‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 28 sur 75 · A CAPELLA · texte numérisé non relu

A CAPELLA

mais elle y restera seule. Le temple sera désert ; et la solitude du palais, immense.

Elle mourra dans U misère de son luxe et l'inanition de son opulence. Elle n'aura que de l'or, à se mettre sous la dent, et pas une mie de pain, pas un grain de blé vivant. La politique est un aliment mortel pour la colombe de l'âme : elle l'étoufîe. Si Rome meurt en esprit, elle n'en a plus pour longtemps ; par ce qu'elle doit vivre en esprit et ne peut autrement.

Le bon vieux pape Pie, le brave tailleur attentif à la robe sans couture, — et il savait coudre un point par ci, et mettre par là l'aiguille, — est mort comme un vrai pape doit mourir. Il vivait en esprit, celui-là. Et même quand il semblait une bête aux gens de la curie, et un sot aux habiles. Il ne dînait pas à la table de Néron, pour souper à la mense de Jésus Christ. Mais il jeûnait chez les démons de la terre, pour boire le vin du paradis. Dur aux hérétiques, et droit comme une croix entre les mains d'un enfant sage, il savait que la cruauté des grands est la plus hideuse des hérésies.

Et il a choisi de mourir, plutôt que de bénir l'injustice des puissants.

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Au fond, la science cherche à vaincre la mort, tout comme la religion. Elle peut se vanter d'y tendre en fait et non en illusions. Il ne reste rien d une religion morte. Tout s'ajoute sans cesse à la science.

Cependant, l'illusion des religions a pu être, elle est SI forte, que les fidèles en sont soustraits à la mort. Ils se flattent de n'y être plus soumis. Ils ont pu prendre le parti de la mort, tant ils ont de certitude contre elle, tant ils ont de force à la nier qu'ils s'assurent de n'y pas croire.

La science au contraire, en attendant de l'avoir vaincue, multiplie la mort infiniment, en multipliant à l'infini les raisons de la connaître, le sentiment que nous en avons et les occasions d'y croire. La belle affaire, en vérité, que les rayons au delà du violet aient pu produire la vie dans la première cellule de la matière. Tous les rayons au delà du violet et en deçà du rouge n'empêchent pas la plus belle vie de s'éteindre, la plus grande âme de mourir, et de savoir qu'elle meurt. Elle le sait même mieux qu'une autre. Philosophie, religion, science, il faut mesurer toute puissance à ce qu'elle peut contre la mort.

§ Après Lamarck, le plus admirable des esprits

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qu'il y ait eu dans la science moderne est sans doute Pasteur. Il a bien vu que la médecine est le terme de toutes les sciences. Tout le reste n'est en progrès que pour mener à la médecine et conduire au salut de la vie.

L'univers est fonction de l'homme, pour la conscience ; et non pas du tout l'homme fonction de l'univers. Voilà ce que Berthelot n'eut jamais compris. Lui et ceux de son temps, M. Renan tout le premier, tirent une espèce de suprême orgueil à ne point se soucier de l'homme, et à l'anéantir dans ses découvertes. Cet esprit est celui de la théologie la plus farouche : par un étrange détour beaucoup de savants rencontrent Calvin et les docteurs rigoureux de la grâce : dans les uns et les autres, je reconnais la fausse humilité et la superbe triste des stoïciens.

Ils ont l'air de croire que la grandeur de la science se mesure à son indifférence ; et même ils en tirent vanité. Cette grandeur est oratoire. Elle est un thème d'éloquence pour les philosophes : « Voyez comme nous sommes sans intérêt à rien de ce qui préoccupe, courbe ou séduit les autres hommes. Je veux la vérité, je la cherche ; elle est mon seul intérêt. Si elle est triste, qu'importe ? Je ne suis que plus grand de m'y ranger. Et supposé que je découvre le mot total du monde, ma grandeur est encore plus réelle, si le mot du monde

en est la ruine. » Assurément, la vérité est la vérité, ni triste ni heureuse, — vraie. Quand la félicité éternelle tiendrait à ce que deux et deux fissent trois en quelque manière, il faudrait bien la sacrifier à ce qu'ils font quatre certainement. Mais il n'y a pas que la vérité. Les hommes ne sont pas sur la terre pour vivre et pour mourir serfs de la vérité. La science a ses droits, et la conscience a les siens.

Les pilules de Berthelot pour nourrir les gens, est-ce après tout un si beau rêve, s'il n'y faut voir que le triomphe de la chimie ? En bon savant, Berthelot n'en a pas connu l'intérêt suprême, qui sera de délivrer les pauvres animaux de la vie. Ils seront enfin rachetés de l'affreux destin, qui ne les fait vivre que pour servir de proie et toujours sans défense : ils ne vivent que pour être mangés, dans l'esclavage et dans la mort. Loin de l'abattoir et du fouet, remise leur sera faite de l'atroce nécessité. Voilà une conquête ; voilà un pas divin de la science, si jamais elle le fait.

§ Plus les hommes sont simples d'esprit, mieux la religion les aide et leur convient. Les religions vont assez souvent avec la simplicité d'âme, le vide des pensées et la paix de la vie : quelque subtiles qu'el'es puissent être dans la cervelle des théologiens, ou si méchantes qu'elles se montrent dans l'usage des prêtres et des politiques, on regrette en elles un passé sans orage

CENTRE DU CENTRE et des bonheurs tranquilles. Pour les plus religieux euxmêmes, l'ancien temps est toujours celui de la religion parfaite : le présent est presque toujours déchu de cette antique perfection, aux yeux d'Aristophane comme à ceux de Verlaine. Le doute enfin est le contraire de la religion : plus que la négation, à beaucoup près. Les dévots de la matière font une religion qui ne le cède à aucune autre. Ceux de l'Etat n'ont pas moins de force ni de venin. Entre ceux ci et ceux-là, il est un lien : penser dans le troupeau est la condition commune.

