KEATS ET BAUDELAIRE
Je ne sais si Edgar Poe a connu les poèmes de Keats, ni le cas qu'il en a pu faire. Il semble lui devoir ce souci de la forme parfaite, du symbole et du plan, qui chez lui tourne si tôt à l'excès et à l'artifice. Ainsi Baudelaire a pu connaître Keats par l'Amérique : c'est son grand vin de poésie, retour des Indes. Qu'il le doive ou non à Edgar Poë, je doute pourtant qu'il n'ait point lu quelques-uns de ces sonnets pareils à des amphores, si somptueux et SI purs : '.1 a dû les méditer et les caresser dans une longue étude.
L'espiit de Keats et celui de Baudelaire sont fort opposés 1 un à l'autre ; ils sont partis de sources toutes contraires ; mais leur intention l'est beaucoup moins. L'idée de l'art les unit. Edgar Poë la contrefait : il y a toujours du maniaque en lui et de l'infirme.
On ne peut savoir jusqu'où le pauvre Keats se fût élevé, s'il n'était pas mort à vingt six ans, ni à quoi il se fût arrêté, palais ou cathédrale, sur la route
suivie. Qu'aurait donné '^plus tard l'admirable jeune homme ? où se fùt-il fixé, à quel temple sur les cimes ?
Lui seul, peut-être, était capable de rendre au monde moderne un Milton et un Dante purgés de l'accident, lavés de toute théologie, plongés dans la nature sans souci de science ni de prêche ; ni païen ni chrétien, mais tous les deux ensemble ; libre en esprit comme un Grec, et sensible comme un homme de l'Occident, en l'an deux mil de l'Evangile. On n'a jamais eu pour la politique un plus souverain mépris : le mien n en approche pas, puisque je l'exprime.
La théologie, la sagesse des philosophes, le dogme des savants, pour le vrai poète toutes ces mornes pyramides ne sont que de 1 accident.
§ Keats est assurément le plus pur et le plus beau poète de l'Angleterre, depuis l'élyséen Spenser et le total Shakspeare. C'est aussi le plus puissant et le plus subtil artiste depuis Milton, et le seul en son temps. L'amour et le souci de l'art comptent presque pour rien dans les poètes romantiques. L'art et la sainteté nous font le plus mépriser des hommes. Vingt ans après sa mort, Keats adoré de quelques poètes qui furent les premiers de leur siècle, Tennyson, BrowTiing, Swinburne et Patmore, est encore un nom ridicule. Pour se moquer de ceux qui l'admirent et le suivent comme un maître