JANVIER 1918 ÉDITIONS DE LA
CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES, MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.
EXEMPLAIRE N° i 2 ( )
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION, RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE.
ANDRÉ SUARÈS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
Suave Mari Magno — Goethe le Grand — Voix et
Sourire — Essai sur le Clown — Bonheur — Pensées
du D"" William ]Makepeace Bruce — • Marc Antoine —
Poème
Se contredire — Grande poésie — Nuance — Forces
— TOmbres et Formes — Race et Histoire — Keats — Tolstoï ou Dostoïevski — • 0 douceur
Science — Protée — Egalité éternelle — Historiens — Rome
Arc de Triomphe — • Sur le Clown — Wagner Klingsor
— Autorité — A Capella — Centre du Centre —
Poème
Eglises — Sans Voile — Paix allemande — Verlaine
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE
Après tout, comme il faut être juste, je veux dire, mol aussi, l'entretien que j'ai eu avec le pape Benoit XV. (Quinze est le mauvais nombre pour les rois.)
Je n ai dû un si grand honneur qu'à mon respect pour les puissances. Je les honore, quelles qu'elles scient. Je le dois aussi, en partie, au bon renom de ma famille : qu'on m'excuse de le rappeler : elle fut de tout temps au service du Saint-Siège, et bien en cour, soit à Aniane, soit à Rome. J'ai pour grand-oncle, en effet, M. Le Louët qui a laissé un nom au Vatican, vers 1302 ou 03. Mais qui s en doute aujourd hui ? Vieilles traditions, vieux souvenirs. Du moins, ne sommes-nous pas suspects, comme tant d'évêques ou de religieux. Notre maison est du Morbihan. Nous sommes presque tous nés à Sucinio, et nos os sont à Vannes.
Mon entrevue avec le pape est l'événement le plus glorieux de ma vie. Les grandes émotions nous ébranlent. J'en suis resté fort triste, et ma gravité naturelle touche désormais à la douleur : j'ai vu la sainteté de près ; et comme elle ressemble à ce qu'il y a de plus ordinaire, qu'on la confondrait à s'y méprendre avec une loueuse
de chaises, j'en garde une sorte de surprise et d'humiliation. Plus humble que jamais devant un tel excès d humilité, je suis moulu dans ma propre misère, je suis même contrit.
J'entrai dans cette solitude du Vatican, où il n'y a jamais moins de cinq ou six mille chrétiens, hommes, femmes et mustafas. Le désert et la prison des palais apostoliques me parurent plus désolés qu'en tout autre temps, quand je dus convenir, montant le grand escalier, que les gardes nobles n'étaient plus là. Hé quoi ? a-t-on bien pu priver Sa Sainteté de ces hallebardiers porteurs de batte, vêtus de damiers tricolores, sa seule gaîté ? J'avais hâte d'arriver au second étage, le plus près du ciel, où Benoît XV daignait m'attendre. Je trouvai Sa Sainteté dans la salle de Saint-Buridan, peinte jadis à fresque par les Memmi et les Lorenzetti, mais que les catholiques allemands, toujours généreux, ont fait gratter et repeindre par les élèves de Cornélius : ceux-là sont des artistes religieux et sans reproche : ils ne sauraient nuire à la foi : leurs œuvres inspirent le double mépris de l'art et de la vie. Ils peignent comme des limaces ; et dans les limbes des bocaux, ils multiplient sans compter les larves séminaristes.
J'aurais beaucoup à dire sur Benoît XV. Il est si petit qu'on le cherche. Moins la majesté, ce serait un nain.
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE
Admirons en ce pape un nain majestueux. Il est à la fois le nocher de la barque de saint Pierre et le mousse qui n'a jamais navigué. J ai fait l'épreuve de sa bonté et de son innocence. Il ressemble à un très vieux enfant de chœur, qui serait sa propre grand'mère. Il est de la laideur la plus touchante, en ce qu'elle est pareille à la laideur de tout ce qui est laid. D'ailleurs, en lui tout est touchant. Il a le nez universel et neutre : sans partialité, il n'est pas seulement au milieu du visage : il va d'occident en orient. Je le tiens prédestiné à réunir les églises grecques. Son dos est impartial comme son nez ; et l'on voit bien qu'il porte le monde, à la mode d'Atlas : il se courbe sous le faix, et il lui reste un grand arc de la sphère entre les deux épaules. Quoi qu il soit tout en angles, rien n'est droit dans sa personne, et il y a du globe dans toutes ses lignes. Ses regards sont fort à l'abn sous ses paupières, qui font store et rideau. Comme il parle beaucoup, il n'a plus de lèvres, parce qu'il les rentre et se tait, après avoir parlé. On le sent paternel ; on le devine prodigue : mais il ne tombera pas dans l'erreur du vieux roi, qui partagea, de son vivant, son héritage entre ses filles.
