DUPES
II y a ceux qui se plaignent d'être dupes et qui consentent à l'être, tout en y portant la mauvaise humeur et le dépit. Natures médiocres, qui ne peuvent trancher leurs liens. Il y a ceux qui dupent les autres, ou qui s'en flattent, ou qui aspirent à cet exploit. Moins heureux qu on ne pense, et toujours prisonniers de leurs trames, ils meurent tout entiers avec les bons tours qu'ils ont cru jouer à leurs dupes ; mais dupes de la vie au même titre qu un ver de ventre, que les helminthes et tous les parasites.
Et il y a ceux qui sont dupes, qui le savent, qui y consentent sans aigreur, sans retour, et qui s élèvent à un assentiment toujours plus pur et plus riche en harmonies. Ainsi, tous les grands sentiments sont dupes : la grandeur, la beauté, la passion ne sont qu'en nous : le reste du monde s'en moque : bien plus, il les ignore.
La religion fait de ces saintes dupes, et tous les plus beaux partis de l'âme humaine. Mais certes au plus haut degré de cette lumineuse échelle, je vois les dupes qui n'attendent rien, et qui rêvent le paradis sachant que nul chemin n'y mène. Il faut créer notre ciel sensible et notre propre immortalité : il n'est pas d'autre remède à l'universelle duperie.
POÈME
La main de l'amant est un monde amoureux.
La main de l'amant modèle.
La main de l'amant a des yeux : elle voit ce quelle aime.
Et l'âme, au bout des doigts, le voit par elle.
La main de l'amant est une bouche amoureuse Qui sculpte d'un souffle et pétrit en frôlant ; La main de l'amant est toutes lèvres.
Elle mordille la Bien Aimée en la caressant.
La main de l'amant est un gant de cinq petites langues. Toutes chaudes, toutes vives, et qui font un sillon de désir
tremblant.
Sur ce doux corps qu'elles parcourent.
Dans la main de l'amant il est comme une oreille Qui entend toute la vie secrète de la Très Chère, Le frisson de son sein et son cœur et son sang.
Elle sait, cette main, elle voit, elle sent ; Elle tient, elle prend et fait signe au vertige ; L'âme vacille enivrée, quand la main de l'amant Cueille la fleur d'amour brûlante sur la tige, La main si douce de l'amant.
ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY- AUX -ROSES LE DIX JANVIER 1918
ANDRE SUARES
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES, MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.
EXEMPLAIRE N
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ANDRÉ SUARÈS
ÉDITIONS DE LA
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Suave Mari Magno — Goethe le Grand — Voix et
Sourire — Essai sur le Clown — Bonheur — Pensées
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