‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 47 sur 75 · A RIGHT GIPSY · texte numérisé non relu

A RIGHT GIPSY

Jamais Shakspeare n'a mieux trahi son rêve secret. Cléopâtre, toute folle Vénus qu'elle soit, ou démone et perverse, est la même que ses jeunes filles : elle a le même caractère, le même esprit de grâce étincelante, la même folie légère, le même caprice ; mais toute passion et sans frein, sans réflexion, sans conscience, avec l'idée pourtant de sa toute puissance, elle a deux âmes en une : celle de sa chair et celle de sa fantaisie. Son charme est une fatalité pour elle-même.

L'exquise, l'ensorcelante séduction des amantes» filles de Shaskpeare, est toute là : non pas leur âme est possédée par la chair, c'est leur chair qui est possédée par l'âme. La passion en elles peut aller à la plus extrême folie sensuelle : jusque dans le plus ardent désir, on la devine supérieure à toute satisfaction et même à tout désir : elle est spirituelle, et non animale. Elles valent la peine qu'on devienne fou pour elles. Elles sont fées. Elles sont toujours Titania.

Est-ce que Tltanla n'est pas divine avec Bottom ?

SI Bottom n'était pas si peuple, il se ferait prmce entre

ces mains de fleur et ces bras de lune. Une nmt d ete

y suffirait. . , ,,

Les hommes puissants, rudes et sangums les soldats, les violents, les mâles au ressort toujours bande, sont ensorcelés par de telles femmes, si tôt qu ds les distinguent : le destin qui leur ouvre les yeux sur elles, leur fait voir soudain comme un monde mconnu : car ils ne sont pas faits pour elles; il n'estpasdans leur noture de les voir jamais telles qu'elles sont : ils ne peuvent que se perdre pour elles. Conquérants, leur volonté fa.t trembler l'univers et rire ces frêles créatures. Elles ont plus d'énergie à les détruire, sans même y penser, qu'ils n'en ont à soumettre l'Europe, les rois d Asie et les terribles rivaux conjurés contre leur >ortune. hlles jouent à les armer comme à les dépouiller de toutes leurs armes. Ces puissants sont leurs poupées d .moui. Elles font un petit feu de joie, sur leur propre encens, de ces vastes desseins, et de ces prétentions à régner sur le monde une pincée de cendres.

Antoine, si grand par la force vaine, si accompli j dans l'action qu'il peut aller jusqu'à l'entier dedam i d'agir et de vaincre, Antoine qui épuise l empire et la souveraineté comme une table chargée de mets pour lui seul et son énorme appétit, ne peut épuiser son desir ,

sous LE SIGNE DE CLEOPATRE de Cléopâtre. Elle est vraiment la reine de toute éternité, la princesse de tout temps, la fleur éphémère des siècles, enfin l'antique Orient, père des dieux, source de toute finesse et de toute rareté. Vos princes sont d'hier ; ils ne sont pas décrassés de la violence originelle ni de la morgue, ce cal de la grossière majesté. Ils sont durs par vertu noble ; mais ils ne sont pas capables de cette ironie impartiale et souriante, politesse suprême de la suprême dureté.

Près de Cléopâtre, Antoine le maître de Rome et du monde n'est qu'un Bottom encore ; mais ivre de désir et non de vin, il ne réclame pas des chardons et se laisse nourrir de roses : il ne brait pas sous les lèvres de la fée : il connaît la magie du philtre, il sait le flacon et il adore son ivresse.

D'ailleurs, fût-il patricien, né comme César de la race royale issue de Troie, il n'aurait encore dans les bras de Cléopâtre qu'un sang lourd et populaire, le gros bleu d'Italie comparé à la liqueur subtile que les siècles des siècles ont distillée en Perse et en Egypte, à cette essence de soleil décanté dans le sable torride. Les Romains sont des bouviers ; mais Cléopâtre est Arcture. On ne peut disputer à l'étoile la palme de l'aristocratie. 0 eastern star, o étoile d'Orient !

