‹ Remarques. 1-12. août 1917-juillet 1918Chapitre 48 sur 75 · CALIBAN · texte numérisé non relu

CALIBAN

Car l'idéal aussi a son ignominie ACHILLE, I, 3.

On pousse devant le trône des captifs enchaînés, qu'on bourre de menaces et d'outrages. C est Prospero et Coriolan. Rien de moins. Puis Danton qui écume et Tolstoï à jamais muet : on lui a coupé la langue. En serre-file, Kérenski les lèvres agitées d'un mouvement perpétuel : 11 veut toujours parler. A chaque instant, on l'arrête d'un œuf pourri ou d'une pomme cuite, qui lui tombe du ciel sur la bouche, ou qu'on lui lance de la foule, ce firmament charnel et solide. On l'a vêtu en Gribouille, et on lui a noué une double bavette sous le menton.

Caliban leur darde une injure, de temps en temps, avec un jet de salive. Ses ministres l'entourent, qui rient et boivent avec lui, imitant ses gestes, répétant ses saillies et ses propos.

Caliban

Laissons-les pleurer et se gratter entre eux. Ils se

(1) Voir Remarques VII.

querellent sans cesse avec Kérenski. Ils finiront bien par se battre. Tout en buvant, nous pourrons rire. Le monde avait perdu sa gaîté : il la retrouve avec Caliban.

Danton

Ne me parlez pas de ces peuples enfants. Croit-on vraiment à leur enfance ? Qu'on les mette en nourrice. Mais les peuples n'ont pas d'autre mère nourrice que la police, et ils sont tenus en lisière par l'ordre armé du glaive, seul père nourricier. Si les peuples sont enfants, qu'on leur donne le fouet : car ils le méritent.

CORIOLAN

La hache sur toute plèbe !

N'a-t-on pas bientôt fini de nous imposer avec les vertus de l'enfance ? La faiblesse des enfants fait toute leur grâce et jusqu'à leur ingénuité. S'ils avaient la force, les enfants seraient des monstres. Leur infirmité seule nous cache la violence de leurs appétits et le vide affreux de leur âme. Ils n'ont pas plus de cœur que les chênes : ou plutôt ils ont le même, le canal de la sève, qui ne coule en eux que pour eux.

Ils dansent sur le ventre de leur mère morte : car ils n'aiment pas l'ennui. Ils sont les chérubins de qui les flatte et les caresse. Le sucre est leur morale ; le bonbon est leur poésie.

Caliban

Je SUIS indigné. Voyez le mauvais père, l'homme dénaturé, comme il calomnie les enfants !

CORIOLAN

Leur amour propre est implacable. S'ils avaient l'idée ou les moyens de tuer, ils tueraient toute une ville pour une part de gâteau. Ils m'ont révélé l'origine de cette idole, la justice : elle naît de la rage égoïste. Ils sont avares de ce qui leur appartient et prodigues du bien d'autrui. Le vol leur est naturel ; et ils seraient les pires assassins du monde, s'ils en avaient 1 audace et qu'on leur en laissât les armes. Tout comme Caliban.

Caliban, il éclate de rire.

Assassin ? Non, je ne l'étais pas, sinon d'oiseaux, de crabes, de chiens, de chats. Et toujours pour manger.

CoRIOLAN C'est ce que je dis. Et toujours pour manger.

Caliban, il rit.

J'ai toujours été mal nourri. J'ai faim encore : prends garde à ton râble, Coriolan, et à tes filets. Tous ces princes sont durs ; et ceux qui le montrent le moins,

REMARQUES ont le plus de dureté. Bourreau d'enfants, va, bourreau d'enfants !

CORIOLAN Un peuple enfant est un peuple qu'il faut tenir en bride, jusqu'à ce qu'on lui ait fait gravir la côte de l'âge. La politique est une affaire d'homme, comme l'art, comme la science, comme la vertu. Et c'est ce que vertu veut dire : non pas force d'enfant, mais force d homme.

Danton 11 faut du poil aux trois mentons pour faire un homme. Quand je leur exhibe ma hure, ils ne savent pas si j ai trente ans ou si j'en ai soixante. Mais ils savent que je ne suis pas un navet blanc de six mois, comme cette fausse couche de Kérenski. Le poil de Samson n'était pas seulement sur sa tête, et les ciseaux de la coquine ont taillé en plein drap, en pleine pièce de foulon.

Caliban Je le comprends, celui-là.

