TOILE DE FOND
Pour quoi ne pas l'avouer ? Ce qui n'est qu'objet nous ennuie. Que de peine pour s'attacher à l'objet seulement, et quelle fatigue vaine ! Le poète ne s'y résigne pas.
Flaubert sent trop l'huile ; mais il a nourri l'art d'écrire et de conter : il y a versé la moelle la plus dense, la pensée la plus forte. Hormis Shakspeare, Goethe et Dante, pas un artiste, peut-être, n'a cette portée avant lui. Balzac n'est qu'un historien et un politique d'une intelligence universelle. Flaubert ne met pas moins d'idées dans sa poésie que Goethe dans la sienne. La Tentation de Saint Antoine est le Second Faust de la France.
Racine veut être sans images. Il est sans univers, borné de tous côtés. L'image associe la nature à l'œuvre du poète. Victor Hugo, vide comme un tambour et comme un gong, sans aucune profondeur, est sans passions réelles : chez lui, c'est l'homme qui manque. Les Grecs sont puérils, d'une perfection qui nous laisse froids et ne nous touche plus : leur ciel est une voûte qu'on perce du doigt, et leur soleil un char qui roule ; leur horizon est clair comme un verre qu'on tient dans la main : il n'a pas plus d'infini que leur âme n'a de réso-
TOILE DE FOND nance et d'émotion. Tous leurs mythes sont morts, moms deux ou trois. Leurs sentiments nous sont plus étrangers que ceux des Lapons ou de la Chine. Pour eux, tout est clair, net, brillant, sans nuances et sans ombres : tout est sous la main. Leur art est parfait ; mais il ne produit que de petits objets. Ils ont toutes les certitudes. Ils sont à notre cœur et à notre pensée ce que la table de Pythagore est au calcul intégral. Ils n'ont connu ni la pudeur, ni l'amour, ni la mélancolie, ni la musique, ni la rêverie, ni la brume, ni la femme, ni l'harmonie sonore. Leurs vases sont plus beaux que leurs statues, à peu d'exceptions près. Les corps sont admirables : les têtes sont vulgaires ou absentes. La philosophie, l'ode, le drame même, tout est bas-relief chez eux. Ils sont incomparables pour tracer des lignes sur un mur, et faire courir la lumière sur des surfaces. Et nous, rien ne nous touche que les volumes. On veut nous faire croire qu'ils avaient une musique: comme s'il pouvait y avoir une musique, là où il n'est pas de vie intérieure. Pour les Grecs, tout est objet. Ils ne sont que sculpteurs. Et notre sculpture même trempe à présent dans' la musique.
Il nous faut l'univers comme toile de fond.