‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 40 sur 75 · KEATS ET BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

KEATS ET BAUDELAIRE

inégalé, on les appelle les Keates (1). Ils sont bien toujours les mêmes : il n'est pas de Manche pour les porteférules, ni de Pas de Calais : ceux de Londres et d'Edimbourg n'ont rien à envier aux nôtres.

Keats semble un André Chénier cent fois plus haut et plus poète. Voilà par où il touche aussi à Baudelaire. Tous trois, ils ont le sens et la passion de la forme : ils sont classiques, tout en renouvelant le sentiment qui la nourrit. La forme égale au sentiment, qui règne sur lui et qui le tire de l'accident, telle est la vertu classique. Il n'y a pas d'autre façon d'être fidèle à l'art classique, sans le borner de toutes parts. L'imitation du sentiment et 1 attachement aux idée du passé, la tradition seule enfin ne mènent qu'à l'Académie.

Le plus grand poète académique, ou le plus savant des peintres, ne respire que la décadence. Ils sentent la mort, ou le moisi, Ingres lui-même, quand il s'enferme dans Rome : le mot de Cézanne dit tout sur Dominique. Dans le peintre et le poète, c'est le cœur, c'est l'œil et la main qui inventent : la forme paraît nouvelle, par ce que le sentiment est nouveau. Ceux à qui 1 on reproche le plus un art décadent sont les seuls qui vivent ; et assurés de vivre, ils le sont peut-être de devenir

(I) Mjt qui ne signifi; rien : il ne parodie pas, il altère le nom de Keats, cest-i-dire d'un poète si obscur et si digne de l'obscurité qu'on ne sait même pas tu juste comme il s'est nommé.

REMARQUES classiques, s'ils renouvellent un art que 1 esprit de l'école empoisonne d'imitation et laisse mourir d'anémie.

En vers, Baudelaire a eu cet immense mérite. Il n'a point cherché la forme nouvelle ; mais il a mis un sentiment nouveau dans la forme antique. Il a fondu le métal ardent et précieux dans le moule précis. 11 plie tout élan à la discipline de la statue. Il brave toutes les lois, mais le modelé est son maître. L'art est son tyran. Les romantiques ne sont pas artistes : ils ne le sont que par hasard. A ce compte, il n'est d'art que classique. Il y a un aveu d'impuissance dans la plupart des romantiques : le théâtre de Victor Hugo est un prodige à cet égard, une prodigieuse banqueroute. Et même au bon sens.

Les romantiques sont femmes : faute d'art, toutes les femmes, en poésie, sont romantiques. Ils sont flux, et se laissent aller au flux. Victor Hugo écrit cent vers chaque jour que Dieu fait ; et s'il en efface dix, ou s'il les change, il garde ses ratures pour un autre poème. Qu'il réussisse ou non, Baudelaire cherche la forme parfaite et l'unique expression. La poésie pour lui est un art. Comme pour Keats ; mais pour Byron, la poésie est une passe d'armes, une aventure, un caprice ou même un discours politique.

KEATS ET BAUDELAIRE Baudelaire sait fort bien, qu'au moins en vers la forme antique peut suffire à 1 artiste : elle sera toujours nouvelle, SI l'artiste a du nouveau à dire. L instrument importe moins que la musique. Ou les vers mesurés sont mutiles, ou la mesure fixée par les siècles s'impose au goût du chanteur. C'est l'harmonie du musicien qui fait toute sa musique.

Par là, je pense, Baudelaire n'a pas été moins artiste que poète. Le vers ne souffre pas une liberté infinie, puisqu'il cesse d être le vers s il n'obéit à des règles. S'il se délivre des quatre rimes, des deux quatrains et du double tercet, un sonnet n'est plus un sonnet. A Pans, il y a un éditeur de poésie, présentement, et critique, je vous prie, qui compile même des anthologies, lequel prend pour des sonnets autant de poèmes en quatre strophes de quatre vers qu'il en rencontre par la ville et la campagne : Je ne suis pas poète pour celuilà. A la bonne heure.

C'est en prose que toute audace est permise et que la liberté n'a pas de bernes. Je le dis même pour l'image et pour la métaphore. Au poète de trouver sa forme et son rythme, comme au musicien dans le poème symphonique, mais non pas dans la sonate ou la symphonie. Ainsi Baudelaire a créé le poème en prose, qui est la plus belle conquête de notre art, et qui depuis vingt ans a conquis toute l'Europe. Il n'est rien de si fécond ni

de si hardi que cette découverte. Baudelaire a fait à dessein ce qu'on a fait par hasard avant lui. Il y a de la volonté dans tout ce que fait Baudelaire. L'artiste est homme de volonté, fût-il d'ailleurs le plus faible des hommes. La volonté est pauvre et rare dans les romantiques, fussent-ils des héros à l'ordinaire.