Danton Tu ris, brute ?

Caliban

Pourquoi n'êtes-vous pas mon ami ? Nous nous ressemblons.

Danton

Tu te trompes, animal. Je suis homme. Où est ta tête ? Tout entier, tu n'es que la carcasse de mon tronc.

CORIOLAN

Paix, Danton. Tu es un homme, certes; mais il t aurait fallu me servir de lieutenant.

Les enfants ! les peuples enfants ? Qu'on imagine un Etat, où il n'y eût plus que les enfants de trois à douze ans, menés par ceux de quinze ou seize. En deux saisons, ils seraient tous morts de faim et de la peste. Et pour l'innocence, trois petits ruffians de seize ans avec deux filles nubiles suffiraient à corrompre un million de drôles, qui ont encore du lait aux dents.

On prend mesure d'une telle misère au spectacle d'une révolution menée en secret par les femmes, comme celle-ci, la ventrée idéaliste de toutes les Russie?.

Caliban et les Ministres

Sus ! sus ! Faites-le taire ! Mettez-lui la poire d angoisse ! Ces princes sont pleins de blasphèmes.

Respect à Caliban, ou la mcrt ! Sois doux avec le peuple, ou meurs !

Danton

Tu les entends hurler, Coriolan ?

CoRIpLAN

Ils aboient sur la grandeur méconnue et la majesté de l'esprit accablée par le nombre, comme des chiens fumants sur le gibier mort. Mais la grandeur ne dépend pas d eux et ne peut être avilie. Qu'ils m'empêchent d'être grand, s'ils peuvent, et de me respecter.

KÉrenski, versant un torrent de larmes.

Ha, que vous m'affligez, grands hommes de l'Occident !

Le peuple a toujours raison, comme la nature.

Le peuple est Dieu ; le peuple est pur ; le peuple est bon.

Le peuple ne peut pas se tromper, dès qu'il est socialiste. J aime Moscou et j'aime Vienne ; j aime Kiev et j'aime Berlin. J'aime tout. Je suis si bon, bon, bon, bon. S'il faut ma tête au peuple, la voici. Cependant, s'il veut, je prends la fuite. Je fuis, fuis, fuis.

Je pardonne à Trotski ; je pardonne à Parvus ; je pardonne à Lénine.

Danton

Amen, imbécile. Amen, Jean Mouton.

Tu as parlé ; tu parleras, et tu parles.

KÉRENSKI

Je ne veux pas être Marat.

Danton

Dis que tu n'en as pas la force. Tu te noieras toimême dans la baignoire et dans le sang de navet.

KÉRENSKI

Les bains ne me valent rien ; le médecin me recommande plutôt la flanelle et la laine. J'ai du cœur, et je suis bien malade.

Danton

Misère ! Un malade en effet. Ça n'a ni rems, ni poitrine, ni souffle ; et ça veut faire un enfant immortel à la fatalité.

Ce cœur dont tu nous donnes la nausée est un sacré cœur de mouton peint en rose sur les bannières de la révolte. Sais-tu, brebis brehaigne, la forme et la couleur du cœur viril ? C'est le rouge et la tête du sexe de l'homme.

Tu avais Kornilûv sous la main, un autre Hoche. 11 allait te sauver et sauver la Russie. Il voulait te donner son énergie et le courage de la puissance dans la rébellion. Et toi qui épargnes tous les traîtres, tu l'as proscrit et condamné à mort. Tu ne peux verser le sang d'un poulet qui a la gale, pauvre chère volaille ; mais la tête d'un homme ne te fait pas peur, si elle en vaut cent mille autres ; et tu la ferais trancher. Tous les faibles sont hypocrites ; tous les faibles sont menteurs.

KÉRENSKI

Je ne ferai pas le mal. Je suis avec le peuple, le bon peuple, il aura la lune, s'il la veut. 0 peuple, peuple, attends un peu que je te donne la lune : laisse-moi te la décrocher : là, là, j'y suis : je l'ai déjà sur la langue ; je n*ai plus guère qu'à la prendre entre les dents. Ah, si je n'en avais pas perdu sept sur les côtés et trois devant!

Danton

Tu parles à la lune, maintenant ?

Ça, un homme ? Toi, un homme ? Ivan Navet, tu es encore une de ces femelles russes à cheveux courts, qui n'ont même pas d'ovaires; et pour le reste, dis, qu'a-t-on mis dans ton corbillon ? un bon petit garçon, un toton, un cocon, un bon bon, un c...

