin traiteuse, d'où l'adverbe fraiteuseménf. Puis, sous la double influence de la syllabe initiale tra dans traiteur, traiteuse et de la dernière syllabe tre dans traitre, il s'intercale un r dans leur, teuse; de là traitreur, traitreuse et par suite traîtreusement et traîtreusement. Cela n'empêche pas traifre de former à son tour son adverbe traitrement, traltrement, Traitreusement repose donc sur l'accusatif /mi7tfwr = traditorem (latin populaire Iradlctorem) ; traitremsnt reposa sur le nominatif /a7/7/"^ = tradilor (latin populaire t radie tor).
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