Il est triste, comme un père à qui ses enfants ne rendent pas justice. Je passe sur les compliments d uscige, et je ne m'arrête pas aux premiers propos de Benoît XV, trop flatteurs pour moi.
Le pape leva les yeux au ciel, et commença de la sorte :
— Je me plains. On me traite partout sans respect, hormis en Allemagne, en Autriche et chez les Turcs. Il n'est pas une de mes paroles qui ne me rende odieux ou suspect. Qu'en pensez-vous ? Soyez sincère, mon fils, je vous le permets.
— Votre Sainteté juge de ses discours plus librement que je n'aurais pris l'audace de le faire.
— On ne m'a pas compris. Je ne suis qu'un pauvre prêtre. Je ne suis pas un général. Je ne suis pas un homme d Etat. Je ne suis pas roi. Je suis un pauvre prêtre, en prison.
— La prison est toute la terre, et le captif a les clés du ciel.
— Un pauvre prêtre, dépouillé, sans armes et sans force.
— Quoi ? le prêtre sans armes n'est-il pas le prêtre suprême, celui que nulle violence ne peut tenter ? n estil pas le juge qui dit le bien et le mal, celui qui ne dépend pas de la force, oint dans l'ordre de la charité, inaccessible à l'ordre maudit du fer et de la violence ? N'estce pas le vicaire de Jésus-Christ, que tous les peuples ont cherché dans ce déluge de barbarie et de crimes ? Et tous ont regardé vers lui.
— Ils ont regardé vers moi ; mais, mais je n'aime pas qu'on me regarde. Je suis petit, très petit. Les regards
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE passent au-dessus. Ce n'est pas ma faute : non è colpa mia ; je n'ai pas la taille.
— Voilà un prodige d'humilité.
— Je suis humble avec les grands.
— Et de grand courage avec les petits.
— L'Evangile commande le respect des puissances. Il faut rendre à César ce qui est à Dieu, et ne pas donner à Dieu ce qui est à César.
— On voit bien que Dieu a toujours le dernier mot à Rome.
— Rome est pour la paix. Je dois donner l'exemple, et faire à la paix tous les sacrifices.
— Le Vatican excepté.
— Sans doute. Je sauve le Saint-Siège en faisant le mort. Vous êtes bouillant, mon fils ; vous n'êtes pas propre à tenir le gouvernail.
— Je suis marin. Et j'ai mis la main à lajbarre.
— Vous n'êtes pas pilote. Il est temps pour faire le mort, et il est temps pour revenir à la vie. La barque de Saint-Pierre ira-t-elle contre les cuirassés de l'Empire ?
— Les sous-marms sont encore plus dangereux.
— Dio mio, je n'oublie pas les sous-manns. Mais j'aime mieux n'en pas parler.
— Encore un exemple, que donne Votre Sainteté, ou qu'elle suit : il y a bien deux millejfemmes, enfants et vieux hommes qui n'ont plus un seul mot jà dire sur
REMARQUES les sous-manns. Ils en ont parlé pour la dernière fois, sur l'Océan Atlantique, dans une maison flottante qu'on appelait Lusitania.
— Par chanté, ne péchez pas en eau trouble. Y étiezvous mon fils ? Lusitania, Lusitania ! Ce bateau nous donne bien des ennuis. Et pourquoi prendre un tel nom aussi, le nom d'un pays qui se met en république I Le malheur vient de là. On a tant fait souffrir notre vénérable frère, l'archevêque de Lisbonne ! Ah ! si la Lusitania s'était appelée le Saint Joseph ou le Bon Saint Guillaume, si les passagers avaient confié leur vie à un meilleur patron, nous n'en serions pas là.
— Tout s'éclaircit. Et les jacobins du Tage ont tout fait. Je me disais bien aussi que Tirpitz, Ubu Deux ni Bernhardi n'y pouvaient être pour rien.