Ce qu'on appelle si sottement le frisson nouveau : Baudelaire a fait passer les émotions propres de l'art dans la poésie. Il est sensible et logicien.

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent :

Invention bien digne de cet esprit si prompt et de ce goût si neuf : presque seul en son temps, il a découvert les plus beaux artistes du siècle, les plus raillés et les plus méconnus. Baudelaire seul a rendu pleme justice à Delacroix sans la refuser à Ingres. Lui seul, a bien compris Wagner. Il a seul pesé le génie de Daumier, qu'on tenait à peine pour l'égal d'un Gavarni ou d'un Philippcn. Il eût fait un nom illustre à Courbet, à Manet, à Méryon, à Guys, s'il n'eût tenu qu'à lui. Il a distingué Barye. Il n'a pas hésité sur l'immense valeur de Flaubert, et ne l'a jamais confondu avec un Feydeau, ne fût-ce qu en passant, comme a pu faire Sainte Beuve. Le sens critique de Baudelaire est presque infaillible : il est artiste ; il n'est point un parasite de l'art.

§ Cependant il a ses travers et ses faiblesses, comme un autre. Il a'ses plaies romantiques, son péché d'habi-

KEATS ET BAUDELAIRE tude et son péché capital. Le péché d'habitude est de vouloir étonner les gens ; la faiblesse est de s'y plaire. Comme s'ils en valaient la peine ! quel manque d orgueil, quelle condescendance.

Son péché capital est de donner à sa double nature et à la profonde connaissance qu'il en a su prendre, une légende malheureuse : non pas seulement religieuse et mystique, mais démoniaque et infernale. Il y met un air avantageux, qui rend parfois cet ardent douloureux un peu ridicule. Il s'est plû fâcheusement à interpréter par l'enfer et le diable, le sentiment du péché, qu'il portait si fortement en lui.

Et qu'est-ce enfin, sinon l'esprit de négation, l'adhésion au mal, le refus de vivre qu'une conscience profonde finit par enfumer dans ses repaires, et qui double l'étendue de toutes nos expériences, de tous nos sentiments ? Baudelaire a joué avec ce symbole. Puis l'opium et l'eau de vie aidant, la maladie aussi, il s'y est laissé prendre. Baudelaire était curieusement manichéen : il n'est pas le seul. Il a dans le cœur quelque peu de ce double mouvement qui partage l'esprit de Pascal, et qui le contrarie.

Ces diableries sont puériles : elles donnent de l'agacement à ceux qui n'y entrent pas. On est porté à ne pas les croire sincères. Elles le sont pourtant dans Baudelaire, si on les saisit comme il faut sous la défroque du temps : elles expriment un sentiment qui a toute la

vérité du désespoir, toute la force d'une riche aouleuf. Baudelaire se sent toujours un peu condamné : et il y a du damné dansée met là. Tous les hommes sont condamnés : on peut bien les voir tous damnés ensemble.

De là, cet accent si lourd et si ardent du remords, ou de la peine, unique depuis Villon. Le remords, qui n est pas du tout la repentance, mais l'intuition qu'on a de sa propre perte et la prévision d'une fatalité inexorable. Dans la certitude affreuse de ce qui va être, l'homme de remords souffre horriblement de tout ce qui a été.

§ Goethe, SI différent en tout de Baudelaire, a beaucoup donné lui aussi à la diablerie : mais il s'en est délivré par le symbole même, par où Baudelaire s'y est enchaîné.

A son esprit de négation, Goethe chercha d'abord le bouc émissaire le plus docile et le plus vite : il l'a mis tout entier dans Méphistophélès : il n'a qu'à siffler le diable : il est là, qui se charge du péché et qui l'emporte. Mais il est toujours là, pourtant ; et Goethe ne s'en sépare que deux ou trois ans avant sa mort. Goethe tient Méphisto ; ce n'est pas Méphisto qui tient Goethe. Il n'a pas été dupe de son symbole.

Goethe n'est dupe de rien, même pas de la raison, ou à peine. Il n'est dupe enfin que de la nature et du plaisir qu'il prend à y être.

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