‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 15 sur 75 · OMBRES & FORMES · texte numérisé non relu

OMBRES & FORMES

Tout s'anime de nous, sans doute ; mais enfin tout semble animé de soi aussi : nous avons donné aux objets l'habitude de vivre : elle est bien prise. Ainsi l'histoire respire dans tous les coins du paysage.

La maison, les meubles, qui nous entourent, que de témoins, que de complices, histoire et paysage à chacun de nous. Les choses nous sourient et nous aident, ou nous boudent, nous gênent et nous ennuient. Et parfois on dirait qu'elles s en doutent.

Voilà les fées et les sorcières. On rencontre Ariel et Titania, ou Trissotin garde-champêtre au coin du bois. Et Trissotin même, Bottom joue Pyrame pour les uns et leur fait la révérence, tandis qu'il fait le philosophe avec les autres et leur envoie la pétarade en ruant.

Fées et sorcières, la nature, les objets, les rencontres, le hasard et l'accident.

Les plus suaves fleurs, les fleurs de la chaleur mourante, quand on va voir, tout à coup, le soleil déjà bas, entre les peupliers ! Ha, on ne s'en doutait pas : une

OMBRES ET FORMES journée d'été qui meurt ! Mais les fleurs le savent ; elles ont leur sueur d'amour.

Beauté des corps : nous ne pouvons rien concevoir de plus brave ni de plus beau que la beauté des formes vivantes.

Au soleil couchant, tu marches sur du vermeil, et le chaume est un semis de violettes. Mais si tôt le dos tourné au dieu, tu foules une ombre bleue de pierre, et la terre est de grès glacial.

Leçon.

La nature est un art aussi. Pour notre sentiment comme à notre connaissance, toute la nature ne consiste qu'en images. Elle est le livre changeant des métaphores, le propre texte de la vie. Ainsi, nous ne prenons possession de la nature que dans les formes seules. Bénie soit donc la variété ! elle est le lieu même de tous les objets : elle est à l'appétit de la connaissance ce que sont les couleurs à la lumière. Qui attente à la variété du monde, attente à la vie.

La truffe sent la fraise mouillée et la salive du jeune baiser, des baisers verts.

Charme de la lune : caprice de la forme.

Elle croît et décroît. Au ciel, par elle, chaque nuit est diverse. Elle varie le silence et le rêve. Elle fait accord à l'humeur ou contraste ; elle caresse ou divertit.

De là qu'elle est si forte ou si habile à plaire. La lune dans le ciel, comme une femme à la maison : la passion anime tout l'espace, et l'on sent l'attente ou l'odeur de l'amour.

Le vent, le maître fou ! le hasard volant, le vent qui nous fait sentir que nous sommes feuilles. C'est pourquoi il nous trouble la tête, il nous écorche les nerfs, il joue de nous. Et par ce qu'ils vivent dans le vent, tous les marins sont joueurs.

Un merle sur la branche : il nourrit sa petite toute frêle, toute en duvet blond. La merlette lève la tête et tend le bec : elle l'ouvre tant qu'elle peut. Le père merle pique la pointe du sien dans le petit bec béant tout fin fendu ; il y entonne la pâtée bien humide, bien menue. La petite crie de joie et de faim : oui : oui ! oui ! et

OMBRES ET FORMES bat des ailes. Et le père ne se lasse pas de faire la nourrice. Un des gestes les plus ravissants de la nature.

0 nature, nature, pour quoi te faire tant aimer ? pour quoi tant d'amour ? pour quoi tant de beauté ?

Voici le soir. Avec l'ombre qui s'étend sur la prairie, le grand paon de la lumière finit de faire la roue au ciel occidental ; et sa tête est déjà cachée sous l'horizon.

Contre le mur du jardin, les capucines renversent leurs ombrelles vertes. Elles s'arrêtent, pour la nuit, sur la route de Compostelle. Demain, quand le soleil sera de retour, elles redresseront leurs parasols ; et après avoir chanté un cantique, elles reprendront leur voyage, les douces pèlerines.

Tronc, colonne, glaive ou hampe, la tige est une affirmation de la vie, une fois pour toutes : de la tulipe au pin, et du palmier au narcisse.

Et l'homme même est un arbre marchant.

Le grand pin est un guerrier trop vain, coiffé du pétase, mué en terme, ancré dans la terre, par la colère des dieux. Ils n'aiment pas ces fronts altiers. La racine avec ses suçons est le type éternel de tout ce qui veut

REMARQUES et cherche nourriture : le tronc veineux, les rues des villes, le parenchyme de la feuille, le delta des fleuves, et la source des rivières en filets innombrables. Il s'agit d'étendre en tous sens les tentacules de la vie. La pieuvre est une racine. La racine est un poulpe. La cellule, qui se dédouble et se répand, a la forme d'une racine qui obéit à une géométrie infaillible.

Les formes et les fonctions sont puissances les unes des autres. Le poumon est un arbre ; la feuille est un poumon. Partout, le jet du membre mâle, jusque dans le canon et son affût à roues. Partout, la bouche de l'organe femelle. Cette attente avide, cette chaude patience, qui demeure et qui aspire, qui demande. La feuille de vigne porte toute sa légende : elle est à la fois le double sexe qu'elle couvre.

0 beauté de tout ce qui touche à l'amour, beauté qui les contient toutes. Et ces niais voudraient nous en faire rougir ? Ces sots voudraient qu'on se tût sur le moteur éternel de toute la nature.

La nature ne vit que d'amour et pour l'amour. La nature est une machine à faire l'amour.

Il n'est science que de la nature. II n'est vraie pensée que d'amour.

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