CALIBAN ET SES POUX
Car l'idéal aussi a son ignominie.
ACHILUE. I, 3.
Entre Cal i ban.
Pétarades. Vivats. Acclamations.
Il est SUIVI de sa Garde-Rouge et de son Etat-Majoi Noir. La Garde-Rouge est aux couleurs de la nouvelle pourpre. Ils sont tous ivres, les joues enluminées et le nez vermillon. La crasse au menton leur fait des jugulaires. Ils ont les mains si sales qu'on leur croirait des gants. Ils puent épouvantablement. Ils sont vêtus de haillons magnifiques, restes en lambeaux des parures qu'ils ont volées, riches fourrures, manteaux de femmes, pelisses, robes même déchirées. Tel mufle d'ours étale sa barbe rousse sur un collier de perles ; tel front de veau se hérisse sous une aigrette de diamants. Ils ont au bras, celui-ci un chapelet de bagues, celui-là un triple tour de chaînes et de bracelets ; et parfois le doigt adhère encore à la bague, et l'oreille à la boucle.
Ces ivrognes marchent par escouades, chaque groupe serré autour d'un tonneau, son enseigne et son idole. Sur un fût, on lit : Caves Impériales. A un foudre pend un écriteau qui porte : Caves du Grand Duc.
La plupart sont armés de bouteilles et de petits barils. Ils ont en sautoir des'tire-bouchons et des pinces à Champagne. Une ceinture de gobelets ajoute sa gaîté tintante à la bonne humeur de quelques-uns. D'autres arborent un chapeau chinois de petits verres.
Ils boivent à même la bouteille, qu'ils lancent en l'air quand elle est vide ou qu'ils brisent à grand fracas. Par devoir, par goût et tradition nationale, le plus grand nombre boit dans des bottes allemandes et des casques prussiens. Les ministres de Caliban n'ont pas d'autres hanaps que les vieilles savates de Sudekum et Scheidemann. Caliban lui-même porte quelques fois à ses lèvres avec respect une antique pantoufle de Bebel, qui servit jadis aux derniers pas de Marx. Toute religion a ses reliques.
Deux femelles, sanglées dans leurs culottes, sont fières de se montrer vêtues en ministres d'Etat. Elles ressemblent parfaitement aux singes savants dans les cirques, et aux reines en costume de colonels. La plus grasse dresse une oriflamme, où l'on peut lire : Mon sexe en vaut un autre. La plus vieille et plus maigre, sur un pavillon déployé, déclare : La jemme est supérieure à l'homme. Je vaux douze comtes et vingt-trois bourgeois. J'ai sept langues dans la bouche : Je parle sur tout sujet pendant sept fois sept heures, chaque semaine, durant neuj mois : Je prouve et j enfante, quoique stérile.
CALIBAN ET SES POUX Que les hommes en jassent autant, s'ils peuvent. Une autre agite une chemise rouge, avec cette inscription en capitales jaunes : Honneur à la Femme Dieu. Je suis vierge et mère de l'avenir.
Caliban monte sur une estrade. Ses ministres le suivent : ils se tiennent dévotement à trois pas derrière lui. Il se hisse sur un trône. Il siffle alors les ministres, qui s'empressent sur les degrés. Le caporal en chef Krilenko, atteint de paralysie générale, — ce grade-là du moins, est à lui, — reste muet : il se borne à grogner, qui est sa façon de dire oui. Lénine, avec son museau de rat gras, ses cruels et lâches petits yeux de fouine, ressemble à un commis de banque haineux et infidèle : il va toujours partir pour Zurich, sinon pour Bruxelles. La Mâcha, sa gracieuse Egérie, est habillée en homme : elle a coupé ses cheveux, et les porte courts pour avoir les idées longues : c'est une espèce de sage-femme et d avorteuse, déguisée en garçon de laboratoire : elle a les dents gâtées, et sa gorge pend sur un ventre pointu. On sent la femme aigre, l'Atlas misérable qui porte la science sur deux jambes courtes et un gros fessier, formé de toute évidence pour être fouetté chaque lour et refouetté. Trotski a la tête terrible du médiocre tout puissant : l'envie que rien ne peut satisfaire ; la mé-
REMARQUES chancelé du petit esprit qui manie la puissance comme un outil à venger le dépit, et la rancune d'être sans génie et sans beauté ; la fatuité des illuminés, surtout quand ils sont de l'espèce la plus basse, serfs d'une seule idée, et qu'ils chargent la violence de leur donner raison au nom de quelques principes abstraits : tous ces traits de la rage font le parfait théologien : ils tirant de haut en bas cette figure de pendu, vert de bib, que tout désigne à la potence, et bien digne qu'on l'y cloue pour représenter éternellement le Christ de la médiocrité.