Shakspeare, lui, est le père de ces amantes ravissantes, et leur éternel amant. Il n'a pu aimer qu'une femme de

REMARQUES cette sorte. Il l'a cherchée dans celles qui l'ont retenu et qui l'ont fait souffrir. Et il ne l'a pas trouvée, même quand il a cru en saisir la forme et l'enveloppe. Cléopâtre est la femme des Sonnets. Il est avec elle comme Hamlet avec Ophélie : il l'envoie au couvent, au mari ou se noyer. Ophélie est aussi Cléopâtre vierge, déçue, petite fille et dans la brume.

Elle est païenne, cette Cléopâtre, comme la chaude moelle du lion sur la langue d'Achille.

Ha, Egypte, Egypte, tu es païenne plus que Vénus, n étant pas moins folle de fatalité, et de plus étant mortelle.

Elle est païenne comme la vie.

§ Les uns pensent de Cléopâtre : " Elle n'aime pas, ce n'est qu'une courtisane souveraine ». Comme si l'amour de la courtisane n'était pas l'amour de presque toutes les mortelles.

Les autres disent : « Elle aime, mais elle aime mal : elle est légère, perfide, changeante et sans cœur ". Cléopâtre aime mal ? Qu'ils demandent à Antoine.

Cléopâtre aime autant que femme puisse aimer dans la simple vérité de la chair et du rire. Elle aime infiniment dans la joie, et quand elle souffre n'aime pas. Car son amour est d'abord pour elle-même : Cléopâtre à 1 infini

sous LE SIGNE DE CLEOPATRE

aune Cléopâtre. Egypte, Egypte, la plus femme des femmes, tu es la plus enfant.

§ Etrange et terrible contrariété : entre l'homme et la femme tout est combat, à moins que ni l'un m l'autre ne compte, et que ces deux ombres s'effacent toutes deux. Tout est combat, même le partage. Où l'homme ne croit rien prendre de plus qu'il ne donne, la femme estime toujours qu'il s'engage à jamais,

§ La volupté ne m'est rien, tant elle m'est.

Je ne puis trouver la volupté que dans le mystère et l'exquis. L'unique est tout ce qu'on désire.

La pudeur est le plus riche mystère de la chair, et l'innocence promet seule l'unique.

Innocence, pudeur ne sont d'ailleurs que des masques ravissants, les alibis suaves de l'amour et du désir.

Cléopâtre s'arrange toujours pour avoir vingt trois ans. L'aspic est la première ride qu'elle ne peut plus cacher, et qui la mord au cœur. Il ne lui reste qu'à mourir : si pleine de vie qu'elle soit et d'horreur à la quitter, la mort à présent est son désir.

Cléopâtre

Je SUIS folle d'amour. O dieux, combien je m'aime !

Psyché J aime trop l'amour pour l'appeler toujours.

Cléopatre Je ris de toi, o délaissée.

Psyché Si vous nez toujours, vous n'avez pas aimé.

§ L'amour est la découverte du bonheur en un autre que soi. L amour est amsi un attachement passionné à la beauté et à la vie : la vue de la mort le multiplie infiniment ; et le seul soupçon du danger mortel qui le menace donne à l'amour l'ardeur et les fièvres sans fin de la mélancolie : quelle beauté n'est pas fragile ? quelle vie n'est pas en péril ?

Antoine

Nous, les grands amants et les vrais rois, notre morale est celle des poètes. Et les poètes ne croient bien qu'à la morale des dieux, des amants et des rois.

Cléopatre Et quelle ?

sous LE SIGNE DE CLEOPATRE Antoine Tout pour l'œuvre, ma belle.

Cléopatre

0 que je me suis fidèle : je n'ai jamais trompé le destin. Je le sers toujours : quoi qu'il arrive, je ne me résiste qu à peine.

Je suis fidèle comme un homme : dites-le, vous, mon amant.

Antoine

0 gracieuse, o perverse, c'est l'honneur de la femme d'être fidèle à un seul amour.

Cléopatre Je SUIS fidèle, à mon amour. Et vous ?

Antoine La fidélité n'est pas l'honneur de l'homme.

Cléopatre

Fi, l'amant qui répond en mari.

Gare à vous, je vous épouserai. Mais, à propos, ne sommes-nous pas mariés? Il ne m'en souvient plus. Non pourtant, et j'en souris encore.

REMARQUES La fidélité n'est pas l'honneur de l'homme : bien dit ! Que la vieille Octavie et Fulvie et Julie et toutes les matrones en fument de rage, et s'enrouent à force de cris : leur sévérité n'est faite que de leur jalousie. Et quelle vilaine voix ! Je sais depuis hier que le paon est le dieu de la morale : quand il chante qu'il est bon mari, il fait pleurer les roses.