KÉRENSKI

Vous parliez pourtant. Vous êtes avocat, Danton, vcus êtes orateur.

Danton

Je parlais, moi, mais en géant à des géants.

Chaque parole était un acte ; et l'acte, du fer et du feu. La hache et le canon étaient nos mots ; et les obus, nos lettres. Nous marchions comme le destin, quoi qu'en ose prétendre ce petit scribe de Taine, œil-de-perdrix

C A L 1 B A N collé à nos talons. Nous ne pleurions pas ; nous n'étions pas un ciel de pluie à tomber sans fin sur la poussière, pour ne plus faire de la vaste terre qu'un lac de molle boue. Ceux du Marais ont su ce que je pense des flaques et des étangs.

Kérenski

Je ne veux pas tuer. Je respecte la vie. J aime encor mieux mourir. J'aime encor mieux pleurer.

Danton

Hi, hi, hi. Si tu avais eu affaire à moi, je t'aurais fait mourir, pour te guérir de tant pleurer.

Dans ce monde mortel, la mort seule mène la vie.

11 faut avoir la force de faire tomber dix mille têtes, au besoin, pour sauver cent millions d'hommes. Et par sauver, j'entends les empêcher de s'avilir.

Ha, chiens d'Orient, qui pouvez souffrir une vie avilie ! chiens rogneux qui êtes faits au collier et à la rogne de votre avilissement. Il faut vous étuver dans un bain de feu, pour vous laver de votre vieille servitude, j en ai peur.

Je t'apprendrai comme un homme mène une révolution. J'ai pris mon pays d'une main, celle-ci : vois cette patte, mon garçon ; et de l'autre, tous les traîtres, tous les suspects, tous les ci-devants ; et j'ai écrasé tout ce

REMARQUES qui tenait dans ma main gauche contre ce que tenait mon autre main. J'ai étouffé la rébellion dans la chair des rebelles. J'ai versé à flot le sang de ma France, comme une femme qu'on délivre ; et tant qu'elle n'eût pas été sauve, je n'aurais pas mis les digues. Cette tête, ma tête, qui en vaut bien quatre comme la tienne par le poids seul de la viande et des os, — je ne compte pas la cervelle — je l'ai vouée à la mort, comme je vouais la tête des tièdes et des traîtres. Je savais qu'elle serait tranchée, cette tête terrible, pleine de passions. J'aimais la vie ! Elle était en moi comme un volcan. Je l'avais, sais-tu, la vie, plus que cent mille marmots comme toi, tous ensemble ; mais je ne la croyais plus mienne, toute à l'œuvre fatale et à l'Etat. Voilà comme un homme joue la partie du destin. Il met tout dans le jeu, et lui-même. Et il paie, à la fin : il acquitte la dette sublime de la gloire avec son sang. J'ai payé. Mais vous autres moutons que savez-vous ? Fuir le compte, en bêlant. Et pourtant le coup de massue vous guette : il vous est asséné entre deux portes, honteusement ; et vous ne l'échappez pas. Vous n'êtes pas des hommes.

KÉRENSKI

Tu me tournes en dérision, et tous les Russes et l'Orient avec moi. Mais tu nous calomnies et ne nous comprends pas. Il me faut pas haïr pour comprendre.

Ta révolution a commencé un monde nouveau, et la nôtre l'achève.

Nous sommes des vamcus peut-être et des enfants.

Vous, jadis, vous avez semblé des fous.

Le royaume du ciel est à nous, quoi qu il arrive.

La douceur n'est pas la lâcheté ni la fange que tu dis. Les plus doux sont les plus sûrs de ne pas se tromper ; et même si la violence les écrase, ils ont moins de vanité que les violents.

Nous avons vécu pour le royaume de Dieu.

Et nous mourrons, s'il faut, pour la Cité parfaite.

Ce bien ne peut pas nous être ôté, le sais-tu ?

Caliban lui-même et malgré lui sert le dessein suprême. Il est la parodie de notre texte et de nos chants ; mais il ne peut en étouffer l'esprit, malgré l'horreur de son accent.

Tôt ou tard, crois-le, notre folie aura raison.

La paix vaincra la guerre ; la justice forcera la violence dans son repaire d'égoisme vulgaire et de brutalité.

Et la bonté humaine sera la Raison.