Une si sage révolution et si harmonieuse ne saurait se passer d'harmonie. La musique de la Garde Rouge se fait entendre. Elle éclate à tout propos, selon que souffle l'esprit. Ni chef d'orchestre ni partitions : d'instinct, le peuple ne sait-il pas tout ? ne chante-t-il pas toujours juste ? n'est-il pas l'art et la beauté suprêmes, comme la vérité même et la même vertu ? Ils n'ont pas besoin de savoir la musique pour être musiciens : et pour chanter, ils n'auraient pas besoin de voix : ils ont les tambours du ventre, leurs petits tonnerres de Dieu : vox populi, vox Dei, comme il est écrit.
Une bande d'ivrognes à trois parties qui vomissent et qui ventent, font un concert admirable, le plus ingénu du monde : l'ait, ici, n'est plus le père fatal de toute corruption. Les bons moines eux-mêmes y retrouvent gaîment leurs orgues de cellule et de cloître.
CALIBAN ET SES POUX Ces musiciens soufflent de leurs naturels instruments en toute innocence : la nature enfin est satisfaite.
En guise de flûtes et de fifres, une troupe de femmes libres, chimistes, médecines et philosophes, pensent tout haut sur le mode aigu, et crient en mesure : Je suis moi, moi, moil Qui est comme moi, moi, moi? Et leur mélodie, comme le timbre de leur voix, rend enfin justice à la femme : elles font les dessus.
L étendard de Caliban réjouit tous les citoyens dignes de ce nom, et qui ont conscience de leur dignité magistrale. Ecartelé noir et rouge, il parle de la terre et du sang, de l'incendie et de la mort : il annonce l'empire universel et le bonheur du monde, l'empire d'Allemagne à tout le moins.
Aux quatre coins, gueules sur sable et sable sur gueules, — quel blason pour la cité future ! — des images et des devises. Car la nouvelle puissance ne cache rien et entend tout expliquer. D'abord, un phallus rouge et un loni d'or, séparés par le signe de l'égalité. Devises, en français : // jaut çà ! en allemand : Es musz sein ! Puis, à dextre : Plus d'athées ! Je suis Dieu, dit Caliban. A senestre : Pas de lois ! Mort à qui ne pense pas comme Caliban, roi des rois. Et à dextre encore : Vive la Science ! La tête de Pascal n'est que du phosphate de chaux !
REMARQUES Caliban, ayant craché dur sur les captifs, se sent bien le prince des hommes. Il se lève, et il parle.
Peuple, regarde moi : je suis ta peau, ta chair, ton âme et tout ton rêve. Quand tu bois, je suis ivre : quel poète alors naît en moi, et quel génie ! Je te rends ce que tu me donnes. Je suis juste à faire peur, et nu à faire rougir les étoiles. Nous nous devons tout, peuple, toi et moi. Tu titubes de joie, cher ivrogne, quand j ai bu. Ecoute ma parole, peuple en liesse, outre chérie. Et d'abord, à l'ordinaire des monarques, prions. Crie avec moi : Vive, vive, vive l'eau de vie !