Les âmes simples vivent sans souci de la mort, et meurent bien plus facilement que les autres. Quel homme pourrait être boucher, à moins d'une simplicité hideuse ? Il n'y a pas de doute là où la conscience du monde est très faible. Et où il n'est pas de doute, la mort n'a que peu de prise ou pas du tout. De là, que les puissants docteurs et les nihilistes passionnés trouvent un attrait si fort aux plus simples gens, et qu'ils admirent avec tant d'émotion la mort des paysans, des bêtes et des arbres.

§ Les enfants ne nous sont si doux et si rieurs que pour n'avoir aucune idée ni aucun sentiment de la mort. Telle est leur société naturelle avec les petits chiens, avec les ànons, avec le peuple simple des campagnes, avec les femmes encore jeunes et bien amoureuses, avec tout ce qui n'est pas sorti de la nature enfin. Les enfants

REMARQUES connaissent si peu la mort qu'ils n'en ont pas le moindre SOUCI. Ils n'y pensent parfois que pour jouer. Ils s'amusent à ensevelir une grenouille ou un moineau. Ils jouent au malade et à l'enterrement. Un enfant qui pense à la mort nous épouvante, comme un enfant qui fait allusion à l'amour m'irrite et me dégoûte. Quand je vois un de ces petits singes bourgeois faire l'entendu sur le mystère qui lie l'homme à la femme, l'envie me saisit de le mettre sous mon talon jusqu'à l'écrasement.

Un doux enfant, pur et blanc, s'il est perdu au cours d'une maladie rapide, on ne peut le voir sans larmes, parce qu'il essaie encore de rire et que seul il ne pleure pas. Il est tout comme un agneau, le matin que le boucher vient le prendre à sa mère, avant Pâques. Il est comme la fleur de trèfle qu'approche la faux. Il ne se doute de rien. Il ne sait rien de la mort : il meurt, que la mort ne lui est rien. Et voilà sa douceur infinie pour ceux qui savent et qui attendent.

Mais quand un enfant déjà grandelet vient d'échapper à un danger terrible, il a les yeux hagards et tout son être est convulsé. Il a vu la mort. Il a perdu son innocence. Révélation lui a été faite. Il ne sera jamais plus le même ni l'innocent qu'il était ; et le cri qu'il a poussé en est le signe, ce cri qui ne ressemble à aucun autre, où le désespoir de la vie a passé.

Dans l'enfant, comme une eau de source, on goûte

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la double chasteté de l'âme et de la chair : n'avoir point pensé à la mort, et ne point connaître le désir d'amour, n'en avoir pas reçu l'ardente flèche. Un enfant chaste et innocent joue avec les fleurs ; il les fait souffrir et il les gâte : il ne les aime pas ; il ne peut pas les aimer : par ce qu'il ignore 1 amour.

§ La présence de la mort, en fait, en sentiment ou en idée, change tout dans l'homme. Je suis parfois tenté de croire que la recherche de la volupté ne devient nécessaire au plaisir, que s il a conçu la mort. Les enfants, les paysans, les êtres simples, beaucoup de femmes ne connaissent pas la volupté. Des peuples entiers s'en méfient et 1 ignorent. Ils n ont que des besoins, et ils se bornent à les satisfaire, en quoi consiste tout le plaisir.

Pour la volupté, il faut une conscience qui ajoute à la vie, et qui ose prendre sur ce que la vie simple donne. Là volupté est un excès. Elle est si hardie de créer le besoin ; elle ose aller au delà de ce qu'offre la nature : elle ose même s'en passer. Elle tient de l'orgueil : comme lui, elle est une conquête, une projection audacieuse du monde intérieur sur le monde limité que l'événement nous réserve et que la fatalité nous prescrit.

POÈME

Je ne me lasse pas de voir.

Je ne me rassasie pas de regarder :

Mourir, ne plus voir, mourir ne plus mirer Le divin mouvement de tout ce qui passe. Qu'on possède des yeux sans besoin de l'avoir. Qui implore le temps et qui voudrait durer.

Je ne me mets pas, je suis mis au centre du monde Et banni de moi-même par cette amour profonde Qui de chaque regard jait un amant passionné.

A force de voir, je veux entendre

Je veux être à force de voir.

0 mort, n'obscurcis pas cette prunelle tendre.

La sérénité est une vue parfaite qui s'incline.

Assis sur la colline et le ciel dans les yeux.

Je contemple ce qui passe et j'y prends racine.

Rien n'est plus éphémère pour le regard amoureux Pour l'œil qui fait l'orbe et l'horizon des choses. Comme un cœur aux vaisseaux de la lumière. Rien ne fuit, rien ne meurt et rien ne passe plus.

POÈME

Mais la place où je me tiens sur la terre. Deux pieds carrés dans un coin de la plaine infinie. Suffit à me rendre maitre de l'univers. La coupe de cet œil hait toute vie.

Je sens pousser l'herbe et monter la montagne. Toutes les mers et tous les océans dans une goutte de rosée. Et le soleil dans la pensée, dans la pensée D'amour oii trempe ma vision et où je baigne !

ACHEVE D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENA Y - AUX - ROSES LE DOUZE NOVEMBRE 1917

ANDRE SUARÈS

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES. MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.

EXEMPLAIRE N° --f 'J, 0

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION, RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS. Y COMPRIS LA RUSSIE.

ANDRÉ SUARÈS

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