Les villes, les Etats, les frontières, tout ce qui sépare et divise finira bien par disparaître : il n'y aura pas toujours une hache et un couteau entre les pauvres vivants : il n'en est plus entre les pauvres morts.

Et le genre humain s'élèvera sur les ruines des nations.

Plus que vous, nous sommes idéalistes.

Caliban

Je SUIS l'idéal même, étant ce qui n'est pas encore.

Tu parles bien, Kérenski ; et tout est pour le mieux, SI tu me laisses faire. Tu seras fouetté et sans doute pendu; mais nous garderons pieusement tes discours.

Danton

Pour quoi les poux ne seraient-ils pas idéalistes ?

Ils peuvent, eux aussi, conspirer au partage égal des cheveux et des têtes. Ils prétendent peut-être aussi ne vivre que pour le bonheur parfait de leurs foules ; et les premiers seront les derniers : les paysans du pubis et de la vermine dans l'aîne des vagabonds feront enfin la loi aux poux illustres, qui ont trop longtemps hanté la tête des Césars en campagne. Le soviet des morpions aspire à l'égalité idéale.

Ah, vermine ! Vermine parasite ! Que tu trottes en broutant sur un crâne au nom de la bête ou au nom de l'idéal, tu es toujours vermine. L'ordure d'un être noble sert bisn mieux l'idéal que l'idéal d'une vermine.

Parasites, tas de serfs, verds coquins évangéliques , larves justes, vermine chrétienne, pouillerie juive, belles âmes d'esclaves, vous vous rendez justice, après tout. Vous tombez en pourriture d'Etat, par ce que vous n'êtes pas capables d'ordre ; et par ce que nous le sommes, à

C A L I B A N vos yeux nous ne devons être que des bourgeois. 0 santé sublime du bel ordre et des proportions justes, vous êtes l'équité supérieure qui satisfait l'esprit. Beauté dune nation qui a le fini et la plénitude d'une personne ! Chef-d'œuvre où 1 homme n'atteint qu'une fois sur dix mille, et toujours si lentement ! Une nation ne se fait aimer qu'à la mesure où elle est une personne ; et la plus belle est la plus digne d'amour.

Si vous aviez une patrie qui vaille qu'on vécût pour elle, vous sauriez bien mourir pour elle aussi. Mais la vôtre ne mérite pas un si beau sacrifice ; et, de votre propre aveu, vous n'avez pas mérité encore une patrie digne qu'on se sacrifie.

Vos trente-six Russies ne font pas une Russie : trentesix moutons et trois Champenois feront plus tôt quarante hommes, que n'en feraient deux, trente-six brutes de serfs, de mougics et de babas. Vous n'êtes pas une nation : vous n'êtes qu'un grouillis.

Vous êtes maigres, et vous rêvez de vdus faire gras : idéal, idéal, royaume de Dieu, pur évangile. Gare I abattoir, petits agneaux de la Volga. Tous les hommes sont frères. Toutes les sœurs sont hommes. Moi, ton frère ? Moi, ta sœur ? Nom de Dieu, non. Robin suis ; mouton ne daigne.

Votre chance n'est pas petite de n'avoir pas Danton pour maître. Si peu de muscle et de chair qui vous ouate

les os, je vous tannerais jusqu'aux vertèbres, et je vous arracherais la servitude avec la couenne.

Voyez-moi ces trognes idéalistes. Que ferons-nous de poux qui ont six pieds six pouces ? et leurs femelles par-dessus le marché, qui ont les tables de la loi entre les jambes, et qui s'asseoient sur les deux sphères du droit. J'enrage, il faut l'aiguillon à toute cette racaille.

Je vois bien quel est le tsar légitime de toutes les Russies : c'est le petit père Knout. Lâches nigauds ! ils ne sont pas moins esclaves du gros Marx, qu'ils l'ont toujours été du pope, de l'icône, des bouranes, du père Pogrom et de la mère Dourakhe.

Une patrie ? Est-ce qu'ils peuvent savoir la beauté d'une patrie, eux qui à deux cents millions ensemble ne peuvent faire qu'un troupeau de plaintes et d'appétits ?

Kérenski

S'ils ne sont que misère et souffrance, respecte leur malheur, si tu n'as pas pitié de leur souffrance. Ils n'ont jamais seulement mangé à leur faim.

CORIOLAN

Il n'est pas nécessaire de manger, mais de vaincre. Je ne respecte pas l'objet de mon mépris. Plaise au ciel que je l'écrase.