Acclamations. Musique de la Garde-Rouge. Bouchons. Chant national, en argot slavon :
Plebs sacra, plebs jremens.
In te credo deum Delirium t remens, T remens delirium.
Caliban Le peuple est la paix : Caliban est la paix. Le peuple est la bonté : Je suis bon. Le peuple est la parfaite harmonie : Caliban est harmonieux comme le clair de lune sur un gibet.
CALIBAN ET SES POUX Avant tout la paix et la concorde ! Je la proclame, en faisant le signe sacré de la nouvelle alliance : Je bois un verre de sang.
Acclamations. Cris : J'en veux ! A moi, un verre ! à trxoi aussi ! Encore ! Ça fortifie ! Bon pour le rhume et l'estomac ! Un demi-setier aux femmes ! Non, un litre : elles en ont besoin plus que nous !
Caliban
Sainte harmonie ! Accord délicieux ! A cette heure, d'un bout à l'autre de l'immense Russie notre chère patrie, modèle des nations en guerre, on égorge les généraux et même les capitaines ; on coupe en morceaux les poètes et les jeunes filles trop belles : enfin ! on étrangle les bannes et on déterre ce monstre de Tolstoï, qui a tant haï les paysans, au nom du Christ, l'hypocrite. La paix et la justice avant tout ! Cinq cent mille potences ne me font pas peur : que dis-je ? un million, dix millions, cent millions de potences ! On ne fait pas un nouveau monde sans casser des œufs, selon Christophe Colomb.
Acclamations.
Caliban Mon cœur bondit d'amour comme un bouc. Peuple
REMARQUES amoureux, écoute. Plus de mystères : tu sauras tout.
Guillaume est notre frère. Hmdenbourg est notre beau-frère. Mackensen est notre oncle, Hertling notre sœur et Falkenhayn notre tante. Tous les Allemands sont nos frères. Tous les Hongres sont nos oncles. Tous les Boulgres sont nos tantes et tous les Turcs nos neveux. Bénie soit la famille humaine. Mort aux Français. Mort aux Anglais. Mort aux autres. Avant tout la concorde et la paix.
La sainte égalité ensuite !
J'ai nommé maréchal en chef des armées humaines de Russie, d'Italie, de France et d'Angleterre notre brave caporal Krilenko, si habile à siffler la bouteille, et SI vénéré de vous tous sous le nom de Trois-Sous-de- Fil-en-Quatre. Les Allemands n'ont pas besoin de lui : ils ont Ludendorff et quelques autres.
0 sacrée égalité ! sainte garse universelle ! Nous couperons le bras droit à quiconque ne voudra pas honorer sa main gauche autant que sa main droite, voire un peu plus. L'heure de la justice est venue : le cœur à droite ! le foie à gauche ! plus de privilèges, plus de jaloux ! Je bois à ta justice, o peuple. A l'égalité, bois avec nous !
Acclamations. A boire, à boire ! Du 5ûn§ ! Vive Caliban ! Vive ieau de vie !
CALIBAN ET SES POUX Caliban
Peuple chéri, toute bonté et tout esprit, tes vœux s'accomplissent. Le poème de ton grand cœur passe enfin dans la vie. Les balayeurs de rues recevront cent roubles par jour, et les membres de l'Institut douze copecs : c'est bien tout ce qu'ils valent. A quoi serventils ?
Les valets de chambre seront installés dans les fauteuils des cours et des académies, si vraiment faits à leur mesure, qui les attendent depuis si longtemps et qui leur sont dûs. Les princes en quoi que ce soit, artistes ou géomètres, poètes et savants, tous princes par la beauté, le génie ou le sang, videront nos vases de nuit : nous serons forcés d'apprendre à y faire, pour que les princes aient un emploi. Nous les mettrons aussi à torcher les pourceaux et à moucher nos enfants : mais ils ne sont bons à rien, et sauront-ils s'y prendre ?