Antoine

Riez toujours, mon enivrante rose, mais ne me jouez pas. Si l'homme manque à la fidélité, du moins que la femme s'y range.

Les cœurs ont ce cours contraire, et la nature le veut ainsi.

Cléopatre

Vous êtes bien sentencieux et conjugal aujourd'hui, mon fou. Vous devez avoir envie de dormir, pour être SI philosophe.

Laissez la nature, cette antique sourde, cette vieille muette que tout le monde fait parler. Ce qu'elle dit en moi n'est pas moins d'elle que ce qu'elle dit en vous.

Antoine

Jusque dans l'infidélité, l'homme au grand cœur peut rester fidèle. Tous les poètes le savent.

Quand le poète écrira notre tragédie, o mon étince-

sous LE SIGNE DE CLEOPATRE lante reine, il te sera fidèle, même si tu m'as tué, tout en ne manquant pas à la fidélité qu'il me doit.

Cléopatre

Cher poète, c'est qu'il aime. Où est-il, pourtant ? Faites-le moi connaître.

Prenez garde à vous, mon vieux lion : dans la crinière, les cheveux gris sont du mari.

Je veux aimer un poète. Ne cesse donc pas de l'être.

§ Celui qui ne conquiert pas une femme, ne l'a jamais. Ce n'est pas assez qu'elle se donne : il la faut prendre. Il faut la dompter.

Celle qui veut le plus jouir de la vie, qui sait ? aspire peut-être à s'élever.

Et certes, le mal de l'âme est bien plus dur que le mal des montagnes.

Cléopatre

Dis-moi que je suis la plus belle.

Antoine

Certes, tu es la plus belle : tu es la plus aimée, la rose unique dans un champ : les scarabées en sont ivres, et même, dans le ruisseau, les cailloux blancs.

CliOPATRE Ah, ce n'est pas assez.

Antoine

Tu es la toute séduction et la grâce même, celle qui nous comble en nous perdant.

Cléopatre 0 mon amant, je suis ta reine.

Antoine Dis-moi que je suis le plus puissant.

Cléopatre

Certes, tous les hommes sont faibles près de toi : jusque dans la défaite, tu as une âme de triomphe : et quand tu dors, il me semble toujours que tu tettes la louve de Rome.

Antoine

Ah, ce n'est pas assez.

Cléopatre

Je le sais, je le sais. Tu n'es pas seulement le plus fort : tu es le plus grand.

sous LE SIGNE DE CLEOPATRE Tes rivaux peuvent bien te vaincre, mais non pas t égaler. Ils te haïssent, parce qu'ils sentent en toi leur maître. Tu es le plus grand.

Antoine 0 Egypte, Egypte, tu es ma reme.

Cléopatre 0 Occident, Occident, tu es mon roi.

§ Rien ne vaut la grâce de vivre. J'entends : la grâce que l'on met à vivre. C'est à mes yeux la plus haute vertu. Dans les princes, elle est encore plus belle, étant plus cachée. Prince, qui se sent l'être, seul à seul, tête à tête. Le plus prince l'est le plus en secret.

La liberté des princes les fait trop vite passer pour cyniques.

La grâce de vivre : la grâce plus belle que la beauté. Ou pour tout dire, la grâce est la plus vivante des beautés.

Il me semble qu au fond de la passion, c'est une grande âme gracieuse qui fait la conquête et le ravissement de l'amour passionné.

Cléopatre

La beauté est ma vertu ; la grandeur est la tienne. Je SUIS méchante, folle, vaine, si caprice et marée, si

couleur de lune et sirène que tous les hommes m adorent et se font héros pour m 'adorer.

Est-ce que je t'aime ? Ma vertu est d'être belle.

Antoine

Et la mienne est de dominer.

Mais pourquoi t'ai-je aimée, mauvaise? Je m'abreuve de toi, o ma nuit étoilée ; et tu ne me désaltères que pour mieux m'altérer.

Cléopatre

Le soleil des lions est au clair de la lune.

C'est au lever de Diane et de la proie, qu'ils viennent boire à la source des veines. Et plus ils sont déchirés, plus leur soif est aiguë.