— Si vous étiez venu plus tôt, vous n'auriez pas erré dans vos jugements. Il faut prendre l'air de la vérité au Vatican : ici, on ne juge plus des affaires humaines à la légère. Ici, on a le temps. Lusitania ! Lusitania ! Quand les Alliés seront les plus forts, nous prendrons soin de les repêcher, et nous porterons contre le vaincu une sentence mortelle. Lusitania ! Le digne cardinal de Cologne Hartmann, M. Ledur en français, m'a supplié de n'y plus penser, pour ne pas déchirer davantage mon cœur de père. Et savez-vous même ce qu'il m'a confié, en secret ?
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE
— Que le bateau a été coulé par un sous-mann anglais.
— Qui vous la dit ?
— On finit toujours par savoir la vérité. Et quand ■on ne la sait pas, on la devine.
— Vous avez deviné.
— Toute vérité de fait est, d'ailleurs, provisoire : elle n'est vraie qu'en attendant mieux. Le dogme seul est une vérité éternelle, et infaillible.
— Indubitablement [{in-du-bi-ta-bil-ta-mente.) Un rebelle, un athée de Pans a osé nous donner des conseils : « Parlez ! faisait ce jacobin ; levez-vous ! prouvez qui vous êtes ! Vous ne risquez rien ! » Paroles de fou ! Mais à Paris, c'est toujours la Terreur ! Et le plus sage <Ies Français, le plus pieux même ne vaut pas, pour lEglise, pour le respect, pour l'obéissance, le pire des Allemands, J'aime la France. J'aime beaucoup la France.
— C'est vrai. Tous les Français sont chrétiens, même les athées. Et pas un Allemand ne l'est, même pas les cardinaux. Votre Sainteté a le regard de l'aigle dans la face de la colombe. Votre Sainteté discerne que les hérétiques prussiens ne sont point hérétiques en fait de bûchers. Ils obéissent. Ils sont les soldats aveugles de leur dieu et de leur maître. Ils ne sont pas libres, ne 1 ont jamais été et ne veulent pas l'être : ils sont d'Eglise.
— Ecco, ecco ! C'est cela. Je ne risque rien ! Et ma belle armée ? Et le Vatican ? Et Saint Pierre ? Et nos
deniers ? Et le prestige de la foi ? Vous ne savez pas tout à fait ce que c'est que la robe, surtout la robe blanche r c'est toujours un jupon. Et quand le prêtre est une sorte d'acolyte, qui éteint les cierges après vêpres, ou même une pauvre veuve qui reste seule dans l'église, il est sujet à de telles faiblesses, mon fils !
— L'acolyte est le premier des ordres mineurs. Il: devrait être déjà de quatre rangs au-dessus des autres hommes.
— Il l'est, il l'est! Mais le sexe, mon fils! Presque tous les hommes cèdent à la force et la vénèrent. Mais les prêtres l'adorent. Les prêtres sont comme les femmesr devant la force, ils ne restent jamais debout.
— Voilà le pur Evangile. Et de son propre aveu, Jésus remis en croix. A la bonne heure. Les puissants ont tous les droits. La violence est la justice ; et l'impunité, la justification. La plénitude du crime est la suprême excellence. Courage ! Votre Sainteté est en train de réconcilier le ciel avec la terre. Si Dieu est juste, il vous rendra Rome. J'entends le vrai Dieu, le dieu visible, celui que l'Empereur réserve à son usage, le vieux père dieu de la forêt et de la Wartbourg, le même que représente de temps en temps l'Empereur en habits pacifiques.
— Certes, Dieu est juste, et il va restituer Rome au vicaire de Jésus-Christ.
— J entends : le monde en feu ne brûle dans son sang
m:on entretien avec le pape
que pour voir enfin le pape à Rome, où il n'a d'ailleurs pas cessé d'être depuis mil neuf cents ans.
— • Allons, allons, vous ne connaissez pas la politique vaticane. Nous sommes plus subtils qu'on ne croit.
— Votre Sainteté ne veut pourtant pas persuader es peuples que le Saint-Siège est payé par les francsmaçons, pour perdre les catholiques en France ?
— Dieu garde ! Cette nation est plus qu'athée : elle est sans révérence : elle pense par blasphèmes. Le pape payé par les francs-maçons !