C A L I B A N Prospéro

Paix, fauve Gonolan. Tu n'es plus qu un souvenir et le nom d'un lion.

Paix, Danton. N insulte pas un grand peuple qui naît et qui se cherche dans les convulsions de la naissance. Rien ne lui manque, hélas, que le sens de la beauté. Il n'en est encore et toujours qu'à la morale. Dans la douleur et le chaos où il s'agite, à nous donc de l'aider à s'élever.

(.4 suivre.)

OPUS FRANCIGENUM

Sut tes ailes de pierre, o folle cathédrale t

La cathédrale est l'œuvre française par excellence.

Seule, la comédie de Molière est française au même titre, avec la même universalité. Et, en politique, la Révolution . La Croisade avec le roi très chrétien, le peuple avec Valmy, la comédie et Notre-Dame, voilà les pôles et les grands axes de la France : mais c'est toujours la même sphère.

La vertu de la Révolution est universelle. La gloire de la Révolution est faite de ces idées générales qu'on lui reproche. Les fanatiques admirent les idées générales quand elles sont absurdes, et n'ont point de sens, comme il arrive en théologie. Mais ils s'en moquent, quand elles sont le signe d'une espérance humaine. Ils se jugent par là. On ne croit ni à la liberté, ni à la bonté, ni aux autres principes, par ce qu'on n'en veut pas pour les autres, et qu'à peine si on en sent le besoin pour soi. La Révolution est moins une politique après tout qu'un sentiment, et moins de fait qu'en esprit.

La cathédrale et le théâtre de Molière sont les deux œuvres d'art les plus synthétiques du monde. Jamais la synthèse n'a été aussi loin que dans Molière : à cet égard, il passe Shakspeare lui-même, bien plus poète.

OPUS FRANCIGENUM

§ La cathédrale parle pour le Moyen-Age, quoi qu'on puisse dire et prouver contre lui. Elle révèle toutes les conquêtes de l'homme dans ce long espace de mille ans qu'on prétend donner pour un temps de nuit et d'avilissement, de ténèbres et de contrainte. Et quant à moi, partout où il y a un poète, un saint, un amant passionné et une jeune femme pleine de grâce et de tendresse, l'homme ne peut jamais être avili.

Quelle que soit l'horreur que l'ordre politique du moyen-âge nous inspire, si forte répulsion que l'on sente pour la société féodale et la sainte servitude qu'elle organise, la cathédrale justifie 1 âge chrétien : le système de la chrétienté s'élève légitimement sur ces fondements d ardeur puissante et de foi héroïque. Elle nous fait toucher du doigt que le moyen-âge a vu naître toute la sensibilité moderne. La cathédrale est bien la mère virginale et féconde, fraîche comme le printemps, de notre art et de tous nos arts publics ou privés. Car l'art entier est le miroir à cent faces du sentiment.

Notre statuaire, la peinture, les étoffes, le meuble, l'orfèvrerie, le vitrail, les livres d'amour, toutes ces merveilles sont les découvertes de l'homme au moyen-âge et les victoires de la cité chrétienne. Pour les couronner toutes, la musique. L'antique n'y a presque aucune part. Au contraire, l'Asie secrète et voilée, Byzance et la Perse y sont pour beaucoup. On commence à connaître

REMARQUES tous les dons de l'Orient au moyen-âge : les plus beaux bijoux barbares sont persans. C'est la Perse tant méconnue qui a révélé la couleur à l'Occident. Mais quelle révolution pour que l'homme y fût sensible ! J'en ai vu les premiers triomphes à Ravenne, et le mystique avril de tous ces chants.

La cathédrale avec ses verrières et ses divines verticales parle de l'homme nouveau, sensible aux harmonies, à tous les changements du ciel et de la mer, non moins qu'aux mouvements du cœur : là, pourtant, les plus grandes marées, les tempêtes, les orages et les pays inconnus que déploient les nuées, les horizons immenses qu'elles découvrent et qu'elles efîacent. Il n'y a point de clair obscur chez les Anciens, ni brumes m marées, ni valeurs ni nuances : la verticale tient peut-être à ce bois inouï de la croix, au haut de la colline qui force la ville à lever les yeux et qui domine sur la cité. La nuance est du mouvement, au miroir intérieur. L'homme antique se cherche dans la nature et s'y trouve toujours : jamais il ne la cherche en lui, jamais en soi lui-même ne se mire.