Antoine

La plus ardente soif est celle de la fièvre humaine.

Cléopatre

Je suis femme et rien ne m'est plus étranger que l'humanité.

Je ne suis pas bonne et n'ai que faire de bonté. C'est le masque de la laideur et de toutes les lâchetés.

Antoine Je ris de t'entendre : tu n'es franche qu'au miroir.

sous LE SIGNE DE CLÈOPATRE

0 vie de feu, vague de grâce et d'illusion, comme tu sais ton pouvoir !

Abuse, va, abuse : tu es la Très Désirée.

Amuse-toi des hommes et des empires, o puissance légère, parfum qui enivres toute la terre, et pourtant si tôt évaporé.

Et qu'importe, après tout, quand tu serais cruelle ?

Qu'importe au grand Jupiter qu'on le déteste, qu'on le dise sans mœurs, sans justice et même sans bonté ?

On ne peut pas le diffamer : partout où il est, il couvre tout de sa lumière : il règne et c'est lui qu'on respire.

11 est l'œil du ciel, tout le jour ; et la nuit, le ciel étoile. 11 est le souffle de ceux qui l'accusent.

Oui, qu'importe à la divine Vénus, qui marche sur l'écume et glisse sur les marées, de ne pas être bonne, ni sage épouse, ni mère gémissante, ni sœur dévouée ?

Elle ne prétend pas à mériter son épitaphe :

Elle se contente d être le charme rayonnant de vivre.

Comme si la toute Grâce n'était pas aussi la douceur ! Comme si la toute Puissance ne devait pas être la toute bonté !

Cléopatre

Orgueil, orgueil, tu es mon roi.

Antoine Tu es ma reine, ô grâce souveraine.

POÈME

La nuit éblouissante de velours mauve cendré de lune, La nuit d été ruisselle d'amour et de jélicité, 0 doux frémissements, en silence, en silence.

La nuit muette chante sa volupté.

Tout gonjlé sur l'arbre rose de la lune

La nuit sans pensée est le rossignol qui chante, chante

L'inejjable beauté qui le consume.

La rose du désir nait de la nuit chaude et se balance Sur les humides yeux, sur les lèvres ravies Et cherche ce baiser où fond toute la vie Comme une fraise sur la langue.

L'ineffable beauté qui dévore le cœur autant quelle l'enchante Plane sur l'un et l'autre ciel,

La nature et le cœur, la ruche des étoiles et tout le miel. Et les emplit d'une éternelle mélodie.

Nul sens, 0 rossignol, nul sens, o chanterelle bleue ! L'homme seul donne avec son sang un sens à tout. Lui seul, l'ardent rêveur, lui seul, le pauvre jou.

POEME

Lm divine nature ne se connatCqu en lui. Cet homme, qui lui-même à mesure se nie O rossignol, chante, chante pour ce fol !

ACHEVÉ D'IMPRIMER PAR L'IMPRIMERIE BELLENAND A FONTENAY-AUX- ROSES LE VINGT FÉVRIER 1918

ÉDITIONS DE LA

NOUVELLE REVUE FRANÇALSE

CES BROCHURES QUI PARAITRONT A DES DATES IRRÉGULIÈRES, MAIS A RAISON D'UNE PAR MOIS ENVIRON SONT TIRÉES A UN EXEMPLAIRE SUR PAPIER DE HOLLANDE ET DEUX MILLE DEUX CENTS EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS SUR PAPIER PUR FIL LAFUMA DE VOIRON.

EXEMPLAIRE N

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION, RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE.

ANDRE SUARÈS

MARS 1918 ÉDITIONS DE LA

Suave Mari Magno — Goethe le Grand — Voix et

Sourire — Essai sur le Clown — Bonheur — Pensées

du D'' William Makepeace Bruce — Marc Antoine —

Poème

Se contredire — Grande poésie — Nuance — Forces

— Ombres et Formes — Race et Histoire — Keats — Tolstoï ou Dostoïevski — 0 douceur

Science — Protée — Egalité éternelle — Historiens —

Rome

Arc de Triomphe — Sur le Clown — Wagner Klingsor

— Autorité — A Capella — Centre du Centre —

Poème

Églises — Sans Voile — Paix allemande — Verlaine

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