— On ne peut croire, en effet, qu il le soit par la Belgique. |
— La Belgique, toujours la Belgique ! Mais n'y a-t-il que la Belgique au monde ? (
— Dans le champ de Caïn, il n'y avait que le seul Abel devant les yeux d'Adam.
— Vous n'entendezrien à la politique vaticane. Rome est neutre entre tous ses enfants. Le Vatican est neutre. La neutralité, c'est l'Eglise.
— En effet, la neutralité c'est la mort.
— Mon fils, ne parlez pas de mourir, ici. Nous n aimons pas ces idées-là. Nous avons une promesse éternelle.
— Mais si vous ne la tenez pas ? Votre Sainteté ne connaît donc pas le prince des neutres ?
— Si fait ! C'est le pape, c'est moi.
— Non.
— Et qui donc, mon fils ?
— Ponce Pilate, Très Saint-Père. Et dans la cuvette où il se lave les mains, la droite se vante d'être plus neutre que l'autre, et la gauche s'en flatte tout autant.
— Vous parlez en chrétien.
— Il n'y a rien de si ridicule à Rome, parfois.
— Vous ne connaissez pas la politique vaticane. (Benoît XV poussa deux longs soupirs.) Si nous n'étions pas neutres, nous ne serions pas, comme on dit, la plus grande personne morale du genre humain.
— Votre Sainteté pense que la justice est la neutralité.
— Ecco ! Proprio ! Juste ! c'est cela ! Rome est neutre entre tous ses coupables enfants.
— Egalement coupables ?
— Sans doute.
— Les victimes et les bourreaux, les assassins et les assassinés ?
— Tous coupables, mon fils, et tous également : les uns font le crime, et les autres le laissent faire.
— Les victimes sont complices des bourreaux, je le VOIS.
— Voilà ! Sans compter le péché originel.
— Votre Sainteté remonte au déluge.
— Plus haut, mon fils, plus haut.
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE
— Votre Sainteté ne m'étonne plus. Le déluge est d'hier. Rome ne saurait s'émouvoir de nos petits malheurs. Osè-je, cependant, faire une humble question au vicaire du Christ ?
— Je permets la question : je n'y répondrai pas, peut-être.
— Adam, l'homme de Dieu, a t-il été neutre entre Abel égorgé et Caïn qui l'égorgé ?
— Ma chè ! vous ne connaissez pas la politique vaticane.
— Saint-Père, il est un Caïn, armé par Satan, multiplié par tous les démons : il marche à la conquête du monde avec tous les outils de l'enfer. Il tue les vieillards ; il pend vos prêtres comme des blaireaux ; il les cloue, la tête en bas, sur les portes ; il assassine les blessés ; il assassine les femmes enceintes : il leur ouvre le ventre.
— On m'a ouvert trois lettres.
— Il assassine les enfants ; il les mutile ; il les viole : entendez-vous, Saint-Père ? il viole les enfants, et leur coupe les mains. Il brûle les jeunes filles, après les avoir souillées de son immonde semence. Il fait plus : il crache sur ses victimes ; il vomit sur les cadavres. Il fait plus : il veut tuer l'âme de vos peuples, pour faire la place nette à son infamie : il met le feu aux cathédrales ; il y lance des obus et des bombes, non pas une fois, mais tous les jours, pendant un an. Partout où il y a de la
REMARQUES beauté chrétienne, de la pierre sacrée, un souvenir vivant, il s'acharne. Il veut anéantir les saintes et les saints. Dieu et la Vierge, les apôtres, les prophètes, les fleurs et le soleil des verrières, les porches du rêve, les nefs de 1 amour et les voûtes de la foi. Si le prince de la paix absout les démons, qui les condamnera ? Qui les arrêtera, si le Bon Pasteur leur fait grâce ?
— Je suis aussi le pasteur des loups. Ils ont plus besoin de moi que les autres. J'ai charge de toute l'Eglise. Le gros cardinal de Munich me fait peur ; et Ledur, celui de Cologne, m'épouvante : c'est le plus beau des Allemands : il ressemble à trois bouchers emboîtés l'un dans l'autre. Je ne puis compromettre l'Eglise, en la mêlant à vos luttes. Encore si vous étiez les plus forts !
— Mais les ouailles, Saint-Père ?
— Rien n'est plus embarassant que les ouailles. Elles crient toujours. Et pourtant il faut bien qu'on les tonde ou qu'on les abatte.
