‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 27 sur 75 · A CAPELLA · texte numérisé non relu

A CAPELLA

Berlinot Berliny, le romancier, mi-bon père, mi-laïc, a de tout temps adoré les puissances. Avant la guerre, il ne cessait de pleurer sur la France et de l'humilier devant tout ce qui se fait à Cologne et à Berlin.

Cest un écrivain médiocre qui n'a point d'autre talent ni d'autre style que celui de tout le monde : il plaît par là ; il est égal à la petite pluie, et il n'a pas moins d'éclat. Aussi original qu'une feuille de chou, il est de l'Académie française, en vertu de sa médiocrité même. Il nourrit de son pot-au-feu sans os ni moelle tous ceux qui pensent bien : on nomme ainsi ceux qui ne pensent pas, qui de la sorte ne courent jamais le risque de mal penser et de faire pleurer leur pauvre ange gardien, les ingrats. Il y aurait moins de mystères dans l'Etat, sous le ciel et sur la terre, si on avait de bonnes définitions.

Jadis, du temps que la reine Berthe filait et que la République faisait rougir la délicate vertu des rois, vers I an mil neuf cent onze ou douze, on avait vu Berlinot Berliny à genoux devant l'empereur d'Allemagne. Le pape et l'empereur hantent ces têtes là : Victor Hugo a fêlé pour toujours le timbre de ces petits bourgeois. Après l'Eglise, ils n'ont rien tant admiré que l'ordre

allemand, l'état allemand, l'armée allemande, le centre allemand, le chef allemand et les pieds de l'Allemagne dans les cinq parties du monde, et jusqu'aux portes du paradis : car l'Allemagne est au mieux avec Saint Pierre. Au fond, ils ont toujours envié le roi de Prusse pour leur pays : rien n'est piteux aujourd'hui, comme de les voir haïr au delà du Rhm la monarchie parfaite qu'ils voudraient servir en France.

Berlinot Berliny est plein de vérités premières depuis la Saint-Michel de mil neuf cent quatorze : à la Saint- Michel, on déménage et on renouvelle tous les baux. Il soutient que la bataille de la Marne est une victoire de Sainte Geneviève. La guerre est le châtiment des ministres, de leurs femmes et des mauvais livres : tout comme sous Attila. Le ciel a justement brandi le fléau de Dieu sur la France, pour la punir de ses péchés. Elle méritait sans doute la mort, pour lui apprendre à vivre. Mais Geneviève la bergère était là, entre la Marne et la Seine : elle sait le chemin. Il n'a pas moins vu Jeanne d'Arc entre Soissons et Reims, quoiqu'il ne se rappelle pas l'avoir jamais rencontrée à Beauvais ni à Rouen. Des voix particulières lui ont d'ailleurs révélé que la sublime jeune fille a été brûlée comme hérétique par la Révotion : évêque, évêque, vous êtes républicain, et votre nom 1 indique.

Berlmot Berliny affirme que Rome pardonne à la

A CAPELLA la France d'avoir déclaré la guerre à la pieuse Autriche et à sa chère petite fille la Serbie. Enfin, si on l'en croit, Benoît XV rendra la paix au monde, pour peu que la République fasse amende honorable au Vatican.

L'autre jour, il discourait là-dessus et parlait de» bienfaits inestimables de la guerre, qui permet de bien mourir à tant de gens qui ont mal vécu. Caërdal écoutait malgré lui ce demi bon père en sa docte homélie. II lui parut soudain si odieux et si ridicule dans sa sottise appliquée, que cessant de se contenir, il prit la parole et dit à cet académicien :

Non, Eminentissime portier. Car, après tout, je puis bien vous traiter en cardinal : vous l'êtes in partibus januarum, au titre du caquet, des chantres et des commères : vous êtes le gond et le pivot de toutes les sacrées portes de l'intrigue ; et combien d'autres pareils à vous ! Non, vous ne ferez pas croire que Benoît XV aime la France, et moins encore qu'il aime la justice. Son feu pour toutes deux est si chaste qu'il les fuit. Et s'il aime Jésus-Christ, c'est une affaire entre Dieu et lui : Jésus lui fera rendre compte de sa politique. Mais nous, que ferons-nous d'un prêtre qui n'aime pas ? Non. Vous ne nous en donnerez plus à garder, ni à Versailles ni au Transtévère. Nous ne croyons plus à la morale de Rome ; et par ce qu'elle est une politique, elle a cessé

REMARQUES non seulement d être divine mais d'être humaine, au sens humain de la charité : car il y en a un, et il est né peu à peu de la chanté divine. Un pape à genoux devant les puissances du monde n'est plus que le vicaire du grand Turc ou du grand Boche.

Vous et vos pareils, vous pleurez trop sur le Saint- Siège, Eminentissime portier, et pas assez sur l'Eglise. La seule faiblesse de Rome est de ne pas croire à sa force. Et sa honte est de croire à sa faiblesse. Rome a donc perdu la foi? Le pape aurait toute la puissance, s'il ne gardait pas le regret et la superstition de la force temporelle. Fût-il seul, fût-il sans ville, sans Vatican et sans armée, il aurait l'autorité, qui est l'âme du pouvoir. Mais quoi ? il ne serait pas seul ; pour armée, il aurait toutes les foules catholiques, et celles même qui ne vont pas à la messe ; pour ville, tout l'Occident ; pour Vatican, )e monde entier. Faites en l'essai : allez-vous en, pape Benoît, et laissez la tiare au cardinal Mercier.

Saint-Pierre ne tient plus les clés, mais un étal à pièces d'or et à gros sous. Vous pesez tout, ici, dans les balances du changeur. Le genre humain ne vit pas pour le troc : il a faim de justice. Malheur à qui trompe 1 espoir de la justice, que le genre humain a mis en lui. La politique a perdu Rome : elle perdra la papauté.

On ne la privera pas de ses palais ni de ses temples :

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