Si, dans son quartier, l'on soupçonne quelque jeune femme d'être sainte ou de nourrir un merveilleux amour, qu'on la traîne à l'hôtel des Deux Dos. Nos chères sœurs, les babas de louage et les garses, sont placées par nous à la tête de tous les couvents et de tous les collèges : nous leur confions l'éducation des filles qui n auront pas choisi d'être ingénieurs, philosophes ou docteurs en chimie. Elles porteront, dès ce jour, le
REMARQUES nouveau titre que notre auguste justice leur décerne : elles se nommeront les Maintenons du peuple, les Maintenons de Caliban.
Les socialistes allemands sont chargés de diriger 1 éducation des jeunes gens, dans le monde entier, sauf en Allemagne, en premier lieu à Pans, étant seuls capables d'en faire des hommes libres.
La justice avant tout et la sainte égalité ! Nous donnerons demain la suite de nos lois. Peuple, réjouistoi.
Acclamations. Bouchons qui sautent. Pétarades. Musique joyeuse de la Garde-Rouge. Vivat, vivat, vive Caliban !
Caliban
Oui, peuple, tu dis bien : Vive Caliban.
Peuple
Vive toi ! vive moi ! vive le bran ! Buvons, buvons ! Bois, bois, bois ! Oua, oua, oua ! Joie, joie, joie !
Caliban
Encore un mot, peuple de frères, mon peuple. Trotski, le diplomate à cent voix, le diplomate tout nu dans un habit de verre, le seul négociateur qui vaille
CALIBAN ET SES POUX cent espions, va te dire notre politique, la tienne, cher peuple d'ivrognes et d'enfants incongrus, celle qui est publique comme nous, la politique sincère de la franchise qui met culotte bas le long des documents. Car nous avons une politique à l'égard de nos Alliés, qui sont nos seuls ennemis.
On hisse sur le tréteau M. l'ambassadeur de France, Il a la corde au cou, un grand cordon peut être de Saint- André ou de Sainte-Anne. O.i l'a dépouillé de tous ses vêtements : il ne porte plus qu'un tablier de frotteur et un bonnet gris à bande rouge de prisonnier allemand.
Parle, Trotski ! Chante plutôt, harmonieux ami, venimeux serin de la politique. Chante, dis-je, tant tes discours sont agréables à mes oreilles velues, en pavillon de cor animal.
Trotski
Ambassadeur de Paris, de la Banque et du Moulin- Rouge, bourgeois obtus, diplomate secret, légat d'une République, toi qui ne viens même pas au nom d'un empire ou deux, prends garde à mes discours et ouvre tes esgourdes.
Ecoute Caliban, ton vrai Dieu, qui gronde par ma
VOIX et[fais-en ton profit. Ton stupide pays de bourgeois stupides est stupidement attaché à 1 idée surannée et ridicule de patrie : ne sais-tu pas encore, ne sait-on pas en France qu'une seule patrie se justifie : l'Allemagne ? Ton'stupide pays nous a fait confiance ? Zéro pour lui ! Nitchevo !
Tout le peuple crie avec enthousiasme : Nitchevo !
Trotski
France imbécile, connais-tu pas le Russe des Russes, le tsar Caliban ? Le Russe nie. C'est son génie. Nous rayons la France du nombre des nations, et l'Angleterre au besoin : Nitchevo !
Acclamations. Nitchevo ! Nitchevo ! Vive Berlin ! Buvons ! Bois, bois, bois ! Oua ! oita ! oua !
Trotski
Je m'appelle Nil Nilovitch Trotski, c'est mon nom de guerre, entends-tu, ambassadeur ? Nil Nilovitch, Rien fils de Rien, nom divin ! Mais, bien entendu, tu ne comprends pas le russe : tu ne sais même pas l'allemand. Ton stupide pays nous a fait crédit ? Vingt milliards, dis-tu ? Quarante ? Quarante nèfles ! Zéro pour lui ! Nitchevo.