^, — On n'en finit jamais avec les brebis.
— N'ai-je pas fait tout ce qu'on peut faire ? N'ai-je pas supplié les Empereurs de rendre aux peuples les bienfaits de la paix ? Je leur ai trois fois écrit, en latin, en italien, et même en allemand.
— En vérité c'est une gloire éternelle pour le Samt- Père de n'avoir pas supplié les Empereurs de faire la guerre. Et qui empêchait le pape d'excommunier les
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE
Belges, qui donnent tant de mal aux pauvres Allemands ?
— Les peuples sont gâtés. Ils n'acceptent rien. Ils repoussent de justes châtiments. Ils pleurent de souffrir. Ils veulent que la justice soit de ce monde.
Ils n'ont pas de pudeur.
— Amsi, on m'a parlé de prisonniers en Allemagne : ils n'ont pas de pain. J'ai écrit, de ma main, au Grand Turc pour qu'ils aient de petits croissants. Et personne n est content.
— Les catholiques seuls se plaignent, Saint-Père. Mais les Turcs vous rendent grâce, et tous les luthériens allemands.
— Les Juifs de Berlin me montrent beaucoup d'égards aussi.
Ils s'amendent.
Tout est confusion.
— L'Europe a besoin de Votre Sainteté dans ce chaos.
— Je le croîs. Je mettrai ordre à tout, après la guerre. A tout. J'attends la paix. Je prépare une petite encyclique, avec l'Eminent Ostrogotto Ostrogotti. qui sait 1 Allemagne comme notre digne ami, le prince de Bulow. Je mettrai ordre à tout. On verra bien, on verra. M. de Bulow a quitté Rome trop vite : l'homme est avisé, et ses conseils nous sont précieux. N'importe. On ne pourra
REMARQUES pas dire que le pape trahit la cause de la justice. Je coridamne formellement les meurtres et les mcendies, quels qu'ils soient. Je condamne les massacres. Mais je n en puis condamner les auteurs, que je ne connais pas Je blâme les supplices inutiles. Je plains les enfants mutiles, et je ne saurais admettre qu'on viole les petites filles
— En vérité, Votre Sainteté montre une audace Inouïe, un courage sans bornes, une rigueur terrible. Votre Sainteté va se faire bien des ennemis. Elle en
mourra. . .
— Par charité, mourir, pourquoi mourir .■>
— Le saint pape Pie X...
— Le saint pape Pie, Dieu ait son âme, pensait trop à la mort. Il était un peu sans usage.
— C'est pourquoi la guerre l'a tué. Il est mort de
douleur.
— Il n'était pas politique.
— Il n'attendait rien du massacre, ni de la Belgique martyre, ni de la France saignée aux deux bords de la
gorge. , 1- -r 1
— Publiez-le mon fils, et le republiez. Tous ces maiheurs, dont on parle tant, dont on parle trop, se sont accomplis dans les premières semaines de la guerre, je n'y suis pour rien. Je n'ai pas à en connaître. Le samt pape Pie X en doit répondre, uniquement.
— Quoi ? L'Eglise est d'hier ? Elle n est pas de
MON ENTRETIEN AVEC LE PAPE Jésus-Christ ? Elle n'est pas de la Loi et des Prophètes ? Elle n'est pas de Dieu, dès le péché d'Adam ? Mais que ne le dit-elle ?
— Moi, je suis d'hier. (Benoît XV eut un bon sourire, de fine malice.) Je suis Monsieur de l'Eglise, comme vous savez : délia Chiesa.
— Religio depopulata.
— C'est la guerre, dit le pape gravement.
— Il ne dépend pas des chrétiens, aujourd hui, d'être en paix.
— Qu ils se tiennent tranquilles, en France, en Belgique, en Pologne, partout où ils s'agitent. Gasparn fera une enquête après la guerre. Et les coupables seront punis. Je leur donnerai un avertissement sévère. A tous, SI Dieu veut, à tous également.
— Votre Sainteté aime l'égalité.
— Il nous convient que la France et la Belgique cessent d'être rebelles.
— Tous les torts à la Belgique et à la France ?
— Hélas, mon fils.
— Hélas, Saint-Père.
— Sans doute. Rien n'est prouvé, sinon que ces mauvais chrétiens me blâment et résistent.
— Toutes les excuses à la barbarie ?
— Hélas, mon fils.
— Hélas, Saint-Père.