Par la conquête de son monde intérieur, l'homme s'est multiplié infiniment. Il a pris la troisième dimension, qu'il n'avait pas. La conscience est née : avec elle, le rêve. Le monde du volume succède au monde des surfaces. Qu'est-ce qu'Oreste près d'Hamlet? une ombre

OPUS FRANCIGENUM sur un mur. La cathédrale est un temple qui a sa conscience, et un volume mtérieur : c'est lui qui gonfle tout le saint corps de pierre, et lance au ciel la nef ailée avec ses trois fusées de prières, tours, flèche et clocher.

L'art de l'Occident perd sa voie, quand il quitte l'horizon c'.e la cathédrale. Tout retour à l'antique le dessèche et l'égaré : personne n'en doute, s'il s'agit de la peinture et des arts plastiques. Pour la musique, on n'en parle même pas. La musique des Anciens n'est pas un art.

L'antique est une forme rationnelle, que le sentiment moderne ne doit pas négliger, mais qui ne peut le satisfaire. A l'antique de nous être une école : cependant, le sentiment moderne est allé bien au delà : l'homme passe l'enfant, et ne s'y peut tenir, quand même il le voudrait. La raison et le droit sont plutôt de l'antique : ils font le bon usage de l'esprit et le plus simple. L'antique est logicien. Pour Socrate, l'erreur est le péché L'amour et le sentiment sont du monde chrétien. L'Etat vient des Anciens ; mais l'homme libre est pourtant sorti du moyen-âge, étant issu de la conscience.

On ne peut comparer justement leParthénon à Chartres. Le Parthénon ne mène nulle part. Tout ce qu'on voit d abord de la cathédrale nous appelle au vaisseau intérieur. Le Parthénon est une façade parfaite, au soleil.

La façade de la cathédrale n'a de sens qu'en fonction de la nef.

Le temple grec n'est qu'un portique. La musique grecque et la pemture des Anciens ne sont aussi que des lignes sur un ciel pur. Les enfants ne sont que des ombres charmantes, qui jouent sur le fronton de la vie*

Le meuble seul du moyen-âge révèle ui monde mconnu aux Anciens, infiniment plus riche et plus sensible. Il vient d'Asie, comme le costume. L'homme n'est plus nu. L'antiquité vit sur la place. J'aimerais mieux vivre en prison. Le monde du moyen-âge, qui est celui du sentiment moderne, se retire à l'intérieur. Jusqu'alors les hommes n'ont eu que des tentes : ils n'ont pas eu de maison. L'ombre chaude et tendre de la maison, c'est ce que les sots politiques appellent la nuit du moyenâge ; et tout suant, Homais court sur la place pour faire part de son idée à l'épais Bournisien, qui en rougit. Près de cette nuit, le jour du monde antique est mid sur un désert monotone.

A la vérité, il n'y a pas moins de misère idolâtre à proscrire le sentiment du moyen-âge qu'à dédaigner la raison antique. Il faut être capable de l'une et l'autre puissance. Tous les grands artistes l'ont été plus ou moins. Tous ont plus ou moins tendu, avec plus ou moins de conscience, à concilier la mer mouvante et la forêt du sentiment moderne avec l'ordre et les plans de

OPUS FRANCIGENUM l'antique. La cathédrale de Pans en est un merveilleux modèle, un miraculeux exemple : pour l'ordre, pour la logique, pour la mesure et le goût le plus sobre, on ne peut rien apprendre au sublime architecte de cette église.

La vie grecque, sur la place publique, presque sans vêtements, dans ces petites maisons sans meubles, et sans tentures, sans femmes, sans la moindre intimité, toute en actions nécessaires et en gestes simples, est une vie primitive, quasi sauvage : la tragédie grecque en donne assez l'idée. Tout ce qu'on dit du Japon me fait sentir la vie antique mieux que tous les livres. Ceux qui ont vécu au Japon, quand leur curiosité est satisfaite, n'aspirent qu'à rentrer en Europe.

En Occident, l'homme moderne vit chez soi, dans sa maison. Et plus homme il est, plus sa maison lui est un bel empire.

Nos maisons ne sont pas seulement bâties contre le froid : elles sont fermées sur la rue et contre la vie publique. Tout le reste suit. Nous nous sommes donné un royaume infini à l'abri des regards, dans le secret des chambres, derrière les tentures et les tièdes étoffes : ce royaume est celui de la rêverie et du cœur : il est plein de musique. Et même aujourd'hui, il vit à l'ombre de la cathédrale.

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